«Mais la canaille me doit de l'argent! N'est-ce pas abominable de le

voir entretenir des gueuses!»

Puis, avec une expression de haine triomphante:

«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres

particuliers. Tant mieux! et qu'elle le mange jusqu'au dernier liard,

j'en serai contente!»

Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec

l'indulgence des amours séniles.

Sa fabrique ne marchait plus; l'ensemble de ses affaires était

pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d'abord

à établir un café chantant, où l'on n'aurait chanté rien que des

œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet

établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et

une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c'était

une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie

militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.

Il n'était pas plus heureux dans son intérieur domestique.

Mme Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude.

Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait le

désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait

dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour

s'étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s'abandonnant à

ses réflexions.

L'absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda

un rendez-vous. Donc, il parut une après-midi, le supplia de venir le

voir comme autrefois et en obtint la promesse.

Frédéric n'osait retourner chez Mme Arnoux. Il lui semblait l'avoir

trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient.

Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche.

Comme la pluie tombait, il venait d'entrer dans le passage Jouffroy

quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette

l'aborda. Frédéric n'eut pas de peine à reconnaître Compain, cet

orateur dont la motion avait causé tant de rires au club.

Il s'appuyait sur le bras d'un individu affublé d'un bonnet rouge de

zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une

orange, la mâchoire couverte d'une barbiche, et qui le contemplait avec

de gros yeux lubrifiés d'admiration.

Compain, sans doute, en était fier, car il dit:

«Je vous présente ce gaillard-là! C'est un bottier de mes amis, un

patriote! Prenons-nous quelque chose?»

Frédéric l'ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition

Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait

recommencer 93! Puis, il s'informa de Regimbart et de quelques

autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal,

et un certain Deslauriers, compromis dans l'affaire des carabines

interceptées dernièrement à Troyes.

Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n'en savait pas

davantage. Il le quitta en disant:

«A bientôt, n'est-ce pas, car vous en êtes?

--De quoi?

--De la tête de veau!

--Quelle tête de veau?

--Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.

Et les deux terroristes s'enfoncèrent dans un café.

Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était

sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait

au second étage, derrière des rideaux, la lueur d'une lampe.

Enfin, il monta l'escalier.

«Arnoux y est-il?»

La femme de chambre répondit:

«Non! mais entrez tout de même.»

Et, ouvrant brusquement une porte:

«Madame, c'est M. Moreau!»

Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.

«Qui me vaut l'honneur... d'une visite... aussi imprévue?

--Rien! Le plaisir de revoir d'anciens amis!»

Et tout en s'asseyant:

«Comment va ce bon Arnoux?

--Parfaitement! il est sorti.

--Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de

distraction!

--Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se

reposer!»

Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait

Frédéric; et, désignant sur ses genoux un morceau de drap noir avec

des soutaches bleues:

«Qu'est-ce que vous faites là?

--Une veste que j'arrange pour ma fille.

--A propos, je ne l'aperçois pas, où est-elle donc?

--Dans une pension», reprit Mme Arnoux.

Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant

son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de

l'_Illustration_, sur la table, près d'elle.

«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n'est-ce pas?

--Oui.»

Puis ils retombèrent dans leur silence.

Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.

«Quel temps! dit Frédéric.

--En effet, c'est bien aimable d'être venu par cette horrible pluie!

--Oh! moi, je m'en moque! Je ne suis pas comme ceux qu'elle empêche

sans doute d'aller à leurs rendez-vous!

--Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement.

--Vous ne vous rappelez pas?»

Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.

Il lui posa doucement la main sur le bras.

«Je vous assure que vous m'avez fait bien souffrir!»

Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix:

«Mais j'avais peur pour mon enfant!»

Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de

cette journée.

«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours!

--Eh non! ce n'est pas vrai!

--Pourquoi?»

Elle le regarda froidement.

«Vous oubliez l'autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme

dont vous avez le portrait, votre maîtresse!

--Eh bien, oui! s'écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable!

écoutez-moi!» S'il l'avait eue, c'était par désespoir, comme on se

suicide. Du reste, il l'avait rendue fort malheureuse, pour se venger

sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?»

Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils

fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un

bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à

face, l'un près de l'autre.

«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?»

Elle répondit d'une voix basse, pleine de caresses:

«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela était

impossible et qu'un jour l'obstacle entre nous deux s'évanouirait!

--Moi aussi! et j'avais des besoins de vous revoir, à en mourir!

--Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j'ai passé à côté de

vous!

--Vraiment?»

Et il lui dit le bonheur qu'il avait eu en la retrouvant chez les

Dambreuse.

«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là!

