«Le vicaire prétend que c'est inconvenant pour une jeune fille; est-ce

bête, les convenances! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je

voulais; à présent, rien!

--Votre père vous aime pourtant!

--Oui, mais...»

Et elle poussa un soupir qui signifiait: «Cela ne suffit pas à mon

bonheur.»

Puis, il y eut un silence. Ils n'entendaient que le craquement du sable

sous leurs pieds avec le murmure de la chute d'eau; car la Seine,

au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui fait tourner

les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de ses ondes,

pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve; et, lorsqu'on

vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l'autre berge, un talus

de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la prairie,

des peupliers s'étendent, et l'horizon, en face, est borné par une

courbe de la rivière; elle était plate comme un miroir; de grands

insectes patinaient sur l'eau tranquille. Des touffes de roseaux et

des joncs la bordent inégalement; toutes sortes de plantes venues là

s'épanouissaient en boutons d'or, laissaient pendre des grappes jaunes,

dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des

fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s'étalaient; et

un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de

l'île, toute la défense du jardin.

En deçà, dans l'intérieur, quatre murs à chaperon d'ardoises

enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement,

formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à

la file sur leur couche étroite; les artichauts, les haricots, les

épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu'à un plan

d'asperges, qui semblait un petit bois de plumes.

Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu'on appelait _une

folie_. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. De la

clématite embarrassait les charmilles, les allées étaient couvertes

de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons de statue

émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en marchant dans

quelques débris d'ouvrage en fil de fer. Il ne restait plus du pavillon

que deux chambres au rez-de-chaussée avec des lambeaux de papier bleu.

Devant la façade s'allongeait une treille à l'italienne, où, sur des

piliers en brique, un grillage de bâtons supportait une vigne.

Ils vinrent là-dessus tous les deux, et, comme la lumière tombait par

les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté,

observait l'ombre des feuilles sur son visage.

Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille

terminée par une boule de verre imitant l'émeraude; et elle portait,

malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en

paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute

dans quelque foire.

Il s'en aperçut et l'en complimenta ironiquement.

«Ne vous moquez pas de moi!» reprit-elle.

Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris

jusqu'à ses chaussettes de soie:

«Comme vous êtes coquet!»

Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma

plusieurs, et elle dit:

«Oh! comme vous êtes savant!»

Toute petite, elle s'était prise d'un de ces amours d'enfant qui

ont à la fois la pureté d'une religion et la violence d'un besoin.

Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son

esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu'au fond

d'elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l'avait quittée en

pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se

confondant. L'absence l'avait idéalisé dans son souvenir; il revenait

avec une sorte d'auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de

le voir.

Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce

plaisir nouveau, qui n'excédait pas l'ordre des sentiments agréables,

lui causait comme un gonflement intime; si bien qu'il écarta les deux

bras, en se renversant la tête.

Un gros nuage passait alors sur le ciel.

«Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n'est-ce

pas?

--Moi! pourquoi?

--Qui sait?»

Et, le fouillant d'un regard aigu:

«Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot) quelque

affection.

--Eh! je n'ai pas d'affection!

--Bien sûr?

--Mais oui, mademoiselle, bien sûr!»

En moins d'un an, il s'était fait dans la jeune fille une

transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute

de silence, il ajouta:

«Nous devrions nous tutoyer comme autrefois; voulez-vous?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que!»

Il insistait.

Elle répondit en baissant la tête:

«Je n'ose pas!»

Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric,

par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui

ordonna de s'asseoir. Il obéit; puis, en regardant la chute d'eau:

«C'est comme le Niagara!»

Il vint à parler des contrées lointaines et de grands voyages. L'idée

d'en faire la charmait. Elle n'aurait eu peur de rien, ni des tempêtes,

ni des lions.

Assis, l'un près de l'autre, ils ramassaient devant eux des poignées de

sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant;--et

le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des

senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s'échappant d'une barque

derrière l'écluse. Le soleil frappait la cascade; les blocs verdâtres

du petit mur où l'eau coulait apparaissaient comme sous une gaze

d'argent se déroulant toujours. Une longue barre d'écume rejaillissait

au pied en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des

tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se

confondre en une seule nappe limpide.

Louise murmura qu'elle enviait l'existence des poissons.

«Ce doit être si doux de se rouler là dedans, à son aise, de se sentir

caressé partout.»

Et elle frémissait, avec des mouvements d'une câlinerie sensuelle.

Mais une voix cria:

«Où es-tu?

--Votre bonne vous appelle, dit Frédéric.

--Bien! bien!»

