M. d'Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.

--«Il y a la manière,» murmure-t-il.

Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique:

«Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D'ailleurs, les

générations nouvelles ne sont pas méprisables....»

Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l'épaule de Fierce:

«En voici la preuve. Regardez ce gamin, ça sort de nourrice, ça fait

des vers et ça compose des sonates;--tous les vices.--Quand même,

ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche: je sais fort bien

qu'au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon

d'honneur.»

Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec

respect une grimace ironique. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a pris

l'habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et

quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais

de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne.

Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme

moyen-âgeux du bonhomme! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens?

Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de

Sélysette Sylva;--un regard chaud d'admiration. Mlle Sylva a pris au

sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du

coup en héros....

Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.

Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause

de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d'un joli geste,

tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.

--«Un miroir?» propose Fierce.

Il la précède jusqu'à sa chambre, toute proche. Il l'installe devant

sa grande glace d'armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très

admirative.

--«Comme c'est coquet chez vous! Que de soieries, que de mousselines!

Et tous ces petits livres habillés de peluche! C'est pour jeunes

filles? on peut regarder?

--On ne peut pas, dit Fierce en riant.

--Ah!!... ce sera pour quand je serai mariée.--Votre chambre est un

petit paradis. Pourtant....

--Pourtant?

--Est-ce que ce n'est pas un peu triste, à la longue, ces tentures

toutes grises?»

Fierce sourit:

--«Vous n'aimez pas les choses tristes, mademoiselle?

--Pas beaucoup ... et surtout, je trouve qu'il y en a bien assez

dans la vie, sans en fabriquer d'artificielles. Monsieur, si vous

étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le

renverrait couleur de ciel....

--Couleur de vos yeux.

--Quelle bêtise! mes yeux sont verts....»

Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore

gantée.

«Au revoir, et très grand merci.»

Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l'étreinte

garçonnière n'a rien de mou ni d'équivoque. Et, pris d'un désir rapide,

il s'incline vers cette main et tâche de l'élever jusqu'à ses lèvres.

C'est, bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille.

Quand même, d'une secousse discrète, Mlle Sylva s'y refuse;--un refus

sans bruit, mais net.--On ne touche pas à Mlle Sylva.

Qui sait? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de

sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.

Les civilisés: Roman · 第 20 / 56 题