IX

Dans la chambre endormie, l'ordonnance de Fierce entra,--un petit

matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement,

il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort

bouleversée: sans doute s'y était-on couché à tâtons, sans le plus

léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du

fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l'instant d'après,

l'ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d'autres vêtements

s'étalèrent, immaculés; un veston frais repassé s'orna à l'ordonnance

de ses attentes d'or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La

toilette fut pourvue d'eau, le tub rempli, les éponges sorties des

filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit

matelot parla d'une voix bretonne:

--«Lieutenant! Sept heures trente.»

Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux

lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d'esprit net:

l'opium est un antidote passable contre l'alcool; il combat le mal

aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l'innocence et la

sérénité s'effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.

Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légère ment pâle et

les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en

réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son

pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement

ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se

regarda dans son miroir. Il n'était pas coquet, mais il appréciait

judicieusement l'avantage que donne pour la traversée de la vie un

corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que,

malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat

et son front lisse. Et il s'assit nu, paresseux.

Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L'opium pesait encore

lourd sur ses membres: Il avait un cercle de fer autour du front,

et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s'était à coup

sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie;--jolie fumerie, par

parenthèse; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer

dans le rêve des dieux!--Oui, il s'était levé trop tôt. Mais il

fallait rentrer,--rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici,

maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s'agiter

de l'agitation bête et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude

souveraine de la nuit d'opium, succédant à l'orgie saoule et lubrique;

oublier les ailes d'or par lesquelles on avait plané au-dessus de

la terre, et les baisers merveilleux qu'une princesse féerique avait

amoncelés pieusement aux pieds du fumeur ... au fait, c'était l'ignoble

petite guenon annamite; quand même, elle avait un joli geste de chatte,

pour s'accroupir entre vos jambes,--discrète....

Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher

cette maudite sueur.--Tristes, les retours à bord pareils au retour

de cette nuit, et les pousses cahoteux et vacillants, et les sampans

humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur

comme dans une escarpolette....

Avant de passer le veston de toile orné d'or, il mouilla sa main et

l'appuya au creux de sa taille: Pareillement fraîche, hier, la caresse

de la petite Japonaise Otaké-San; il crispa l'un après l'autre,--en

souvenir,--tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y

agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d'avoir une

chemise, et s'épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de

croître.

Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les

pommettes de ses joues. Il eut alors l'air absolument dispos, et sortit

de sa chambre.

Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l'on

arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier

veillait la montre d'habitacle. Aux coupées, les factionnaires

chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.

Fierce regarda l'heure et fit frapper la flamme tricolore du signal.

Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des

canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des

appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout

des mâts.

L'aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l'aide de

camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels:

--Attention pour les couleurs!

--Halez bas le signal!

--L'amiral envoie!

--Envoyez!

Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique

joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce

ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des

tentes.--Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme

au soir d'Austerlitz.--Et Fierce le regarda, et sourit en haussant

imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d'un livre

qui lui plaisait, par des apparences de sincérité:--Bleu de choléra,

blanc de famine, rouge de sang frais.--Il remit son casque et tourna le

dos pour descendre chez l'amiral.

M. d'Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division

de l'escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier

Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes

d'aujourd'hui, et durci d'une moustache grise plus rude, et de cheveux

blancs plus épais; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir

de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient

toujours droit devant eux, d'un regard honnête, candide et quelque peu

chimérique. Au moral, M. d'Orvilliers était pareil à ses yeux.

Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour,

l'admirant d'être beau, jeune, supérieur par l'intelligence et

l'esprit, et,--le bonhomme en était persuadé,--irréprochable dans

chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la

main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur

sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et

de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d'Orvilliers

s'assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp

que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce

n'eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du

vieux.--M. d'Orvilliers précisa son dire, parla de l'Angleterre et du

Japon, hocha la tête à propos de la politique française d'effacement,

et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle

guerre éclaterait avant trois mois.

--«En mars,» observa simplement Fierce. On était à fin décembre.

--«En avril ou en mai,» affirma l'amiral, sérieux. Et il ajouta,

toujours doux et paisible, et nullement emphatique: «Pas un d'entre

nous n'en reviendra sans doute; mais à mon âge, la mort est une auberge

où, bon gré mal gré, l'on dînera dans la soirée; peu donc importe

l'heure exacte du dîner. Et j'aurai la plus grande de mes joies, et la

moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et

Ruyter....»

Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu'à vingt et

un, puis ramena la question première:

--«Alors, les ordres d'aujourd'hui, amiral?»

M. d'Orvilliers les donna. Il fallait un landau pour trois heures.

Fierce fit observer que le soleil serait chaud. Mais l'amiral affirma

que le soleil ne l'empêcherait pas d'aller s'entretenir avec le

gouverneur d'abord, puis se concerter avec le conseil de défense et les

commandants de la marine et des troupes. Enfin, des dépêches étaient

attendues nombreuses, et l'aide de camp les déchiffrerait lui-même

avant de quitter le bord, si le cœur lui disait d'une promenade avant

midi.

--«Bien,» dit Fierce.

Dans sa chambre, un premier télégramme l'attendait,--le bulletin

météorologique de Shangaï. Il rit.

--«Voilà probablement les symptômes belliqueux qui nous inquiètent:

côte de Formose, mer agitée; typhon sur Manille.--Fichtre! il va bien,

mon brave d'Orvilliers: la guerre anglaise, rien de plus....»

Il regarda ses bibelots, ses reliures, sa Vénus de Syracuse dont le

marbre ambré luisait dans un angle.

... «Un obus là-dedans, hein? Ça meublerait!»

Il n'y pensa plus et prit un livre.

... «Si les dépêches arrivent assez tôt, j'irai voir le petit lever de

Mévil; elle doit être charmante au lit, la belle Hélène.... Et pourvu

que le vieux me lâche ce soir en liberté, ne fût-ce qu'une heure....

Huit mois que je n'ai pas fait la promenade d'ici, l'Inspection....»

Les dépêches arrivèrent. Le dernier croiseur envoyé en Chine venait

d'arriver à Djibouti. Mais le ministre le rappelait immédiatement en

France.

... «Pourquoi diable?...»

De Hong-Kong, quinze lignes serrées de chiffres suivirent. Fierce

découragé laissa tomber ses mains sur ses genoux; après quoi il

rassembla son courage et chercha le dictionnaire des consuls.

