Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses

mécomptes d'autrefois lui faisaient maintenant une clairvoyance. Il

poursuivit:

«Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l'impulsion

qui nous pousse?» L'amour, après tout, n'était pas en soi une chose si

importante.

«Mais c'est immoral, ce que vous dites là!»

Elle s'était remise sur la causeuse. Il s'assit au bord, contre ses

pieds.

«Ne voyez-vous pas que je mens! Car, pour plaire aux femmes, il faut

étaler une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie! Elles se

moquent de nous quand on leur dit qu'on les aime simplement! Moi, je

trouve ces hyperboles où elles s'amusent une profanation de l'amour

vrai; si bien qu'on ne sait plus comment l'exprimer, surtout devant

celles... qui ont... beaucoup d'esprit.»

Elle le considérait les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se

penchant vers son visage.

«Oui! vous me faites peur! Je vous offense peut-être?... Pardon!...

Je ne voulais pas dire tout cela! Ce n'est pas ma faute! Vous êtes si

belle!»

Mme Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de

sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement

s'arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes

rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors,

des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son

esprit confusément. Où était-ce?...

Il se mit à genoux, prit sa main et lui jura un amour éternel. Puis,

comme il partait, elle le rappela d'un signe et lui dit tout bas:

«Revenez dîner! Nous serons seuls!»

Il semblait à Frédéric, en descendant l'escalier, qu'il était devenu

un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes

l'entourait, qu'il entrait définitivement dans le monde supérieur

des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la

première place, il suffisait d'une femme comme celle-là. Avide, sans

doute, de pouvoir et d'action, et mariée à un homme médiocre qu'elle

avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu'un de fort pour le

conduire? Rien d'impossible maintenant! Il se sentait capable de faire

deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de

suite sans fatigue; son cœur débordait d'orgueil.

Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d'un vieux paletot

marchait la tête basse et avec un tel air d'accablement, que

Frédéric se retourna pour le voir. L'autre releva sa figure. C'était

Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou.

«Ah! mon pauvre vieux! Comment! c'est toi!»

Et il l'entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à

la fois.

L'ex-commissaire de Ledru-Rollin conta d'abord les tourments qu'il

avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le

respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups

de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après juin, on

l'avait destitué brutalement. Il s'était jeté dans un complot, celui

des armes saisies à Troyes. On l'avait relâché faute de preuves. Puis

le comité d'action l'avait envoyé à Londres, où il s'était flanqué des

gifles avec ses frères au milieu d'un banquet. De retour à Paris...

«Pourquoi n'es-tu pas venu chez moi?

--Tu étais toujours absent! Ton suisse avait des allures mystérieuses,

je ne savais que penser, et puis je ne voulais pas reparaître en

vaincu.»

Il avait frappé aux portes de la démocratie, s'offrant à la servir de

sa plume, de sa parole, de ses démarches; partout on l'avait repoussé;

on se méfiait de lui, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son

linge.

«Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal!

Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n'eut pas l'air très ému par

cette nouvelle.

«Ah! il est déporté, ce bon Sénécal?»

Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d'un air envieux:

«Tout le monde n'a pas ta chance!

--Excuse-moi, dit Frédéric, sans remarquer l'allusion, mais je dîne en

ville. On va te faire à manger; commande ce que tu voudras! Prends même

mon lit.»

Devant une cordialité si complète, l'amertume de Deslauriers disparut.

«Ton lit? Mais... ça te gênerait!

--Eh non! J'en ai d'autres!

--Ah! très bien, reprit l'avocat en riant. Où dînes-tu donc?

--Chez Mme Dambreuse.

--Est-ce que... par hasard... ce serait?...

--Tu es trop curieux», dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait

cette supposition.

Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.

«C'est comme ça! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du

peuple!

--Miséricorde! que d'autres s'en mêlent!»

L'avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa

province, un pays de houille. Chaque puits d'extraction avait nommé un

gouvernement provisoire lui intimant des ordres.

