pourtant lui appartenir! Il songea d'abord à «ce qu'on dirait», à un
cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa
famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus
la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de
travail. Rien n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second
étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d'organiser
en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce
déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?
Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le
feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les
confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient
rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres
visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric
croyait y voir comme un jugement porté sur lui; et il sentait presque
un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre de cet homme, qui,
au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le considérait
de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:
«Eh bien, quoi? Est-ce que je t'ai tué?»
Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile,
sommeillait; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.
On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes
défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa,
puis une compagnie d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups
de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette;
tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s'éveille.
Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie
pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné
un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille
choisissait, et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.
L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses
classes d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on
un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux,
des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes
funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures?
Frédéric fut large; Mme Dambreuse tenait à ne rien ménager.
Puis, il se rendit à l'église.
Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes
funèbres; ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment
inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d'une messe
basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec
obligation solidaire de payer tous les frais.
Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une
concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq
cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?
«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!
Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de
l'hôtel, un marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de
tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l'architecte de la maison
en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule,
il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas,
à la désinfection des chambres, à divers procédés d'embaumement.
Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des
domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait
commandé des gants de castor, et c'étaient des gants de filoselle qui
convenaient.
Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait
de monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique,
disaient:
«Moi qui l'ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c'est notre sort à
tous!
--Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»
Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait
des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le
maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte,
avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras,
articula, en saluant, les mots d'usage:
«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.
C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il
faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu
les baraques de toile, gonflait, par les bords, l'immense drap noir
accroché sur le portail. L'écusson de M. Dambreuse, occupant un
carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était _de sable au
senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent_, avec la couronne de
comte et cette devise: _Par toutes voies_.
Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil,
et l'on entra.
Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir.
Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un
seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres,
des flammes d'esprit-de-vin brûlaient.
Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres
dans la nef; et l'office commença.
A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde,
que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe
de se lever, de s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux
contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de
silence, on entendait le marmottement du prêtre à l'autel; puis la
musique et les chants reprenaient.
Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait
horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes
les têtes nues; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait
une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des
pendentifs et le feuillage des chapiteaux.
Frédéric, pour se distraire, écouta le _Dies iræ_; il considérait les
assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent
la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de
lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue
dissertation. La cloche tinta. On sortit de l'église.
Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets,
s'achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs
ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et
qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de larges caparaçons brodés d'argent.
Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait un chapeau à trois cornes
avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre
personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du
conseil général de l'Aube, un délégué des houilles,--et Fumichon, comme
ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les
conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.
Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient; des femmes, leur
marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui
prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une
queue de billard à la main.
La route était longue, et--comme dans les repas de cérémonie où l'on
est réservé d'abord, puis expansif--la tenue générale se relâcha
bientôt. On ne causait que du refus d'allocation fait par la Chambre
au Président. M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert,
«magnifique, comme d'habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton,
enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l'avis de MM.
Quentin-Bauchart et Dufour.
Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par
des boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur
et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d'or,--ce
qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des
magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde
instantanément se tut.
Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées,
pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte
de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs
funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles
d'araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes,
et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les
crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes
d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques
noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre: petits
garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l'air par
un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête.
D'énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du
haut des stèles jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme
des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre
les croix de bois noir;--et le corbillard s'avançait dans les grands
chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre,
les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans
l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres
sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées,
des débris que l'on brûlait.
La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de
Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente
abrupte. On a sous les pieds des sommets d'arbres verts; plus loin, des
cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.
Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.
Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du
conseil général de l'Aube, le troisième au nom de la Société houillère
de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d'agriculture de
l'Yonne, et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique.
Enfin, on s'en allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième
discours, au nom de la Société des antiquaires d'Amiens.
Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le socialisme,
dont M. Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de
l'anarchie et son dévouement à l'ordre qui avait abrégé ses jours. On
exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme
comme représentant du peuple, car, s'il n'était pas orateur, il
possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables,
etc., avec tous les mots qu'il faut dire: «Fin prématurée,--regrets
éternels;--l'autre patrie,--adieu, ou plutôt non, au revoir!»
La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être
question dans le monde.
On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se
gênait pas pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte
de l'enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous
les discours;--car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des
_potdevinistes_ les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures
de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie
n'avait pas duré trop longtemps; on s'en félicitait.
Frédéric, fatigué, rentra chez lui.
Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que
Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs
étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et
de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements
désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa.
Mme Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.
«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu'y a-t-il?»
Elle se leva d'un bond.
«Ce qu'il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»
M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude et lui
avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage.
Il léguait tout à Cécile, et l'autre testament était perdu. Frédéric
devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.
«Mais regarde donc!» dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement.
Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et
elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les
paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se
précipita dans un angle où elle venait d'apercevoir une petite boîte à
serrure de cuivre; elle l'ouvrit, rien!
«Ah! le misérable! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement!»
Puis elle éclata en sanglots.
«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.
--Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il
est brûlé! j'en suis certaine!»
Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu
pour donner des signatures.
«C'est alors qu'il aura fait le coup!»
Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas
plus lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse
devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur--malgré la bassesse
du motif--semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en
lui disant qu'après tout, elle n'était pas réduite à la misère.
«C'est la misère, puisque je ne puis pas t'offrir une grande fortune!»
Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter
l'hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.
Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas
moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il
aurait menée! L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il
réfléchit une minute; puis, d'un air tendre:
«J'aurai toujours ta personne!»
Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un
attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme
Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute
rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:
«Ah! je n'ai jamais douté de toi! J'y comptais!»
Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action
déplut au jeune homme.
Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric
devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa
candidature d'admirables conseils.
Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie
politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par
exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d'intérêt local,
avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de tabac,
rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s'était montré
là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait
arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier,
avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des
bottes épouvantables--qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze
jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec
un revif de grâce, de jeunesse et d'esprit.
Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux
furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:
«Tu m'aimes, n'est-ce pas?
--Éternellement!» répondit-il.
Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon,
le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant
d'occupations depuis quelques jours, qu'il n'y pensait plus. Elle
s'était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.
Frédéric prit un fiacre et partit.
Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses
lettres: «Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri,
sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de
divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une
petite porte bâtarde, l'enseigne répétait (sans le mot accouchement):
«Maison de santé de Mme Alessandri», avec tous ses titres.
Frédéric donna un coup de marteau.
Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le
salon, orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et
d'une pendule sous globe.
Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante
ans, la taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à
Frédéric l'heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa
chambre.
Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les
flots d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse:
«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.
Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose
d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.
«Embrasse-le!»
Il répondit, pour cacher sa répugnance:
«Mais j'ai peur de lui faire mal!
--Non! non!»
Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.
«Comme il te ressemble!»
Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une
effusion de sentiment qu'il n'avait jamais vue.
Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une
monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans
toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint
compagnie jusqu'au soir.
Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la
façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse
claire, donnait sur un grand jardin; Mme Alessandri, dont le seul
défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l'entourait
d'attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la
province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant personne qui vînt les voir;
Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à Frédéric avec fierté.
Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le
monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.
Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de
Deslauriers.
Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre
rouge; un troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était
la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait
dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t'a même pas vu aux comices
agricoles!» L'avocat le blâmait de n'avoir aucune attache dans les
journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous
avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste,
beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération
pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était de
ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son
protégé.
Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.
«Tu n'as donc pas été à Nogent? dit-elle.
--Pourquoi?
--C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours.»
Sachant la mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes
sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d'affaires.
Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?
Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur
séparation.
«J'ai été malade, répondit-il.
--Tu aurais dû me prévenir, au moins.
--Oh! cela n'en valait pas la peine»; d'ailleurs, il avait eu une foule
de dérangements, des rendez-vous, des visites.
Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la
Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui
restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.
L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les
semaines.
La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond
d'une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre,
des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette
commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d'une sorte
de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du
gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans
son mouchoir.
Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les
pépiniéristes, arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors
des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une carriole,
s'arrêtait à contempler, par la grille, l'intérieur des beaux jardins;
ou bien la nourrice prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un
noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, d'assommantes
niaiseries.
Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes
du terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers
poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la
verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d'une
locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes
de feuillages, comme une gigantesque plume d'autruche dont le bout
léger s'envolait.
Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune
homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot,
un malheureux à coup sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait
toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric
murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d'une incompréhensible
tristesse.
Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le
grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.
Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à
quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui
il n'y était jamais! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent
presque à la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse,
en disant que sa mère allait arriver.
Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l'une le serment
qu'il venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets
semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles
des comparaisons;--il y en avait une troisième toujours présente à sa
pensée. L'impossibilité de l'avoir le justifiait de ses perfidies, qui
avivaient le plaisir, en y mettant de l'alternance; et plus il avait
trompé n'importe laquelle des deux, plus elle l'aimait, comme si leurs
amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte
d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre.
«Admire ma confiance! lui dit un jour Mme Dambreuse, en dépliant un
papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une
certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard?
--Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite en
caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au début, avait
toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion
devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis
longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini ses protestations,
elle répliqua, tout en clignant ses paupières où brillait un regard
pareil à la pointe d'un stylet sous de la mousseline:
«Eh bien, et l'autre?
--Quelle autre?
--La femme du faïencier!»
Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas.
Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté,
et qu'il vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution),
elle lui dit:
«C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus.»
Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia:
«Où donc?
--Chez Mme Arnoux.»
Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était
par sa couturière en second, Mme Regimbart.
Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne!
Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature
d'un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui
avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n'existait
aucun moyen d'en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs
des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs
emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse
les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins
de poussière--ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d'en trop
apprendre.
Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se
rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et,
malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes
se découvraient entre eux, à propos de choses insignifiantes,
l'appréciation d'une personne, d'une œuvre d'art.