... «A n'en pas douter, c'est un croiseur anglais qui a changé de

corps-mort ... ou le cheval du gouverneur royal qui a attrapé une

entorse....»

Il pointa la traduction au crayon:

... «Escadre ... Yang-Tse ... concentrée ... seize navires ...--Allons

donc!--_London ... Bulwarck ... Vénérable ... Duncan ... Cornwallis ...

Exmouth_ ...--six cuirassés, six ...--_Cressy ... Aboukir ... Hogue

... Drake ... King Afred ... Africa ... Kent ... Essex ... Bedford_

...--Neuf croiseurs blindés, quinze, tous plus forts que nous, bien

entendu....»

Il posa son crayon et derechef promena son regard par sa chambre:

--«Un obus là-dedans, oui. Ça meublerait.»

Il porta la dépêche à l'amiral. D'Orvilliers la lut sans surprise ni

inquiétude, satisfait.

--«C'est ce que je disais.»

Fierce s'en alla fort calme, suffisamment fataliste pour

qu'aucune nouvelle n'entamât sa sérénité, et d'ailleurs courageux

physiologiquement. Il souriait en pensant à l'amiral.

--«Un échappé de l'autre siècle qui a manqué sa vie sans s'en douter.

Sous Napoléon, c'eût été une façon de grand homme. Aujourd'hui, un

grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l'aime comme il est, tout

en me moquant de lui.»

Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai,--en

uniforme; il n'avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par

hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il

faisait encore bon marcher,--à l'ombre.

Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons

à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir

de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville; en même temps, le

contraste violent de l'été saïgonnais d'aujourd'hui et de l'hiver

nippon qu'il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux,

mais qui lui plaisait parce qu'il le savait rare. Et tout cela réuni

charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s'être irrité de

la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de

rouge, entre les pelouses et l'arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient

en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des

rives, que l'eau ne s'en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se

mêlaient en une forêt miraculeuse d'où le soleil était exclu. Mais

le plus bel ornement de ce parc sans rival, c'étaient des bouquets

de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux,

s'épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins;

de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une

dentelle, et colossal.

Les allées rouges étaient désertes; sur l'arroyo, un sampan dérivait au

fil de l'eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.

Fierce s'égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le

tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte,

en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort

contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir

en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d'une mare croupie,

tachée de lotus, laquelle s'encadrait de grosses grilles de fer

hérissées: la tête plate d'un crocodile émergeait au milieu, immobile

comme un tronc d'arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le

parfum despotique des magnolias; et il flaira, encore lointaine, une

autre odeur plus fauve.

Les magnolias et les palmiers s'éclaircissaient. Une fois de plus

le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s'adossait aux

derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes,--trois

ombrelles claires d'Européennes,--regardaient.

C'était la cage aux tigres. On n'en voyait que deux, mais formidables,

indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant

de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes; sommeil

feint, coquetterie pour le mâle: les griffes sorties de leurs gaines de

velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient

sous la peau rayée.

Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était

beaucoup plus haut et long que n'importe quel lion. Son poitrail blanc

comme la neige se gonflait fortement tandis qu'il flairait l'autre bête

couchée.

Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans

le gravier.

--«Tiens, vous? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs?»

Fierce vit Hélène Liseron, toute fraîche sous son nuage de poudre, les

yeux à peine battus.

--«Qu'avez-vous fait de Raymond?»

Elle lui avait tendu sa main; il la serrait, la caressant à son

habitude de tous ses doigts l'un après l'autre. Elle rit mollement.

--«Plutôt, demandez ce qu'il a fait de moi....

--Eh bien?»

Elle rit plus fort et fit une moue.

--«Pas grand'chose!»

Le tigre commençait de rugir. Il s'interrompit pour regarder les

chétifs qui le guettaient; puis, avec un mépris lent, il détourna le

mufle, et marcha jusqu'à la tigresse. Il la poussa d'un coup de tête;

elle fit la morte et ne bougea pas. Colère, il revint à la charge,

et la roula comme on roule une petite chatte. Alors, elle se fâcha;

elle bondit, les griffes tirées, et s'élança contre lui. Mais il ne

recula pas, et elle eut peur des yeux fixes où flambaient deux phares

verts. Elle se courba, s'aplatit, devint douce. Et lui, brutalement,

la souffleta de sa patte, la jeta par terre et la couvrit. Les deux

bêtes accouplées s'immobilisèrent. Le tigre, triomphant, continuait de

gronder.

Excitée et peureuse, Liseron serrait la main de Fierce et regardait

avidement, haletante un peu. Chaque rugissement crispait davantage ses

ongles, et quand la tigresse obtint enfin la récompense de sa pudeur,

la paume égratignée saigna.

Fierce regarda sa main, puis la jeune femme:

--«Ça ne vous déplairait pas d'être tigresse....»

Elle lui frappa le bras de son éventail:

--«Taisez-vous, vous!»

C'était fini, dans la cage. Le tigre, à quatre pas de sa femelle

couchée, s'était assis, silencieux, orgueilleux, ses yeux droits devant

lui, sans regard.

--«Vous êtes à pied? demanda Fierce.

--Non, par exemple! Ma voiture est dans l'allée. Vous avez la vôtre?

--Non, je suis venu en me promenant.

--Vous n'allez pas rentrer à pied par ce soleil?

--Il faudra bien.

--C'est fou! Il y a de quoi tomber comme une mouche.... Si vous n'étiez

pas en uniforme, je vous offrirais bien une place....

--Mais, pourquoi pas?

--Dame, tout le monde vous verra.

--Et puis après?

--Vrai, ça ne vous ennuie pas?

--Quelle folie!»

Dans la voiture, il glissa son bras derrière la taille d'Hélène,--pour

effacer les plis du corsage.

--«Je vous dépose où? dit-elle.

--Chez vous. Vous rentrez chez Raymond?

--Mais non; je rentre à mon hôtel, rue Catinat....

--Eh bien, rue Catinat.»

La voiture partit.

--«Raymond vous a laissé vous envoler comme ça, dès l'aurore?»

Elle refit sa moue.

--«Il aurait été bien en peine de me retenir. Je l'ai laissé tellement

endormi qu'il ne doit pas s'être encore aperçu de mon départ....

--Oui? vous l'avez si fatigué que ça?

--Par exemple! d'abord, ça ne vous regarde pas.»

