Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu'il était sorti de

Sainte-Pélagie, l'instruction n'ayant point fourni assez de preuves,

sans doute, pour le mettre en jugement.

Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut «offrir un punch»

et pria Frédéric «d'en être», en l'avertissant toutefois qu'il se

trouverait avec Hussonnet, lequel s'était montré excellent pour Sénécal.

En effet, _le Flambard_ venait de s'adjoindre un cabinet d'affaires,

portant sur ses prospectus: «Comptoir des vignobles.--Office de

publicité.--Bureau de recouvrements et renseignements, etc.» Mais le

bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération

littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes.

Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de

faim. Frédéric, ne voulant point affliger le brave commis, accepta son

invitation.

Dussardier, trois jours d'avance, avait ciré lui-même les pavés rouges

de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l'on

voyait sous un globe une pendule d'albâtre entre une stalactite et

un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n'étaient pas

suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux; et ces

cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois

serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des

biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la

muraille tendue d'un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou

contenait les _Fables de Lachambeaudie_, les _Mystères de Paris_, le

_Napoléon_, de Norvins,--et, au milieu de l'alcôve, souriait, dans un

cadre de palissandre, le visage de Béranger!

Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien

nouvellement reçu, mais qui n'avait pas les fonds nécessaires pour

s'établir; un jeune homme de _sa_ maison, un placeur de vins, un

architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart

n'avait pu venir. On le regretta.

Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous

connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se

contenta de lui offrir la main d'un air digne.

Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe

aux lèvres, l'écoutaient discourir sur le suffrage universel, d'où

devait résulter le triomphe de la démocratie, l'application des

principes de l'Évangile. Du reste, le moment approchait; les banquets

réformistes se multipliaient dans les provinces; le Piémont, Naples, la

Toscane...

«C'est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas

durer plus longtemps!»

Et il se mit à faire un tableau de la situation.

Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l'Angleterre la

reconnaissance de Louis-Philippe; et cette fameuse alliance anglaise,

elle était perdue, grâce aux mariages espagnols! En Suisse, M. Guizot,

à la remorque de l'Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse

avec son Zollverein nous préparait des embarras. La question d'Orient

restait pendante.

«Ce n'est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des

présents à M. d'Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l'intérieur,

jamais on n'a vu tant d'aveuglement, de bêtise! Leur majorité même ne

se tient plus! Partout, enfin, c'est, selon le mot connu, rien! rien!

rien! Et, devant tant de hontes», poursuivit l'avocat en mettant ses

poings sur ses hanches, «ils se déclarent satisfaits»!

Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements.

Dussardier déboucha une bouteille de bière; la mousse éclaboussa les

rideaux, il n'y prit garde; il chargeait les pipes, coupait la brioche,

en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait

venir; et on ne tarda pas à s'exalter, tous ayant contre le Pouvoir la

même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine

de l'injustice; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les

plus bêtes.

Le pharmacien gémit sur l'état pitoyable de notre flotte. Le courtier

d'assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult.

Deslauriers dénonça les jésuites qui venaient de s'installer à Lille

publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin; car l'éclectisme,

enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l'égoïsme,

détruisait la solidarité; le placeur de vins, comprenant peu ces

matières, remarqua tout haut qu'il oubliait bien des infamies:

«Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille

francs! Qui le payera?

--Oui, qui le payera?» reprit l'employé de commerce, furieux comme si

on eût puisé cet argent dans sa poche.

Il s'ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse

et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut,

selon Sénécal, et accuser tout d'abord les princes, qui ressuscitaient

les mœurs de la Régence.

«N'avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier

revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons

les ouvriers du faubourg Saint-Antoine?

--On a même crié: A bas les voleurs! dit le pharmacien. J'y étais, j'ai

crié!

--Tant mieux! le peuple enfin se réveille depuis le procès

Teste-Cubières.

--Moi, ce procès-là m'a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça

déshonore un vieux soldat!

--Savez-vous, continua Sénécal, qu'on a découvert chez la duchesse de

Praslin...?»

Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.

«Salut, messeigneurs!» dit-il en s'asseyant sur le lit.

Aucune allusion ne fut faite à son article, qu'il regrettait, du reste,

la Maréchale l'en ayant tancé vertement.

Il venait de voir, au théâtre de Dumas, _le Chevalier de Maison-Bouge_,

et «trouvait ça embêtant».

Un jugement pareil étonna les démocrates,--ce drame, par ses

tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils

protestèrent, Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la

démocratie.

«Oui..., peut-être; mais c'est d'un style...