Louise ne se dérangeait pas.

«Elle va se fâcher, reprit-il.

--Cela m'est égal! et d'ailleurs..., Mlle Roque faisant comprendre, par

un geste, qu'elle la tenait à sa discrétion.

Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils

passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées:

«Si nous nous mettions dessous, à _l'égaud_?»

Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois et même la taquina

sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle

mordait ses lèvres; elle s'écarta pour bouder.

Frédéric la rejoignit, jura qu'il n'avait pas voulu lui faire de mal et

qu'il l'aimait beaucoup.

«Est-ce vrai?» s'écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui

éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son.

Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa

jeunesse, et il reprit:

«Pourquoi te mentirais-je?..., tu en doutes... hein?» en lui passant le

bras gauche autour de la taille.

Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa gorge; sa tête

se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa

probité furent inutiles; devant cette vierge qui s'offrait, une peur

l'avait saisi. Il l'aida ensuite à faire quelques pas doucement. Ses

caresses de langage avaient cessé, et, ne voulant plus dire que des

choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société

nogentaise.

Tout à coup elle le repoussa, et, d'un ton amer:

«Tu n'aurais pas le courage de m'emmener!»

Il resta immobile avec un grand air d'ébahissement. Elle éclata en

sanglots, et s'enfonçant la tête dans sa poitrine:

«Est-ce que je peux vivre sans toi!»

Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules

pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses

prunelles vertes, d'une humidité presque féroce:

«Veux-tu être mon mari?

--Mais..., répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. Sans doute...

Je ne demande pas mieux.»

A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas.

Il emmena son «jeune ami» pendant deux jours faire un petit voyage aux

environs, dans ses propriétés; et Frédéric, lorsqu'il revint, trouva

chez sa mère trois lettres.

La première était un billet de M. Dambreuse l'invitant à dîner pour le

mardi précédent. A propos de quoi cette politesse? On lui avait donc

pardonné son incartade?

La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d'avoir risqué sa vie

pour elle; Frédéric ne comprit pas d'abord ce qu'elle voulait dire;

enfin, après beaucoup d'ambages, elle implorait de lui, en invoquant

son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu

la nécessité pressante et comme on demande du pain, un petit secours de

cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir.

La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation

et était longue, obscure. L'avocat n'avait pris encore aucun parti. Il

l'engageait à ne pas se déranger: «C'est inutile que tu reviennes!»

appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre.

Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie

de s'en retourner là-bas; cette prétention au gouvernement de sa

conduite le révoltait.

D'ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre; et puis

sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de lui

et Mlle Louise l'aimait si fort, qu'il ne pouvait rester plus longtemps

sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir et jugerait mieux les

choses dans l'éloignement.

Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire, et il partit en

disant à tout le monde et croyant lui-même qu'il reviendrait bientôt.

VI

Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir; c'était le soir,

à la fin du mois d'août, le boulevard semblait vide, les passants

se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière

d'asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes

entièrement closes; il arriva chez lui; de la poussière couvrait les

tentures; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange

sentiment d'abandon; alors il songea à Mlle Roque.

L'idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils

voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l'apercevait

debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à

son bras dans une galerie florentine, s'arrêtant devant les tableaux.

Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s'épanouir aux

splendeurs de l'art et de la nature! Sortie de son milieu, en peu de

temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le

tentait d'ailleurs. Cependant une pareille détermination lui répugnait

comme une faiblesse, un avilissement.

Mais il était bien résolu (quoi qu'il dût faire) à changer

d'existence, c'est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions

infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise

l'avait chargé. C'était d'acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux

grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux

qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre

du fabricant, n'en voulait pas d'un autre. Frédéric avait peur, s'il

retournait _chez eux_, de tomber encore une fois dans son vieil amour.

Ces réflexions l'occupèrent toute la soirée, et il allait se coucher

quand une femme entra.

«C'est moi, dit en riant Mlle Vatnaz. Je viens de la part de Rosanette.»

Elles s'étaient donc réconciliées?

«Mon Dieu, oui! je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus,

la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter.»

Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa

lettre s'étant promenée de Paris à Nogent; Mlle Vatnaz ne savait point

ce qu'elle contenait. Alors, Frédéric s'informa de la Maréchale.

Elle était maintenant _avec_ un homme très riche, un Russe, le prince

Tzernoukoff, qui l'avait vue aux courses du Champ de Mars l'été dernier.

«On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic

anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses

encore. Voilà, mon cher.»