Mais elle souriait du coin de sa bouche, et la main de Fierce caressa

ses épaules. Ils rirent tous deux, pensant aux mêmes choses.

--«C'est drôle, murmura-t-elle. Il est jeune, grand, fort ... et....

--Et il se fatigue vite.»

Elle fit oui de la tête et baissa pudiquement les cils.

--«Mon Dieu, expliqua Fierce, il est jeune si vous voulez. Il a trente

ans, ma chère.

--Eh bien?

--... Trente ans, quelques aventures,--je ne crois pas souffler sur vos

illusions en vous révélant que vous n'êtes pas son premier amour ...

quelques aventures donc, un peu de piment çà et là.... Il n'est plus

absolument neuf. Trop d'étalage, l'objet est défraîchi.

--A trente ans!

--Hélas! je n'en compte que vingt-sept, et croyez moi, j'ai des nuits

très laborieuses....

--Voyons, voyons, quelle histoire inventez-vous? Moi aussi, cher

monsieur, j'ai trente ans.... C'est un âge qui s'avoue très bien. Et

je vous assure que ces trente ans ne me pèsent pas plus que s'ils

n'étaient que vingt....

--Cela n'a aucun rapport.

--... Et je sais des hommes très sérieux,--mettons mûrs,--des hommes de

cinquante ans!--qui, ma foi, valent mieux que votre ami.»

Fierce fit signe qu'il n'y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse.

Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu'ils vivaient

tous, Mévil, Torral et lui-même.--Dans sa pensée, l'image dégradée,

ignoble de Rochet, se photographia désagréablement; et pour la chasser,

il resserra l'étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne.

Un désir léger s'insinua dans ses nerfs; et il fut soulagé de se

retrouver jeune et fort devant la femme jolie.

La voiture s'arrêtait.

--«Je vous laisse là? dit Hélène.

--Ce n'est pas permis de monter avec vous?

--Oh! mon Dieu, si. Par exemple, vous allez trouver un désordre ... je

campe, rien de plus.»

La chambre d'hôtel n'était pas coquette. Les murs crépis étaient nus,

et le carreau sans natte. Mais le grand lit, mince, dur et frais, avait

l'air confortable sous sa moustiquaire de tulle soigneusement close,

et la chaise longue de rotin supportait un somptueux pêle-mêle de

toilettes de soie.

--«Vous permettez?» dit Hélène Liseron.

Debout, les bras levés, elle dépinglait son chapeau devant un miroir.

Il s'assit et la regarda. Les cheveux roux voletaient, et la nuque

potelée luisait comme sous une résille d'or pur. Les bras fermes et

gras s'épanouissaient hors des manches courtes, et une rosée chaude

perlait sur la peau. Les doigts dans la chevelure agitaient un parfum

violent et délicat.

Dans le miroir, Fierce vit des yeux sournois, puis un sourire bizarre.

Alors, très simplement, il se leva derrière elle et la saisit à

bras-le-corps. Elle fut stupéfaite ou fit semblant.

--«Eh bien? qu'est-ce qui vous prend?»

Il ne répondit absolument rien, parce qu'il mordait gloutonnement le

cou duveté d'or. Il la touchait toute, aux jarrets avec ses genoux, aux

épaules avec sa poitrine. Elle cria:

--«Allez-vous me lâcher?»

Il fit le contraire; il l'enleva comme une poupée, une main à la taille

et l'autre sous les cuisses. Et il la renversa sur la chaise longue,

parmi les robes qui bruissèrent. Elle se défendit pour de bon,--pas

longtemps.

--«Finissez, voyons!»

--Mais je finis.»

Il finit en effet,--à sa manière,--et se releva, très calme,

immédiatement correct.

Sans mot dire, elle retourna vers son miroir et lissa ses cheveux; puis

elle rit, bonne fille. Par jeu, il était revenu derrière elle pour

becqueter les cheveux parfumés.

--«Dites? fit-elle tout à coup. Et Raymond?

--Quoi, Raymond?

--Vous n'avez pas de remords?»

Il fut très gentil:

--«Vous êtes bien trop jolie!»

Elle fit une moue flattée et incrédule, et insista:

--«Vous êtes grands amis, tous deux, pourtant?

--Mais oui.

--Eh bien, s'il savait? Il serait furieux....»

Il se retint d'éclater de rire. La jalousie n'est pas un sentiment

civilisé; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n'importe

laquelle de ses maîtresses.

Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait

sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce

crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. Il donna

le baiser, complaisant quoique ironique. Maintenant qu'il l'avait eue,

d'ailleurs, elle lui était tout à fait indifférente. Pourquoi diable,

en pure vérité, lui avait-il sauté dessus tout à l'heure? Bah!

A midi, il rentrait à bord déjeuner. Un timonier le guettait pour

qu'il émargeât un ordre frais signé. Il lut:

«Le Contre-amiral commandant la deuxième division de

l'Escadre de Chine,

«Ordonne:

«A dater de ce jour, l'école élémentaire et le gymnase

cesseront de fonctionner sur les bâtiments de la division.

«En lieu et place, MM. les commandants feront exécuter

alternativement, et par tous les hommes de leurs

équipages, l'exercice ordinaire et l'exercice général du

canon.

«Tous les soirs, il sera en outre procédé après le

branle-bas à des exercices de pointage nocturne.

«L'amiral insiste sur l'extrême importance de tous les

exercices sus-mentionnés, et compte sur le zèle et le

patriotisme de tous pour multiplier promptement la force

efficace des bâtiments à lui confiés par la République.

«Fait à bord du _Bayard_, ce 27 décembre 19..,

«D'ORVILLIERS.»

--«Bon, pensa Fierce, voilà les bêtises en train.

X

A huit jours de là, Fierce, s'éveillant un matin, s'accouda au sabord.