--Eh bien, elle est bonne, alors; qu'est-ce que le style? c'est l'idée!»

Et, sans permettre à Frédéric de parler:

«J'avançais donc que, dans l'affaire Praslin...» Hussonnet

l'interrompit.

«Ah! voilà encore une rengaine, celle-là! M'embête-t-elle!

--Et d'autres que vous! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien

que cinq journaux! Écoutez-moi cette note.»

Et, ayant tiré son calepin, il lut:

«Nous avons subi, depuis l'établissement de la meilleure des

républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d'où il est

résulté pour les écrivains: trois mille cent quarante et un ans de

prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents

francs d'amende.--C'est coquet, hein?

Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit:

«_La Démocratie pacifique_ a un procès pour son feuilleton, un roman

intitulé _la Part des Femmes_.

--Allons! bon! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes!

--Mais qu'est-ce qui n'est pas défendu? s'écria Deslauriers. Il est

défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l'hymne à Pie

IX!

--Et on interdit le banquet des typographes!» articula une voix sourde.

C'était celle de l'architecte, caché par l'ombre de l'alcôve, et

silencieux jusqu'à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on

avait condamné pour outrages au roi, un nommé Rouget.

«Rouget est frit!» dit Hussonnet.

Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu'il lui

reprocha de défendre «le jongleur de l'Hôtel de Ville, l'ami du traître

Dumouriez».

«Moi? au contraire!»

Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu'il y

avait de plus épicier et bonnet de coton! Et, mettant la main sur son

cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles:--«C'est toujours

avec un nouveau plaisir...--La nationalité polonaise ne périra

pas...--Nos grands travaux seront poursuivis...--Donnez-moi de l'argent

pour ma petite famille...» Tous riaient beaucoup, le proclamant un

gaillard délicieux, plein d'esprit; la joie redoubla à la vue du bol de

punch qu'un limonadier apportait.

Les flammes de l'alcool et celles des bougies échauffèrent vite

l'appartement; et la lumière de la mansarde, traversant la cour,

éclairait en face le bord d'un toit, avec le tuyau d'une cheminée qui

se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la

fois; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles,

ils choquaient les verres.

Hussonnet s'écria:

«Faites monter des grandes dames, pour que ce soit plus Tour de Nesle,

couleur locale, et rembranesque, palsambleu!»

Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine

poitrine:

J'ai deux grands bœufs dans mon étable,

Deux grands bœufs blancs...

Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n'aimait pas le désordre;

et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage

insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.

Le brave garçon était heureux et dit que ça lui rappelait leurs petites

séances d'autrefois, au quai Napoléon; plusieurs manquaient cependant,

«ainsi Pellerin...»

«On peut s'en passer», reprit Frédéric.

Et Deslauriers s'informa de Martinon.

«Que devient-il, cet intéressant monsieur?»

Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu'il lui portait,

attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l'homme tout

entier. C'était bien un spécimen de paysan parvenu! L'aristocratie

nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l'ancienne, la noblesse. Il

soutenait cela; et les démocrates approuvaient,--comme s'il avait fait

partie de l'une et qu'ils eussent fréquenté l'autre. On fut enchanté

de lui. Le pharmacien le compara même à M. d'Alton-Shée, qui, bien que

pair de France, défendait la cause du peuple.

L'heure de s'en aller était venue. Tous se séparèrent avec de grandes

poignées de main; Dussardier, par tendresse, reconduisit Frédéric et

Deslauriers. Dès qu'ils furent dans la rue, l'avocat eut l'air de

réfléchir, et, après un moment de silence:

«Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin?»

Frédéric ne cacha pas sa rancune.

Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On

ne devait pas se brouiller pour des vétilles! A quoi bon se faire un

ennemi?

«Il a cédé à un mouvement d'humeur, excusable dans un homme qui n'a pas

le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi!»

Et Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric; il

l'engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant

de l'intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la

chose.

Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l'artiste étaient

raisonnables.

«Je suis sûr que moyennant peut-être cinq cents francs...

--Ah! donne-les! tiens, les voici», dit Frédéric.

Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable

encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s'étaient

plombées sous des retouches trop nombreuses, et elles semblaient

obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et

là, détonnaient dans l'ensemble.

Frédéric se vengea de l'avoir payé en le dénigrant amèrement.

Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il

ambitionnait toujours de constituer une phalange dont il serait le

chef; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des

choses qui leur sont désagréables.

Cependant Frédéric n'était pas retourné chez les Dambreuse. Les

capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n'en plus

finir; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison? Rien

n'était sûr maintenant, l'affaire des houilles pas plus qu'une autre;

il fallait abandonner un pareil monde; enfin, Deslauriers le détourna

de l'entreprise. A force de haine il devenait vertueux; et puis il

aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait

son égal et en communion plus intime avec lui.