Et la Vatnaz, comme si elle eût profité de ce changement de fortune,

paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et examina

dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur

prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les

obtenir à meilleur compte, et elle le félicitait de son bon goût:

«Ah! c'est mignon, extrêmement bien! Il n'y a que vous pour ces idées.»

Puis, apercevant au chevet de l'alcôve une porte:

«C'est par là qu'on fait sortir les petites femmes, hein?»

Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de

ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour

des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe

verte des passementeries comme un hussard. Son chapeau de tulle noir,

à bords descendants, lui cachait un peu le front; ses yeux brillaient

là-dessous; une odeur de patchouli s'échappait de ses bandeaux; la

carcel posée sur un guéridon, en l'éclairant d'en bas comme une rampe

de théâtre, faisait saillir sa mâchoire;--et tout à coup, devant cette

femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère,

Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.

Elle lui dit d'une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois

carrés de papier:

«Vous allez me prendre ça!»

C'étaient trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.

«Comment! lui?

--Certainement!»

Mlle Vatnaz, sans s'expliquer davantage, ajouta qu'elle l'adorait plus

que jamais. Le comédien, à l'en croire, se classait définitivement

parmi «les sommités de l'époque». Et ce n'était pas tel ou tel

personnage qu'il représentait, mais le génie même de la France, le

peuple! Il avait «l'âme humanitaire; il comprenait le sacerdoce de

l'art»! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l'argent

des trois places.

«Inutile que vous en parliez là-bas!--Comme il est tard, mon Dieu!

Il faut que je vous quitte. Ah! j'oubliais l'adresse; c'est rue

Grange-Batelière, 14.»

Et, sur le seuil:

«Adieu, homme aimé!

--Aimé de qui? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne!»

Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos

d'elle: «Oh! ce n'est pas grand'chose!» comme faisant allusion à des

histoires peu honorables.

Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison

neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque

palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les

fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile; et, quand on

arrivait du dehors, la fraîcheur de l'escalier délassait.

Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge.

Dans l'antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des

fournisseurs sans doute, attendaient, comme dans un vestibule de

ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée,

laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des

serviettes au dos des chaises; et parallèlement s'étendait une galerie,

où des bâtons couleur d'or soutenaient un espalier de roses. En bas,

dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur

voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d'une étrille que

l'on heurtait contre une pierre.

Le domestique revint. «Madame allait recevoir monsieur»; et il lui

fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de

brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient

sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre

ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière.

De la cendre de cigare était restée sur les consoles.

Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu'éclairaient confusément

des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le

dessus des portes; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre

formaient divan, et le tuyau d'un narghilé de platine traînait dessus.

La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant

sur ses gradins toute une collection de curiosités: de vieilles montres

d'argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des

boutons de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine

à chape de vermeil; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré,

avec la couleur bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets,

le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des

piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui

alourdissaient l'atmosphère.

Rosanette parut, habillée d'une veste de satin rose, avec un pantalon

de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge

entourée d'une branche de jasmin.

Frédéric fit un mouvement de surprise, puis dit qu'il apportait «la

chose en question», en lui présentant le billet de banque.

Elle le regarda fort ébahie; et, comme il avait toujours le billet à la

main, sans savoir où le poser:

«Prenez-le donc!»

Elle le saisit; puis, l'ayant jeté sur le divan:

«Vous êtes bien aimable.»

C'était pour solder un terrain à Bellevue, qu'elle payait ainsi par

annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux! cela

le vengeait du passé.

«Asseyez-vous! dit-elle, là, plus près. Et, d'un ton grave: D'abord,

j'ai à vous remercier, mon cher, d'avoir risqué votre vie.

--Oh! ce n'est rien!

--Comment, mais c'est très beau!»

Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante; car elle

devait penser qu'il s'était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci,

qui se l'imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.

«Elle se moque de moi, peut-être», songeait Frédéric.

Il n'avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.

«Eh non! Restez!»

Il se rassit et la complimenta sur son costume.

Elle répondit, avec un air d'accablement:

«C'est le prince qui m'aime comme ça! Et il faut fumer des machines

pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en

goûtions? voulez-vous?»

On apporta du feu; le tombac s'allumant difficilement, elle se mit à

trépigner d'impatience. Puis une langueur la saisit; et elle restait

immobile sur le divan, un coussin sous l'aisselle, le corps un peu

tordu, un genou plié, l'autre jambe toute droite. Le long serpent de

maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s'enroulait à son

bras. Elle en appuyait le bec d'ambre sur ses lèvres et regardait

Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes

l'enveloppaient. L'aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l'eau,

et elle murmurait de temps à autre:

«Ce pauvre mignon! ce pauvre chéri!»

Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable; l'idée de la

Vatnaz lui revint.

Il dit qu'elle lui avait semblé fort élégante.

«Parbleu! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m'avoir,

celle-là!» sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction

dans leurs propos.

Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le

duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre.

Puis elle s'était fort étonnée qu'il n'accourût pas se prévaloir de

son action; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce

besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne

demandait pas en retour un peu de tendresse! C'était un raffinement qui

l'émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit:

«Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer?

--Qui cela, _nous_?

--Moi et mon oiseau, je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans

les vieilles comédies.

--Mille grâces!

--Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.»

L'idée de se cacher d'un homme riche l'humiliait.

«Non! cela est impossible.

--A votre aise!»

Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric

l'aperçut; et pour lui marquer de l'intérêt, il se dit heureux de la

voir enfin dans une excellente position.

Elle fit un haussement d'épaules. Qui donc l'affligeait? Était-ce, par

hasard, qu'on ne l'aimait pas?

«Oh! moi, on m'aime toujours!»

Elle ajouta:

«Reste à savoir de quelle manière.»

Se plaignant «d'étouffer de chaleur», la Maréchale défit sa veste;

et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle

inclinait la tête sur son épaule, avec un air d'esclave plein de

provocations.

Un homme d'un égoïsme moins réfléchi n'eût pas songé que le vicomte,

M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été

trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une

humiliation nouvelle.

Elle voulut connaître ses relations, ses amusements; elle arriva même à

s'informer de ses affaires et à offrir de lui prêter de l'argent, s'il

en avait besoin. Frédéric, n'y tenant plus, prit son chapeau.

«Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas; au revoir!»

Elle écarquilla les yeux; puis, d'un ton sec:

«Au revoir!»

Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait

sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire,

un coffret d'argent ciselé. C'était celui de Mme Arnoux! Alors, il

éprouva un attendrissement et en même temps comme le scandale d'une

profanation. Il avait envie d'y porter les mains, de l'ouvrir. Il eut

peur d'être aperçu et s'en alla.

Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.

Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes

les recommandations indispensables; et la caisse partit, le soir même,

pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au

détour de la rue Vivienne et du boulevard, Mme Arnoux se montra devant

lui face à face.

Leur premier mouvement fut de reculer; puis, le même sourire leur vint

aux lèvres, et ils s'abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne

parla.

Le soleil l'entourait;--et sa figure ovale, ses longs sourcils, son

châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de

soie gorge de pigeon, le bouquet de violette au coin de sa capote,

tout lui parut d'une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie

s'épanchait de ses beaux yeux; et, balbutiant, au hasard, les premières

paroles venues:

«Comment se porte Arnoux? dit Frédéric.

--Je vous remercie!

--Et vos enfants?

--Ils vont très bien!

--Ah!... ah!--Quel beau temps nous avons, n'est-ce pas?

--Magnifique, c'est vrai!

--Vous faites des courses?

--Oui.»

Et avec une lente inclination de tête:

«Adieu!»

Elle ne lui avait pas tendu la main, n'avait pas dit un seul mot

affectueux, ne l'avait pas même invité à venir chez elle, n'importe! il

n'eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures; et

il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.

Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit,--car il

conservait par obstination quelque espérance encore du côté de Mme

Arnoux, et il avait écrit à Frédéric de rester là-bas, pour être plus

libre dans ses manœuvres.

Il dit cependant qu'il s'était présenté chez elle, afin de savoir si

leur contrat stipulait la communauté; alors on aurait pu recourir

contre la femme; «et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai

appris ton mariage».

«Tiens! quelle invention!

--Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux! Une

personne indifférente n'aurait pas eu l'espèce de syncope qui l'a prise.

--Vraiment? s'écria Frédéric.

--Ah! mon gaillard, tu te trahis! Sois franc, voyons!»

Une lâcheté immense envahit l'amoureux de Mme Arnoux.

«Mais non!... je t'assure!... ma parole d'honneur!»

Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit

des compliments. Il lui demanda «des détails». Frédéric n'en donna pas

et même résista à l'envie d'en inventer.

Quant à l'hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d'attendre.

Deslauriers trouva qu'il avait tort, et même fut brutal dans ses

remontrances.

Il était d'ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais.

Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s'embarquerait pour

l'Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si

furieux contre tout et d'un radicalisme tellement absolu que Frédéric

ne put s'empêcher de lui dire:

«Te voilà comme Sénécal.»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 4 / 19 段