Elle se leva; et, comme il revenait, ils se rencontrèrent au milieu

du salon, face à face; elle lui adressa quelques mots vivement, des

reproches sans doute, à en juger par l'expression altière de sa figure;

Martinon tâchait de sourire; puis il alla se mêler au conciliabule des

hommes sérieux. Mme Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur le

bras de son fauteuil, elle dit à Frédéric:

«J'ai vu quelqu'un, avant-hier, qui m'a parlé de vous, M. de Cisy; vous

le connaissez, n'est-ce pas?

--Oui... un peu.»

Tout à coup Mme Dambreuse s'écria:

«Duchesse, ah! quel bonheur!»

Et elle s'avança jusqu'à la porte, au-devant d'une vieille petite dame,

qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnet de guipure à

longues pattes. Fille d'un compagnon d'exil du comte d'Artois et veuve

d'un maréchal de l'empire créé pair de France en 1830, elle tenait à

l'ancienne cour comme à la nouvelle et pouvait obtenir beaucoup de

choses. Ceux qui causaient debout s'écartèrent, puis reprirent leur

discussion.

Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes les peintures,

d'après ces messieurs, étaient fort exagérées.

«Cependant, objecta Martinon, la misère existe, avouons-le! Mais le

remède ne dépend ni de la science ni du pouvoir. C'est une question

purement individuelle. Quand les basses classes voudront se débarrasser

de leurs vices, elles s'affranchiront de leurs besoins. Que le peuple

soit plus moral et il sera moins pauvre!»

Suivant M. Dambreuse, on n'arriverait à rien de bien sans une

surabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était de

confier, «comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (mon

Dieu, ils avaient du bon! soyons justes envers tout le monde), de

confier, dis-je, la cause du progrès à ceux qui peuvent accroître la

fortune publique». Insensiblement on aborda les grandes exploitations

industrielles, les chemins de fer, la houille. Et M. Dambreuse,

s'adressant à Frédéric, lui dit tout bas:

«Vous n'êtes pas venu pour notre affaire.»

Frédéric allégua une maladie; mais, sentant que l'excuse était trop

bête:

«D'ailleurs, j'ai eu besoin de mes fonds.

--Pour acheter une voiture?» reprit Mme Dambreuse, qui passait près

de lui une tasse de thé à la main; et elle le considéra pendant une

minute, la tête un peu tournée sur son épaule.

Elle le croyait l'amant de Rosanette; l'allusion était claire. Il

sembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin en

chuchotant. Pour mieux voir ce qu'elles pensaient, il se rapprocha

d'elles encore une fois.

De l'autre côté de la table, Martinon, auprès de Mlle Cécile,

feuilletait un album. C'étaient des lithographies représentant des

costumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes: «Femme de

Séville,--Jardinier de Valence,--Picador andalous»; et, descendant une

fois jusqu'au bas de la page, il continua d'une haleine:

«Jacques Arnoux, éditeur.--Un de tes amis, hein?

--C'est vrai, dit Frédéric, blessé par son air. Mme Dambreuse reprit:

--En effet, vous êtes venu, un matin... pour... une maison, je crois?

oui, une maison appartenant à sa femme. (Cela signifiait: C'est votre

maîtresse.)

Il rougit jusqu'aux oreilles, et M. Dambreuse, qui arrivait au même

moment, ajouta:

--Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux.»

Ces derniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric. Son trouble,

que l'on voyait, pensait-il, allait confirmer les soupçons, quand M.

Dambreuse lui dit de plus près d'un ton grave:

«Vous ne faites pas d'affaires ensemble, je suppose?»

Il protesta par des secousses de tête multipliées, sans comprendre

l'intention du capitaliste, qui voulait lui donner un conseil.

Il avait envie de partir. La peur de sembler lâche le retint. Un

domestique enlevait les tasses de thé; Mme Dambreuse causait avec un

diplomate en habit bleu; deux jeunes filles, rapprochant leurs fronts,

se faisaient voir une bague; les autres, assises en demi-cercle sur

des fauteuils, remuaient doucement leurs blancs visages, bordés de

chevelures noires ou blondes; personne enfin ne s'occupait de lui.

Frédéric tourna les talons; et, par une suite de longs zigzags, il

avait presque gagné la porte, quand, passant près d'une console, il

remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie, un journal plié

en deux. Il le tira quelque peu et lut ces mots: _le Flambard_.

Qui l'avait apporté? Cisy! Pas un autre évidemment. Qu'importait, du

reste! Ils allaient croire, tous déjà croyaient peut-être à l'article.

