Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d'un si grand trouble,

qu'il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint

aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n'étant pas loin

en lui-même d'y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et

déclara qu'il ne se battrait pas.

«Hein? comment?» dit le baron.

Alors, Cisy s'abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se

battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.

«Ou bien on mettra de l'arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort.

Ça se fait quelquefois; je l'ai lu!»

Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya.

«Ces messieurs attendent votre réponse. C'est indécent, à la fin! Que

prenez-vous? voyons! Est-ce l'épée?»

Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut

fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.

Dussardier étant contraint de s'en retourner à ses affaires, Regimbart

alla prévenir Frédéric.

On l'avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était

devenue intolérable.

«Tant mieux!» s'écria-t-il.

Le citoyen fut satisfait de sa contenance.

«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n'était rien, un

simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais,

n'est-ce pas?

--Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu'il eût mieux fait de

choisir un autre témoin.

Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois:

«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C'est drôle!»

Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il

s'aperçut qu'il était pâle.

«Est-ce que j'aurais peur?»

Une angoisse abominable le saisit à l'idée d'avoir peur sur le terrain.

«Si j'étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je

serai tué!»

Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images

incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l'exaspéra.

Il fut pris d'un paroxysme de bravoure, d'une soif carnassière. Un

bataillon ne l'eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit,

avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l'Opéra, où

l'on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et

but un verre de punch pendant l'entr'acte. Mais, en rentrant chez lui,

la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être

pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.

Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla.

L'idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux,

l'ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.

Il n'en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait

tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid:

«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j'irai le dire.»

Cisy n'osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de

ne pas lui rendre ce service sans en parler.

Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d'une attaque

d'apoplexie, ou qu'une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de

barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu'un

événement empêchât un des témoins de s'y rendre; car le duel faute de

témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express

n'importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre

quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il

arriva jusqu'à désirer être malade gravement.

Afin d'avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays.

L'excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui

apprenant l'indisposition d'une de ses filles. Cela parut de mauvais

augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir.

Alors il s'épancha.

«Comment faire, mon Dieu! comment faire?

--Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais un fort de la

halle pour lui flanquer une raclée.

--Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy.

Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis:

«Mais est-ce qu'on a le droit de se battre en duel?

--C'est un reste de barbarie! Que voulez-vous!»

Par complaisance, le pédagogue s'invita lui-même à dîner. Son élève ne

mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.

Il dit en passant devant une église:

«Si nous entrions un peu... pour voir?»

M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l'eau bénite.

C'était le mois de Marie, des fleurs couvraient l'autel, des voix

chantaient, l'orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier,

les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il

entendait comme des bourdonnements de _De profundis_.

«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!»

Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s'efforça

de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou

profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n'en pouvait plus, s'affaissa

sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables.

Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le

vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le

chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant

comprendre qu'une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta

sur sa bonne mine.

Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal

l'énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus

où l'on était.

Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et

de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait

la réplique; tous deux, jugeant l'affaire ridicule, étaient persuadés

qu'elle s'arrangerait.

Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit

observer qu'on n'avait pas pris de médecin.

«C'est inutile, dit le baron.

--Il n'y a pas de danger, alors?»

Joseph répliqua d'un ton grave:

«Espérons-le.»

Et personne dans la voiture ne parla plus.

A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot.

Frédéric et ses témoins s'y trouvaient, habillés de noir tous les

trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un

troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale

pour ce genre d'aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous

s'enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin

d'y trouver une place convenable.

Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:

«Eh bien, et cette venette, qu'en fait-on? Si vous avez besoin de

quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est

naturelle à l'homme.»

Puis, à voix basse:

«Ne fumez plus, ça amollit!»

Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d'un pied ferme. Le

vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.

De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait

par moments des lapins bondir. Au détour d'un sentier, une femme en

madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous

les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs

chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan

et le lorgnon dans l'œil, il chevauchait à la portière des calèches;

ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le

brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de

ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu'il

était en train de marcher depuis un temps infini.

Les témoins, sans s'arrêter, fouillaient de l'œil les deux bords de la

route. On délibéra si l'on irait à la croix Catelan ou sous les murs de

Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s'arrêta dans une espèce de

quinconce, entre des pins.

L'endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du

terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient

se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un

capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au

milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux,

traversant les feuilles, tomba dessus; et elles parurent à Cisy

briller comme des vipères d'argent sur une mare de sang.

