--Ah! n'y pensons plus!... Je t'aime, je suis heureuse! embrasse-moi.»

Et elle ôta une à une les brindilles de chardons accrochées dans le bas

de sa robe.

Frédéric songeait surtout à ce qu'elle n'avait pas dit. Par quels

degrés avait-elle pu sortir de la misère? A quel amant devait-elle son

éducation? Que s'était-il passé dans sa vie jusqu'au jour où il était

venu chez elle pour la première fois? Son dernier aveu interdisait

les questions. Il lui demanda seulement comment elle avait fait la

connaissance d'Arnoux.

«Par la Vatnaz.

--N'était-ce pas toi que j'ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux

deux!»

Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.

«Oui, c'est vrai!... Je n'étais pas gaie dans ce temps-là!»

Mais Arnoux s'était montré excellent, Frédéric n'en doutait pas;

cependant leur ami était un drôle d'homme, plein de défauts; il eut

soin de les rappeler. Elle en convenait.

«N'importe!... On l'aime tout de même, ce chameau-là!

--Encore maintenant? dit Frédéric.

Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.

«Eh! non! C'est de l'histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même

cela serait, lui, c'est différent! D'ailleurs, je ne te trouve pas

gentil pour ta victime.

--Ma victime?»

Rosanette lui prit le menton.

«Sans doute.»

Et zézayant à la manière des nourrices:

«Avons pas toujours été bien sage! Avons fait dodo avec sa femme!

--Moi! jamais de la vie!»

Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d'indifférence,

crut-il. Mais elle reprit doucement et avec un de ces regards qui

implorent le mensonge:

«Bien sûr?

--Certainement!»

Frédéric jura sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais pensé à Mme

Arnoux, étant trop amoureux d'une autre.

«De qui donc?

--Mais de vous, ma toute belle!

--Ah! ne te moque pas de moi! Tu m'agaces!»

Il jugea prudent d'inventer une histoire, une passion. Il trouva des

détails circonstanciés. Cette personne, du reste, l'avait rendu fort

malheureux.

«Décidément, tu n'as pas de chance! dit Rosanette.

--Oh! oh! peut-être!» voulant faire entendre par là plusieurs

bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même

que Rosanette n'avouait pas tous ses amants pour qu'il l'estimât

davantage;--car, au milieu des confidences les plus intimes, il y a

toujours des restrictions, par fausse honte, délicatesse, pitié. On

découvre chez l'autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges

qui empêchent de poursuivre; on sent d'ailleurs que l'on ne serait pas

compris; il est difficile d'exprimer exactement quoi que ce soit; aussi

les unions complètes sont rares.

La pauvre Maréchale n'en avait jamais connu de meilleure. Souvent,

quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux

paupières; puis elle levait les yeux ou les projetait vers l'horizon,

comme si elle avait aperçu quelque grande aurore, des perspectives de

félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avoua qu'elle souhaitait

faire dire une messe, «pour que ça porte bonheur à notre amour».

D'où venait donc qu'elle lui avait résisté pendant si longtemps? Elle

n'en savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question, et

elle répondait en le serrant dans ses bras:

«C'est que j'avais peur de t'aimer trop, mon chéri!»

Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de

blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à

Rosanette, déclara qu'il allait partir immédiatement.

«Pourquoi faire?

--Mais pour le voir, le soigner!

--Tu ne vas pas me laisser seule, j'imagine?

--Viens avec moi.

--Ah! que j'aille me fourrer dans une bagarre pareille! Merci bien!

--Cependant je ne peux pas...

--Ta ta ta! Comme si on manquait d'infirmiers dans les hôpitaux! Et

puis, qu'est-ce que ça le regardait encore, celui-là? Chacun pour soi!»

Il fut indigné de cet égoïsme et il se reprocha de n'être pas là-bas

avec les autres. Tant d'indifférence aux malheurs de la patrie avait

quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à

coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant une heure.

Puis elle le supplia d'attendre, de ne pas s'exposer.

«Si par hasard on te tue!

--Eh! je n'aurai fait que mon devoir!»