«D'ailleurs, leur conduite a été charmante partout: à Lyon, à Lille, au

Havre, à Paris! Car, à l'exemple des fabricants qui voudraient exclure

les produits de l'étranger, ces messieurs réclament pour qu'on bannisse

les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards! Quant à

leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux

compagnonnage? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans

même avoir le bon sens de la dominer! Est-ce que, dès le lendemain de

48, les corps de métiers n'ont pas reparu avec des étendards à eux! Ils

demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n'auraient

parlé que pour eux! Tout comme les députés de la betterave ne

s'inquiètent que de la betterave!--Ah! j'en ai assez de ces cocos-là,

se prosternant tour à tour devant l'échafaud de Robespierre, les bottes

de l'empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement

dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule! On crie toujours contre

la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau; mais le commissionnaire d'en

bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait

de tarifer sa course à trois francs! Ah! quelle faute! Nous aurions dû

mettre le feu aux quatre coins de l'Europe!»

Frédéric lui répondit:

«L'étincelle manquait! Vous étiez simplement de petits bourgeois,

et les meilleurs d'entre vous, des cuistres! Quant aux ouvriers,

ils peuvent se plaindre; car, si l'on excepte un million soustrait

à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse

flagornerie, vous n'avez rien fait pour eux que des phrases! Le

livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la

justice) reste l'inférieur de son maître, puisque sa parole n'est pas

crue. Enfin, la république me paraît vieille. Qui sait? Le progrès,

peut-être, n'est réalisable que par une aristocratie ou par un homme?

L'initiative vient toujours d'en haut! Le peuple est mineur, quoi qu'on

prétende!

--C'est peut-être vrai,» dit Deslauriers.

Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n'aspirait qu'au repos (il

avait profité à l'hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour

les conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d'hommes neufs.

«Si tu te présentais, je suis sûr...»

Il n'acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le

front; puis, tout à coup:

«Mais toi? Rien ne t'empêche? Pourquoi ne serais-tu pas député?» Par

suite d'une double élection, il y avait, dans l'Aube, une candidature

vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre

arrondissement. «Veux-tu que je m'en occupe?» Il connaissait beaucoup

de cabaretiers, d'instituteurs, de médecins, de clercs d'étude et leurs

patrons. «D'ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu'on veut!»

Frédéric sentait se rallumer son ambition.

Deslauriers ajouta:

«Tu devrais bien me trouver une place à Paris.

--Oh! ce ne sera pas difficile par M. Dambreuse.

--Puisque nous parlions de houilles, reprit l'avocat, que devient sa

grande société? C'est une occupation de ce genre qu'il me faudrait!--et

je leur serais utile, tout en gardant mon indépendance.»

Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours.

Son repas en tête à tête avec Mme Dambreuse fut une chose exquise. Elle

souriait en face de lui, de l'autre côté de la table, par-dessus des

fleurs dans une corbeille, à la lumière de la lampe suspendue; et comme

la fenêtre était ouverte, on apercevait des étoiles. Ils causèrent fort

peu, se méfiant d'eux-mêmes sans doute; mais, dès que les domestiques

tournaient le dos, ils s'envoyaient un baiser du bout des lèvres. Il

dit son idée de candidature. Elle l'approuva, s'engageant même à y

faire travailler M. Dambreuse.

Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la

plaindre; elle devait être si chagrine de n'avoir plus sa nièce!

C'était fort bien, d'ailleurs, aux jeunes mariés de s'être mis en

voyage; plus tard, les embarras, les enfants surviennent! Mais l'Italie

ne répondait pas à l'idée qu'on s'en faisait. Après cela, ils étaient

dans l'âge des illusions! et puis la lune de miel embellissait tout!

Les deux derniers qui restèrent furent M. de Grémonville et Frédéric.

Le diplomate ne voulait pas s'en aller. Enfin, à minuit, il se leva.

Mme Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui et le remercia de

cette obéissance par une pression de main plus suave que tout le reste.

La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. Elle l'attendait

depuis cinq heures. Il donna pour excuse une démarche indispensable

dans l'intérêt de Deslauriers. Sa figure avait un air de triomphe, une

auréole, dont Rosanette fut éblouie.

«C'est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien; mais je ne

t'ai jamais trouvé si beau! Comme tu es beau!»

Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne

plus appartenir à d'autres, quoi qu'il advînt, quand elle devrait

crever de misère!

Ses jolis yeux humides pétillaient d'une passion tellement puissante,

que Frédéric l'attira sur ses genoux, et il se dit: «Quelle canaille je

fais!» en s'applaudissant de sa perversité.