Le citoyen fit voir qu'elles étaient de longueur pareille; il prit la

troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de

besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se

regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d'effaré ou de cruel.

Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy

à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une

médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.

Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de

réflexion) tâcha d'élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre

un gant, celui de saisir l'épée de son adversaire avec la main gauche;

Regimbart, qui était pressé, ne s'y refusa pas. Enfin le baron,

s'adressant à Frédéric:

«Tout dépend de vous, monsieur! Il n'y a jamais de déshonneur à

reconnaître ses fautes.»

Dussardier l'approuva du geste. Le citoyen s'indigna.

«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?...

En garde!»

Les adversaires étaient l'un devant l'autre, leurs témoins de chaque

côté. Il cria le signal:

«Allons!»

Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme

une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s'écartèrent, il tomba

sur le dos évanoui. Joseph le releva; et, tout en lui poussant sous

les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte rouvrit les

yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son épée. Frédéric

avait gardé la sienne; et il l'attendait, l'œil fixe, la main haute.

«Arrêtez, arrêtez!» cria une voix qui venait de la route, en même temps

que le bruit d'un cheval au galop; et la capote d'un cabriolet cassait

les branches! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir et criait

toujours: «Arrêtez, arrêtez!»

M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sa canne.

«Finissez donc! le vicomte saigne!

--Moi?» dit Cisy.

En effet, il s'était, dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche.

«Mais c'est en tombant», ajouta le citoyen.

Le baron feignit de ne pas entendre.

Arnoux avait sauté du cabriolet.

«J'arrive trop tard! Non! Dieu soit loué!»

Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait le visage de

baisers.

«Je sais le motif; vous avez voulu défendre votre vieil ami! C'est

bien, cela, c'est bien! Jamais je ne l'oublierai! Comme vous êtes bon!

Ah! cher enfant!»

Il le contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur.

Le baron se tourna vers Joseph.

«Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille.

C'est fini, n'est-ce pas, messieurs?--Vicomte, mettez votre bras en

écharpe; tenez, voilà mon foulard.» Puis, avec un geste impérieux:

«Allons! pas de rancune! Cela se doit!»

Les deux combattants se serrèrent la main mollement. Le vicomte, M.

de Comaing et Joseph disparurent d'un côté, et Frédéric s'en alla de

l'autre avec ses amis.

Comme le restaurant de Madrid n'était pas loin, Arnoux proposa de s'y

rendre pour boire un verre de bière.

«On pourrait même déjeuner», dit Regimbart.

Mais, Dussardier n'en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à un

rafraîchissement dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitude qui

suit les dénouements heureux. Le citoyen cependant était fâché qu'on

eût, interrompu le duel au bon moment.

Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart;

et dans un élan de cœur, il était accouru pour l'empêcher, croyant,

du reste, en être la cause. Il pria Frédéric de lui fournir là-dessus

quelques détails. Frédéric, ému par les preuves de sa tendresse, se fit

scrupule d'augmenter son illusion:

«De grâce, n'en parlons plus!»

Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec sa légèreté

ordinaire, passant à une autre idée:

«Quoi de neuf, citoyen?»

Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d'être plus

commodément, ils allèrent même chuchoter à l'écart sur une autre table.

Frédéric distingua ces mots: «Vous allez me souscrire.--Oui! mais,

vous, bien entendu...--Je l'ai négocié enfin pour trois cents!--Jolie

commission, ma foi!» Bref, il était clair qu'Arnoux tripotait avec le

citoyen beaucoup de choses.

Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa

démarche récente interdisait les reproches, même les plus doux.

D'ailleurs, il se sentait fatigué. L'endroit n'était pas convenable. Il

remit cela à un autre jour.

Arnoux, assis à l'ombre d'un troène, fumait d'un air hilare. Il leva

les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur le jardin, et

dit qu'il était venu là autrefois bien souvent.

«Pas seul, sans doute? répliqua le citoyen.

--Parbleu!

--Quel polisson vous faites! un homme marié!

--Eh bien, et vous donc! reprit Arnoux; et, avec un sourire indulgent:

Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part une chambre, où

il reçoit des petites filles!»