La commission de Mlle Roque avait été fort mal exécutée. Son père

l'écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et

terminait sa lettre par cette badinerie: «Au risque de vous donner un

mal de nègre.»

Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux.

Il monta dans le magasin et ne vit personne. La maison de commerce

croulant, les employés imitaient l'incurie de leur patron.

Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d'un

bout à l'autre le milieu de l'appartement; puis, arrivé au fond, devant

le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.

La portière se relevant, Mme Arnoux parut.

«Comment, vous ici! vous!

--Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais...»

Il aperçut son mouchoir près du pupitre et devina qu'elle était

descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une

inquiétude.

«Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose? dit-elle.

--Un rien, madame.

--Ces commis sont intolérables! ils s'absentent toujours.»

On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la

circonstance.

Elle le regarda ironiquement.

«Eh bien, et ce mariage?

--Quel mariage?

--Le vôtre?

--Moi? Jamais de la vie!»

Elle fit un geste de dénégation.

«Quand cela serait, après tout. On se réfugie dans le médiocre, par

désespoir du beau qu'on a rêvé!

--Tous vos rêves, pourtant, n'étaient pas si... candides!

--Que voulez-vous dire?

--Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes!»

Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.

«Mais c'est vous-même, autrefois, qui m'avez prié de la voir, dans

l'intérêt d'Arnoux!»

Elle répliqua en hochant la tête:

«Et vous en profitez pour vous distraire.

--Mon Dieu! oublions toutes ces sottises!

--C'est juste, puisque vous allez vous marier!»

Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.

Alors, il s'écria:

«Mais je vous répète que non! Pouvez-vous croire que moi, avec mes

besoins d'intelligence, mes habitudes, j'aille m'enfuir en province

pour jouer aux cartes, surveiller des maçons et me promener en sabots!

Dans quel but, alors? On vous a conté qu'elle était riche, n'est-ce

pas? Ah! je me moque bien de l'argent! Est-ce qu'après avoir désiré

tout ce qu'il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une

sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l'ai trouvé enfin, cet

idéal, quand cette vision me cache toutes les autres...»

Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les

paupières, en répétant:

«Non! non! non! jamais je ne me marierai! jamais! jamais!»

Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le

ravissement.

La porte du magasin sur l'escalier retomba. Elle fit un bond et elle

restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas

se rapprochèrent. Puis quelqu'un dit au dehors:

«Madame est-elle là?»

--Entrez!»

Mme Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre

ses doigts tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.

Frédéric se leva.

«Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Le service, n'est-ce pas,

sera prêt? je puis compter dessus?»

Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son

visage de toutes les rougeurs de l'adultère.

Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut; et, afin de

poursuivre ses avantages immédiatement, sans préambule, Frédéric

commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard

seul l'avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu'elle

fût jolie (ce qui n'était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa

pensée, même une minute, puisqu'il en aimait une autre!

«Vous le savez bien, je vous l'ai dit.»

Mme Arnoux baissa la tête.

«Je suis fâchée que vous me l'ayez dit.

--Pourquoi?

--Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous

revoie plus!»

Il protesta de l'innocence de son amour. Le passé devait lui répondre

de l'avenir; il s'était promis à lui-même de ne pas troubler son

existence, de ne pas l'étourdir de ses plaintes.

«Mais, hier, mon cœur débordait.

--Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami!»

Cependant où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur

tristesse?

«Car vous n'êtes pas heureuse non plus! Oh! je vous connais, vous

n'avez personne qui réponde à vos besoins d'affection, de dévouement;

je ferai tout ce que vous voudrez! Je ne vous offenserai pas!... je

vous le jure.»

Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s'affaissant sous un

poids intérieur trop lourd.

«Levez-vous! dit-elle, je le veux!»

Et elle lui déclara impérieusement que, s'il n'obéissait pas, il ne la

reverrait jamais.

«Ah! je vous en défie bien! reprit Frédéric. Qu'est-ce que j'ai à faire

dans le monde? Les autres s'évertuent pour la richesse, la célébrité,

le pouvoir! Moi, je n'ai pas d'état, vous êtes mon occupation

exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes

pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l'air du ciel!

Est-ce que vous ne sentez pas l'aspiration de mon âme monter vers la

vôtre, et qu'elles doivent se confondre, et que j'en meurs?»

Mme Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.

«Oh! allez-vous-en! je vous en prie!»

L'expression bouleversée de sa figure l'arrêta, puis il fit un pas.