Par un caprice de la saison, il avait plu pendant la nuit,--une averse

courte et diluvienne, comme il en tombe une fois par mois en pleine

époque sèche. Et l'air en conservait une fraîcheur printanière,

quoique le ciel flambât déjà, incendié par le soleil. Fierce observa

que la rive gauche du Donaï, ensevelie sous la verdure, s'étageait en

nappes superposées: tout au bas, penchés sur le courant, c'étaient les

roseaux, les bananiers, les palmiers nains,--pressés, tassés, sans un

trou, sans une fente dans leur haie opaque. Au-dessus, les magnolias,

les banians, les acacias, les tamarins alternaient avec les bambous

en gerbes; et les couleurs gracieusement nuancées se mariaient: le

gris tendre des bambous, le vert luisant des mandariniers, le brun

métallique des fusains à feuilles rondes. Des myriades de fleurs

piquetaient les feuillages.--des fleurs blanches, des fleurs jaunes

des fleurs rouges surtout,--les flamboyants ponceau, les hibiscus

carmin.--Enfin, plus haut encore, les palmiers de toutes les races

balançaient leurs branches délicates, découpées en ombres fantasques et

compliquées sur le ciel éclatant. Les aréquiers aériens mêlaient leurs

palmes longues aux larges palmes des éventails, aux palmes ajourées des

cocotiers lourds de fruits;--tout cela planant par-dessus la forêt, en

féeriques bouquets portés à bout de tiges, des tiges minces et blanches

comme des colonnes ioniques.

Sous le sabord du croiseur, l'eau jaune frôlait la coque. Elle glissait

vite, hâtive et inquiétante, charriant des troncs demi-engloutis, des

feuilles, des planches, des débris venus de loin, des épaves indécises

de la grande Asie inconnue. Le soleil habillait la rivière d'une étoffe

éblouissante, au point qu'on ne distinguait plus les trous noirs des

tourbillons, happant au passage toutes les choses flottantes.

--«Très bien, tout ça,» dit Fierce.

Et il se sentit d'excellente humeur. Il n'avait pas fumé d'opium la

veille.

Le semaine avait été propice. Plus vite qu'il n'avait espéré, Saïgon

l'avait favorisé d'une hospitalité convenable: Bon gîte,--joyeux

soupers,--et le reste. Le gîte était une simple chambre de sieste,

grande, nue, fraîche, meublée seulement d'un lit de crin, d'une

moustiquaire et d'un panka qu'un boy agitait. Par les fenêtres, un

flamboyant oblique poussait des branches et secouait des fleurs.

Dehors, c'était le vieux quartier Tuduc, des rues à moitié chinoises,

brunes et odorantes, égayées de boutiques et de blanchisseries. Il

faisait bon dormir dans cette chambre aérée, aux heures torrides

d'après-midi, alors que les tôles du croiseur, dilatées par l'atroce

soleil, geignaient en écaillant leur peinture blanche ou suaient

des gouttes de goudron fondu. Fierce alors s'étendait nu sous la

moustiquaire, la peau moite d'une douche souvent renouvelée, et rêvait

à sa vie saïgonnaise, en prenant garde de ne point remuer, car rien

qu'en allongeant la main tout son bras ruisselait aussitôt de sueur.

Les soupers, Mévil et Torral en étaient les convives. Pour eux trois,

chaque nuit ressemblait à la première nuit. Le détail variait. Mais, en

proportions inégales, c'étaient toujours des femmes, de l'opium et de

l'alcool qu'on mélangeait, avec entr'actes de promenades nocturnes dans

la ville chinoise grouillante ou parmi les solitudes de la campagne

endormie.

Le «reste», enfin, Hélène Liseron le fournissait. Non pas que Fierce

en eût fait sa maîtresse en titre, ni qu'il lui gardât une ridicule

fidélité. Mais leur première aventure les avait mis en goût l'un de

l'autre, et ils la continuaient clandestinement. Fierce y trouvait

l'avantage d'une simplification de sa vie. Il est confortable d'être

le second amant d'une femme que l'on aime sans attachement. Quant au

ragoût obligatoire des sensualités exotiques, les soupers quotidiens

à Cholon se chargeaient d'en procurer les condiments,--japonais,

annamites ou chinois.

Hélène, en tout cela, s'était laissé conduire par son destin, et ne le

trouvait point néfaste. Deux amants généreux valent mieux qu'un. En

outre, Fierce et Mévil la vengeaient alternativement l'un de l'autre.

Hélène les aimait assez tous deux, et d'un sentiment assez primitif,

pour en être jalouse. Elle souffrait dans son amour-propre et dans sa

sensualité quand elle les voyait aimer d'autres femmes. Or, Fierce ne

dissimulait que très peu ses passades asiatiques, et Mévil affichait la

plupart de ses coucheries organisées ou fortuites: Hélène donc, trahie

et le sachant, se délectait à trahir à son tour, et souhaitait trouver

un jour l'audace d'avouer à chacun de ses amants que l'autre était

le préféré. Dans le fait, Mévil ignorait même que cet autre existât;

Fierce, par égard pour Hélène, lui gardait le secret, et supportait

avec complaisance qu'elle le menaçât quelquefois, par jalousie ou par

sadisme, de «tout dire.».... Bon gîte, joyeux soupers, et le reste....

Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d'un but pour la vie et

d'une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait

selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux

qu'il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l'incitait

à penser aujourd'hui que rien de mieux n'existait au monde, que le

plus outre jusqu'alors espéré n'était que chimère, et qu'il convenait

de s'enfermer définitivement dans la formule civilisée: Maximum de

jouissance pour minimum d'effort.--La franchise scientifique de cette

proposition le séduisait.

L'exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui

plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n'entraînait que vers

l'amour, aimait officiellement cinq maîtresses,--et ne négligeait pour

elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait

en surplus. Nul préjugé ne présidait à ses choix; et toute bouche

attirait pareillement son baiser, pourvu qu'elle fût jeune et dessinée

en arc.--Une chanteuse d'opérettes,--une mondaine, femme d'avocat

renommé,--une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d'ailleurs

plutôt que servante-maîtresse,--une Japonaise pensionnaire de maison

close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire,--une jeune

fille réputée candide, et qui se débauchait incognito;--cinq femmes

enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause

de leurs destins différents,--étaient également appréciées, flattées,

caressées et méprisées par cet amant professionnel que jamais une

préférence n'avait troublé.--Et cela était l'évidente sagesse.--Torral,

éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l'arithmétique épicurienne,

et se vantait d'exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu.

Ce but devant être atteint, l'opinion d'autrui n'existait pas à ses

yeux: et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et

promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao.--Cela

encore était peut-être la sagesse,--rehaussée d'un cynisme peut-être

courageux.

Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du

bien fondé de son plaisir.

Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.

--«Bonne ville, Saïgon....»