Pourquoi cet acharnement? Une ironie silencieuse l'enveloppait. Il se

sentait comme perdu dans un désert. Mais la voix de Martinon s'éleva:

«A propos d'Arnoux, j'ai lu parmi les prévenus des bombes incendiaires

le nom d'un de ses employés, Sénécal. Est-ce le nôtre?

--Lui-même», dit Frédéric.

Martinon répéta, en criant très haut:

«Comment, notre Sénécal! notre Sénécal!»

Alors, on le questionna sur le complot; sa place d'attaché au parquet

devait lui fournir des renseignements.

Il confessa n'en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le

personnage, l'ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en

définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s'écria:

«Pas du tout! c'est un très honnête garçon!

--Cependant, monsieur, dit un propriétaire, on n'est pas honnête quand

on conspire!»

La plupart des hommes qui étaient là avaient servi au moins quatre

gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain pour

garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par

simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous déclarèrent

les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt pardonner à ceux

qui provenaient du besoin! Et on ne manqua pas de mettre en avant

l'éternel exemple du père de famille volant l'éternel morceau de pain

chez l'éternel boulanger.

Un administrateur s'écria même:

«Moi, monsieur, si j'apprenais que mon frère conspire, je le

dénoncerais!»

Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques

phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone,

le bill des droits en Angleterre, et l'article 2 de la Constitution

de 91. C'était même en vertu de ce droit-là qu'on avait proclamé la

déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de

la Charte.

«D'ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut

qu'on le renverse.

--Mais c'est abominable!» exclama la femme d'un préfet.

Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles

eussent entendu le bruit des balles. Mme Dambreuse se balançait dans

son fauteuil et l'écoutait parler en souriant.

Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les

d'Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus...

«Eh bien, alors?

--Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur! Si vous saviez comme

toutes ces criailleries de l'Opposition nuisent aux affaires!

--Je me moque des affaires!» reprit Frédéric.

La pourriture de ces vieux l'exaspérait; et, emporté par la bravoure

qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les

députés, le gouvernement, le roi, prit la défense des Arabes, débita

beaucoup de sottises. Quelques-uns l'encourageaient ironiquement:

«Allez donc! continuez!» tandis que d'autres murmuraient: «Diable!

quelle exaltation!» Enfin, il jugea convenable de se retirer; et, comme

il s'en allait, M. Dambreuse lui dit, faisant allusion à la place de

secrétaire:

«Rien n'est terminé encore! Mais dépêchez-vous!»

Et Mme Dambreuse:

«A bientôt, n'est-ce pas?»

Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. Il était déterminé

à ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tous ces

gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quel large fonds

d'indifférence le monde possède! Ces femmes surtout l'indignaient. Pas

une qui l'eût soutenu, même du regard. Il leur en voulait de ne pas

les avoir émues. Quant à Mme Dambreuse, il lui trouvait quelque chose

à la fois de langoureux et de sec, qui empêchait de la définir par

une formule. Avait-elle un amant? Quel amant? Était-ce le diplomate

ou un autre? Martinon, peut-être? Impossible! Cependant il éprouvait

une espèce de jalousie contre lui et envers elle une malveillance

inexplicable.

Dussardier, venu ce soir-là comme d'habitude, l'attendait. Frédéric

avait le cœur gonflé; il le dégorgea, et ses griefs, bien que

vagues et difficiles à comprendre, attristèrent le brave commis; il

se plaignait même de son isolement. Dussardier, en hésitant un peu,

proposa de se rendre chez Deslauriers.

Frédéric, au nom de l'avocat, fut pris par un besoin extrême de le

revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et la compagnie de

Dussardier insuffisante. Il lui répondit d'arranger les choses comme il

voudrait.

Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille une privation dans

sa vie. Il céda sans peine à des avances cordiales.

Tous deux s'embrassèrent, puis se mirent à causer de choses

indifférentes.

La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric; et, pour lui faire une

sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa perte de quinze mille

francs, sans dire que ces quinze mille francs lui étaient primitivement

destinés. L'avocat n'en douta pas néanmoins. Cette mésaventure, qui lui

donnait raison dans ses préjugés contre Arnoux, désarma tout à fait sa

rancune; et il ne parla point de l'ancienne promesse.

Frédéric, trompé par son silence, crut qu'il l'avait oubliée. Quelques

jours après, il lui demanda s'il n'existait pas de moyens de rentrer

dans ses fonds.