IV

M. Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à

raviver sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les

compagnies en une seule était mal vue; on criait au monopole, comme

s'il ne fallait pas, pour de telles exploitations, d'immenses capitaux!

Deslauriers, qui venait de lire exprès l'ouvrage de Gobet et les

articles de M. Chappe dans le _Journal des Mines_, connaissait la

question parfaitement. Il démontra que la loi de 1810 établissait au

profit du concessionnaire un droit impermutable. D'ailleurs, on pouvait

donner à l'entreprise une couleur démocratique: empêcher les réunions

houillères était un attentat contre le principe même d'association.

M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la

manière dont il payerait son travail, il fit des promesses d'autant

meilleures qu'elles n'étaient pas précises.

Deslauriers s'en revint chez Frédéric et lui rapporta la conférence.

De plus, il avait vu Mme Dambreuse au bas de l'escalier, comme il

sortait.

«Je t'en fais mes compliments, saprelotte!»

Puis ils causèrent de l'élection. Il y avait quelque chose à inventer.

Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d'écriture

destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M.

Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un

conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le

capitaliste signait-il une pareille élucubration? L'avocat, sans le

moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à Mme Dambreuse,

qui, la trouvant fort bien, s'était chargée du reste.

Cette démarche surprit Frédéric. Il l'approuva cependant; puis, comme

Deslauriers s'aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position

vis-à-vis de Louise.

«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je

les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.»

Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort.

Il éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde.

Sa joie de posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste;

le sentiment s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait

des douceurs partout.

La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre

plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le

faisait rêver à d'autres attitudes; pendant qu'elle causait d'un ton

froid, il se rappelait ses mots d'amour balbutiés; tous les respects

pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui, et

il avait parfois des envies de s'écrier: «Mais je la connais mieux que

vous! Elle est à moi!»

Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme

Dambreuse, durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.

Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les

bras nus, l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle

s'arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l'entourait comme un

cadre) et elle avait un léger mouvement d'indécision, en clignant les

paupières, pour découvrir s'il était là. Elle le ramenait dans sa

voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des

ombres, s'agitaient dans la boue; et, serrés l'un contre l'autre, ils

apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des

prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.

C'était par ennui surtout que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette

dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand

amour, et elle se mit à le combler d'adulations et de caresses.

Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie;

elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses

d'un usage quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de

son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d'abord et bientôt lui

parurent toutes simples.

Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage,

sortait par l'autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec

un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric

en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa

maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des

courses; elle jetait les yeux tout à l'entour; rien à craindre! et elle

poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La chance les

enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se

présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient

être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du

reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.

Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens.

Il n'en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais pour les ressentir,

il lui fallait évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux.

Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre,

et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde.

Puisqu'il avait un marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en

servît.

Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet

et, à son exclamation d'étonnement, répondit qu'il était secrétaire de

Deslauriers. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes

nouvelles et le blâmait cependant de sa négligence; il fallait venir

là-bas.

Le futur député dit qu'il se mettrait en route le surlendemain.

Sénécal n'exprima pas d'opinion sur cette candidature. Il parla de sa

personne et des affaires du pays.

Si lamentables qu'elles fussent, elles le réjouissaient; car on

marchait au communisme. D'abord, l'Administration y menait d'elle-même,

puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le

gouvernement. Quant à la propriété, la Constitution de 48, malgré ses

faiblesses, ne l'avait pas ménagée; au nom de l'utilité publique,

l'État pouvait prendre désormais ce qu'il jugeait lui convenir. Sénécal

se déclara pour l'autorité, et Frédéric aperçut dans ses discours

l'exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain

tonna même contre l'insuffisance des masses.

«Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI

devant la Convention nationale et sauva le peuple. La fin des choses

les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la

tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien!»

Leur discussion dura longtemps, et, comme il s'en allait, Sénécal avoua

(c'était le but de sa visite peut-être) que Deslauriers s'impatientait

beaucoup du silence de M. Dambreuse.

Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa

qualité d'intime le faisait admettre près de lui.

La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement le

capitaliste. Le soir même, il fut pris d'une grande chaleur dans

la poitrine, avec une oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des

sangsues amenèrent un soulagement immédiat. La toux sèche disparut, la

respiration devint plus calme; et, huit jours après, il dit en avalant

un bouillon:

«Ah! ça va mieux! Mais j'ai manqué faire le grand voyage!