C'était dimanche,--le 2 janvier; l'amiral donnait tout à l'heure un

déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait

celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister,--la fille du

lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d'albâtre aux yeux de

sphinx, qui, le premier jour, l'avait séduit, et le tentait davantage

à chaque rencontre.--Étrange fillette, pensait-il; une eau dormante

qui donne envie d'y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la

surface.--Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur

général, ancien ami du duc d'Orvilliers, et une pupille à lui, jeune

fille que sa mère, veuve et aveugle, n'accompagnait pas dans le monde.

Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s'occupa des fleurs et

chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l'amiral pour les

emplir de roses et d'orchidées. Tout en disposant sur les menus des

femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés,

et s'arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence

confuse,--Mlle Sylva,--Sylva?--Il questionna l'amiral, qui, dans son

cabinet, repliait des plans de batteries.

--«Comment, fit d'Orvilliers, vous ne vous souvenez plus? mais c'est de

l'histoire!»

Il raconta:

Mademoiselle Sylva n'était rien de moins que la fille du fameux

colonel Sylva, des Chasseurs d'Afrique, tué au combat d'El-Arar dans

la plus épique des charges du siècle. M. d'Orvilliers, dès qu'il eut

dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp,

respectueusement distrait, l'historique minutieux du combat susnommé,

et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d'Afrique

que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu'il

s'agissait d'une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine,

laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons

détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis.

Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au

centre d'une province en insurrection, il s'était dégagé par une charge

prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d'ennemis,

sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième

soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur

victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de

tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait

conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu'aux tentes françaises, leur

avait crié: «Halte!»--et était mort.

Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des

escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des

burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout

cela. Qu'en restait-il? des veuves et des orphelines, pompeusement

étiquetées: famille de héros.--et libres d'ailleurs de crever de

faim parmi l'admiration universelle.--Il imagina la petite Sylva; une

maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et

bête à manger du foin;--graine de vieille fille.--L'amiral, les yeux

lointains, rêvait à des épopées; l'aide de camp, les épaules un peu

haussées, murmura: «Pauvres bougres;--et pauvre petiote!»

Comme onze heures sonnaient, les timoniers annoncèrent l'approche du

gouverneur, et l'officier de quart appela la garde qui se rangea près

de la coupée. Fierce descendit au bas de l'échelle pour tendre la main

aux femmes. Dans le canot remorqué, les cuivres polis réfléchissaient

le soleil, et l'on ne distinguait rien parmi le scintillement.

Le canot rangea la coupée. Fierce vit la tête blanche et chafouine du

gouverneur, la tôle grise et grave d'Abel, et trois ombrelles rose,

mauve et bleue. L'ombrelle mauve s'abaissa; Fierce saisit le bras de

Mme Abel qui sauta légèrement sur les premières marches; il la vit

comme à l'ordinaire, point jolie, mais souriante et l'air bon;--elle

plaisait.

Mlle Abel,--ombrelle rose--, monta la seconde. Elle avait conservé son

regard mystérieux de sphinx. Elle prit la main offerte et s'appuya

très peu; ses doigts fins et frais ne serraient pas. Fierce admira un

poignet fragile qu'on eût dit en pâte de Saxe.

L'ombrelle bleue enfin découvrit Mlle Sylva.

Fierce fut étonné, parce qu'elle ne ressemblait pas du tout au portrait

qu'il s'était tracé d'elle.

Mlle Sylva n'était ni maigre, ni brune, ni fatale, mais toute rose

et blonde, avec des yeux pers qu'on remarquait d'abord, parce qu'ils

étaient très grands et regardaient très droit.

Elle sauta sans toucher à la main offerte; elle sauta hardiment; Fierce

vit qu'elle était souple et robuste, quoique fine. Il monta derrière

elle, et, sur le pont, lui offrit le bras. Les clairons sonnaient

aux champs pour le gouverneur. Elle s'arrêta en levant les yeux vers

l'écusson des armes du navire; et Fierce l'entendit épeler la devise:

_Sans peur et sans reproche._

Il la regarda tandis qu'ils marchaient: elle avait un teint de pastel,

un front bien pur, une bouche fière et malicieuse,--et sur tout cela,

un charme répandu de jeunesse, de grâce et de sincérité. Il la trouva

immédiatement délicieuse, et il oublia Mlle Abel. Cependant, lorsqu'il

les vit l'une auprès de l'autre dans le salon de poupe, il dut s'avouer

que le sphinx d'albâtre l'emportait sans conteste par sa beauté

régulière et l'énigme de ses yeux profonds. Mais il en fut secrètement

dépité, comme d'un échec personnel,--et sourit plus tard avec une sorte

d'orgueil, quand il constata que, moins belle, Mlle Sylva demeurait

plus jolie, parce que plus vivante, plus femme et moins statue.

A table, ils furent voisins. La salle à manger de l'amiral était

aérée par deux sabords d'angles qui servaient d'embrasures aux canons

de retraite; ces canons encombraient un peu; mais ils étaient une

originalité pour des yeux de femme, et Mlle Sylva les admira; Fierce,

complaisamment, fournit quelques explications pleines d'intérêt, et la

glace fut rompue. Mlle Sylva était curieuse et ne dissimulait pas ses

curiosités; tour à tour les tentures en étoffe d'amiante, la vaisselle

de famille aux armes ducales, les cloisonnés japonais et leurs

orchidées provoquèrent des questions que Fierce eût trouvées enfantines

dans une bouche moins séduisante. Mais au contraire, il prit plaisir

à y répondre, et une causerie commença, qui fut bientôt très animée.

La gaîté seyait à Mlle Sylva, et son rire était le plus joli du monde.

Fierce prit toutes les occasions d'exciter ce rire qui le charmait, et

la jeune fille trouva son cavalier fort agréable.

Ils bavardèrent. Fierce n'entendait rien aux jeunes filles; et

d'ailleurs, il ne croyait pas qu'il en existât. Les créatures baptisées

de ce nom qu'il avait rencontrées çà et là, au cours de ses voyages,

ou pendant ses stations en France, et dans les quatre salons parisiens

où, de loin en loin, il continuait d'apparaître, lui avaient laissé

de déplaisants souvenirs; elles n'étaient que des ébauches de femmes,

plus dépravées cependant et plus menteuses que ne sont les femmes. Il

appréciait leur joliesse de bibelots délicats, mièvres et inachevés;

et il les regardait d'abord avec plaisir, mais pour les détester dès

qu'elles ouvraient la bouche. Mlle Sylva, au rebours de toutes ces

fractions de vierges méprisées, lui parut être principalement franche

et candide,--jeune fille enfin, dans le vieux sens du terme. Il en fut

surpris et satisfait, quoiqu'il doutât d'abord un peu de cette candeur

et de cette franchise.