--Pauvre garçon!

--Ma vie est si triste!

--Et la mienne!... S'il n'y avait que les chagrins, les inquiétudes,

les humiliations, tout ce que j'endure comme épouse et comme mère,

puisqu'on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu'il y a d'affreux,

c'est ma solitude, sans personne...

--Mais je suis là, moi!

--Oh! oui!»

Un sanglot de tendresse l'avait soulevée. Ses bras s'écartèrent, et ils

s'étreignirent debout dans un long baiser.

Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d'eux,

Rosanette. Mme Arnoux l'avait reconnue; ses yeux, ouverts démesurément,

l'examinaient, tout pleins de surprise et d'indignation. Enfin,

Rosanette lui dit:

«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires.

--Il n'y est pas, vous le voyez.

--Ah! c'est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille

excuses!»

Et, se tournant vers Frédéric:

«Te voilà ici, toi?»

Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir Mme Arnoux, comme un

soufflet en plein visage.

«Il n'y est pas, je vous le répète!»

Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement:

«Rentrons-nous? J'ai un fiacre en bas.»

Il faisait semblant de ne pas entendre.

«Allons, viens!

--Ah! oui! c'est une occasion! Partez! partez!» dit Mme Arnoux.

Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un

rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l'escalier. Frédéric

poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d'elle, et, pendant

toute la route, ne prononça pas un mot.

L'infamie dont le rejaillissement l'outrageait, c'était lui-même qui

en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d'une humiliation

écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir,

elle était devenue irrévocablement impossible!--et par la faute de

celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l'étrangler;

il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble,

arracha sa cravate.

«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!»

Elle se campa fièrement devant lui.

«Eh bien, après? Où est le mal?

--Comment! Tu m'espionnes?

--Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes

honnêtes?

--N'importe! Je ne veux pas que tu les insultes.

--En quoi l'ai-je insultée?»

Il n'eut rien à répondre, et d'un accent plus haineux:

«Mais, l'autre fois, au Champ de Mars...

--Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes!

--Misérable!»

Il leva le poing.

«Ne me tue pas! Je suis enceinte!»

Frédéric se recula.

«Tu mens!

--Mais regarde-moi!»

Elle prit un flambeau, et, montrant son visage:

«T'y connais-tu?»

De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement

bouffie. Frédéric ne nia pas l'évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit

quelques pas de long en large, puis s'affaissa dans un fauteuil.

Cet événement était une calamité, qui d'abord ajournait leur

rupture,--et puis bouleversait tous ses projets. L'idée d'être père,

d'ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si,

au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde,

qu'il eut une sorte d'hallucination. Il voyait là, sur le tapis,

devant la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à Mme Arnoux et

à lui-même, un peu:--brune et blanche, avec des yeux noirs, de très

grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme

il l'aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!»

Rosanette, qui venait de se déshabiller, s'approcha de lui, aperçut une

larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en

disant:

«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!»

Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On

l'appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;--et, en

la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait

maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche

tout à l'heure.

C'est que Mlle Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet

protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir

de l'argent.

«Je t'en aurais donné! dit Frédéric.

--C'était plus simple de prendre là-bas ce qui m'appartient et de

rendre à l'autre ses mille francs.

--Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?»

Elle répondit:

«Certainement!»

Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier),

Frédéric se rendit chez Mlle Vatnaz.

Il se cogna dans l'antichambre contre les meubles entassés. Mais un

bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba

au milieu d'un _raout_. Debout, devant le piano que touchait une

demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait

une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse

roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait

la muraille, vêtues généralement de couleurs sombres, sans col de

chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, étaient

çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien

fabuliste, une ruine;--et l'odeur âcre de deux lampes se mêlait à

l'arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu.

Mlle Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à un

coin de la cheminée. Dussardier était à l'autre bout en face; il

avait l'air un peu embarrassé de sa position. D'ailleurs, ce milieu

artistique l'intimidait.

La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle

semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d'elle

un mot d'entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa

chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus

les intérêts.

«Ça n'en vaut pas la peine! dit Dussardier.

--Tais-toi donc!»

Cette lâcheté d'un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme

une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla

jamais de l'esclandre chez Mme Arnoux. Mais, dès lors, toutes les

défectuosités de la Maréchale lui apparurent.

Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse,

une ignorance de sauvage, jusqu'à considérer comme très célèbre le

docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son

épouse, parce que c'étaient «des gens mariés». Elle régentait d'un air

pédantesque sur les choses de la vie Mlle Irma, pauvre petite créature

douée d'une petite voix, ayant pour protecteur un monsieur «très bien»,

ex-employé dans les douanes, et fort aux tours de cartes; Rosanette

l'appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait souffrir non plus la

répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan! A Chaillot! On n'a

jamais pu savoir», etc.; et elle s'obstinait à épousseter le matin

ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs! Il était révolté

surtout par ses façons envers sa bonne,--dont les gages étaient sans

cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l'argent. Les jours qu'elles

réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient comme deux poissardes,

puis on se réconciliait en s'embrassant. Le tête-à-tête devenait

triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les soirées de Mme

Dambreuse recommencèrent.

Celle-là, au moins, l'amusait! Elle savait les intrigues du monde,

les mutations d'ambassadeurs, le personnel des couturières; et, s'il

lui échappait des lieux communs, c'était dans une formule tellement

convenue, que sa phrase pouvait passer pour une déférence ou pour une

ironie. Il fallait la voir au milieu de vingt personnes qui causaient,

n'en oubliant aucune, amenant les réponses qu'elle voulait, évitant les

périlleuses! Des choses très simples, racontées par elle, semblaient

des confidences; le moindre de ses sourires faisait rêver; son charme

enfin, comme l'exquise odeur qu'elle portait ordinairement, était

complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie, éprouvait

chaque fois le plaisir d'une découverte, et cependant il la retrouvait

toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des eaux

limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles tant

de froideur? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers coups

d'œil.

Dès qu'il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse

la santé de «la chère enfant» et l'avait emmenée tout de suite aux

bains de Balaruc. A son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi:

le jeune homme manquait de position, ce grand amour ne paraissait pas

sérieux, on ne risquait rien d'attendre. Martinon avait répondu qu'il

attendrait. Sa conduite fut sublime. Il prôna Frédéric. Il fit plus: il

le renseigna sur les moyens de plaire à Mme Dambreuse, laissant même

entrevoir qu'il connaissait, par la nièce, les sentiments de la tante.

Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait

d'égards son jeune ami, le consultait sur différentes choses,

s'inquiétait même de son avenir, si bien qu'un jour, comme on parlait

du père Roque, il lui dit à l'oreille, d'un air finot:

«Vous avez bien fait.»

Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût

charmant pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs,

abandonnant Rosanette. Sa maternité future la rendait plus sérieuse,

même un peu triste, comme si des inquiétudes l'eussent tourmentée. A

toutes les questions, elle répondait:

«Tu te trompes! Je me porte bien!»

C'étaient cinq billets qu'elle avait souscrits autrefois et, n'osant le

dire à Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez

Arnoux, lequel lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices

dans l'éclairage au gaz des villes du Languedoc (une entreprise

merveilleuse!), en lui recommandant de ne pas se servir de cette lettre

avant l'assemblée des actionnaires; l'assemblée était remise de semaine

en semaine.

Cependant la Maréchale avait besoin d'argent. Elle serait morte plutôt

que d'en demander à Frédéric. Elle n'en voulait pas de lui. Cela aurait

gâté leur amour. Il subvenait bien aux frais du ménage; mais une petite

voiture louée au mois et d'autres sacrifices indispensables depuis

qu'il fréquentait les Dambreuse l'empêchaient d'en faire plus pour sa

maîtresse. Deux ou trois fois, en rentrant à des heures inaccoutumées,

il crut voir des dos masculins disparaître entre les portes, et elle

sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Frédéric n'essaya

pas de creuser les choses. Un de ces jours, il prendrait un parti

définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante et plus

noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l'hôtel Dambreuse.

C'était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le

grand M. A., l'illustre B., le profond C., l'éloquent Z., l'immense

Y., les vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les

burgraves du juste milieu, les éternels bonshommes de la comédie. Il

fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs

rancunes, leur mauvaise foi,--tous ces gens qui avaient voté la

Constitution s'évertuant à la démolir;--et ils s'agitaient beaucoup,

lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies; celle de

Fumichon par Hussonnet fut un chef-d'œuvre. Nonancourt s'occupait

de la propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait

le clergé, Martinon ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses

moyens, s'employa, jusqu'à Cisy lui-même. Pensant maintenant aux

choses sérieuses, tout le long de la journée il faisait des courses en

cabriolet pour le parti.

M. Dambreuse, tel qu'un baromètre, en exprimait constamment la

dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu'il citât

ce mot d'un homme du peuple: «Assez de lyre!» Cavaignac n'était plus,

à ses yeux, qu'un traître. Le président, qu'il avait admiré pendant

trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas

«l'énergie nécessaire»); et, comme il lui fallait toujours un sauveur,

sa reconnaissance, depuis l'affaire du Conservatoire, appartenait à

Changarnier: «Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier...

