spiritualisme (Mme Dambreuse croyait à la transmigration des âmes dans
les étoiles) ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement.
Elle était hautaine avec ses gens; ses yeux restaient secs devant les
haillons des pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions
ordinaires: «Qu'est-ce que cela me fait? je serais bien bonne!
est-ce que j'ai besoin!» et mille petites actions inanalysables,
odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes; elle devait mentir
à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que Frédéric
l'accompagnât le dimanche à l'église. Il obéit et porta le livre.
La perte de son héritage l'avait considérablement changée. Ces marques
d'un chagrin qu'on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient
intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde.
Depuis l'insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux
deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était
de se soumettre aux idées régnantes.
Les uns désiraient l'Empire, d'autres les Orléans, d'autres le comte de
Chambord; mais tous s'accordaient sur l'urgence de la décentralisation,
et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper
Paris en une foule de grandes rues afin d'y établir des villages,
transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges
les écoles, supprimer les bibliothèques, confier tout aux généraux
de division;--et on exaltait les campagnes, l'homme illettré ayant
naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient:
haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de
vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d'histoire,
contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute
indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever
le principe d'autorité», qu'elle s'exerçât au nom de n'importe qui,
qu'elle vînt de n'importe où, pourvu que ce fût la force, l'autorité!
Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne
comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes
propos, débités par les mêmes hommes.
Les salons des filles (c'est de ce temps-là que date leur importance)
étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents
se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires
contemporaines (bonne chose pour la restauration de l'ordre), inspira
l'envie à Rosanette d'avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait
des comptes rendus, et il amena d'abord un homme sérieux, Fumichon;
puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois,
ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus
que jamais chrétien.
Il venait, en outre, d'anciens amants de la Maréchale, tels que le
baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté
de leurs allures blessait Frédéric.
Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison.
Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un
mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître
son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle
effroyablement;--et Rosanette ne comprenait rien à tout cela!
Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur
paisible. Cependant elle était contente d'avoir «un jour»; disait: «Ces
femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du
monde», s'en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon,
essaya de lui faire faire maigre, par bon genre.
Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même,
avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y
a des cyprès à la porte d'un cabaret.
Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,--elle aussi! Frédéric
en fut exaspéré. D'ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme
Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.
Il n'en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les
niait tous. Une sorte de jalousie l'envahit. Il s'irrita des cadeaux
qu'elle avait reçus, qu'elle recevait;--et, à mesure que le fond même
de sa personne l'agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial
l'entraînait vers elle, illusions d'une minute qui se résolvaient en
haine.
Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses
regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte.
Il s'en trouvait tellement excédé quelquefois, qu'il l'aurait vue
mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d'une douceur
désespérante.
Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu'il
y marchandait une étude d'avoué. Frédéric fut heureux de le revoir;
c'était quelqu'un! Il le mit en tiers dans leur compagnie.
L'avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s'élevait de
petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien
qu'une fois Frédéric lui dit:
«Eh! couche avec elle si ça t'amuse!» tant il souhaitait un hasard qui
l'en débarrassât.
Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître
Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille
francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu'il viendrait le
lendemain la saisir.
En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était
payé;--l'argent qu'elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à
d'autres besoins.
Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et
le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis,
ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à
Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son
mariage.
Le lendemain matin, Me Athanase Gautherot se présenta, flanqué de deux
acolytes, l'un blême, à figure chafouine, l'air dévoré d'envie, l'autre
portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de
taffetas noir à l'index;--et tous deux, ignoblement sales, avaient des
cols gras, des manches de redingote trop courtes.
Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s'excuser de
sa mission pénible, tout en regardant l'appartement, «plein de jolies
choses, ma parole d'honneur»! Il ajouta «outre celles qu'on ne peut
saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent.
Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu'une personne
aussi... charmante n'eût pas d'ami sérieux! Une vente par autorité de
justice était un véritable malheur! On ne s'en relève jamais. Il tâcha
de l'effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il
connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en
les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C'étaient d'anciens
tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de
Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n'en savait pas le prix,
évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle:
«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose:
cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?»
A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l'antichambre
et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la
tête, d'un air brutal. Maître Gautherot reprit sa dignité, et comme la
porte était restée ouverte:
«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une
table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...»
Frédéric l'arrêta, demandant s'il n'y avait pas quelque moyen
d'empêcher la saisie.
«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles?
--Moi.
--Eh bien, formulez une revendication; c'est toujours du temps que vous
aurez devant vous.»
Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même
procès-verbal, assigna en référé Mlle Bron, puis se retira.
Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les
traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se
parlant à lui-même:
«Il va falloir chercher de l'argent!
--Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale.
Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s'en alla vivement à la
Société d'éclairage du Languedoc, afin d'obtenir le transfert de ses
actions.
Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le
commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite
par Arnoux:
«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne
connaît pas cela.» Bref, il l'avait congédiée, elle en suffoquait; et
Frédéric devait se rendre à l'instant même chez Arnoux, pour éclaircir
la chose.