--«J'ai de la chance, disait gaîment Mlle Sylva, jusqu'à ce matin, j'ai

cru que quelque chose accrocherait, et que ce beau déjeuner resterait

dans mes rêves.

--Merci pour le déjeuner, dit Fierce en riant. Ainsi, ça vous tentait,

mademoiselle, de venir vous engriller dans notre cage?

--Elle est délicieuse, d'abord, votre cage.... Ceci est un amour de

salle à manger, si simple et quand même si bien faite pour un très

grand personnage....

--Et puis nous avons vue sur la mer!

--Vous vous moquez, c'est très mal.--Mais oui, j'avais une grosse

envie de venir à bord de ce fameux _Bayard_. Tout Saïgon ne fait qu'en

parler, les journaux sont pleins de vous.... Et un déjeuner militaire,

voilà une fête pour une petite fille!

--Si petite?

--Je joue encore à la poupée.... Chut! il ne faut pas le dire. Mais

j'aime tant les navires, et les marins, et tout....»

Fierce retient un sourire:

--«Vous aimez les marins? Pourquoi aimez-vous les marins?

--Parce que....--Mlle Sylva chercha une seconde--... parce que ce ne

sont pas des hommes comme les autres....

--Ah!... Très bien.

--Non ... ce ne sont pas des hommes pareils aux hommes de maintenant

... les soldats non plus, d'ailleurs.... Ils courent le monde, ils

voyagent ou vont se battre n'importe où, sans s'inquiéter du pays

ni des ennemis ... et ils ne se soucient pas de l'argent, car ils

gagneraient des fortunes, s'ils voulaient; mais ils ne veulent pas. Ils

préfèrent rester soldats ou marins. Ce sont des hommes d'autrefois....»

Fierce songe.

--«Et voilà, conclut Mlle Sylva, pourquoi je suis contente d'être ici,

après avoir eu grand'peur de n'y pas être.»

Fierce sort de sa rêverie.

--«Grand'peur? Sérieusement, nous avons risqué, mademoiselle, de ne pas

vous avoir?

--Je ne serais pas venue si maman avait été souffrante....

--Je crois que madame votre mère est très âgée?

--Pas très âgée, mais affaiblie, surtout en ces temps de lourde

chaleur. Je lui manque beaucoup quand je ne suis pas auprès d'elle:

vous savez qu'elle est aveugle depuis trois ans?

--Je sais. La vie ne doit pas être toujours très gaie pour vous,

mademoiselle?

--Que si! Quand vous connaîtrez maman,--vous la connaîtrez, elle est

une vieille amie de M. d'Orvilliers,--vous verrez qu'il est impossible

d'être triste en sa compagnie. Elle est tellement bonne et souriante,

tellement parfaite....

--Vous l'aimez bien!

--Oh! oui. Je crois même qu'il est tout à fait impossible d'aimer

quelqu'un plus que je n'aime maman.... D'ailleurs, avouez que c'est

assez naturel.

Mais j'aurais beau ne pas être sa fille que je l'aimerais autant et que

j'aurais le même bonheur à vivre avec elle....

--Je ne savais pas que l'amiral fût ami de madame Sylva.

--Ils se sont connus il y a longtemps, et puis perdus de vue, mais

après avoir été absolument intimes. Tout ça se passait fort avant mon

entrée dans ce bas-monde; moi, j'ai vu tout à l'heure M. d'Orvilliers

pour la première fois.... Mais je l'aime d'avance: maman m'a tant parlé

de lui. Je sais comme il est bon, et quel beau caractère c'est....»

Fierce donne un coup d'œil à l'amiral dont les yeux candides

contrastent avec la mine haute et rude.

--«C'est, comme vous disiez tout à l'heure, un homme d'autrefois.

--Oui ... autrefois valait mieux qu'aujourd'hui.

--Peut-être, dit Fierce.--Ainsi, mademoiselle, vous vivez à Saïgon,

presque en garde-malade, et vous êtes contente de votre vie. Vous ne

vous ennuyez jamais?

--Jamais! Je suis très affairée, songez!

--C'est vrai, vous avez votre poupée....

--Taisez-vous donc! si c'est comme cela que vous, gardez les secrets

d'État qu'on vous confie! il y a de quoi me déshonorer: savez-vous que

j'aurai vingt ans le mois prochain?--Laissons «ma fille» en paix. Je

suis maman pour rire, mais je suis maîtresse de maison pour de bon.

--C'est juste.

--Et bonne maîtresse de maison, je vous prie de le croire.--La maison,

des lectures et des promenades, voilà toute notre vie, très pleine et

pas ennuyeuse du tout.... C'est si bon, monsieur, le coin du feu, même

lorsque le feu, comme ici, est un mythe!

--C'est un bonheur, dit Fierce, que les marins ne sont pas toujours à

même d'apprécier. Mais je le conçois quand même par imagination.--Vous

n'aimez pas du tout le monde?

--Mais si, quelle idée! Le coin du feu n'empêche pas le monde. J'adore

les bals, les soirées, les parties, les toilettes, les uniformes

surtout. Et je danse comme une folle. Monsieur, nous valserons ensemble

dans huit jours au gouvernement: mon tuteur recevra en l'honneur du

_Bayard_, et je vous réserve la première ligne de mon carnet.

--Conclu, et mille grâces. Savez-vous, mademoiselle, que vous faites

une jeune personne bien éclectique? Le foyer, la vie mondaine, les

uniformes, les marins,--quoi encore?--vous aimez tout, indifféremment.

--Il faut bien, hélas! En y réfléchissant, la vie n'est pas tellement

drôle.... Il faut bien l'égayer un peu.... Tenez, je pense au paquebot

qui nous amena de France, il y a quatre ans, maman et moi: trente

jours de navigation, cela me semblait d'abord impossiblement long et

monotone; mais le paquebot était plein de gens charmants, et nous avons

tout de suite organisé des jeux, des lectures, des dînettes; on dansait

le soir sur le spardeck; on répétait une comédie l'après-dîné; enfin,

la traversée a passé comme un rêve. C'est tout à fait pareil, la vie:

un voyage en paquebot; il faut égayer le voyage.

--Vous êtes un philosophe.

