Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au

Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la

porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu'un grouillement énorme,

une seule masse d'un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l'on

entrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, des

figures amaigries par la faim, exaltées par l'injustice. Cependant

des nuages s'amoncelaient; le ciel orageux chauffant l'électricité de

la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec un

large balancement de houle; et l'on sentait dans ses profondeurs une

force brute incalculable et comme l'énergie d'un élément. Puis tous

se mirent à chanter: «Des lampions! des lampions!» Plusieurs fenêtres

ne s'éclairaient pas; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux.

M. Dambreuse jugea prudent de s'en aller. Les deux jeunes gens le

reconduisirent.

Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait

envahir la Chambre; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort

le 15 mai, sans le dévouement d'un garde national.

«Mais c'est votre ami, j'oubliais! votre ami, le fabricant de faïences,

Jacques Arnoux!» Les gens de l'émeute l'étouffaient; ce brave citoyen

l'avait pris dans ses bras et déposé à l'écart. Aussi, depuis lors,

une sorte de liaison s'était faite. «Il faudra un de ces jours dîner

ensemble, et, puisque vous le voyez souvent, assurez-le que je

l'aime beaucoup. C'est un excellent homme, calomnié, selon moi; et

il a de l'esprit, le mâtin! Mes compliments encore une fois! bien le

bonsoir!...»

Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale

et, d'un air très sombre, dit qu'elle devait opter entre lui et Arnoux.

Elle répondit avec douceur qu'elle ne comprenait goutte à des «ragots

pareils», n'aimait pas Arnoux, n'y tenait aucunement. Frédéric avait

soif d'abandonner Paris. Elle ne repoussa pas cette fantaisie, et ils

partirent pour Fontainebleau dès le lendemain.

L'hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d'eau

clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s'ouvraient sur

un corridor, comme dans les monastères. Celle qu'on leur donna était

grande, fournie de bons meubles, tendue d'indienne, et silencieuse, vu

la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés

passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants

dans la rue firent une partie de barres;--et cette tranquillité,

succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un

apaisement.

Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils

entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec

les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se

déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux

corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de

loin au ton fauve des briques, et l'ensemble du palais, couleur de

rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement

impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.

Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur

montra d'abord les appartements des reines, l'oratoire du pape,

la galerie de François 1er, la petite table d'acajou sur laquelle

l'empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient

l'ancienne galerie des Cerfs, l'endroit où Christine fit assassiner

Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire attentivement; puis, se

tournant vers Frédéric:

«C'était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!»

Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes,

la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans

rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait

légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des

consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils;

on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des

tapisseries représentant les dieux de l'Olympe, Psyché ou les batailles

d'Alexandre.

Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s'arrêtait une minute

pour lisser ses bandeaux.

Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent

dans la salle des Fêtes.

Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments

octogones, rehaussé d'or et d'argent, plus ciselé qu'un bijou, et

par l'abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la

gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les

armes de France, jusqu'à la tribune pour les musiciens, construite à

l'autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades

étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le

ciel bleu continuait indéfiniment l'outremer des cintres; et du fond

des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l'horizon, il semblait

venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d'ivoire, et des

ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses et

des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,--époque de science

ingénue, de passions violentes et d'art somptueux, quand l'idéal était

d'emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses

des rois se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses

s'était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane chasseresse, et

même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque

par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa gloire, et il

reste là quelque chose d'elle, une voix indistincte, un rayonnement qui

se prolonge.

Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable.

Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement

Rosanette, en lui demandant si elle n'aurait pas voulu être cette femme.

«Quelle femme?

--Diane de Poitiers!»

Il répéta:

«Diane de Poitiers, la maîtresse d'Henri II.»

Elle fit un petit: «Ah!» Ce fut tout.

Son mutisme prouvait clairement qu'elle ne savait rien, ne comprenait

pas, si bien que par complaisance il lui dit:

«Tu t'ennuies peut-être?

--Non, non, au contraire!»