Rosanette bondit. D'abord, son devoir était de l'aimer. C'est qu'il ne

voulait plus d'elle, sans doute! Ça n'avait pas le sens commun! Quelle

idée, mon Dieu!

Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n'était pas facile de s'en

retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir,

les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais

ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n'en

savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations,

l'idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de

fournir des chevaux, Frédéric n'ayant point de passeport. Enfin, il

loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent

devant l'hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.

La place du Marché était couverte de faisceaux d'armes. Le préfet avait

défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n'étaient

pas de son département voulaient continuer leur route. On criait.

L'auberge était pleine de tumulte.

Rosanette, prise de peur, déclara qu'elle n'irait pas plus loin et le

supplia encore de rester. L'aubergiste et sa femme se joignirent à

elle. Un brave homme qui dînait s'en mêla, affirmant que la bataille

serait terminée d'ici à peu; d'ailleurs, il fallait faire son devoir.

Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric était exaspéré. Il

lui donna sa bourse, l'embrassa vivement et disparut.

Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient

de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le

conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus».

Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet

qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire,

consentit à le mener jusqu'à la barrière d'Italie. Mais, à cent pas de

la barrière, son conducteur le fit descendre et s'en retourna. Frédéric

marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la

baïonnette. Quatre hommes l'empoignèrent en vociférant:

«C'en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!»

Et sa stupéfaction fut si profonde, qu'il se laissa entraîner au poste

de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards

des Gobelins et de l'Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.

Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d'énormes talus

de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui

s'élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes

nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de

prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait

encore. Frédéric dit qu'il arrivait de Fontainebleau au secours d'un

camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d'abord ne voulut

le croire; on examina ses mains, on flaira même son oreille pour

s'assurer qu'il ne sentait pas la poudre.

Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre

un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du

Jardin des Plantes.

Ils descendirent le boulevard de l'Hôpital. Une forte brise soufflait.

Elle le ranima.

Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des

Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu'à gauche,

la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait

comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux.

Les deux hommes de Frédéric s'en allèrent. Un autre l'accompagna

jusqu'à l'École polytechnique.

La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une

lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:

«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du

silence, se prolongeait comme la répercussion d'une pierre tombant dans

un abîme.

Quelquefois, un battement de pas lourds s'approchait. C'était une

patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues

cliquetis de fer s'échappaient de cette masse confuse, et, s'éloignant

avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l'obscurité.

Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De

temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence

recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé

un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits

différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir

le silence, qui était profond, absolu,--un silence noir. Des hommes

en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et

s'évanouissaient comme des fantômes.

Le poste de l'École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes

encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On

les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,--et on

n'écoutait pas Frédéric. Il s'obstina, jurant que son ami Dussardier

l'attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener

au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe arrondissement.

La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille.

Le jour se levait. Les feux de bivouac s'éteignaient.

L'insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables.

Le sol des rues se trouvait, d'un bout à l'autre, inégalement bosselé.

Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux

de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de

certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées

de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures

du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des

haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s'ouvraient sur le

vide. On apercevait l'intérieur des chambres avec leurs papiers en

lambeaux; des choses délicates s'y étaient conservées quelquefois.

Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.

Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient

intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant

Charbonnel et de l'archevêque de Paris. On disait que le duc d'Aumale

était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l'artillerie

arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers

trois heures, quelqu'un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires

de l'émeute étaient chez le président de l'Assemblée.

Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs,

Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa

délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations

s'arrêtèrent; on regarda l'inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait

être Henri V.

Pour n'avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie

du XIe arrondissement, d'où on ne lui permit pas de sortir avant neuf

heures du matin.

Il alla en courant jusqu'au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un

vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine

coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des

Tuileries, des oiseaux chantaient.

Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le

poste, tout de suite, présenta les armes, et l'officier dit en mettant

la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette parole

était devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait paraissait

toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la

civière en criant:

«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»

Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les

portes faisaient de la charpie. Cependant l'émeute était vaincue, ou

à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l'heure,

l'annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut.