On pouvait discuter les hypothèques précédentes, attaquer Arnoux comme

stellionataire, faire des poursuites au domicile contre la femme.

«Non! non! pas contre elle!» s'écria Frédéric; et, cédant aux

questions de l'ancien clerc, il avoua la vérité. Deslauriers fut

convaincu qu'il ne la disait pas complètement, par délicatesse sans

doute. Ce défaut de confiance le blessa.

Ils étaient cependant aussi liés qu'autrefois, et même ils avaient tant

de plaisir à se trouver ensemble, que la présence de Dussardier les

gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrent à s'en débarrasser

peu à peu. Il y a des hommes n'ayant pour mission parmi les autres que

de servir d'intermédiaires; on les franchit comme des ponts, et l'on va

plus loin.

Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l'affaire des

houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L'avocat devint rêveur.

«C'est drôle! il faudrait pour cette place quelqu'un d'assez fort en

droit!

--Mais tu pourras m'aider, reprit Frédéric.

--Oui..., tiens..., parbleu! certainement.»

Dans la même semaine, il lui montra une lettre de sa mère.

Mme Moreau s'accusait d'avoir mal jugé M. Roque, lequel avait donné de

sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elle parlait de sa

fortune et de la possibilité, pour plus tard, d'un mariage avec Louise.

«Ce ne serait peut-être pas bête!» dit Deslauriers.

Frédéric s'en rejeta loin; le père Roque, d'ailleurs, était un vieux

filou. Cela n'y faisait rien, selon l'avocat.

A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber les actions du

Nord. Frédéric n'avait pas vendu les siennes; il perdit d'un seul coup

soixante mille francs. Ses revenus se trouvaient sensiblement diminués.

Il devait ou restreindre sa dépense, ou prendre un état, ou faire un

beau mariage.

Alors, Deslauriers lui reparla de Mlle Roque. Rien ne l'empêchait

d'aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peu

fatigué; la province et la maison maternelle le délasseraient. Il

partit.

L'aspect des rues de Nogent, qu'il monta sous le clair de la lune, le

reporta dans de vieux souvenirs; et il éprouvait une sorte d'angoisse,

comme ceux qui reviennent après de longs voyages.

Il y avait chez sa mère tous les habitués d'autrefois: MM. Gamblin,

Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, «ces demoiselles Auger»; de

plus, le père Roque, et, en face de Mme Moreau, devant une table de

jeu, Mlle Louise. C'était une femme à présent. Elle se leva en poussant

un cri. Tous s'agitèrent. Elle était restée immobile, debout; et les

quatre flambeaux d'argent posés sur la table augmentaient sa pâleur.

Quand elle se remit à jouer, sa main tremblait. Cette émotion flatta

démesurément Frédéric, dont l'orgueil était malade; il se dit: «Tu

m'aimeras, toi!» et, prenant sa revanche des déboires qu'il avait

essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion, donna des

nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde, puisées dans

les petits journaux, enfin éblouit ses compatriotes.

Le lendemain, Mme Moreau s'étendit sur les qualités de Louise; puis

elle énuméra les bois, les fermes qu'elle posséderait. La fortune de

M. Roque était considérable.

Il l'avait acquise en faisant des placements pour M. Dambreuse;

car il prêtait à des personnes pouvant offrir de bonnes garanties

hypothécaires, ce qui lui permettait de demander des suppléments

d'intérêts ou des commissions. Le capital, grâce à une surveillance

active, ne risquait rien. D'ailleurs, le père Roque n'hésitait jamais

devant une saisie; puis il rachetait à bas prix les biens hypothéqués,

et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrer ses fonds, trouvait ses affaires

très bien faites. Mais cette manipulation extra-légale le compromettait

vis-à-vis de son régisseur. Il n'avait rien à lui refuser. C'était sur

ses instances qu'il avait si bien accueilli Frédéric.

En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition. Il

voulait que sa fille fût comtesse; et, pour y parvenir, sans mettre en

jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pas d'autre jeune homme

que celui-là.

Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titre de son

aïeul, Mme Moreau étant la fille d'un comte de Fouvens, apparentée,

d'ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises, les Lavernade, les

d'Étrigny. Quant aux Moreau, une inscription gothique près des moulins

de Villeneuve-l'Archevêque parlait d'un Jacob Moreau qui les avait

réédifiés en 1596; et la tombe de son fils, Pierre Moreau, premier

écuyer du roi sous Louis XIV, se voyait dans la chapelle Saint-Nicolas.

Tant d'honorabilité fascinait M. Roque, fils d'un ancien domestique.