Et, le menton levé, tout en promenant à l'entour un regard des plus

vagues, Rosanette lâcha ce mot:

«Ça rappelle des souvenirs!»

Cependant on apercevait sur sa mine un effort, une intention de

respect; et comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric

l'excusa.

L'étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d'heure,

elle jeta des morceaux de pain dans l'eau, pour voir les poissons

bondir.

Frédéric s'était assis près d'elle sous les tilleuls. Il songeait à

tous les personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les

Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et «les

belles pleureuses des premières loges», Voltaire, Napoléon, Pie

VII, Louis-Philippe; il se sentait environné, coudoyé par ces morts

tumultueux; une telle confusion d'images l'étourdissait, bien qu'il y

trouvât du charme pourtant.

Enfin ils descendirent dans le parterre.

C'est un vaste rectangle, laissant voir d'un seul coup d'œil ses

larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs

en pyramide, ses verdures basses et ses étroites plates-bandes, où

des fleurs clairsemées font des taches sur la terre grise. Au bout du

jardin, un parc se déploie, traversé dans toute son étendue par un long

canal.

Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui

tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit

nombre de leurs hôtes, au silence qu'on est surpris d'y trouver après

tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse

la fugacité des dynasties, l'éternelle misère de tout;--et cette

exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum

de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette bâillait

démesurément. Ils s'en retournèrent à l'hôtel.

Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils

sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent

au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres

devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait: «Voici

les Frères Siamois, le Pharamond, le Bouquet du Roi...,» n'oubliant

aucun des sites célèbres, parfois même s'arrêtant pour les faire

admirer.

Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un

traîneau sur le gazon; des pigeons qu'on ne voyait pas roucoulaient;

tout à coup, un garçon de café parut, et ils descendirent devant la

barrière d'un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant

à gauche les murailles d'une abbaye en ruines, ils marchèrent sur de

grosses roches et atteignirent bientôt le fond de la gorge.

Elle est couverte, d'un côté, par un entremêlement de grès et de

genévriers, tandis que, de l'autre, le terrain presque nu s'incline

vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier

fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône

aplati, avec la tour d'un télégraphe par derrière.

Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour

gravir les hauteurs d'Aspremont.

Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à

profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d'étouffé,

d'un peu sauvage et de recueilli. On pense aux ermites, compagnons

des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et

qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France

agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l'air

chaud, des racines à ras du sol s'entre-croisaient comme des veines.

Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.

Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de

branchages une manière de cabaret, où l'on vend des bois sculptés. Elle

but une bouteille de limonade, s'acheta un bâton de houx; et, sans

donner un coup d'œil au paysage que l'on découvre du plateau, elle

entra dans la Caverne des Brigands, précédée d'un gamin portant une

torche.

Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.

Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d'un chêne, avec sa

boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.

Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur

fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s'arrêta, et les

pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la

ville.

Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu'une bataille

épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n'en furent

pas surpris. Puis tout le monde s'en alla, l'hôtel redevint paisible,

le gaz s'éteignit, et ils s'endormirent au murmure du jet d'eau dans la

cour.

Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge au Loup, la Mare aux Fées,

le Long Rocher, la Marlotte; le surlendemain, ils recommencèrent au

hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et

souvent même négligeant les sites fameux.

Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un

sofa et couvert d'une toile à raies déteintes! Les fossés pleins

de broussailles filaient sous leurs yeux avec un mouvement doux et

continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes

fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait

devant eux en ligne droite, et des herbes s'y dressaient çà et là

mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre

bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts

et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles,

donnaient envie de les suivre; au même moment le cheval tournait, ils

y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait

poussé au bord des ornières profondes.

Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait

un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons,

traînant sur leur dos de longues bourrées.

Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel;

seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec

un cri d'oiseau très faible, répété.

La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois,

laissait les fonds dans l'ombre; ou bien, atténuée sur les premiers

plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains des

vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu du jour, le soleil,

tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, suspendait

des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le gazon

de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches de

feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel entre

les cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient

des airs de patriarches et d'empereurs, ou, se touchant par le bout,

formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe; d'autres,

poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près de tomber.