Mais Arnoux croirait peut-être qu'il venait pour recouvrer
indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis
cette réclamation à un homme qui avait été l'amant de sa maîtresse lui
semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre
à l'hôtel Dambreuse l'adresse de Mme Regimbart, envoya chez elle un
commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le
citoyen.
C'était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait
toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus
que s'il avait fait partie de l'immeuble.
Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le
bischof, le vin chaud et même l'eau rougie, il était revenu à la bière
et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant
réduit son langage à l'indispensable. Frédéric lui demanda s'il voyait
quelquefois Arnoux.
«Non!
--Tiens, pourquoi?
--Un imbécile!»
La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de
s'informer de Compain.
«Quelle brute! dit Regimbart.
--Comment cela?
--Sa tête de veau!
--Ah! apprenez-moi ce que c'est que la tête de veau!»
Regimbart eut un sourire de pitié.
«Des bêtises!»
Frédéric, après un long silence, reprit:
«Il a donc changé de logement?
--Qui?
--Arnoux!
--Oui: rue de Fleurus!
--Quel numéro?
--Est-ce que je fréquente les jésuites!
--Comment, jésuites!»
Le citoyen répondit, furieux:
«Avec l'argent d'un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là
s'est établi marchand de chapelets!
--Pas possible!
--Allez-y voir!»
Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la
religion; d'ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et
(avec l'alliage de mercantilisme et d'ingénuité qui lui était naturel),
pour faire son salut et sa fortune, il s'était mis dans le commerce des
objets religieux.
Frédéric n'eut pas de mal à découvrir son établissement, dont
l'enseigne portait: «_Aux arts gothiques_.--Restauration du
culte.--Ornements d'église.--Sculpture polychrome.--Encens des rois
mages, etc.»
Aux deux coins de la vitrine s'élevaient deux statues en bois,
bariolées d'or, de cinabre et d'azur; un saint Jean-Baptiste avec sa
peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier
et une quenouille sous son bras; puis des groupes en plâtre; une
bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près d'une
couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus joli était
une manière de chalet figurant l'intérieur de la crèche avec l'âne, le
bœuf et l'enfant Jésus étalé sur de la paille, de la vraie paille.
Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles à la douzaine,
des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme de coquille, et
les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi lesquelles brillaient
Monseigneur Affre et notre Saint-Père, tous deux souriant.
Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était
prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne
de boutons roses, et le reflet des croix d'or frappées par le soleil
tombait dessus.
Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement
pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s'avançait; au fond de
la boutique, Mme Arnoux parut; alors, il tourna les talons.
«Je ne l'ai pas trouvé», dit-il en rentrant.
Et il eut beau répondre qu'il allait écrire tout de suite à son notaire
du Havre pour avoir de l'argent, Rosanette s'emporta. On n'avait jamais
vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu'elle endurait mille
privations, les autres se gobergeaient.
Frédéric songeait à la pauvre Mme Arnoux, se figurant la médiocrité
navrante de son intérieur. Il s'était mis au secrétaire; et, comme la
voix aigre de Rosanette continuait:
«Ah! au nom du ciel, tais-toi!
--Vas-tu les défendre, par hasard?
--Eh bien oui! s'écria-t-il, car d'où vient cet acharnement?
--Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu'ils payent? C'est dans la peur
d'affliger ton ancienne, avoue-le!»
Il eut envie de l'assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent.
Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:
«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n'ai pas besoin
de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»
Trois jours après, Delphine entra brusquement.
«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait
peur.»
Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée
de petite vérole, paralytique d'un bras, aux trois quarts ivre et
bredouillant.
C'était l'afficheur de maître Gautherot. L'opposition à la saisie ayant
été repoussée, la vente, naturellement, s'ensuivait.
Pour sa peine d'avoir monté l'escalier, il réclama d'abord un petit
verre;--puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de
spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite
plusieurs minutes à faire des clignements d'yeux incompréhensibles;
enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins
de l'affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s'y trouvait
désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la
haine de la Vatnaz.
Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur,
avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s'était
aigrie sous les bourrasques de l'existence, ayant tour à tour donné des
leçons de piano, présidé une table d'hôte, collaboré à des journaux de
modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans
le monde des femmes légères,--où ses relations lui permirent d'obliger
beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé
auparavant dans une maison de commerce.
Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d'elles deux
livres, dont l'un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui
tenait par obligeance celui d'une nommée Hortense Baslin, se présenta
un jour à la caisse au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de
cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille
même, Dussardier n'en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la
Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir
cette histoire de vol, lui conta qu'il l'avait perdu. L'ouvrière redit
naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le
cœur net, d'un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il
se contenta de répondre: «Je l'ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la
maison peu de temps après, sans croire à l'anéantissement du livre, et
s'imaginant que Dussardier le gardait.
A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans
l'intention de le reprendre. Puis, n'ayant rien découvert, malgré les
perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et
bientôt d'amour, pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et si
fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se
jeta dessus avec un appétit d'ogresse,--et elle en avait abandonné la
littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies
généreuses», le cours qu'elle professait sur la _Désubalternisation de
la femme_, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de
s'unir par un mariage.
