Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l'un devant
l'autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient;
plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues.
Par l'exercice d'un tel mensonge, leur sensibilité s'exaspéra. Ils
jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils
souffraient du vent d'est, ils avaient des irritations sans cause, des
pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d'une boiserie
leur causaient des épouvantes comme s'ils avaient été coupables;
ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les
enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle
s'accusait elle-même.
«Oui! je fais mal! j'ai l'air d'une coquette! Ne venez donc plus!»
Alors il répétait les mêmes serments,--qu'elle écoutait chaque fois
avec plaisir.
Son retour à Paris et les embarras du jour de l'an suspendirent un
peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures,
quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner
des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois
qui venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur
Léotade, M. Guizot, le pape, l'insurrection de Palerme et le banquet
du XIIe arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se
soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme
Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant
aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre.
Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la
manufacture, celle qu'on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l'apprit
elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu'on la
trahissait».
«Oh! je ne m'en trouble guère!» dit-elle.
Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux
s'en méfiait-il?
«Non! pas maintenant!»
Elle lui conta qu'un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis
était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux
parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans
une entière sécurité:
«Avec raison, n'est-ce pas? dit amèrement Frédéric.
--Oui, sans doute!»
Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.
Un jour elle ne se trouva point chez elle à l'heure où il avait coutume
d'y venir. Ce fut pour lui comme une trahison.
Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu'il apportait toujours
plantées dans un verre d'eau.
«Où voulez-vous donc qu'elles soient?
--Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre
cœur.»
Quelque temps après, il lui reprocha d'avoir été la veille aux Italiens
sans le prévenir. D'autres l'avaient vue, admirée, aimée peut-être;
Frédéric s'attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la
tourmenter; car il commençait à la haïr, et c'était bien le moins
qu'elle eût une part de ses souffrances!
Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue.
Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant
que ce n'était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par
l'air ivre de l'enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple
plusieurs bambins de son âge qui venaient d'avoir des affections
semblables et s'étaient vite guéris.
«Vraiment?
--Mais oui, bien sûr!
--Oh! comme vous êtes bon!»
Et elle lui prit la main. Il l'étreignit dans la sienne.
«Oh! laissez-la.
--Qu'est-ce que cela fait, puisque c'est au consolateur que vous
l'offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de
moi... quand je vous parle de mon amour!
--Je n'en doute pas, mon pauvre ami!
--Pourquoi cette défiance, comme si j'étais un misérable capable
d'abuser!...
--Oh! non!...
--Si j'avais seulement une preuve!...
--Quelle preuve?
--Celle qu'on donnerait au premier venu, celle que vous m'avez accordée
à moi-même.»
Et il lui rappela qu'une fois ils étaient sortis ensemble, par un
crépuscule d'hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin
maintenant! Qui donc l'empêchait de se montrer à son bras, devant tout
le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne,
n'ayant personne autour d'eux pour les importuner?
«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d'abord
Frédéric.
Mais il reprit vivement:
«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la
rue de la Ferme?
--Mon Dieu! mon ami...» balbutiait Mme Arnoux.
Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta:
«Mardi prochain, je suppose?
--Mardi?
--Oui, entre deux et trois heures!
--J'y serai!»
Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui
posa ses lèvres sur la nuque.
«Oh! ce n'est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.»
Il s'écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le
seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue:
«A mardi!»
Elle baissa ses beaux yeux d'une façon discrète et résignée.
Frédéric avait un plan.
Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire
s'arrêter sous une porte, et qu'une fois sous la porte, elle entrerait
dans la maison. Le difficile était d'en découvrir une convenable.
Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il
lut de loin sur une enseigne: _Appartements meublés_.
Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à
l'entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la
retint pour un mois et paya d'avance.
Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare;
il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l'affreux
couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en
satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses
emplettes; il revint avec elles;--et plus dévotement que ceux qui
font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même
les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la
commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C'est demain,
se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son
cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand tout
fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui
dormait là, avait pu s'en envoler.
Une lettre de sa mère l'attendait chez lui.
«Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître
ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d'abord
hésité devant cette union; cependant réfléchis!»
Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente.
Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse
définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était
embarrassante. «Elle t'aime beaucoup.»
Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un
billet de Deslauriers.
«Mon vieux,
«La _poire_ est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On
se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café
Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»
«Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j'ai un
rendez-vous plus agréable.»
Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait
donner un dernier coup d'œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle
pouvait, par un hasard quelconque, être en avance? En débouchant de
la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur;
il s'avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en
blouse et des bourgeois.
En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet
endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère,
presque immédiatement, avait affiché une proclamation l'interdisant. La
veille au soir, l'opposition parlementaire y avait renoncé; mais les
patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus
au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation
des écoles s'était portée tout à l'heure chez Odilon Barrot. Elle
était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le
banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les
gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au
pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra
dans les airs le refrain de _la Marseillaise_.
C'était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas,
sur deux files, en bon ordre, l'aspect irrité, les mains nues, et tous
criant par intervalles:
«Vive la Réforme! à bas Guizot!»
Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l'apercevoir et
l'entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l'Arcade.
Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine,
ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de
monde; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d'épis noirs qui
oscillaient.
Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à
gauche de l'église.
Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de
police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au
poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on
aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.
Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient
autour d'eux à coups de plat de sabre. Un cheval s'abattit; on courut
lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous
s'enfuirent.
Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé
l'asphalte, ne tombait plus. Des nuages s'en allaient, balayés
mollement par le vent d'ouest.
Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et
derrière lui.
Deux heures enfin sonnèrent.
«Ah! c'est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle
approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.»
Jusqu'à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n'est pas en
retard; un peu de patience!»
Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire,
un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des
ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force
de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d'abord,
puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.
Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi.
Mais quelle joie tout à l'heure!--Car elle allait venir, cela était
certain! «Elle me l'a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable
le gagnait.
Par un mouvement absurde, il rentra dans l'hôtel, comme si elle avait
pu s'y trouver. A l'instant même, elle arrivait peut-être dans la rue.
Il s'y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.
Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les
candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus
minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs
ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient
impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre
d'accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.
Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige,
une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n'importe
quoi, d'inventer une histoire. Impossible! L'image de Mme Arnoux
l'obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route
prendre pour ne pas se croiser?
Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le
chargea d'aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s'enquérir
près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au
coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir
simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur
le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois
l'aigrette d'un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses
prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une
marmotte dans une boite lui demanda l'aumône en souriant.
L'homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l'avait pas
vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l'aurait dit!
Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se
frappa le front.
«Ah! je suis bête! C'est l'émeute!» Cette explication naturelle le
soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et
un doute abominable l'assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si
sa promesse n'était qu'une parole pour m'évincer? Non! non!» Ce qui
l'empêchait sans doute, c'était un hasard extraordinaire, un de ces
événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait
écrit. Et il envoya le garçon d'hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour
savoir s'il n'y avait point de lettre?
On n'avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.
Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la
physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des
présages; et, quand l'augure était contraire, il s'efforçait de ne pas
y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l'injuriait
à demi voix. Puis c'étaient des faiblesses à s'évanouir, et tout à
coup des rebondissements d'espérance. Elle allait paraître. Elle était
là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à
trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la
rejoignit; ce n'était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et
demie! six heures! Le gaz s'allumait. Mme Arnoux n'était pas venue.
Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu'elle était sur le trottoir
de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose
d'indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi,
elle avait peur d'être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné
contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et
aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L'aboiement du
chien continuait. Elle tendit l'oreille. Cela partait de la chambre
de son fils. Elle s'y précipita pieds nus. C'était l'enfant lui-même
qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix
singulièrement rauque. L'embarras de sa respiration augmentait de
minute en minute. Elle resta jusqu'au jour, penchée sur sa couverture,
à l'observer.
A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux
que ses camarades l'attendaient. Il s'habilla vivement et s'en alla,
en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A
dix heures, M. Colot n'étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de
chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme
qui le remplaçait faisait des courses.
Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours
ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite figure devenait
plus blême que ses draps, et il s'échappait de son larynx un sifflement
produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme
métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui
font japper les chiens de carton.
Mme Arnoux fut saisie d'épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en
appelant au secours, en criant:
«Un médecin! un médecin!»
Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et
à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les
habitudes, l'âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa
gorge, s'appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L'air
tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l'embaumement. Elle
aurait voulu le battre. Il dit qu'il reviendrait dans la soirée.
Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l'enfant
se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient
les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se
creusait comme s'il eût suffoqué d'avoir couru. Puis il retombait la
tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions
infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles,
du sirop d'ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la
cuiller, en gémissant d'une voix faible. On aurait dit qu'il soufflait
ses paroles.
