Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal

demanda si quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature.

«Non! non!»

Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles.

Le citoyen postulant n'avait pas livré une certaine somme promise pour

une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien

que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du

Panthéon.

«Je jure qu'il était aux Tuileries! s'écria Dussardier.

--Pouvez-vous jurer l'avoir vu au Panthéon?»

Dussardier baissa la tête. Frédéric se taisait; ses amis scandalisés le

regardaient avec inquiétude.

«Au moins, reprit Sénécal, connaissez-vous un patriote qui nous réponde

de vos principes?»

--Moi! dit Dussardier.

--Oh! cela ne suffit pas! un autre!»

Frédéric se tourna vers Pellerin. L'artiste lui répondit par une

abondance de gestes qui signifiait:

«Ah! mon cher, ils m'ont repoussé! Diable! que voulez-vous!»

Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.

«Oui! c'est vrai! il est temps! j'y vais!»

Et Regimbart enjamba l'estrade; puis, montrant l'Espagnol qui l'avait

suivi:

«Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone!»

Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux

d'argent, et la main sur le cœur:

«Ciudadanos! mucho aprecio el honor que me dispensais, y si grande es

vuestra bondad mayor es vuestro atencion.

--Je réclame la parole! cria Frédéric.

--Desde que se proclamo la constitucion de Cadiz, ese pacto fundamental

de las libertades españolas, hasta la ultima revolucion, nuestra patria

cuenta numerosos y heroicos martires.»

Frédéric encore une fois voulut se faire entendre:

«Mais, citoyens!...»

L'Espagnol continuait:

«El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdelena un

servicio funebre.

--C'est absurde à la fin! personne ne comprend!»

Cette observation exaspéra la foule.

«A la porte! à la porte!

--Qui? moi? demanda Frédéric.

--Vous-même! dit majestueusement Sénécal. Sortez.»

Il se leva pour sortir, et la voix de l'Ibérien le poursuivait:

«Y todos los españoles descarian ver alli reunidas las deputaciones de

los clubs y de la milica nacional. Una oracion funebre en honor de la

libertad española y del mundo entero, sera prononciado por un miembro

del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo frances,

que llamaria yo el primero pueblo del mundo, sino fuese ciudadano de

otra nacion!»

«Aristo!» glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric, qui

s'élançait dans la cour, indigné.

Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations

portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que

cette candidature! Mais quels ânes, quels crétins! Il se comparait à

ces hommes et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil.

Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs

et d'emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait

qu'il avait dû, le soir, se présenter dans un club. Cependant,

lorsqu'il entra, elle ne lui fit pas même une question.

Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d'une robe. Un pareil

ouvrage le surprit.

«Tiens? qu'est-ce que tu fais?

--Tu le vois, dit-elle sèchement. Je raccommode mes hardes. C'est ta

République.

--Pourquoi ma République?

--C'est la mienne peut-être?»

Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis

deux mois, l'accusant d'avoir fait la révolution, d'être cause qu'on

était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris, et qu'elle

mourrait plus tard à l'hôpital.

«Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes! Du reste, au train dont

ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes.

--Cela se peut, dit Frédéric, les plus dévoués sont toujours méconnus,

et si l'on n'avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l'on se

compromet vous dégoûteraient de l'abnégation!»

Rosanette le regarda, les cils rapprochés.

«Hein? Quoi? Quelle abnégation? Monsieur n'a pas réussi, à ce qu'il

paraît? Tant mieux! ça t'apprendra à faire des dons patriotiques. Oh!

ne mens pas! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle

se fait entretenir, ta République! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon

bonhomme!»

Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre

désappointement à une déception plus lourde.

Il s'était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.

«Voyons! raisonne un peu! Dans un pays comme dans une maison, il faut

un maître; autrement, chacun fait danser l'anse du panier. D'abord,

tout le monde sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes! Quant à

Lamartine, comment veux-tu qu'un poète s'entende à la politique? Ah!

tu as beau hocher la tête et te croire plus d'esprit que les autres,

c'est pourtant vrai! Mais tu ergotes toujours, on ne peut pas placer

un mot avec toi! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, des magasins de

Saint-Roch: sais-tu de combien il manque? De huit cent mille francs! Et

Gomer, l'emballeur d'en face, un autre républicain celui-là, il cassait

les pincettes sur la tête de sa femme, et il a bu tant d'absinthe,

qu'on va le mettre dans une maison de santé. C'est comme ça qu'ils sont

tous, les républicains! Une République à vingt-cinq pour cent! Ah oui!

vante-toi!»

Frédéric s'en alla. L'ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup

dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu

redevenu patriote.

La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s'accroître. Mlle Vatnaz

l'irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la

rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces

matières, l'accablait d'arguments.

Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se

permettre des polissonneries au club des femmes. Rosanette approuva

cette conduite, déclarant même qu'elle prendrait des habits d'homme

pour aller «leur dire leur fait, à toutes et les fouetter». Frédéric

entrait au même moment.

«Tu m'accompagneras, n'est-ce pas?»

Et malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l'une faisant la

bourgeoise, l'autre la philosophe.

Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l'amour ou

pour élever des enfants, pour tenir un ménage.

D'après Mlle Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l'État.

Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi, les

épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L'œuvre civilisatrice

était commune. Il fallait toutes y concourir et substituer enfin

à l'égoïsme la fraternité, à l'individualisme l'association, au

morcellement la grande culture.

«Allons, bon! tu te connais en culture, à présent!

--Pourquoi pas? D'ailleurs, il s'agit de l'humanité, de son avenir!

--Mêle-toi du tien!

--Ça me regarde!»

Elles se fâchaient. Frédéric s'interposa. La Vatnaz s'échauffait et

arriva même à soutenir le communisme.

«Quelle bêtise! dit Rosanette. Est-ce que jamais ça pourra se faire?»

L'autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites

du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne; et,

comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son

paquet de breloques, à un petit mouton d'or suspendu.

Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement.

Mlle Vatnaz continuait à dégager son bibelot.

«Ne te donne pas tant de mal, dit Rosanette; maintenant, je connais tes

opinions politiques.

--Quoi? reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge.

--Oh! oh! tu me comprends!»

Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu

quelque chose de plus capital et de plus intime que le socialisme.

«Et quand cela serait, répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement.

C'est un emprunt, ma chère, dette pour dette!

--Parbleu, je ne nie pas les miennes! Pour quelques mille francs, belle

histoire! J'emprunte au moins; je ne vole personne!»

Mlle Vatnaz s'efforça de rire.

«Oh! j'en mettrais ma main au feu.

--Prends garde! Elle est assez sèche pour brûler.»

La vieille fille lui présenta sa main droite, et la gardant levée juste

en face d'elle:

«Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance!

--Des Andalous, alors? comme castagnettes!

--Gueuse!»

La Maréchale fit un grand salut.

«On n'est pas plus ravissante!»

Mlle Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses

tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis. Elle haletait. Enfin, elle

gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement:

«Bonsoir! Vous aurez de mes nouvelles!

--A l'avantage!» dit Rosanette.

Sa contrainte l'avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute

tremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Était-ce cette

menace de la Vatnaz qui la tourmentait? Et non! elle s'en moquait bien!

A tout compter, l'autre lui devait de l'argent, peut-être? C'était le

mouton d'or, un cadeau; et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar

lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin!

«Alors, pourquoi m'a-t-elle pris? se demanda Frédéric. D'où vient qu'il

est revenu? Qui la force à me garder? Quel est le sens de tout cela?»

Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au

bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains,--et

semblait un être si délicat, inconscient et endolori, qu'il se

rapprocha d'elle et la baisa au front doucement.

Alors, elle lui fit des assurances de tendresse; le prince venait de

partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment...

gênée. «Tu l'as vu toi-même l'autre jour, quand j'utilisais mes

vieilles doublures.» Plus d'équipages à présent! Et ce n'était pas

tout; le tapissier menaçait de reprendre les meubles de la chambre et

du grand salon. Elle ne savait que faire.

Frédéric eut envie de répondre: «Ne t'inquiète pas! je payerai!» Mais

la dame pouvait mentir. L'expérience l'avait instruit. Il se borna

simplement à des consolations.

Les craintes de Rosanette n'étaient pas vaines; il fallut rendre les

meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle en prit

un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième. Les curiosités

de son ancien boudoir furent suffisantes pour donner aux trois pièces

un air coquet. On eut des stores chinois, une tente sur la terrasse,

dans le salon un tapis de hasard encore tout neuf, avec des poufs de

soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces acquisitions; il

éprouvait la joie d'un nouveau marié qui possède enfin une maison à

lui, une femme à lui; et, se plaisant là beaucoup, il venait y coucher

presque tous les soirs.

Un matin, comme il sortait de l'antichambre, il aperçut, au troisième

étage, dans l'escalier, le shako d'un garde national qui montait. Où

allait-il donc? Frédéric attendit. L'homme montait toujours, la tête un

peu baissée: il leva les yeux. C'était le sieur Arnoux. La situation

était claire. Ils rougirent en même temps, saisis par le même embarras.

Arnoux, le premier, trouva moyen d'en sortir.

«Elle va mieux, n'est-il pas vrai?» comme si, Rosanette étant malade,

il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.

Frédéric profita de cette ouverture.

«Oui, certainement! Sa bonne me l'a dit, du moins», voulant faire

entendre qu'on ne l'avait pas reçu.

Puis ils restèrent face à face, irrésolus l'un et l'autre, et

s'observant. C'était à qui des deux ne s'en irait pas. Arnoux, encore

une fois, trancha la question.