Le citoyen confessa que c'était vrai, par un simple haussement de

sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts: Arnoux

préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières; Regimbart détestait

«les mijaurées» et tenait avant tout au positif. La conclusion, fournie

par le marchand de faïence, fut qu'on ne devait pas traiter les femmes

sérieusement.

«Cependant il aime la sienne!» songeait Frédéric, en s'en retournant;

et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en voulait de ce duel,

comme si c'eût été pour lui qu'il avait tout à l'heure risqué sa vie.

Mais il était reconnaissant à Dussardier de son dévouement; le commis,

sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite tous les jours.

Frédéric lui prêtait des livres: Thiers, Dulaure, Barante, _les

Girondins_ de Lamartine. Le brave garçon l'écoutait avec recueillement

et acceptait ses opinions comme celles d'un maître.

Il arriva un soir tout effaré.

Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine

s'était heurté contre lui; et, l'ayant reconnu pour un ami de Sénécal,

lui avait dit:

«On vient de le prendre, je me sauve!»

Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations.

Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d'attentat politique.

Fils d'un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un

ancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s'était fait

recevoir de la Société des familles; ses habitudes étaient connues;

la police le surveillait. Il s'était battu dans l'affaire de mai 1839

et depuis lors se tenait à l'ombre, mais s'exaltant de plus en plus,

fanatique d'Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du

peuple contre la monarchie, et s'éveillant chaque matin avec l'espoir

d'une révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde.

Enfin, écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu'on

opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme

chimiste dans le complot des bombes incendiaires; et on l'avait surpris

portant de la poudre qu'il allait essayer à Montmartre, tentative

suprême pour établir la république.

Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il,

affranchissement et bonheur universel. Un jour,--à quinze ans,--dans

la rue Transnonain, devant la boutique d'un épicier, il avait vu des

soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la

crosse de leur fusil; depuis ce temps-là, le gouvernement l'exaspérait

comme l'incarnation même de l'injustice. Il confondait un peu les

assassins et les gendarmes; un mouchard valait à ses yeux un parricide.

Tout le mal répandu sur la terre, il l'attribuait naïvement au Pouvoir

et il le haïssait d'une haine essentielle, permanente, qui lui tenait

tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal

l'avaient ébloui. Qu'il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse,

peu importait! Du moment qu'il était la victime de l'autorité, on

devait le servir.

«Les pairs le condamneront certainement! Puis il sera emmené dans

une voiture cellulaire comme un galérien et on l'enfermera au

Mont-Saint-Michel, où le gouvernement les fait mourir! Austen est

devenu fou! Steuben s'est tué! Pour transférer Barbès dans un cachot,

on l'a tiré par les jambes, par les cheveux! On lui piétinait le corps,

et sa tête rebondissait à chaque marche tout le long de l'escalier.

Quelle abomination! les misérables!»

Des sanglots de colère l'étouffaient, et il tournait dans la chambre,

comme pris d'une grande angoisse.

«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais

pas! si nous tâchions de le délivrer, hein? Pendant qu'on le mènera

au Luxembourg, on peut se jeter sur l'escorte dans le couloir! Une

douzaine d'hommes déterminés, ça passe partout!»

Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.

Sénécal lui apparut plus grand qu'il ne croyait. Il se rappela ses

souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l'enthousiasme de

Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu'inspire tout

homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s'il l'eût secouru,

Sénécal n'en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement

quelque combinaison pour le sauver.

Il leur fut impossible de parvenir jusqu'à lui.

Frédéric s'enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois

semaines fréquenta les cabinets de lecture.

Un jour, plusieurs numéros du _Flambard_ lui tombèrent sous la main.

L'article de fond invariablement était consacré à démolir un homme

illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis,

on blaguait l'Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à

mort quand il y en avait. La disparition d'un paquebot fournit matières

à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier

des arts donnait, sous forme d'anecdote ou de conseil, des réclames de

tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes,

des analyses d'ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers et

une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des

petits théâtres, où l'on s'acharnait sur deux ou trois directeurs;

et les intérêts de l'art étaient invoqués à propos des décors des

Funambules ou d'une amoureuse des Délassements.

Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un

article intitulé: _Une poulette entre trois cocos_. C'était l'histoire

de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans

peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait

souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le

représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur

nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte,

il avait le beau rôle, d'abord dans le souper, où il s'introduisait

de force, ensuite dans le pari, puisqu'il emmenait la demoiselle, et

finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La

bravoure de Frédéric n'était pas niée précisément, mais on faisait

comprendre qu'un intermédiaire, le _protecteur_ lui-même, était survenu

juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être

de perfidie:

«D'où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable

est-ce qu'on trompe ici?»