De temps à autre, elle relisait l'ordonnance. Les observations du
formulaire l'effrayaient; peut-être que le pharmacien s'était trompé!
Son impuissance la désespérait. L'élève de M. Colot arriva.
C'était un jeune homme d'allures modestes, neuf dans le métier, et
qui ne cacha point son impression. Il resta d'abord indécis, par peur
de se compromettre, et enfin prescrivit l'application de morceaux de
glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait
les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement
provoqua un nouvel accès plus terrible.
L'enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s'il avait
voulu retirer l'obstacle qui l'étouffait, et il égratignait le mur,
saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point
d'appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout
son corps, trempé d'une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux
hagards s'attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras
autour du cou, s'y suspendait d'une façon désespérée; et, en repoussant
ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.
«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»
Puis, des moments de calme survenaient.
Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection
d'images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même
de chanter.
Elle commença une chanson qu'elle lui disait autrefois, quand elle le
berçait en l'emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie.
Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une
onde sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle
crut qu'il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.
Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait
encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables,
désespérantes; et elle n'en comptait plus les minutes qu'à la
progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient
en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose
d'étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu'était-ce?
Elle s'imagina qu'il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il
respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être
l'effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les
bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L'enfant, selon
lui, était sauvé.
Elle ne comprit pas d'abord et se fit répéter la phrase. N'était-ce
pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s'en alla
d'un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui
serraient son cœur se fussent dénouées.
«Sauvé! Est-ce possible!»
Tout à coup l'idée de Frédéric lui apparut d'une façon nette et
inexorable. C'était un avertissement de la Providence. Mais le
Seigneur, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu la punir tout à fait!
Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! Sans
doute, on insulterait son fils à cause d'elle; et Mme Arnoux l'aperçut
jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard,
mourant. D'un bond, elle se précipita sur la petite chaise; et de
toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à
Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa
seule faiblesse.
Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même
avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à
travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours
qu'il était là-bas sur le trottoir.
Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un
commissionnaire chez Mme Arnoux.
Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu'elle eût trop de
choses à dire pour s'expliquer d'un mot, la même réponse fut rapportée.
L'insolence était trop forte! Une colère d'orgueil le saisit. Il se
jura de n'avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par
un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une
joie stoïque, puis un besoin d'actions violentes; et il s'en alla au
hasard par les rues.
Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres,
quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant _la
Marseillaise_ ou _les Girondins_. Çà et là, un garde national se hâtait
pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se
battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l'air quelque chose de
gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L'agitation de
la grande ville le rendait gai.
A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale; une
idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.
On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train
d'écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:
«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui
l'insultait. Elle croit qu'on va piller partout! Elle crève de peur!
d'autant plus que Monsieur est parti!
--Quel monsieur?
--Le Prince!»
Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les
cheveux sur le dos, bouleversée.
«Ah! merci! tu viens me sauver! c'est la seconde fois! tu n'en demandes
jamais le prix, toi!
--Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les
deux mains.
«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et
égayée par ces manières.
Il répondit:
«Je suis la mode, je me réforme.»
Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses
baisers.
Ils passèrent l'après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans
la rue. Puis il l'emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas
fut long, délicat. Ils s'en revinrent à pied, faute de voiture.
A la nouvelle d'un changement de ministère, Paris avait changé.
Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des
lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour.
Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l'air
triste. On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient
sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers,
rouges d'enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive
la réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants.
Frédéric blaguait, était très gai.
Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes
vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu.
Un fourmillement confus s'agitait en dessous; au milieu de cette ombre,
par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand
brouhaha s'élevait. La foule était trop compacte, le retour direct
impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à
coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d'une immense
pièce de soie que l'on déchire. C'était la fusillade du boulevard des
Capucines.
«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il
y a des situations où l'homme le moins cruel est si détaché des autres,
qu'il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.
La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se
déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement
de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l'emmena
jusqu'à l'hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour
l'autre.
Les fleurs n'étaient pas flétries. La guipure s'étalait sur le lit.
Il tira de l'armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces
prévenances fort délicates.
Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle
le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l'oreiller.
«Qu'as-tu donc, cher amour?
--C'est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que
je te désirais!»
TROISIÈME PARTIE
I