--Pas sans moi!» s'écria Mme Dambreuse, notifiant par ce mot qu'elle

n'aurait pu lui survivre.

Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier

sourire, où il y avait à la fois de la résignation, de l'indulgence, de

l'ironie, et même comme une pointe, un sous-entendu presque gai.

Frédéric voulut partir pour Nogent, Mme Dambreuse s'y opposa, et il

défaisait et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives

de la maladie.

Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. «Les princes

de la science», consultés, n'avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes

enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois

le désir de voir Cécile, qui était à l'autre bout de la France avec son

mari, nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu'on la

fît venir. Mme Dambreuse écrivit trois lettres et les lui montra.

Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d'une

seconde, ne se couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire

chez le concierge s'informaient d'elle avec admiration, et les passants

étaient saisis de respect devant la quantité de paille qu'il y avait

dans la rue sous les fenêtres.

Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le

médecin de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.

Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin

curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire et

attendit.

La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre

inégalement. Frédéric et Mme Dambreuse, au pied de la couche,

observaient le moribond. Dans l'embrasure d'une croisée, le prêtre et

le médecin causaient à demi-voix; la bonne sœur, à genoux, marmottait

des prières.

Enfin, un râle s'éleva. Les mains se refroidissaient, la face

commençait à pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une aspiration

énorme; elles devinrent de plus en plus rares; deux ou trois paroles

confuses lui échappèrent; il exhala un petit souffle en même temps

qu'il tournait ses yeux, et la tête retomba de côté sur l'oreiller.

Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.

Mme Dambreuse s'approcha; et, sans effort, avec la simplicité du

devoir, elle lui ferma les paupières.

Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le

spasme d'un désespoir contenu, et sortit de l'appartement, appuyée sur

le médecin et la religieuse. Un quart d'heure après, Frédéric monta

dans sa chambre.

On y sentait une odeur indéfinissable, émanation des choses délicates

qui l'emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire s'étalait,

tranchant sur le couvre-pied rose.

Mme Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui supposer

de violents regrets, il la croyait un peu triste, et d'une voix dolente:

«Tu souffres?

--Moi? Non, pas du tout.»

Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina; puis elle

lui dit de ne pas se gêner.

«Fume si tu veux! Tu es chez moi!»

Et avec un grand soupir:

«Ah! sainte Vierge! quel débarras!»

Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main:

«On était libre pourtant!»

Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse.

«Eh! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles

angoisses j'ai vécu!

--Comment?

--Mais oui! Était-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi

cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq

ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque

sottise?»

Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime

de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M.

Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance,

quinze mille livres de rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu

de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute sa

fortune; et elle l'évaluait, autant qu'il était possible de le savoir

maintenant, à plus de trois millions.

Frédéric ouvrit de grands yeux.

«Ça en valait la peine, n'est-ce pas? J'y ai contribué, du reste!

C'était mon bien que je défendais; Cécile m'aurait dépouillée

injustement.

--Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric.

A cette question, Mme Dambreuse le considère; puis, d'un ton sec:

«Je n'en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais!

Aussi elle n'aura pas de moi une obole!»

Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.

«Ah! son mariage!» fit en ricanant Mme Dambreuse.

Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui

était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!»

Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi

profonde, impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais

homme, un mauvais homme».

Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en

faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans

une bergère, réfléchissait, scandalisé.

Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.

«Toi seul es bon! Il n'y a que toi que j'aime!»

En le regardant, son cœur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena

des larmes aux paupières, et elle murmura:

«Veux-tu m'épouser?»

Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait.

Elle répéta plus haut:

«Veux-tu m'épouser?»

Enfin, il dit en souriant:

«Tu en doutes?»

Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de

réparation, il s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait

honte de ce pieux sentiment, il ajouta d'un ton dégagé:

«Ce serait peut-être plus convenable.»

--Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!»

On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était

au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme

maigre, l'air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte

d'une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient.

Frédéric prit une chaise et regarda le mort.

Son visage était jaune comme de la paille; un peu d'écume sanguinolente

marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne,

un gilet de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses

bras croisés.

Elle était finie, cette existence pleine d'agitation! Combien

n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres,

tripoté d'affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires,

de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis

XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un

tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre.

Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en

Picardie, le bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des

valeurs mobilières considérables.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 14 / 19 段