Sept heures du matin. Dans sa chambre d'officier, à bord de son
croiseur de guerre le _Bayard_, Fierce,--Jacques-Raoul-Gaston de
Civadière, comte de Fierce,--dort sur sa couchette.
Une belle chambre,--une chambre d'aide de camp,--très vaste, dix pieds
de long, huit de large, six de haut;--et magnifiquement éclairée: deux
sabords grands comme des mouchoirs de poche qu'on peut ouvrir quand
il fait beau.--Quatre murs en tôle d'acier ondulée; une armoire et un
bureau, en tôle d'acier plane; une toilette et une commode, en tôle
d'acier cintrée; un lit, en tubes d'acier rectilignes.--C'est tout,
la chambre est pleine.--En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce,
d'ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui
d'une pareille boîte à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans
une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé,
indispensable à la vie d'escadre, et dans quoi l'on peut regretter sans
trop d'amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg.--Ici, il s'est
résigné à capitonner sa cage, faute d'en pouvoir sortir. Le capitonnage
est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes
les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant
avec un velours gris de fer; trop de gris, mais c'est la couleur
des pensées de celui qui dort,--là, sur la couchette aux rideaux de
mousseline grise.
Il dort très calme,--l'air sage de quelqu'un qui ne s'est pas le
moins du monde couché fort après l'aurore, merveilleusement ivre de
toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont-bien un peu
noires; mais ses boucles brunes s'éparpillent très chastement autour
de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu'une gorge plate
d'innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.
Jacques-Raoul-Gaston de Givadière, comte de Fierce.--D'azur au chevron
d'or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d'argent, deux
et une.--Né à Paris, le 3 décembre 19..; fils unique du feu comte
Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son
épouse.--Du moins, c'est l'état civil qui se porte garant de cette
collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable: les Fierce ont
été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d'un enfant
fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils
furent des amants quatre mois,--leurs quatre mois de Tyrol et de
Hongrie, après qu'un cardinal de leur parenté les eut luxueusement
bénis à Sainte-Clotilde;--et par la suite, des époux irréprochables,
sans aucune espèce d'intimité hors de propos.--Jacques de Fierce est
donc né probablement d'une fantaisie aggravée d'une distraction. Mais
cela n'a aucune importance: Mme de Fierce en tous caprices savait ne
pas déroger; il s'ensuit par conséquent que son fils est véritablement
gentilhomme. Au reste, c'est la dernière chose dont il se soucie.
Jacques de Fierce a d'abord poussé comme une mauvaise herbe dans une
cour de prison,--au quatrième étage de l'hôtel familial, dans la
compagnie moralisatrice d'une bonne allemande, de plusieurs laquais et
de beaucoup de joujoux.
De la sorte jusqu'à six ans. A six ans, premier souvenir notoire:--Un
soir d'hiver,--il y avait de la neige tombée sur l'appui des fenêtres:
tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle: M. Jacques
échappe à sa bonne et trotte menu par la maison.--Il est cinq heures;
maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d'excellents
gâteaux avec ce thé.--M. Jacques descend trois étages et se faufile
chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte,--deux portes,--trois
portes, fermées;--un paravent: M. Jacques avance plus furtif qu'une
souris.--C'est là:--maman, renversée dans une bergère, serre un
monsieur entre ses bras; on ne voit que le dos du monsieur et les bras
de maman; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme
un sommier de lit.--M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire
sur la pointe des pieds, et s'en va diplomatiquement questionner la
valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.
A sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est
un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à
l'élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel
mystère d'atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et
droit;--par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît
trop marqué de ce qu'on lui enseigne et de ce qu'il voit:--Tout ça,
c'est des mensonges.--M. Jacques commence à douter d'énormément
de choses. Par leurs méthodes d'éducation, toutes diverses et
personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que
la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène
bien agencée pour comédies-bouffes.
Treize ans. Le petit de Fierce, élève d'un collège religieux de
Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez
ses parents. Il s'y ennuierait fort, n'était la compagnie du petit
de Troarn, son camarade de classe, qu'on lui permet de fréquenter.
Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le II
mars,--ces choses-là datent,--Fierce et Troarn se risquent rue de
Moscou, chez une élégante personne qui s'intitule Mme d'Harteval, et
dont la renommée a percé jusqu'à eux. Ils trouvent une fille jolie
quoique négligée, qui d'abord se scandalise, pour la forme, et consent
ensuite, indulgente, à ce qu ils désirent. Fierce se couche un peu
troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux
moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d'éclater de
rire. C'est fait.
Dix-huit ans. Fierce a choisi d'être marin comme de ses amis
choisissent d'être cavaliers ou diplomates. L'École Navale lui est
un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de
sa propre nature, laquelle est exigeante et n'admet aucune sorte de
règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et
fatigantes; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues
qu'il a nouées; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l'ont
aiguillé vers d'autres divertissements plus variés et moins anodins.
Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de
la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes
professionnelles ou mondaines qui l'ont trop bien accueilli les hivers
derniers,--loin des câlineries énervantes de telle petite cousine
qu'il déniaisait aux vacances dans son château angevin,--loin des
arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates
étrangers, où souvent l'a conduit son désir têtu de toutes choses
neuves et interdites.--M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui
sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi
lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l'ataxie.
Et maintenant, Fierce court le monde.
Ce n'est pas très amusant. Quand même, c'est plus amusant que la vie de
Paris;--plus éclectique et moins menteur.--La débauche parisienne n'a
pas grand'chose à envier à la débauche exotique, quant au fond; mais
elle s'embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées.
Ailleurs, les gestes voluptueux n'ont point peur du soleil. Or, Fierce
par-dessus tout-continue d'aimer la sincérité.
Il s'est fait un métier de la chercher partout,--en Chine, à Sumatra
ou aux Antilles;--dans les philosophes reliés de velours gris qui
garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé;--sur
les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au
hasard des relâches et des escales;--au fond de trop de flacons et
de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues
en ce monde mesquin,--fumées d'opium,--fumées de haschisch;--fumées
d'éther;--dans les théories positives et rigoureuses d'un Torral, dans
l'égoïsme épicurien d'un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et
indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts
de voiles arrachés n'ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à
tout et s'est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il
abuse de la vie, trouvant fade d'en user seulement.
Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque
mélancolie et peu de tristesse. Libre, et riche, il poursuit le
même chemin, faute d'en savoir un meilleur, qu'il désire toutefois
obscurément.
Un vieil amiral, idéaliste et candide, s'est épris de lui pour l'avoir
aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur; il l'aime en fils et
le traite en héros, Fierce le rembourse d'un peu d'amitié méprisante.
Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de
toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre
tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures
inédites et miraculeuses que la vie promet et qu'elle ne donne pas.