Le bruit d'une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré

les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir

ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d'où les coups de

feu étaient partis. A l'angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en

blouse le croisèrent en criant:

«Non! pas par là! au Palais-Royal!»

Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l'Assomption. Plus

loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement

d'une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des

paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup

s'élança d'une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs

flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de

couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de

ses pantoufles avec l'air d'un somnambule et leste comme un tigre. On

entendait, par intervalles, une détonation.

La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres

recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les

dispositions du peuple; et, pendant qu'aux Tuileries les aides de

camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet

nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d'en composer un

autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le

commandement général pour l'empêcher de s'en servir, l'insurrection,

comme dirigée par un seul bras, s'organisait formidablement. Des

hommes, d'une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des

rues; d'autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on

coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards,

les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut

arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La

résistance ne dura pas; partout la garde nationale s'interposait;--si

bien qu'à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait

cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques

les plus sûrs. D'elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait

dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du

Château-d'Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n'y étaient pas.

Frédéric s'arrêta forcément à l'entrée de la place. Des groupes en

armes l'emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues

Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de

Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s'entr'ouvrit, des hommes

couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent; puis, la

fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu'on vît personne à

l'intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient

percées de meurtrières; et le monument avec ses deux étages, ses deux

ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu, commençait

à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles. Son perron

de trois marches restait vide.

A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne

par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d'un

madras. Elle lui disait:

«Mais reviens donc! reviens donc!

--Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la

loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J'ai fait

mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd'hui, on se

bat! Il faut que je me batte!--Va-t'en!»

Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d'un

garde national près d'eux, quadragénaire dont la figure bonasse

était ornée d'un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et

tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu

de l'émeute qu'un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en

serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d'utiliser son

fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur».

«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te

faire tuer!»

Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de

triomphe s'élevaient. Un remous continuel faisait osciller la

multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas,

fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient,

les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts.

Il lui semblait assister à un spectacle.

Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard

en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D'une main,

il tenait un rameau vert, de l'autre un papier, et les secouait avec

obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira.

La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls

à défendre le poste. Un flot d'intrépides se rua sur le perron; ils

s'abattirent, d'autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups

de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais

une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante,

fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille,

un baril d'esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l'édifice

se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes, au

sommet, entre les balustres de la terrasse, s'échappaient avec un bruit

strident. Le premier étage du Palais-Royal s'était peuplé de gardes

nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait; les balles

sifflaient; l'eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait

des flaques par terre; on glissait dans la boue sur des débris, des

vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit sous son pied quelque

chose de mou; c'était la main d'un sergent en capote grise, couché

la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de peuple arrivaient

toujours, poussant les combattants sur le poste. La fusillade devenait

plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts; on allait de temps

à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se

battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.

Frédéric fut ébranlé par le choc d'un homme qui, une balle dans les

reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être

contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un

garde national l'arrêta.

«C'est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas,

allez-y voir.»

Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait

un aspect tranquille. L'hôtel de Nantes s'y dressait toujours

solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face,

la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait

jusqu'aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur

grise de l'air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec

la brume,--tandis qu'à l'autre bout de la place, un jour cru, tombant

par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en

blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l'Arc de Triomphe

un cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à

six personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les

domestiques sur le seuil laissaient entrer.

En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis.

Quelques-uns des curieux s'attablèrent en plaisantant; les autres

restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à

deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de

droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant

dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur

un registre. Frédéric le reconnut par derrière.

«Tiens, Hussonnet!

--Mais oui, répondit le bohème. Je m'introduis à la Cour. Voilà une

bonne farce, hein?

--Si nous montions?»

Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces

illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous

intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon

derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la

circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes.

Tout à coup, _la Marseillaise_ retentit. Hussonnet et Frédéric

se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita

dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues,

des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules,

si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse

grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée

d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible.

En haut, elle se répandit et le chant tomba.

On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le

clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder.

Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre;

ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console par terre. Les

boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la

sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque:

«Les héros ne sentent pas bon!

--Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric.

Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où

s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône,

en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise

entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres

gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.

«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.»

Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se

balançant.

«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l'État est ballotté sur

une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!»

On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le

lança.

«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il

fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et

brûlé.

Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône,

un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par

vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et

les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les

tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des

corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il

pas s'amuser! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de

cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses,

des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des

rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées.

Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d'autres buvaient.

Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de

la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes;

Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule

accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu

des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en

rebondissant, comme des lames d'harmonica.

Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous

les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens

enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient

dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures

plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque

chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des

portes, on n'apercevait dans l'enfilade des appartements que la

sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière.

Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait

suffocante; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent.

Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille

publique, en statue de la Liberté,--immobile, les yeux grands ouverts,

effrayante.

Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes

municipaux en capotes s'avança vers eux, et qui, retirant leurs

bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves,

saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les

vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent

pas non plus sans en éprouver un certain plaisir.

Une ardeur les animait. Ils s'en retournèrent au Palais-Royal. Devant

la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la

paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir

qu'ils faisaient bonne contenance.

Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers

flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et

des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l'eau jusqu'aux

toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres.

Frédéric engagea un polytechnicien à s'interposer. Le polytechnicien ne

comprit pas, semblait imbécile, d'ailleurs. Tout autour, dans les deux

galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à une horrible

godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds; les voyous

buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en titubant.

«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.»

Tout le long de la galerie d'Orléans, des blessés gisaient par terre

sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de

petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du

linge.