Si la couronne comtale ne venait pas, il s'en consolerait sur autre

chose; car Frédéric pouvait parvenir à la députation quand M. Dambreuse

serait élevé à la pairie, et alors l'aider dans ses affaires, lui

obtenir des fournitures, des concessions. Le jeune homme lui plaisait

personnellement. Enfin il le voulait pour gendre, parce que depuis

longtemps il s'était féru de cette idée, qui ne faisait que s'accroître.

Maintenant, il fréquentait l'église;--et il avait séduit Mme Moreau par

l'espoir du titre surtout. Elle s'était gardée cependant de faire une

réponse décisive.

Donc, huit jours après sans qu'aucun engagement eût été pris, Frédéric

passait pour «le futur» de Mlle Louise; et le père Roque, peu

scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois.

V

Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l'acte de

subrogation, avec une procuration en bonne forme lui conférant de

pleins pouvoirs; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu'il

fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane,

la vue du papier timbré l'écœura.

Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous,

des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les

paperasses; d'autres se trouvaient à côté; c'étaient les prospectus de

la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur

contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son

opinion.

Une idée lui vint: celle de se présenter chez M. Dambreuse et de

demander la place de secrétaire. Cette place, bien sûr, n'allait pas

sans l'achat d'un certain nombre d'actions. Il reconnut la folie de son

projet et se dit:

«Oh non! ce serait mal.»

Alors, il chercha comment s'y prendre pour recouvrer les quinze mille

francs. Une pareille somme n'était rien pour Frédéric! Mais, s'il

l'avait eue, lui, quel levier! Et l'ancien clerc s'indigna que la

fortune de l'autre fût grande.

«Il en fait un usage pitoyable. C'est un égoïste. Eh! je me moque bien

de ses quinze mille francs!»

Pourquoi les avait-il prêtés? Pour les beaux yeux de Mme Arnoux. Elle

était sa maîtresse! Deslauriers n'en doutait pas. «Voilà une chose de

plus à quoi sert l'argent!» Des pensées haineuses l'envahirent.

Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours

exercé sur lui un charme presque féminin, et il arriva bientôt à

l'admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable.

Cependant est-ce que la volonté n'était pas l'élément capital des

entreprises? et, puisque avec elle on triomphe de tout...

«Ah! ce serait drôle!»

Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après:

«Bah! est-ce que j'ai peur?»

Mme Arnoux (à force d'en entendre parler) avait fini par se peindre

dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour

l'irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l'ennuyait

maintenant. D'ailleurs, la femme du monde (ou ce qu'il jugeait telle)

éblouissait l'avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs

inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous la forme la plus claire.

«Après tout, quand il se fâcherait, tant pis! Il s'est trop mal

comporté envers moi, pour que je me gêne! Rien ne m'assure qu'elle est

sa maîtresse! Il me l'a nié. Donc, je suis libre!»

Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C'était une épreuve de

ses forces qu'il voulait faire;--si bien qu'un jour, tout à coup, il

vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en

route, se substituant à Frédéric et s'imaginant presque être lui, par

une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la

vengeance et de la sympathie, de l'imitation et de l'audace.

Il fit annoncer «le docteur Deslauriers».

Mme Arnoux fut surprise, n'ayant réclamé aucun médecin.

«Ah! mille excuses! c'est docteur en droit. Je viens pour les intérêts

de M. Moreau».

Ce nom parut la troubler.

«Tant mieux! pensa l'ancien clerc; puisqu'elle a bien voulu de lui,

elle voudra de moi!» s'encourageant par l'idée reçue qu'il est plus

facile de supplanter un amant qu'un mari.

Il avait eu le plaisir de la rencontrer une fois au Palais; il cita

même la date. Tant de mémoire étonna Mme Arnoux. Il reprit d'un ton

doucereux:

«Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires!»

Elle ne répondit rien; donc, c'était vrai.

Il se mit à causer de choses et d'autres, de son logement, de la

fabrique; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons:

«Ah! des portraits de famille, sans doute?»

Il remarqua celui d'une vieille femme, la mère de Mme Arnoux.

«Elle a l'air d'une excellente personne, un type méridional.»

Et, sur l'objection qu'elle était de Chartres:

«Chartres! jolie ville.»

Il en vanta la cathédrale et les pâtés; puis, revenant au portrait, y

trouva des ressemblances avec Mme Arnoux, et lui lança des flatteries

indirectement. Elle n'en fut pas choquée. Il prit confiance et dit

qu'il connaissait Arnoux depuis longtemps.