Cette foule de grosses lignes verticales s'entr'ouvrait. Alors,

d'énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la

surface des vallées où s'avançait la croupe d'autres collines dominant,

des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur

indécise.

Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils

sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme

l'orgueil d'une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une

joie sans cause.

La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres à

l'écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes; des frênes

courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées de

charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis venait

une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques;

et les pins, symétriques comme des tuyaux d'orgue, en se balançant

continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux,

énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient les

uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se

lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces

furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère.

Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus

des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons

d'épines; les lichens de leur berge, où les loups viennent boire,

sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le

coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles

qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones,

plantées d'un baliveau çà et là. Un bruit de fer, des coups drus et

nombreux sonnaient: c'était, au flanc d'une colline, une compagnie de

carriers battant les roches. Elles se multipliaient de plus en plus et

finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des maisons,

plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant,

telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité

disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des

volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait

qu'ils étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi

jusqu'à la fin; Rosanette détournait la tête en affirmant que «ça la

rendrait folle», et s'en allait cueillir des bruyères. Leurs petites

fleurs violettes, tassées les unes près des autres, formaient des

plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait comme

des franges noires au bord des sables pailletés de mica.

Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d'une colline tout en sable. Sa

surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà

et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d'un océan, se

levaient des roches ayant de vagues formes d'animaux, tortues avançant

la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun

bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient;--et tout à

coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer.

Ils s'en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.

Le sérieux de la forêt les gagnait, et ils avaient des heures

de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts, ils

demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Le bras sous

la taille, il l'écoutait parler pendant que les oiseaux gazouillaient,

observait même du même coup d'œil les raisins noirs de sa capote et

les baies des genévriers, les draperies de son voile, les volutes des

nuages; et quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau

se mêlait au grand parfum des bois. Ils s'amusaient de tout; ils se

montraient, comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux

buissons, des trous pleins d'eau au milieu des pierres, un écureuil sur

les branches, le vol de deux papillons qui les suivaient; ou bien, à

vingt pas d'eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement,

d'un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette aurait

voulu courir après pour l'embrasser.

Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup,

lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre

Frédéric;--il fut heureux de ce qu'elle était faible et de se sentir

assez fort pour la défendre.

Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge au bord de la Seine. La table

était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui; et il contemplait

son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs,

ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe

de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes; et, sortant

de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient

à boire, s'avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les

quatre membres étendus, une matelotte d'anguilles dans un compotier en

terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés.

Tout cela augmentait le plaisir, l'illusion. Ils se croyaient presque

au milieu d'un voyage, en Italie, dans leur lune de miel.

Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge.

Le ciel d'un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s'appuyait à l'horizon

sur la dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait

un clocher dans un village; et, plus loin, à gauche, le toit d'une

maison faisait une tache rouge sur la rivière, qui semblait immobile

dans toute la longueur de sa sinuosité. Des joncs se penchaient

pourtant, et l'eau secouait légèrement des perches plantées au bord

pour tenir des filets; une nasse d'osier, deux ou trois vieilles

chaloupes étaient là. Près de l'auberge, une fille en chapeau de paille

tirait des seaux d'un puits;--chaque fois qu'ils remontaient, Frédéric

écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne.

Il ne doutait pas qu'il ne fût heureux pour jusqu'à la fin de ses

jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et

à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à lui dire des

tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, de petites

tapes sur l'épaule, des douceurs dont la surprise le charmait. Il lui

découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n'était peut-être que

le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes

ne l'eussent fait s'épanouir.

Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s'étendait la tête

sur ses genoux, à l'abri de son ombrelle;--ou bien, couchés sur le

ventre au milieu de l'herbe, ils restaient l'un en face de l'autre, à

se regarder, plongeant dans leurs prunelles, altérés d'eux-mêmes, s'en

assouvissant toujours, puis les paupières entre-fermées, ne parlant

plus.

Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour.

C'était la générale que l'on battait dans les villages pour aller

défendre Paris.

«Ah! tiens! l'émeute!» disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse,

toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour

et de la nature éternelle.

Et ils causaient de n'importe quoi, de choses qu'ils savaient

parfaitement, de personnes qui ne les intéressaient pas, de mille

niaiseries. Elle l'entretenait de sa femme de chambre et de son

coiffeur. Un jour, elle s'oublia à dire son âge: vingt-neuf ans; elle

devenait vieille.

En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur

elle-même. Elle avait été «demoiselle dans un magasin», avait fait

un voyage en Angleterre, commencé des études pour être actrice; tout

cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle

en conta plus long, un jour qu'ils étaient assis sous un platane, au

revers d'un pré. En bas, sur le bord de la route, une petite fille,

nu-pieds dans la poussière, faisait paître une vache. Dès qu'elle les

aperçut, elle vint leur demander l'aumône; et, tenant d'une main son

jupon en lambeaux, elle grattait de l'autre ses cheveux noirs qui

entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune,

illuminée par des yeux splendides.

«Elle sera bien jolie plus tard», dit Frédéric.

--Quelle chance pour elle si elle n'a pas de mère! reprit Rosanette.

--Hein? comment?

--Mais oui; moi, sans la mienne...»

Elle soupira et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient

des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie.

Le pauvre bonhomme avait beau s'exténuer, sa femme l'invectivait et

vendait tout pour aller boire. Rosanette voyait leur chambre, avec

les métiers rangés en longueur contre les fenêtres, le pot-bouille

sur le poêle, le lit peint en acajou, une armoire en face, et la

soupente obscure où elle avait couché jusqu'à quinze ans. Enfin, un

monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des

façons de dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une

conversation, si bien que, trois jours après... Rosanette s'arrêta, et,

avec un regard plein d'impudeur et d'amertume:

«C'était fait!»

Puis, répondant au geste de Frédéric:

«Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa

maison), on m'emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m'avait dit

que je serais heureuse, que je recevrais un beau cadeau.

«Dès la porte, la première chose qui m'a frappée, c'était un candélabre

de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au

plafond les reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue

faisaient ressembler tout l'appartement à une alcôve. Une surprise m'a

saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n'a jamais rien vu! Malgré mon

éblouissement, j'avais peur, je désirais m'en aller. Je suis restée

pourtant.

«Le seul siège qu'il y eût était un divan contre la table. Il a

cédé sous moi avec mollesse; la bouche du calorifère dans le tapis

m'envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rien prendre. Le

garçon qui se tenait debout m'a engagée à manger. Il m'a versé tout de

suite un grand verre de vin; la tête me tournait, j'ai voulu ouvrir

la fenêtre, il m'a dit: «Non, mademoiselle, c'est défendu.» Et il

m'a quittée. «La table était couverte d'un tas de choses que je ne

connaissais pas. Rien ne m'a semblé bon. Alors je me suis rabattue

sur un pot de confitures, et j'attendais toujours. Je ne sais quoi

l'empêchait de venir. Il était très tard, minuit au moins, je n'en

pouvais plus de fatigue; en repoussant un des oreillers pour mieux

m'étendre, je rencontre sous ma main une sorte d'album, un cahier;

c'étaient des images obscènes... Je dormais dessus, quand il est entré.»

Elle baissa la tête et demeura pensive.

Les feuilles autour d'eux susurraient, dans un fouillis d'herbes une

grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur

le gazon, et le silence était coupé à intervalles rapides par le

broutement de la vache qu'on ne voyait plus.

Rosanette considérait un point par terre à trois pas d'elle, fixement,

les narines battantes, absorbée... Frédéric lui prit la main.

«Comme tu as souffert, pauvre chérie!

--Oui, dit-elle, plus que tu ne crois!... Jusqu'à vouloir en finir; on

m'a repêchée.

--Comment?

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 10 / 19 段