--Pas du tout! j'ai horreur des grands raisonnements dans quoi l'on

coupe les cheveux en quatre. Et je trouve stupide et absurde d'ergoter

sans fin sur l'âme, sur l'éternité, sur l'infini, sans jamais arriver

à rien qui ait le sens commun.... C'est ma dispute perpétuelle avec

Marthe....

--Marthe?

--Marthe Abel. Vous ne saviez pas qu'elle s'appelait Marthe? Au fait,

on lui donne toujours quelque sobriquet....

--Dites?

--Je ne dirai pas,--elle sourit;--tant mieux si vous les ignorez....

--Vous êtes une petite amie discrète.

--Amie ... plus ou moins, mais discrète toujours.

--Amie plus ou moins?

--Camarade. Je n'ai point d'amie jeune fille. Les jeunes filles m'ont

en horreur: il paraît que je suis sans façon, mal élevée....

--Et avec ça, madame?

--Je vous assure. Ça ne se voit pas écrit sur mon front?--Enfin, je

suis la pelée et la galeuse. Marthe me supporte à peu près, mais nous

n'avons pas les mêmes idées....

--Par exemple?

--Eh bien, par exemple, elle donne dans la philosophie. Elle raisonne,

elle spécule, elle lit d'énormes bouquins allemands, pleins de théories

renversantes; elle ne va pas à la messe; elle est athée, et tout ça me

choque horriblement....»

Fierce, avec curiosité, regarde l'étrange fille qui ressemble à un

sphinx. Mlle Abel ne parle guère, écoute et regarde. Ses yeux noirs,

profonds comme des lacs, luisent avec sérénité dans son visage

d'albâtre encadré de lourds bandeaux à reflets bleus; et il est très

impossible de sonder ces yeux-là, et de découvrir la pensée qui veille

au fond de leur eau immobile.... «Moi, continue Mlle Sylva, je ne lis

pas Schopenhauer et je vais à confesse.»

Fierce ramène son regard sur la jolie enfant blonde aux yeux couleur de

temps, qui joue encore à la poupée.

--«Le catéchisme vous suffit?

--Il me suffit entièrement.

--Vous êtes très dévote?

--Pas dévote: je ne passe pas ma vie dans les églises. Mais je suis

bonne catholique, très pratiquante.»

Fierce ne hausse pas les épaules. Mlle Sylva poursuit:

«Vous êtes sûrement religieux, monsieur: tous les marins le sont. Et

d'ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu.... Mais surtout,

je trouve qu'une femme athée est une espèce de monstre. Ce n'est pas

élégant, l'athéisme; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux

messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et

branlants....

--Absolument, dit Fierce qui n'essaie pas de retenir son rire. Mais

c'est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez

lu Musset?

--À moitié. Maman jadis m'épinglait beaucoup de pages, et depuis, je

n'ai jamais voulu lire ces pages-là.--J'attendrai d'être mariée.

--Cela viendra vite.

--Je n'y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse

aujourd'hui, et je ne pourrai certes jamais l'être davantage....»

Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient,--sans

arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se

confie. Fierce écoute et n'ose pas interrompre. Mlle Sylva traite

son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d'âme, en

presque frère de qui l'on sait la pensée, la foi, l'idéal, identiques

à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l'illusion

crédule de la jeune fille; et secrètement il rougit de ne pas dissiper

cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence

comme un mensonge.--Il voudrait être franc,--tout à fait;--dire: «Je

ne suis pas ce que vous croyez. Je n'ai rien dans le cœur ni dans la

tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez

mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et

mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. A

force d'être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en

moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques

qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je

garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme

un blasphème. Il n'y a rien de commun entre vous et moi.--Mais il

ne souffle mot de tout cela, parce qu'il n'en a pas le courage,--et

voici la troisième fois que les maîtres d'hôtel japonais emportent son

assiette pleine. Du haut bout, l'amiral sourit vers son aide de camp.

--«Mon cher gouverneur, j'adresse à votre Excellence une plainte

officielle: mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour

à votre jolie pupille.

--Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle

Sélysette; Mlle Sélysette n'est pas une jeune fille: c'est un garçon,

et je défierais Don Juan lui-même de s'apercevoir qu'elle porte

une jupe;--par ailleurs, M. de Fierce s'adresse à une petite peste

affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier.»

Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose; son sang prompt

et vermeil transparaît sous sa peau trop fine; il songe qu'autrefois,

dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en

leurs palais de pierreries....

--«Vous vous appelez Sélysette? C'est joli et singulier.

--Trop singulier! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j'en

possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que

celui qu'il m'a donné.»

Fierce recommence à rêver,--et il ne pense pas à s'étonner du plaisir

paradoxal qu'il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées

primitives,--lui, le civilisé, l'ami de Mévil et de Torral, l'ami de

Hochet....

On s'est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour

offrir des tasses de thé,--un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses

de Sadzouma sans anse.--Le gouverneur, orateur de talent qui se

souvient de la Chambre,--il en fut et il en sera,--discourt sur les

mœurs de la colonie,--mœurs indigènes et mœurs importées.

--«Le Chinois est voleur et le Japonais assassin; l'Annamite, l'un et

l'autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des

vertus que l'Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées

que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous,

maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l'emporter au

moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne

fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela

est une utopie.»

Courtoisement, l'amiral esquisse une protestation. Le gouverneur

insiste:

--«Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les

sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes

coloniales. Je n'incrimine point les colonies: j'incrimine les

coloniaux,--nos coloniaux français,--qui véritablement sont d'une

qualité par trop inférieure.

--Pourquoi? interroge quelqu'un.

--Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies

ont la réputation d'être la dernière ressource et le suprême asile

des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les

justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement,

toutes ses recrues de valeur, et n'exporte jamais que le rebut de

son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles,

les pique-assiettes et les vide-goussets.--Ceux qui défrichent en

Indo-Chine n'ont pas su labourer en France; ceux qui trafiquent ont

fait banqueroute; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont

fruits secs de collège; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été

quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s'étonner

qu'en ce pays l'Occidental soit moralement inférieur à l'Asiatique,

comme il l'est intellectuellement en tous pays....»

Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d'une voix ironique et

douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas

rire.

--«Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma

chapelle,--contre la chapelle coloniale,--je veux appuyer votre dire

d'une anecdote. Vous connaissez Portalière?

--Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin?

--Lui-même. Savez-vous son histoire?