«C'est un brave garçon! mais qui se compromet! Pour cette hypothèque,

par exemple, on n'imagine pas une étourderie...

--Oui! je sais», dit-elle, en haussant les épaules.

Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre.

«Son histoire de kaolin, vous l'ignorez peut-être, a failli tourner

très mal, et même sa réputation...»

Un froncement de sourcils l'arrêta.

Alors, se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes

dont les époux gaspillent la fortune...

«Mais elle est à lui, monsieur; moi, je n'ai rien!»

N'importe! on ne savait pas... Une personne d'expérience pouvait

servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites; et

il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient.

Une torpeur vague la prenait; mais, tout à coup:

«Voyons l'affaire, je vous prie!»

Il exhiba le dossier.

«Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains

d'un huissier qui fera un commandement, rien n'est plus simple: dans

les vingt-quatre heures... (Elle restait impassible, il changea de

manœuvre.) Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à

réclamer cette somme; car enfin il n'en a aucun besoin!

--Comment! M. Moreau s'est montré assez bon...

--Oh! d'accord!»

Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout

doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare.

«Je le croyais votre ami, monsieur?

--Cela ne m'empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien

peu... comment dirai-je? la sympathie...»

Mme Arnoux tournait les feuilles du gros cahier.

Elle l'interrompit pour avoir l'explication d'un mot.

Il se pencha sur son épaule, et si près d'elle, qu'il effleura sa joue.

Elle rougit; cette rougeur enflamma Deslauriers; il lui baisa la main

voracement.

«Que faites-vous, monsieur!»

Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses

grands yeux noirs irrités.

«Écoutez-moi! Je vous aime!»

Elle partit d'un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce.

Deslauriers sentit une colère à l'étrangler. Il se contint; et, avec

la mine d'un vaincu, demandant grâce:

«Ah! vous avez tort! Moi, je n'irai pas comme lui...

--De qui donc parlez-vous?

--De Frédéric!

--Eh! M. Moreau m'inquiète peu, je vous l'ai dit!

--Oh! pardon!... pardon!»

Puis, d'une voix mordante, et faisant traîner ses phrases:

«Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne,

pour apprendre avec plaisir...»

Elle devint toute pâle. L'ancien clerc ajouta:

«Il va se marier.

--Lui!

--Dans un mois, au plus tard, avec Mlle Roque, la fille du régisseur de

M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela.»

Elle porta la main sur son cœur, comme au choc d'un grand coup; mais

tout de suite elle tira la sonnette. Deslauriers n'attendit pas qu'on

le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.

Mme Arnoux suffoquait un peu. Elle s'approcha de la fenêtre pour

respirer.

De l'autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches

de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la

croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant

le soleil, un jour froid tombait dans l'appartement. Ses enfants

étaient sortis, rien ne bougeait autour d'elle. C'était comme une

désertion immense.

«Il va se marier! est-ce possible!»

Et un tremblement nerveux la saisit.

«Pourquoi cela? est-ce que je l'aime?»

Puis, tout à coup:

«Mais oui, je l'aime!... je l'aime!...»

Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n'en

finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les

vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil,

les prunelles fixes, et souriant toujours.

Le même après-midi, au même moment, Frédéric et Mlle Louise se

promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l'île. La

vieille Catherine les surveillait de loin; ils marchaient côte à côte,

et Frédéric disait:

«Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne?

--Comme vous étiez bon pour moi! répondit-elle. Vous m'aidiez à faire

des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur

l'escarpolette!

--Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises,

que sont-elles devenues?

--Ma foi, je n'en sais rien!

--Et votre roquet Moricaud?

--Il s'est noyé, le pauvre chéri!

--Et le _Don Quichotte_, dont nous colorions ensemble les gravures?

--Je l'ai encore!»

Il lui rappela le jour de sa première communion et comme elle était

gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant

qu'elles défilaient toutes autour du chœur et que la cloche tintait.

Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour Mlle Roque; elle

ne trouva rien à répondre, et une minute après:

«Méchant! qui ne m'a pas donné une seule fois de ses nouvelles!»

Frédéric objecta ses nombreux travaux.

«Qu'est-ce donc que vous faites?»

Il fut embarrassé de la question, puis dit qu'il étudiait la politique.

«Ah!»

Et, sans en demander davantage:

«Cela vous occupe, mais moi!...»

Alors, elle lui conta l'aridité de son existence, n'ayant personne à

voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction! Elle désirait

monter à cheval.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 3 / 19 段