C'était, sans le moindre doute, une vengeance d'Hussonnet contre

Frédéric, pour son refus des cinq mille francs.

Que faire? S'il lui en demandait raison, le bohème protesterait de son

innocence, et il n'y gagnerait rien. Le mieux était d'avaler la chose

silencieusement. Personne, après tout, ne lisait _le Flambard_.

En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant la

boutique d'un marchand de tableaux. On regardait un portrait de femme,

avec cette ligne écrite au bas en lettres noires: «Mlle Rose-Annette

Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.»

C'était bien elle,--ou à peu près,--vue de face, les seins découverts,

les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains une bourse de velours

rouge, tandis que, par derrière, un paon avançait son bec sur son

épaule, en couvrant la muraille de ses grandes plumes en éventail.

Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéric au

payement, persuadé qu'il était célèbre et que tout Paris, s'animant en

sa faveur, allait s'occuper de cette misère.

Était-ce une conjuration? Le peintre et le journaliste avaient-ils

monté leur coup ensemble?

Son duel n'avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout le monde se

moquait de lui.

Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait

quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l'autre

mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cette caresse de la

fortune lui redonna confiance. Il se dit qu'il n'avait besoin de

personne, que tous ses embarras venaient de sa timidité, de ses

hésitations. Il aurait dû commencer avec la Maréchale brutalement,

refuser Hussonnet dès le premier jour, ne pas se compromettre avec

Pellerin; et, pour montrer que rien ne le gênait, il se rendit chez Mme

Dambreuse à une de ses soirées ordinaires.

Au milieu de l'antichambre, Martinon, qui arrivait en même temps que

lui, se retourna.

«Comment, tu viens ici, toi? avec l'air surpris et même contrarié de le

voir.

--Pourquoi pas?»

Et, tout en cherchant la cause d'un tel abord, Frédéric s'avança dans

le salon.

La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins; car

les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois

larges carrés d'ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux,

occupaient jusqu'à hauteur d'homme les intervalles de la muraille; et

une théière d'argent avec un samovar se mirait au fond dans une glace.

Un murmure de voix discrètes s'élevait. On entendait des escarpins

craquer sur le tapis.

Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par

un grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d'été, et, un

peu plus loin, Mme Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de

taffetas lilas avait des manches à crevés, d'où s'échappaient des

bouillons de mousseline, le ton doux de l'étoffe se mariant à la nuance

de ses cheveux; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière,

avec le bout de son pied sur un coussin,--tranquille comme une œuvre

d'art pleine de délicatesse, une fleur de haute culture.

M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaient dans

toute la longueur du salon. Quelques-uns s'entretenaient au bord des

petits divans, çà et là; les autres, debout, formaient un cercle au

milieu.

Ils causaient de votes, d'amendements, de sous-amendements, du discours

de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiers parti décidément

allait trop loin! Le centre gauche aurait dû se souvenir un peu

mieux de ses origines! Le ministère avait reçu de graves atteintes!

Ce qui devait rassurer pourtant, c'est qu'on ne lui voyait point de

successeur. Bref, la situation était complètement analogue à celle de

1834.

Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha des femmes.

Martinon était près d'elles, debout, le chapeau sous le bras, la figure

de trois quarts, et si convenable, qu'il ressemblait à de la porcelaine

de Sèvres. Il prit une _Revue des Deux Mondes_ traînant sur la table,

entre une _Imitation_ et un _Annuaire de Gotha_, et jugea de haut un

poète illustre, dit qu'il allait aux conférences de Saint-François, se

plaignit de son larynx, avalait de temps à autre une boule de gomme et

cependant parlait musique, faisait le léger. Mlle Cécile, la nièce de

M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, le regardait en

dessous avec ses prunelles d'un bleu pâle; et miss John, l'institutrice

à nez camus, en avait lâché sa tapisserie; toutes deux paraissaient

s'écrier intérieurement:

«Qu'il est beau!»

Mme Dambreuse se tourna vers lui:

«Donnez-moi donc mon éventail, qui est sur cette console, là-bas. Vous

vous trompez! l'autre!»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 2 / 19 段