Oh! rien à craindre tant que Changarnier...»

On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le socialisme,

où il s'était montré aussi penseur qu'écrivain. On riait énormément de

Pierre Leroux, qui citait à la Chambre des passages des philosophes.

On faisait des plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait

applaudir la _Foire aux Idées_; et on comparait les auteurs à

Aristophane. Frédéric y alla comme les autres.

Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité.

Si médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les

connaître et intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une

maîtresse comme Mme Dambreuse le poserait.

Il se mit à faire tout ce qu'il faut.

Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d'aller

la saluer dans sa loge au théâtre; et, sachant les heures où elle se

rendait à l'église, il se campait derrière un pilier dans une pose

mélancolique. Pour des indications de curiosités, des renseignements

sur un concert, des emprunts de livres ou de revues, c'était un échange

continuel de petits billets. Outre sa visite du soir, il lui en faisait

quelquefois une autre vers la fin du jour, et il avait une gradation

de joies à passer successivement par la grande porte, par la cour,

par l'antichambre, par les deux salons; enfin, il arrivait dans son

boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l'on se

heurtait aux capitons des meubles parmi toute sorte d'objets çà et là:

chiffonnières, écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en

ivoire, en malachite, bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées.

Il y en avait de simples: trois galets d'Étretat pour servir de

presse-papier, un bonnet de Frisonne suspendu à un paravent chinois;

toutes ces choses s'harmonisaient cependant; on était même saisi par

la noblesse de l'ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur du

plafond, à l'opulence des portières et aux longues crépines de soie,

flottant sur les bâtons dorés des tabourets.

Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la

jardinière garnissant l'embrasure de la fenêtre. Assis au bord d'un

gros pouf à roulettes, il lui adressait les compliments les plus justes

possible, et elle le regardait la tête un peu de côté, la bouche

souriante.

Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de

l'émouvoir et pour se faire admirer. Elle l'arrêtait par une remarque

dénigrante ou une observation pratique, et leur causerie retombait

sans cesse dans l'éternelle question de l'amour! Ils se demandaient ce

qui l'occasionnait, si les femmes le sentaient mieux que les hommes,

quelles étaient là-dessus leurs différences. Frédéric tâchait d'émettre

son opinion, en évitant à la fois la grossièreté et la fadeur. Cela

devenait une espèce de lutte, agréable par moments, fastidieuse en

d'autres.

Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui

l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord

Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,

parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle

était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,

rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des

pudeurs dans la dépravation.

Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout

ce que Mme Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs,

ses appréhensions, ses rêves. Elle recevait cela comme une personne

accoutumée à ces choses, sans le repousser formellement, ne cédait

rien, et il n'arrivait pas plus à la séduire que Martinon à se marier.

Pour en finir avec l'amoureux de sa nièce, elle l'accusa de viser à

l'argent et pria même son mari d'en faire l'épreuve. M. Dambreuse

déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l'orpheline de parents

pauvres, n'avait aucune «espérance» ni dot.

Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se

dédire, ou par un de ces entêtements d'idiot qui sont des actes de

génie, répondit que son patrimoine, quinze mille livres de rente, leur

suffirait. Ce désintéressement imprévu toucha le banquier. Il lui

promit un cautionnement de receveur, en s'engageant à obtenir la place;

et, au mois de mai 1850, Martinon épousa Mlle Cécile. Il n'y eut pas de

bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour l'Italie. Frédéric, le

lendemain, vint faire une visite à Mme Dambreuse. Elle lui parut plus

pâle que d'habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou trois

sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des égoïstes.

Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui.

«Ah bah! comme les autres!»

Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s'efforçant de

sourire;

«Excusez-moi! J'ai tort! C'est une idée triste qui m'est venue!»

Il n'y comprenait rien.

«N'importe! elle est moins forte que je ne croyais», pensa-t-il.

Elle sonna pour avoir un verre d'eau, en but une gorgée, le renvoya,

puis se plaignit de ce qu'on la servait horriblement. Afin de l'amuser,

il s'offrit comme domestique, se prétendant capable de donner des

assiettes, d'épousseter les meubles, d'annoncer le monde, d'être enfin

un valet de chambre ou plutôt un chasseur, bien que la mode en fût

passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa voiture avec un chapeau de

plumes de coq.

«Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le

bras un petit chien!

--Vous êtes gai, dit Mme Dambreuse.

--N'était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement?

Il y avait bien assez de misères sans s'en forger. Rien ne méritait la

peine d'une douleur.» Mme Dambreuse leva les sourcils d'une manière de

vague approbation.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 13 / 19 段