--Je sais que c'est un incapable. Dubois, l'ancien ministre, nous en a

fait le triste cadeau l'an dernier.

--Oui. Et voici le dessous des cartes; je ne connais rien de plus

instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis,

Portalière fut journaliste; il énumérait les chiens écrasés dans une

feuille qui vivotait de chantages....

--Très bien.

--Il mourait de faim....

--Quel dommage qu'il n'en soit pas mort!

--Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers

expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont,

femme de l'ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont?

--C'est une....

--Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de

suffisance....

--C'est un type bien colonial.

--... Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine.

Un beau matin, Portalière fut nanti d'une sinécure désirable, à

Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis

Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire.

Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui

ressemblaient à des menaces.

--Il se souvenait de son ancien journal.

--Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d'exiler

amiablement son protégé d'antan. Le pavillon de Flore n'est pas

loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce

langage.--«J'ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable?

lointain, j'aimerais mieux.--Parbleu! dit Dubois. Amenez-moi votre

imbécile.» On amena Portalière qui émit des prétentions.--«Que

savez-vous? demanda Dubois.--Un peu de tout.--C'est-à-dire rien.

Bachelier?--Non.--Parfait. Je vous offre une place de commis, commis

des services civils de l'Indo-Chine. Ça vous va, j'espère?--Guère, dit

Portalière dédaigneusement. Commis! Peuh! vous n'avez pas mieux?--Vous

êtes dégoûté! Enfin, pour obliger Dupont.... Voulez-vous gagner six

mille francs dans un beau pays bien sain?--Où?--En Annam.--L'Annam

en Afrique?--Oui.--Six mille.... Je ne dis pas non ... six mille

pour commencer? Qu'est-ce que je serai?--Chancelier de résidence.»

Immédiatement, la figure de Portalière s'épanouit.--«Chancelier?

dit-il. Ça, j'accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck?»

Le gouverneur ne daigne pas rire.

--«C'est bien naturel. Voilà nos aspirants coloniaux;--pourris,

et ignares davantage;--prêts d'ailleurs en toutes circonstances à

jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà,

tarés souvent; et la double influence du milieu anormal et du climat

déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de

nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés; et bientôt, à

l'inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n'ayant rien

appris.--C'est un fumier humain.--Et peut-être vaut-il mieux qu'il en

soit ainsi....

--Voilà du paradoxe?

--Eh non! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et

labourées par le piétinement de toutes les races qui s'y heurtent, il

vaut peut-être mieux qu'un fumier humain soit jeté, pour que, de la

décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales,

naisse la moisson des civilisations futures.»

Dans un coin du salon, Fierce, d'une feuille de palmier emmanchée

d'écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il

lève la tête. Le gouverneur achève:

--«J'ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques

individus supérieurs. A ceux-ci le milieu et le climat ont profité,

et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations

de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle;

ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions; et

s'ils acceptent d'observer notre code pénal, je crois bien que c'est

par esprit de conciliation. L'éclosion de pareils hommes n'était

possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très

neuve: il y fallait l'ambiance des philosophies aryenne, chinoise et

malaise lentement usées les unes contre les autres; il y fallait la

corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il

y fallait l'humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se

dissout,--les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal!

Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des

barbares.»

La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut:

--«Tant mieux pour nous.»

Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique

bonne, murmure à son tour:

--«Oui; il n'est peut-être pas bon de retarder ni d'avancer sur son

temps....»

Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze.

L'amiral d'Orvilliers est allé s'adosser auprès.

--«Je n'y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me

plaît mieux que vos civilisés.»

Il lit l'inscription gravée sur la plaque:

A LA MÉMOIRE

DU VICE-AMIRAL COURBET

COMMANDANT EN CHEF L'ESCADRE DE L'EXTRÊME-ORIENT

ICI FUT DÉPOSÉE POUR ÊTRE RENDUE A LA FRANCE EN DEUIL

LA DÉPOUILLE MORTELLE DE L'ILLUSTRE MARIN

_Thuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores_

1883-1884-1885

Mlle Sylva se lève et s'approche de l'épitaphe. Elle relit tout

bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné,--le

recueillement des premières communiantes qui s'agenouillent devant la

Sainte-Table:

--«C'est ici qu'il est mort?

--Non, répond d'Orvilliers. Il est mort sur un autre _Bayard_, déclassé

aujourd'hui. Mais qu'importe! Les vieilles gens telles que moi croient

aux fantômes; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite

encore l'âme de l'ancien vaisseau,--et aussi, qui sait? l'âme de

l'ancien amiral....

--Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.

--Oui; et un amiral comme nous n'en avons plus; un amiral d'autrefois,

cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer;--un barbare,

en somme;---et pas du tout un soldat d'aujourd'hui; pas du tout un

civilisé;--l'inverse....

Affaire de goût! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos

hommes de demain; je préfère leurs ancêtres. C'est de mon âge.

Incontestablement, ces ancêtres-là n'étaient pas des raffinés; ils

étaient même quelque peu des sauvages; ils tenaient de l'homme

primitif; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités,

les sincérités aussi; ils n'étaient pas subtils et ils n'étaient pas

tolérants; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction,

et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur

idéal était de se battre; et ils n'envisageaient rien de plus beau que

d'être soldats....

Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux

soldats d'aujourd'hui: ils n'étaient ni littérateurs, ni musiciens,

ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient

peur d'eux. Ils étaient presque tous d'abominables soudards, et ils

frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment

venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.

Nous n'avons plus de ces gens-là: la race en est morte. Tant mieux ou

tant pis, comme il vous plaira. C'était une race barbare, qui jurait

avec le monde moderne. Mais c'était une race pittoresque et glorieuse;

c'était la race des soldats. Maintenant, il n'y a plus de soldats. J'ai

connu les derniers: Courbet, Sylva....»

M. d'Orvilliers se tait tout à coup; car Mlle Sylva est à côté de lui:

il l'avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant,

est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des

yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la

fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.

Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte:

--«Plus de soldats? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais

mieux qu'aujourd'hui le droit ne s'est identifié à la force, de par

les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu'aujourd'hui les

soldats n'ont été nécessaires. Je vous concède qu'ils ne ressemblent

plus aux soldats de jadis, qu'ils sont, si vous y tenez, des

littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu'ils

en soient de moins bons soldats?»

Les civilisés: Roman · 第 19 / 56 题