«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner!

--Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque.

Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de Mme Dambreuse

ayant devant elle son mari, entre Mme de Larsillois flanquée du

diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. Puis venaient

le peintre, le marchand de faïences, Mlle Louise; et grâce à Martinon

qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de Cécile, Frédéric

se trouvait à côté de Mme Arnoux.

Elle portait une robe de barège noir, un cercle d'or au poignet, et

comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de

rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son

chignon. Il ne put s'empêcher de lui dire:

«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus!

--Ah!» répliqua-t-elle froidement.

Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l'impertinence

de sa question:

«Avez-vous quelquefois pensé à moi?

--Pourquoi y penserais-je?»

Frédéric fut blessé par ce mot.

«Vous avez peut-être raison, après tout.»

Mais, se repentant vite, il jura qu'il n'avait pas vécu un seul jour

sans être ravagé par son souvenir.

«Je n'en crois absolument rien, monsieur.

--Cependant vous savez que je vous aime!»

Mme Arnoux ne répondit pas.

«Vous savez que je vous aime.»

Elle se taisait toujours.

«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric.

Et, levant les yeux, il aperçut, à l'autre bout de la table, Mlle Roque.

Elle avait cru coquet de s'habiller tout en vert, couleur qui jurait

grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de ceinture

était trop haute, sa collerette l'engonçait; ce peu d'élégance avait

contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l'observait

de loin, curieusement; et Arnoux, près d'elle, avait beau prodiguer

les galanteries, il n'en pouvait tirer trois paroles, si bien que,

renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant

sur les purées d'ananas du Luxembourg.

Louis Blanc, d'après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique

et refusait de louer aux ouvriers.

«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c'est Ledru-Rollin

chassant dans les domaines de la Couronne!

--Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on

prétend...»

Mme Dambreuse l'arrêta.

«Ah! que c'est vilain de s'échauffer pour la politique! Un jeune homme,

fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!»

Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.

Arnoux prit leur défense; Frédéric s'en mêla, les appelant des maisons

de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement,

étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître

et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. Mme

Arnoux ne voyait pas que c'était une vengeance contre elle.

Cependant le vicomte se torturait l'intellect afin de conquérir Mlle

Cécile. D'abord, il étala des goûts d'artiste, en blâmant la forme des

carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, de

son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la

religion et trouva moyen de faire entendre qu'il accomplissait tous ses

devoirs.

Martinon s'y prenait mieux. D'un train monotone, et en la regardant

continuellement, il vantait son profil d'oiseau, sa fade chevelure

blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous

cette averse de douceurs.

On n'en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait

pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que

l'échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces

gredins-là!

«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se

mettre derrière les barricades!

--A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se

tournant vers Frédéric.

Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères

Jeanson, la femme Péquillet, etc.

Frédéric, sans se faire prier, débita l'histoire de son ami; il lui en

revint une espèce d'auréole.

On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage.

Suivant le diplomate, il n'était pas difficile d'affronter la mort,

témoin ceux qui se battent en duel.

«On peut s'en rapporter au vicomte», dit Martinon.

Le vicomte devint très rouge.

Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres,

murmura:

«Qu'est-ce donc?

--Il a _calé_ devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux.

--Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt;

et il dit sa réponse à Mme Dambreuse, qui, se penchant un peu, se mit à

regarder Frédéric.

Martinon n'attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que

cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille

se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce

libertin.

La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux

circulaient, on s'animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause

du musée espagnol, définitivement perdu. C'était ce qui l'affligeait le

plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l'interpella.

«Ne seriez-vous pas l'auteur d'un tableau très remarquable?

--Peut-être! Lequel?

--Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu...

léger, avec une bourse et un paon derrière.»

Frédéric à son tour s'empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas

entendre.

«Cependant c'est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et

une ligne sur le cadre constatant que c'est la propriété de Moreau.»

Un jour que le père Roque et sa fille l'attendaient chez lui, ils

avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l'avait même pris

pour «un tableau gothique».

«Non! dit Pellerin brutalement; c'est un portrait de femme.»

Martinon ajouta:

«D'une femme très vivante! N'est-ce pas, Cisy?

--Eh! je n'en sais rien.

--Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait

de la peine, mille excuses!»

Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu'il avait dû jouer un

rôle pitoyable à l'occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle

ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se

forment tout de suite, et les figures de l'assemblée la manifestaient

clairement.

«Comme il me mentait! se dit Mme Arnoux.

--C'est donc pour cela qu'il m'a quittée!» pensa Louise.

Frédéric s'imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre;

et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.

L'amoureux de Mlle Cécile lui éclata de rire au nez.

«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l'avant!»

Que voulait-il dire? D'ailleurs, pourquoi cette bienveillance si

contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s'en alla vers le

fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et

Pellerin, au milieu d'eux, émettait des idées. Ce qu'il y avait de

plus favorable pour les arts, c'était une monarchie bien entendue.

Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu'à cause de

la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque

le félicita de ses opinions, avouant même qu'elles renversaient tous

ses préjugés sur les artistes. Mais il s'éloigna presque aussitôt,

attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d'établir qu'il y a

deux socialismes, un bon et un mauvais. L'industriel n'y voyait pas de

différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.

«C'est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs

joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion

même, s'il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi,

messieurs, j'ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant

trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du

matin! J'ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et

on viendra me soutenir que je n'en suis pas le maître, que mon argent

n'est pas mon argent, enfin que la propriété, c'est le vol!

--Mais Proudhon...

--Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S'il était là, je crois

que je l'étranglerais!»

Il l'aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se

connaissait plus, et son visage apoplectique était près d'éclater comme

un obus.

«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.

Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d'une brochure

intitulée _l'Hydre_, le bohème défendant les intérêts d'un cercle

réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes.

Hussonnet les divertit, en soutenant d'abord que les marchands

de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier

chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89,

l'affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança

même jusqu'à faire _Prudhomme sur une barricade_, peut-être par l'effet

d'une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La

charge plut médiocrement. Leurs figures s'allongèrent.

Ce n'était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit,

en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de

Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments.

M. Roque déclara le trépas de l'archevêque «tout ce qu'il y avait de

plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de

déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel

devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint

après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant

Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf

Arnoux n'avait pu les voir à l'œuvre. Tous n'en formulèrent pas

moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s'était

récusé, confessant qu'il n'avait pas pris les armes. Le diplomate et

M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet, avoir

combattu l'émeute, c'était avoir défendu la république. Le résultat,

bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu'on était

débarrassé des vaincus, on souhaitait l'être des vainqueurs.

A peine dans le jardin, Mme Dambreuse, prenant Cisy, l'avait gourmandé

de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia, puis voulut

savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur le vicomte.

«Il n'y en a pas.

--Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but?

--Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l'aime beaucoup.

--Et moi aussi! Qu'il vienne! Allez le chercher!»

Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier

légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d'eux. Il

ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de

lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps,

c'était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à

sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait

de n'être pas entendus.

Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les

préoccupations du jour l'intéressaient médiocrement; il y avait tout

un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes

qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui

demandant le nom d'une étoile.

On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent

les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle

se tenait, comme d'habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec

un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d'un soulier de satin

noir; et Mme Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus haute,

quelquefois même un rire.

Ces coquetteries n'atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais

elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec Mme Arnoux.

C'était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient

pas dédaigneuses. Elle était venue s'asseoir à côté d'elle; puis,

cédant à un besoin d'épanchement:

«N'est-ce pas qu'il parle bien, Frédéric Moreau?

--Vous le connaissez?

--Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m'a fait jouer toute petite.»

Mme Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l'aimez

pas, j'imagine?»

Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!»

«Vous le voyez souvent, alors?

--Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu'il

n'est venu! Il avait promis cependant d'être plus exact.

--Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant.

--Mais il ne m'a pas trompée, moi!

--Comme d'autres.»

Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui aurait aussi promis

quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance et de

haine.

Mme Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot.

Puis, toutes deux se turent.

Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le

considéraient, l'une avec décence, du coin des paupières, l'autre

franchement, la bouche ouverte, si bien que Mme Dambreuse lui dit:

«Tournez-vous donc pour qu'elle vous voie!

--Qui cela?

--Mais la fille de M. Roque!»

Et elle le plaisanta sur l'amour de cette jeune provinciale. Il s'en

défendait en tâchant de rire.

«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!»

Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se

rappelait l'autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein

d'humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son

vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris

l'hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un

demi-cercle en l'écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour le

rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu'à pouvoir se

quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu'on voudrait. Elles se

récrièrent; d'autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de voix

dans l'ombre, au pied du mur couvert d'aristoloches. C'était comme un

caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec cet

aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta

dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s'en

rapprochèrent. Ils causaient des arrestations.

Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu'on

allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L'autre objectait

qu'il n'avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula

les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes

s'amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant

qu'il n'employât pas ses facultés à la défense de l'ordre; et leur

poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux.

Enfin, comme tout le monde s'en allait, le vicomte s'inclina très bas

devant Cécile:

«Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.»

Elle répondit d'un ton sec:

«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon.

Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de

le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et

Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle

fut un peu loin des autres:

«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces

femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!»

Il voulut les défendre.

«D'abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu

n'es venu!

--Il n'y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce

détail pour esquiver les autres.

--Soit! Le temps m'a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet

abominable dîner, c'était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je

comprends, je n'ai pas ce qu'il faut pour plaire comme elles.

--Tu te trompes, dit Frédéric.

--Vraiment! Jure-moi que tu n'en aimes aucune?»

Il jura.

«Et c'est moi seule que tu aimes?

--Parbleu!»

Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les

rues pour se promener ensemble toute la nuit.

«J'ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te

voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit,

avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n'y

tenais plus! Alors, j'ai pris Catherine.»

Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son

père.

«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et

profites-en pour me demander en mariage.»