Alors, les bourgeois poussèrent des cris d'enthousiasme; ils levaient

leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser,

leur offrir à boire,--et des fleurs jetées par des dames tombaient des

balcons.

Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le

faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva

dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une

femme sortit à pas muets, Mlle Vatnaz.

Elle emmena Frédéric à l'écart et lui apprit comment Dussardier avait

reçu sa blessure.

Le samedi, au haut d'une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin

enveloppé d'un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux:

«Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s'avançaient,

Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la

barricade, et, d'un coup de savate, abattu l'insurgé en lui arrachant

le drapeau. On l'avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée

d'un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le

projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce

temps-là, ne le quittait plus.

Elle préparait avec intelligence tout ce qu'il fallait pour les

pansements, l'aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et

venait plus légère qu'une mouche, et le contemplait avec des yeux

tendres.

Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les

matins; un jour qu'il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier

haussa les épaules:

«Eh non! C'est par intérêt!

--Tu crois?»

Il reprit: «J'en suis sûr!» sans vouloir s'expliquer davantage.

Elle le comblait de prévenances, jusqu'à lui apporter les journaux où

l'on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l'importuner.

Il avoua même à Frédéric l'embarras de sa conscience.

Peut-être qu'il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses,

car enfin on leur avait promis un tas de choses qu'on n'avait pas

tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s'était

montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à

fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il

pouvait avoir combattu la justice.

Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l'eau,

n'avait rien de ces angoisses.

Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle,

noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de

rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les

autres. Quelquefois, au bruit soudain d'une détonation, ils croyaient

qu'on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient contre les

murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur,

qu'il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre.

La lampe suspendue à la voûte avait l'air d'une tache de sang, et

de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les

émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission

fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en

arrière, épouvanté par l'odeur des excréments et des cadavres.

Quand les prisonniers s'approchaient d'un soupirail, les gardes

nationaux qui étaient de faction--pour les empêcher d'ébranler les

grilles--fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.

Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus

voulaient se signaler. C'était un débordement de peur. On se vengeait à

la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de

tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire,

l'égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision

de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes

brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme

des intérêts équilibra les délires du besoin, l'aristocratie eut les

fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins

hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme

après les grands bouleversements de la nature. Des gens d'esprit en

restèrent idiots pour toute leur vie.

Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26

à Paris avec les Nogentais, au lieu de s'en retourner en même temps

qu'eux, il avait été s'adjoindre à la garde nationale qui campait aux

Tuileries, et il fut très content d'être placé en sentinelle devant

la terrasse du bord de l'eau. Au moins, là, il les avait sous lui,

ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne

pouvait se retenir de les invectiver.

Un d'eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux

barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais

le jeune homme répétait d'une voix lamentable:

«Du pain!

--Est-ce que j'en ai, moi!»

D'autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes

hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant:

«Du pain!»

Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur

faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu'à la voûte par le flot

qui l'étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une

fois:

«Du pain!

--Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.

Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque

chose de blanc était resté.

Après quoi, M. Roque s'en retourna chez lui; car il possédait, rue

Saint-Martin, une maison où il s'était réservé un pied à terre; et les

dommages causés par l'émeute à la devanture de son immeuble n'avaient

pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la

revoyant, qu'il s'était exagéré le mal. Son action de tout à l'heure

l'apaisait, comme une indemnité.

Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de

suite que son absence trop longue l'avait inquiétée; elle avait craint

un malheur, une blessure.

Cette preuve d'amour filial attendrit le père Roque. Il s'étonna

qu'elle se fût mise en route sans Catherine.

«Je l'ai envoyée faire une commission», répondit Louise.

Et elle s'informa de sa santé, de choses et d'autres; puis, d'un air

indifférent, elle lui demanda si par hasard il n'avait pas rencontré

Frédéric.

«Non! pas le moins du monde!»

C'était pour lui seul qu'elle avait fait le voyage.

Quelqu'un marcha dans le corridor.

«Ah! pardon...»

Et elle disparut.

Catherine n'avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis

plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant

la province.

Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s'appuyait

contre les meubles.

«Qu'as-tu? qu'as-tu donc?» s'écria son père.

Elle fit signe que ce n'était rien, et par un grand effort de volonté

se remit.

Le traiteur d'en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi

une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au

dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un

médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M.

Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il

soupirait, il geignait.

«Merci, ma bonne Catherine!--Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah!

ces révolutions!»

Et, comme sa fille le grondait de s'être rendu malade en se tourmentant

pour elle, il répliqua:

«Oui! tu as raison! Mais c'est plus fort que moi! Je suis trop

sensible!»

II

Mme Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John, écoutait

parler M. Roque, contant ses fatigues militaires.

Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.

«Oh! ce n'est rien! ça se passera.»

Et, d'un air gracieux:

«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.»

Louise tressaillit.

«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.»

Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs.

Mme Dambreuse mentait moins qu'elle ne croyait; le vicomte rêvait le

mariage. Il l'avait dit à Martinon, ajoutant qu'il était sûr de plaire

à Mlle Cécile et que ses parents l'accepteraient.

Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des

renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d'être la

fille naturelle de M. Dambreuse, et il eût été probablement très fort

de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des dangers;

aussi Martinon, jusqu'à présent, s'était conduit de manière à ne pas

se compromettre; d'ailleurs, il ne savait comment se débarrasser de

la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête au

banquier, lequel, n'y voyant pas d'obstacle, venait d'en prévenir Mme

Dambreuse.

Cisy parut. Elle se leva et dit:

«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!»

Au même moment, Frédéric entrait.

«Ah! enfin! on vous retrouve! s'écria le père Roque. J'ai été trois

fois chez vous, avec Louise, cette semaine!»

Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu'il passait tous

ses jours près d'un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas

de choses l'avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement,

les convives arrivèrent: d'abord M. Paul de Grémonville, le diplomate

entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement

conservateur l'avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de

Montreuil-Nantua les suivait.

Mais deux voix s'élevèrent dans l'antichambre.

«J'en suis certaine, disait l'une.

--Chère belle dame! chère belle dame! répondait l'autre, de grâce,

calmez-vous!»

C'était M. de Nonancourt, un vieux beau, l'air momifié dans

du cold-cream, et Mme de Larsillois, l'épouse d'un préfet de

Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, car elle avait entendu

tout à l'heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les

insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles;

on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter

le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s'échappaient des caves; il se

passait aux fenêtres des choses suspectes.

Tout le monde s'évertua cependant à tranquilliser Mme de Larsillois.

L'ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!»

Comme si les horreurs de l'insurrection n'eussent pas été suffisamment

nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats

du côté des socialistes,--pas moins! On ne doutait nullement des vivres

empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions

des drapeaux qui réclamaient le pillage, l'incendie.

«Et quelque chose de plus! ajouta l'ex-préfète.

--Ah! chère!» dit par pudeur Mme Dambreuse, en désignant d'un coup

d'œil les trois jeunes filles.

M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la

tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s'avançait. L'artiste

considérait les murailles d'une façon inquiète. Le banquier le prit à

part et lui fit comprendre qu'il avait dû, pour le moment, cacher sa

toile révolutionnaire.

«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au _Club de l'Intelligence_ ayant

modifié ses opinions.

M. Dambreuse glissa fort poliment qu'il lui commanderait d'autres

travaux.

«Mais pardon!...--Ah! cher ami! quel bonheur!»

Arnoux et Mme Arnoux étaient devant Frédéric.

Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les

soldats, l'avait agacé toute l'après-midi, et le vieil amour se

réveilla.

Le maître d'hôtel vint annoncer que Madame était servie. D'un regard,

elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à

Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger.

Sous les feuilles vertes d'un ananas, au milieu de la nappe, une dorade

s'allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant

de sa queue un buisson d'écrevisses. Des figues, des cerises énormes,

des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient

en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs,

par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie

blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l'appartement d'une

lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait

des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte

servaient. Tout cela semblait meilleur après l'émotion des jours

passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l'on avait eu

peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant:

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 11 / 19 段