Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait

pourtant lui appartenir! Il songea d'abord à «ce qu'on dirait», à un

cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa

famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus

la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de

travail. Rien n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second

étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d'organiser

en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce

déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?

Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le

feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les

confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient

rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres

visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric

croyait y voir comme un jugement porté sur lui; et il sentait presque

un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre de cet homme, qui,

au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le considérait

de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:

«Eh bien, quoi? Est-ce que je t'ai tué?»

Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile,

sommeillait; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.

On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes

défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa,

puis une compagnie d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups

de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette;

tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s'éveille.

Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie

pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné

un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille

choisissait, et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.

L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses

classes d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on

un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux,

des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes

funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures?

Frédéric fut large; Mme Dambreuse tenait à ne rien ménager.

Puis, il se rendit à l'église.

Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes

funèbres; ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment

inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d'une messe

basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec

obligation solidaire de payer tous les frais.

Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une

concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq

cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?

«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!

Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de

l'hôtel, un marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de

tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l'architecte de la maison

en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule,

il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas,

à la désinfection des chambres, à divers procédés d'embaumement.

Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des

domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait

commandé des gants de castor, et c'étaient des gants de filoselle qui

convenaient.

Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait

de monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique,

disaient:

«Moi qui l'ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c'est notre sort à

tous!

--Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»

Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait

des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le

maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte,

avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras,

articula, en saluant, les mots d'usage:

«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.

C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il

faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu

les baraques de toile, gonflait, par les bords, l'immense drap noir

accroché sur le portail. L'écusson de M. Dambreuse, occupant un

carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était _de sable au

senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent_, avec la couronne de

comte et cette devise: _Par toutes voies_.

Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil,

et l'on entra.

Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir.

Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un

seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres,

des flammes d'esprit-de-vin brûlaient.

Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres

dans la nef; et l'office commença.

A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde,

que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe

de se lever, de s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux

contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de

silence, on entendait le marmottement du prêtre à l'autel; puis la

musique et les chants reprenaient.

Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait

horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes

les têtes nues; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait

une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des

pendentifs et le feuillage des chapiteaux.

Frédéric, pour se distraire, écouta le _Dies iræ_; il considérait les

assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent

la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de

lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue

dissertation. La cloche tinta. On sortit de l'église.

Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets,

s'achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs

ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et

qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de larges caparaçons brodés d'argent.

Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait un chapeau à trois cornes

avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre

personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du

conseil général de l'Aube, un délégué des houilles,--et Fumichon, comme

ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les

conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.

Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient; des femmes, leur

marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui

prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une

queue de billard à la main.

La route était longue, et--comme dans les repas de cérémonie où l'on

est réservé d'abord, puis expansif--la tenue générale se relâcha

bientôt. On ne causait que du refus d'allocation fait par la Chambre

au Président. M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert,

«magnifique, comme d'habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton,

enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l'avis de MM.

Quentin-Bauchart et Dufour.

Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par

des boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur

et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d'or,--ce

qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des

magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde

instantanément se tut.

Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées,

pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte

de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs

funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles

d'araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes,

et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les

crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes

d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques

noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre: petits

garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l'air par

un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête.

D'énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du

haut des stèles jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme

des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre

les croix de bois noir;--et le corbillard s'avançait dans les grands

chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre,

les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans

l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres

sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées,

des débris que l'on brûlait.

La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de

Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente

abrupte. On a sous les pieds des sommets d'arbres verts; plus loin, des

cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.

Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.

Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du

conseil général de l'Aube, le troisième au nom de la Société houillère

de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d'agriculture de

l'Yonne, et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique.

Enfin, on s'en allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième

discours, au nom de la Société des antiquaires d'Amiens.

Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le socialisme,

dont M. Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de

l'anarchie et son dévouement à l'ordre qui avait abrégé ses jours. On

exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme

comme représentant du peuple, car, s'il n'était pas orateur, il

possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables,

etc., avec tous les mots qu'il faut dire: «Fin prématurée,--regrets

éternels;--l'autre patrie,--adieu, ou plutôt non, au revoir!»

La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être

question dans le monde.

On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se

gênait pas pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte

de l'enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous

les discours;--car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des

_potdevinistes_ les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures

de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie

n'avait pas duré trop longtemps; on s'en félicitait.

Frédéric, fatigué, rentra chez lui.

Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que

Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs

étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et

de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements

désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa.

Mme Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.

«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu'y a-t-il?»

Elle se leva d'un bond.

«Ce qu'il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»

M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude et lui

avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage.

Il léguait tout à Cécile, et l'autre testament était perdu. Frédéric

devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.

«Mais regarde donc!» dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement.

Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et

elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les

paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se

précipita dans un angle où elle venait d'apercevoir une petite boîte à

serrure de cuivre; elle l'ouvrit, rien!

«Ah! le misérable! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement!»

Puis elle éclata en sanglots.

«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.

--Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il

est brûlé! j'en suis certaine!»

Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu

pour donner des signatures.

«C'est alors qu'il aura fait le coup!»

Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas

plus lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse

devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur--malgré la bassesse

du motif--semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en

lui disant qu'après tout, elle n'était pas réduite à la misère.

«C'est la misère, puisque je ne puis pas t'offrir une grande fortune!»

Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter

l'hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.

Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas

moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il

aurait menée! L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il

réfléchit une minute; puis, d'un air tendre:

«J'aurai toujours ta personne!»

Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un

attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme

Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute

rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:

«Ah! je n'ai jamais douté de toi! J'y comptais!»

Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action

déplut au jeune homme.

Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric

devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa

candidature d'admirables conseils.

Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie

politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par

exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d'intérêt local,

avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de tabac,

rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s'était montré

là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait

arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier,

avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des

bottes épouvantables--qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze

jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec

un revif de grâce, de jeunesse et d'esprit.

Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux

furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:

«Tu m'aimes, n'est-ce pas?

--Éternellement!» répondit-il.

Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon,

le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant

d'occupations depuis quelques jours, qu'il n'y pensait plus. Elle

s'était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.

Frédéric prit un fiacre et partit.

Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses

lettres: «Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri,

sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de

divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une

petite porte bâtarde, l'enseigne répétait (sans le mot accouchement):

«Maison de santé de Mme Alessandri», avec tous ses titres.

Frédéric donna un coup de marteau.

Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le

salon, orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et

d'une pendule sous globe.

Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante

ans, la taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à

Frédéric l'heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa

chambre.

Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les

flots d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse:

«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.

Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose

d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.

«Embrasse-le!»

Il répondit, pour cacher sa répugnance:

«Mais j'ai peur de lui faire mal!

--Non! non!»

Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.

«Comme il te ressemble!»

Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une

effusion de sentiment qu'il n'avait jamais vue.

Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une

monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans

toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint

compagnie jusqu'au soir.

Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la

façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse

claire, donnait sur un grand jardin; Mme Alessandri, dont le seul

défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l'entourait

d'attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la

province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant personne qui vînt les voir;

Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à Frédéric avec fierté.

Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le

monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.

Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de

Deslauriers.

Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre

rouge; un troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était

la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait

dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t'a même pas vu aux comices

agricoles!» L'avocat le blâmait de n'avoir aucune attache dans les

journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous

avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste,

beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération

pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était de

ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son

protégé.

Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.

«Tu n'as donc pas été à Nogent? dit-elle.

--Pourquoi?

--C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours.»

Sachant la mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes

sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d'affaires.

Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?

Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur

séparation.

«J'ai été malade, répondit-il.

--Tu aurais dû me prévenir, au moins.

--Oh! cela n'en valait pas la peine»; d'ailleurs, il avait eu une foule

de dérangements, des rendez-vous, des visites.

Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la

Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui

restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.

L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les

semaines.

La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond

d'une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre,

des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette

commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d'une sorte

de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du

gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans

son mouchoir.

Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les

pépiniéristes, arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors

des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une carriole,

s'arrêtait à contempler, par la grille, l'intérieur des beaux jardins;

ou bien la nourrice prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un

noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, d'assommantes

niaiseries.

Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes

du terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers

poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la

verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d'une

locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes

de feuillages, comme une gigantesque plume d'autruche dont le bout

léger s'envolait.

Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune

homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot,

un malheureux à coup sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait

toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric

murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d'une incompréhensible

tristesse.

Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le

grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.

Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à

quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui

il n'y était jamais! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent

presque à la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse,

en disant que sa mère allait arriver.

Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l'une le serment

qu'il venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets

semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles

des comparaisons;--il y en avait une troisième toujours présente à sa

pensée. L'impossibilité de l'avoir le justifiait de ses perfidies, qui

avivaient le plaisir, en y mettant de l'alternance; et plus il avait

trompé n'importe laquelle des deux, plus elle l'aimait, comme si leurs

amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte

d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre.

«Admire ma confiance! lui dit un jour Mme Dambreuse, en dépliant un

papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une

certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard?

--Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite en

caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au début, avait

toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion

devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis

longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini ses protestations,

elle répliqua, tout en clignant ses paupières où brillait un regard

pareil à la pointe d'un stylet sous de la mousseline:

«Eh bien, et l'autre?

--Quelle autre?

--La femme du faïencier!»

Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas.

Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté,

et qu'il vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution),

elle lui dit:

«C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus.»

Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia:

«Où donc?

--Chez Mme Arnoux.»

Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était

par sa couturière en second, Mme Regimbart.

Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne!

Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature

d'un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui

avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n'existait

aucun moyen d'en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs

des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs

emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse

les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins

de poussière--ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d'en trop

apprendre.

Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se

rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et,

malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes

se découvraient entre eux, à propos de choses insignifiantes,

l'appréciation d'une personne, d'une œuvre d'art.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 15 / 19 段