Jamais Frédéric n'avait été plus loin du mariage. D'ailleurs, Mlle

Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle

différence avec une femme comme Mme Dambreuse! Un bien autre avenir

lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd'hui; aussi

n'était-ce pas le moment de s'engager, par un coup de cœur, dans

une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être

positif;--et puis il avait revu Mme Arnoux. Cependant la franchise de

Louise l'embarrassait. Il répliqua.

«As-tu bien réfléchi à cette démarche?

--Comment!» s'écria-t-elle, glacée de surprise et d'indignation.

Il dit que se marier actuellement serait une folie.

«Ainsi tu ne veux pas de moi?

--Mais tu ne me comprends pas!»

Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire

entendre qu'il était retenu par des considérations majeures, qu'il

avait des affaires à n'en plus finir, que même sa fortune était

compromise (Louise tranchait tout d'un mot net), enfin que les

circonstances politiques s'y opposaient. Donc le plus raisonnable était

de patienter quelque temps. Les choses s'arrangeraient sans doute,

du moins il l'espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il

feignit de se rappeler brusquement qu'il aurait dû être depuis deux

heures chez Dussardier.

Puis, ayant salué les autres, il s'enfonça dans la rue Hauteville, fit

le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les

quatre étages de Rosanette.

M. et Mme Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l'entrée de

la rue Saint-Denis. Ils s'en retournèrent sans rien dire; lui, n'en

pouvant plus d'avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude;

elle s'appuyait même sur son épaule. C'était le seul homme qui eût

montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour

lui pleine d'indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre

Frédéric.

«As-tu vu sa mine lorsqu'il a été question du portrait? Quand je te

disais qu'il est son amant? Tu ne voulais pas me croire.

--Oh! oui, j'avais tort!»

Arnoux, content de son triomphe, insista.

«Je parie même qu'il nous a lâchés tout à l'heure pour aller la

rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.»

Mme Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.

«Mais tu trembles!

--C'est que j'ai froid», reprit-elle.

Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de

Catherine, et, la secouant par l'épaule.

«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.»

Catherine lui répondit qu'il n'y en avait plus à cette heure.

«Tu vas m'y conduire toi-même alors?

--Où donc?

--Chez Frédéric!

--Pas possible! A cause?»

C'était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir

tout de suite.

«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une maison au milieu de la

nuit! D'ailleurs, à présent, il dort!

--Je le réveillerai!

--Mais ce n'est pas convenable pour une demoiselle!

--Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l'aime! Allons,

mets ton châle.»

Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par

dire:

«Non! Je ne veux pas!

--Eh bien, reste! Moi, j'y vais!»

Louise glissa comme une couleuvre dans l'escalier. Catherine s'élança

par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent

inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le

chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles

jambes.

«Après ça, moi, je n'ai pas ce qui vous pousse, dame!»

Puis elle s'attendrissait.

«Pauvre cœur! Il n'y a encore que ta Catau, vois-tu!»

Des scrupules de temps en temps la reprenaient.

«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se

réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu'un malheur n'arrive pas!»

Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les

arrêta. Louise dit tout de suite qu'elle allait avec sa bonne dans la

rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer.

Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille;

et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit:

«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte?

--Gougibaud! s'écria le capitaine, pas de polissonneries dans les

rangs!--Mesdames, circulez!»

Malgré l'injonction, les traits d'esprit continuèrent:

«Bien du plaisir!

--Mes respects au docteur!

--Prenez garde au loup!

--Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C'est jeune!»

Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec

vigueur plusieurs fois. La porte s'entre-bâilla, et le concierge

répondit à sa demande:

«Non!

--Mais il doit être couché?

--Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu'il ne couche pas

chez lui!»

Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine.

Elles restaient dans l'obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur

cria:

«Sortez donc!»

La porte se rouvrit, elles sortirent.

Louise fut obligée de s'asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête

dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait, des

charrettes passaient.

Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, en lui disant

toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait

pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle

en trouverait d'autres!

III

Quand l'enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé,

elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l'habitude

insensiblement de vivre chez elle.

Le meilleur de la journée, c'était le matin sur leur terrasse. En

caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et

venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de

l'eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans

la caisse remplie de terre, d'où s'élevait un treillage de capucines

garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient

ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil,

on faisait des projets pour la soirée. Il s'absentait pendant deux

heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque,

aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main,

écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille,

lui contait des choses joviales ou galantes. D'autres fois, ils

prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils

se promenaient tard, jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, ils s'en

revenaient par l'Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l'air,

avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu'au fond de la perspective,

tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles

lumineuses.

Frédéric l'attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était

fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la

capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis

elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d'elle.

«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre

amour, je te mangerais!»

Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le

visage un rayonnement continu, en même temps qu'elle paraissait plus

langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir

dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant.

Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le

sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne

ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait

beaucoup, pas plus tard que l'autre semaine, lui avait même donné un

ameublement de palissandre».

«Comment le sais-tu? dit Frédéric.

--Oh! j'en suis sûre!»

Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle

aimait donc bien Arnoux, pour s'en occuper si fortement! Il se contenta

de lui répondre:

«Qu'est-ce que cela te fait?»

Rosanette eut l'air surprise de cette demande.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 12 / 19 段