Bien qu'elle fût sa maîtresse, il n'en était nullement amoureux.
D'ailleurs, il n'avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche.
Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu'elle
avait faits: c'était d'avoir à eux deux un magasin de confection. Elle
possédait les premiers fonds indispensables, qui s'augmenteraient de
quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites
contre la Maréchale.
Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le
porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon,
tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de
Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister.
Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une
exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que
pour l'écraser plus tard avec son carrosse.
Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut
positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il
entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée.
«J'ai des excuses à vous faire.
--De quoi donc?
--Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il
balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et,
l'autre le regardant tout surpris: Est-ce qu'on ne va pas, dans trois
jours, vendre les meubles de votre maîtresse?
--Qui vous a dit cela?
--Elle-même, la Vatnaz! Mais j'ai peur de vous offenser...
--Impossible, cher ami!
--Ah! c'est vrai? vous êtes si bon!»
Et il lui tendit, d'une main discrète, un petit portefeuille de basane.
C'était quatre mille francs, toutes ses économies.
«Comment! Ah! non!--non!...
--Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une
larme au bord des yeux.
Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d'une voix
dolente:
«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré!
Est-ce que tout n'est pas fini, d'ailleurs? J'avais cru, quand la
révolution est arrivée, qu'on serait heureux. Vous rappelez-vous comme
c'était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire
que jamais.»
Et, fixant ses yeux à terre:
«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l'autre, la
romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie!
Quelles abominations! D'abord, on a abattu les arbres de la liberté,
puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la
censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l'Inquisition.
Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On
condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris
regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;--et
l'amnistie qui est encore une fois repoussée!»
Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans
une grande détresse:
«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait
s'entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les
bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur
secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d'aristocrate!
Pour qu'on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence
Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n'y a pas de moyen! pas
de remède! Tout le monde est contre nous!--Moi, je n'ai jamais fait de
mal; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en
deviendrai fou, si ça continue. J'ai envie de me faire tuer. Je vous
dis que je n'ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu!
je vous le prête.»
Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses
quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n'avaient plus
d'inquiétude.
Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par
entêtement, voulait en appeler.
Deslauriers s'exténuait à lui faire comprendre que la promesse
d'Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle
n'écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c'est parce qu'elle était
une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant,
elle suivit ses conseils.
Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal
y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l'argent,
le faisait même habiller par son tailleur; et l'avocat donnait ses
vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d'existence étaient
inconnus.
Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu'elle lui
montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui
avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit:
«Mais c'est véreux! c'est superbe!»
Elle avait le droit de l'assigner pour le remboursement de ses
créances. Elle prouverait d'abord qu'il était tenu solidairement à
payer tout le passif de la Compagnie, puisqu'il avait déclaré comme
dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu'il avait diverti
plusieurs effets à la Société.
«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586
et 587 du Code de commerce; et nous l'emballerons, soyez-en sûre, ma
mignonne.»
Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien
patron, ne pouvant s'occuper lui-même du procès, car il avait besoin à
Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d'urgence.
Ses négociations pour l'achat d'une étude étaient un prétexte. Il
passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement
par faire l'éloge de leur ami, mais par l'imiter d'allures et de
langage autant que possible;--ce qui lui avait obtenu la confiance de
Louise, tandis qu'il gagnait celle de son père en se déchaînant contre
Ledru-Rollin.
Si Frédéric ne revenait pas, c'est qu'il fréquentait le grand monde; et
peu à peu Deslauriers leur apprit qu'il aimait quelqu'un, qu'il avait
un enfant, qu'il entretenait une créature.
Le désespoir de Louise fut immense, l'indignation de Mme Moreau non
moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond d'un
gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances et
en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa
physionomie changea. Aux questions qu'on lui faisait sur Frédéric, elle
répondait d'un air narquois:
«Il va bien, très bien.»
Elle savait son mariage avec Mme Dambreuse.
L'époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la
chose à Rosanette.
Vers le milieu de l'automne, elle gagna son procès relatif aux actions
de kaolin. Frédéric l'apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui
sortait de l'audience.
On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et
l'ex-répétiteur avait un tel air de s'en réjouir, que Frédéric
l'empêcha d'aller plus loin, en assurant qu'il se chargeait de sa
commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée.
«Eh bien, te voilà contente!»
Mais, sans remarquer ces paroles:
«Regarde donc!»
Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle
l'avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu'elle l'avait ramené
à Paris.
Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres
couvertes de points blancs, qui faisaient dans l'intérieur de sa bouche
comme des caillots de lait.
«Qu'a dit le médecin?
--Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais
plus, un nom en _ite_... enfin qu'il a le muguet. Connais-tu cela?»
Frédéric n'hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce
n'était rien.
Mais dans la soirée, il fut effrayé par l'aspect débile de l'enfant et
le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure,
comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n'eût laissé
qu'une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides;
il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le
portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait:
«Il me paraît bien bas, bien bas!»
Rosanette fut debout toute la nuit.
Le matin, elle alla trouver Frédéric.
«Viens donc voir. Il ne remue plus.»