«Ah! bah! je reviendrai plus tard! Où vouliez-vous aller? Je vous

accompagne!»

Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que

d'habitude. Sans doute, il n'avait point le caractère jaloux, ou bien

il était trop bonhomme pour se fâcher.

D'ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus

l'uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de _la Presse_.

Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage, et il fut du

banquet offert à la garde nationale d'Amiens.

Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne,

de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se

plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets,

les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout,

jusqu'au char de l'Agriculture, traîné par des chevaux à la place

de bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire,

défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant

ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s'en inquiétait

médiocrement.

Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l'avaient point

attristé, car cette découverte l'autorisa (dans sa conscience) à

supprimer la pension qu'il lui refaisait depuis le départ du prince.

Il allégua l'embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette

fut généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l'amant de cœur,--ce

qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas

que Frédéric ne payât la Maréchale, il s'imaginait «faire une bonne

farce», arriva même à s'en cacher, et lui laissait le champ libre quand

ils se rencontraient.

Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui

semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se

fût ôté toute chance d'un retour vers l'autre, et puis c'était le seul

moyen d'en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage,

ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation,

et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir.

Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu'il avait été chez

Mme Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu,

car souvent il s'extasiait devant elle sur l'absence de leur ami; et

toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux

mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient.

La douceur du jeune homme et la joie de l'avoir pour dupe faisaient

qu'Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu'aux

dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui

écrivit qu'une affaire urgente l'attirait pour vingt-quatre heures en

province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n'osa le

refuser et se rendit au poste du Carrousel.

Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un épurateur,

homme facétieux qui buvait d'une manière exorbitante, tous lui

parurent plus bêtes que leur giberne. L'entretien principal fut sur le

remplacement des buffleteries par le ceinturon. D'autres s'emportaient

contre les ateliers nationaux. On disait: «Où allons-nous?» Celui qui

avait reçu l'apostrophe répondait en ouvrant les yeux, comme au bord

d'un abîme: «Où allons-nous?» Alors un plus hardi s'écriait: «Ça ne

peut pas durer! il faut en finir!» Et, les mêmes discours se répétant

jusqu'au soir, Frédéric s'ennuya mortellement.

Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux,

lequel, tout de suite, dit qu'il accourait pour le libérer, son affaire

étant finie.

Il n'avait pas eu d'affaire. C'était une invention pour passer

vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait

trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords

l'avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui

offrir à souper.

«Mille grâces! je n'ai pas faim! je ne demande que mon lit!

--Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous

êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait

dangereux!»

Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu'on ne s'attendait pas à

voir, fut choyé de ses frères d'armes, principalement de l'épurateur.

Tous l'aimaient, et il était si bon garçon, qu'il regretta la présence

d'Hussonnet. Mais il avait besoin de fermer l'œil une minute, pas

davantage.

«Mettez-vous près de moi», dit-il à Frédéric, tout en s'allongeant sur

le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. Par peur d'une alerte, en

dépit du règlement, il garda même son fusil, puis balbutia quelques

mots: «Ma chérie! mon petit ange!» et ne tarda pas à s'endormir.

Ceux qui parlaient se turent, et peu à peu il se fit dans le poste un

grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour

de lui. La muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur

une longue planche où les sacs formaient une suite de petites bosses,

tandis qu'au-dessous, les fusils couleur de plomb étaient dressés les

uns près des autres; et il s'élevait des ronflements, produits par

les gardes nationaux, dont les ventres se dessinaient d'une manière

confuse dans l'ombre. Une bouteille vide et des assiettes couvraient

le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où s'étalait

un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa

bricole. Le vent chaud arrivant par la porte faisait fumer le quinquet.

Arnoux dormait les deux bras ouverts, et comme son fusil était posé la

crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous

l'aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé.

«Mais non! j'ai tort! il n'y a rien à craindre! S'il mourait

cependant...»

Et, tout de suite, des tableaux à n'en plus finir se déroulèrent. Il

s'aperçut avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste, puis au bord

d'un fleuve un soir d'été, et sous le reflet d'une lampe, chez eux,

dans leur maison. Il s'arrêtait même à des calculs de ménage, des

dispositions domestiques, contemplant, palpant déjà son bonheur;--et,

pour le réaliser, il aurait fallu seulement que le chien du fusil se

levât! On pouvait le pousser du bout de l'orteil; le coup partirait, ce

serait un hasard, rien de plus!

Frédéric s'étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose.

Tout à coup, il lui sembla qu'elle n'était pas loin de se résoudre

en action et qu'il allait y contribuer, qu'il en avait envie; alors

une grande peur le saisit. Au milieu de cette angoisse, il éprouvait

un plaisir et s'y enfonçait de plus en plus, sentant avec effroi ses

scrupules disparaître; dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde

s'effaçait, et il n'avait conscience de lui-même que par un intolérable

serrement à la poitrine.