Mais elle se reculait en joignant les deux mains.

«Laissez-moi! au nom du ciel! de grâce!»

Et Frédéric l'aimait tellement, qu'il sortit.

Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile,

et, vingt-quatre heures après, il revint.

Madame n'y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et

d'indignation. Arnoux parut et lui apprit que sa femme, le matin même,

était partie s'installer dans une petite maison de campagne qu'ils

louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.

«C'est encore une de ses lubies! Enfin, puisque ça l'arrange! et moi

aussi du reste; tant mieux! Dînons-nous ensemble ce soir?»

Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.

Mme Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune

s'évanouit.

Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il

exagéra même sa réserve; et, lorsqu'il demanda s'il pouvait revenir,

elle répondit: «Mais sans doute» en offrant sa main, qu'elle retira

presque aussitôt.

Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de

gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l'impatientant, il

descendait; puis, hors d'haleine, grimpait dans un omnibus; et comme il

examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui

n'allaient pas chez elle!

Il reconnaissait de loin sa maison à un chèvrefeuille énorme couvrant,

d'un seul côté, les planches du toit; c'était une manière de chalet

suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le

jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol

en chaume que soutenait un tronc d'arbre. Sous l'ardoise des murs, une

grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble

pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son

carillon, et on était toujours longtemps avant de venir. Chaque fois,

il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.

Puis il entendait claquer sur le sable les pantoufles de la bonne, ou

bien Mme Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, derrière

son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à chercher de la

violette.

L'humeur de sa fille l'avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin

passait l'après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners

au Palais-Royal, avec Regimbart et l'ami Compain. Aucun fâcheux ne

pouvait les surprendre.

Il était bien entendu qu'ils ne devaient pas s'appartenir. Cette

convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs

épanchements.

Elle lui dit son existence d'autrefois, à Chartres, chez sa mère;

sa dévotion vers douze ans; puis sa fureur de musique, lorsqu'elle

chantait jusqu'à la nuit, dans sa petite chambre, d'où l'on découvrait

les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans

son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu'en la

voyant pour la première fois, il l'avait reconnue.

Ces discours n'embrassaient, d'habitude, que les années de leur

fréquentation. Il lui rappelait d'insignifiants détails, la couleur

de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce

qu'elle avait dit une autre fois; et elle répondait tout émerveillée:

«Oui. Je me rappelle!»

Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux

qui écoutait l'autre s'écriait:

«Moi aussi!»

Et l'autre, à son tour, reprenait:

«Moi aussi!»

Puis c'étaient d'interminables plaintes sur la Providence:

«Pourquoi le ciel ne l'a-t-il pas voulu! Si nous nous étions

rencontrés!...

--Ah! si j'avais été plus jeune! soupirait-elle.

--Non! moi, un peu plus vieux.»

Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde

pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes les joies,

défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un

continuel épanchement d'eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de

resplendissant et d'élevé comme la palpitation des étoiles.

Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier;

des cimes d'arbres jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,

inégalement jusqu'au bord du ciel pâle; ou bien ils allaient au bout de

l'avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile

grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient

une odeur de moisi;--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des

autres, de n'importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons

du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque

sur les dalles comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière

tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à

les fendre avec sa main;--Frédéric la saisissait doucement, et il

contemplait l'entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme

de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu'une chose,

presque une personne.

Elle lui donna ses gants, la semaine d'après son mouchoir. Elle

l'appelait «Frédéric», il l'appelait «Marie», adorant ce nom-là, fait

exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase, et qui semblait

contenir des nuages d'encens, des jonchées de roses.

Ils arrivèrent à fixer d'avance le jour de ses visites; et, sortant

comme par hasard, elle allait au-devant de lui sur la route.

Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette

insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la

saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours

pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et

de sa physionomie sérieuse. D'ailleurs, elle touchait au mois d'août

des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la

maturité qui commence colore le regard d'une flamme plus profonde,

quand la force du cœur se mêle à l'expérience de la vie, et que, sur

la fin de ses épanouissements, l'être complet déborde de richesses

dans l'harmonie de sa beauté. Jamais elle n'avait eu plus de douceur,

d'indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s'abandonnait à un sentiment

qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon,

du reste, et si nouveau! Quel abîme entre la grossièreté d'Arnoux et

les adorations de Frédéric!

Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné,

se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape

jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât, et non la prendre.

L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la

possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur

plus que les sens. C'était une béatitude indéfinie, un tel enivrement,

qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu. Loin

d'elle, des convoitises furieuses le dévoraient.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 5 / 19 段