«N'importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.»

Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux,

des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de

détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s'efforçaient de

les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure

hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet

entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des

autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut

de loin Arnoux.

Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à

l'aise. Ils s'assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques

minutes les paupières closes, tellement étourdis qu'ils n'avaient

pas la force de parler. Les passants, autour d'eux, s'abordaient.

La duchesse d'Orléans était nommée régente; tout était fini, et on

éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides,

quand à chacune des mansardes du château parurent des domestiques

déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en

signe d'abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.

L'attention de Frédéric et d'Hussonnet fut distraite par un grand

gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur

l'épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un

mouchoir s'enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête.

C'était Dussardier, et se jetant dans leurs bras:

«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose,

tant il haletait de joie et de fatigue.

Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux

barricades du quartier Latin, s'était battu rue Rambuteau, avait sauvé

trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer,

s'était porté ensuite à la Chambre, puis à l'Hôtel de Ville.

«J'en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les

bourgeois s'embrassent! ah! si vous saviez ce que j'ai vu! quels braves

gens! comme c'est beau!»

Et sans s'apercevoir qu'il n'avait pas d'armes:

«J'étais bien sûr de vous trouver là! Ç'a été rude un moment,

n'importe!»

Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux

autres:

«Oh! rien! l'éraflure d'une baïonnette!

--Il faudrait vous soigner pourtant.

--Bah! je suis solide! qu'est-ce que ça fait? La République est

proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient

tout à l'heure devant moi disaient qu'on va affranchir la Pologne et

l'Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la

terre libre!»

Et, embrassant l'horizon d'un seul regard, il écarta les bras dans une

attitude triomphante. Mais une longue file d'hommes couraient sur la

terrasse, au bord de l'eau.

«Ah! saprelotte! j'oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j'y

aille! adieu!»

Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:

«Vive la République!»

Des cheminées du château, il s'échappait d'énormes tourbillons de fumée

noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait,

au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout,

les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu'il ne fût

pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules

enthousiastes l'avait pris. Il humait voluptueusement l'air orageux,

plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les

effluves d'un immense amour, d'un attendrissement suprême et universel,

comme si le cœur de l'humanité tout entière avait battu dans sa

poitrine.

Hussonnet dit en bâillant:

«Il serait temps peut-être d'aller instruire les populations!»

Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de la Bourse,

et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte rendu des

événements en style lyrique, un véritable morceau,--qu'il signa. Puis

ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était pensif; les

excentricités de la Révolution dépassaient les siennes.

Après le café, quand ils se rendirent à l'Hôtel de Ville, pour savoir

du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les

barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles

patriotiques.

Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement

provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa

maison.

«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu

content?

--Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n'aime pas, c'est ce peuple

en cadence!»

Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut

chez lui. L'avocat venait de partir, étant nommé commissaire en

province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu'à

Ledru-Rollin, et, l'obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une

place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la

semaine prochaine, pour donner son adresse.

Après quoi, Frédéric s'en alla voir la Maréchale. Elle le reçut

aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune

s'évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était

tranquille maintenant, aucune raison d'avoir peur; il l'embrassait;

et elle se déclara pour la république,--comme avait déjà fait

Monseigneur l'archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une

prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d'État,

l'Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous

les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable

d'orléanistes.

La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première

stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de

vivre encore. L'exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans

jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois,

la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n'avait fait que le

tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous

se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs

que la sienne--et se promettant bien, dès qu'il serait le plus fort,

d'arracher les deux autres.

Comme les affaires étaient suspendues, l'inquiétude et la badauderie

poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes

atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les

espérances s'étalaient, la foule était pleine de douceur. L'orgueil

d'un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de

carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l'aspect de

Paris, les premiers jours.

Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble

dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les

boutonnières, des étendards suspendus à toutes les fenêtres, des

affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et jetait

çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi

sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s'arrêtait devant

les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en

saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière,

avec leur sabre et leur écharpe, l'effrayaient un peu. D'autres fois,

c'était un arbre de la liberté qu'on plantait. MM. les ecclésiastiques

concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des

serviteurs à galons d'or, et la multitude trouvait cela très bien. Le

spectacle le plus fréquent était celui des députations de n'importe

quoi, allant réclamer quelque chose à l'Hôtel de Ville,--car chaque

métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de

sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour

le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une

petite visite et voir fonctionner la machine.

Vers le milieu du mois de mars, un jour qu'il traversait le pont

d'Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier

Latin, Frédéric vit s'avancer une colonne d'individus à chapeaux

bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un

nègre, un ancien modèle d'atelier, et l'homme qui portait la bannière

sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres»,

n'était autre que Pellerin.

Il fit signe à Frédéric de l'attendre, puis reparut cinq minutes

après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à

ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues

réclamer la création d'un Forum de l'art, une espèce de Bourse où

l'on débattrait les intérêts de l'esthétique; des œuvres sublimes

se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur

génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il

les décorerait; il avait même commencé une figure de la République.

Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la

députation du commerce de la volaille.

«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues!

Rien de fort!»

C'était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l'occasion

pour répandre son amertume.

Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa

moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles

lugubres, et il n'avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons

être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!»

Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n'avions

pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui

faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant

pour le problème», traita Dupont (de l'Eure) de vieille ganache;

Albert, d'idiot; Louis Blanc, d'utopiste; Blanqui, d'homme extrêmement

dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu'il aurait fallu faire,

il répondit en lui serrant le bras à le broyer:

«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»

Puis il accusa la réaction.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 7 / 19 段