«Prenons-nous le vin blanc?» dit l'épurateur qui s'éveillait.

Arnoux sauta par terre et, le vin blanc étant pris, voulut monter la

faction de Frédéric.

Puis il l'emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly; et, comme il

avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un

homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d'un

sauterne 1819, avec un romanée 42, sans compter le champagne au dessert

et les liqueurs.

Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l'autre

avait pu découvrir sur son visage les traces de sa pensée.

Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le

fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations.

Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du

Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d'organiser sur les

boulevards une cavalcade monstre, où les «célébrités de l'époque»

figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, à raison de

trois francs en moyenne, produirait un joli bénéfice. Bref, il rêvait

un grand coup de fortune par un accaparement. Il était moral cependant,

blâmait les excès, l'inconduite, parlait de son «pauvre père», et tous

les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant d'offrir

son âme à Dieu.

«Un peu de curaçao, hein?

--Comme vous voudrez.»

Quant à la République, les choses s'arrangeraient; enfin, il se

trouvait l'homme le plus heureux de la terre; et, s'oubliant, il vanta

les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C'était bien

autre chose! On n'imaginait pas d'aussi belles cuisses.

«A votre santé!»

Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop

bu; d'ailleurs, le grand soleil l'éblouissait; et, quand ils

remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes se touchaient

fraternellement.

Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu'à sept heures. Ensuite, il s'en

alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu'un. Avec Arnoux,

peut-être? Ne sachant que faire, il continua sa promenade sur le

boulevard, mais ne put dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait

de monde.

La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre considérable d'ouvriers,

et ils venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans doute et

attendre un signal. Malgré la loi contre les attroupements, _ces clubs

du désespoir_ augmentaient d'une manière effrayante, et beaucoup de

bourgeois s'y rendaient quotidiennement, par bravade, par mode.

Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse

avec Martinon; il tourna la tête, car M. Dambreuse s'étant fait nommer

représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l'arrêta.

«Un mot, cher monsieur! J'ai des explications à vous fournir.

--Je n'en demande pas.

--De grâce! écoutez-moi.»

Ce n'était nullement sa faute. On l'avait prié, contraint en quelque

sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles: des Nogentais en

députation s'étaient présentés chez lui.

«D'ailleurs, j'ai cru être libre, du moment...»

Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s'écarter.

Une minute après, il reparut, en disant à Martinon:

«C'est un vrai service, cela! Vous n'aurez pas à vous repentir...»

Tous les trois s'adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à

l'aise.

On criait de temps en temps: «Vive Napoléon! vive Barbès! à bas

Marie!» La foule innombrable parlait très haut,--et toutes ces voix,

répercutées par les maisons, faisaient comme le bruit continuel des

vagues dans un port. A de certains moments, elles se taisaient; alors,

la _Marseillaise_ s'élevait. Sous les portes cochères, des hommes

d'allures mystérieuses proposaient des cannes à dard. Quelquefois,

deux individus, passant l'un devant l'autre, clignaient de l'œil

et s'éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient les

trottoirs; une multitude compacte s'agitait sur le pavé. Des bandes

entières d'agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient

à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des

flammes; les cochers, du haut de leur siège, faisaient de grands

gestes, puis s'en retournaient. C'était un mouvement, un spectacle des

plus drôles.

«Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé Mlle Cécile!

--Ma femme, vous savez bien, n'aime pas que ma nièce vienne avec nous»,

reprit en souriant M. Dambreuse.

On ne l'aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait: «Vive la

République!» et même il avait voté le bannissement des d'Orléans. Mais

les concessions devaient finir. Il se montrait furieux jusqu'à porter

un casse-tête dans sa poche.

Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n'étant plus inamovible,

il s'était retiré du Parquet, si bien qu'il dépassait en violences M.

Dambreuse.

Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu

Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant,

Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes.

«Car enfin, que veulent-ils? On a supprimé l'octroi sur la viande et

la contrainte par corps; maintenant, on étudie le projet d'une banque

hypothécaire; l'autre jour, c'était une banque nationale! et voilà cinq

millions au budget pour les ouvriers! Mais heureusement c'est fini,

grâce à M. de Falloux! Bon voyage! qu'ils s'en aillent!»

En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des

ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là

même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et

vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les

provinces, pour y remuer la terre.

Cette alternative les indigna, persuadés qu'on voulait détruire la

République. L'existence loin de la capitale les affligeait comme un

exil; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions

farouches. Pour beaucoup, d'ailleurs, accoutumés à des travaux

délicats, l'agriculture semblait un avilissement; c'était un leurre

enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S'ils

résistaient, on emploierait la force; ils n'en doutaient pas et se

disposaient à la prévenir.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 9 / 19 段