«Lyonnais! nos malheurs sont bien grands, mais que la paix et l'union

renaissent au milieu de nous, et le temps les aura bientôt réparés.

C'est un terrible enseignement que celui qui doit ressortir pour tous de

nos tristes journées. Les chefs d'atelier, les ouvriers de toutes

les professions repousseront désormais avec horreur toutes ces idées

politiques anti-sociales qui traînent après elles la misère et le

désespoir, bouleversent toutes les existences et ont failli amener la

destruction de la cité la plus industrieuse de France.

Lyon a souffert pour la cause de la civilisation; c'est l'ordre social

tout entier qui a été attaqué au milieu de nous. L'anarchie a été

vaincue et un gouvernement juste et réparateur ne peut manquer de

reconnaître que la France est solidaire des dommages éprouvés par les

Lyonnais dans l'intérêt de tous.

Que la confiance renaisse, que les habitants se rassurent, que chaque

citoyen reprenne ses travaux habituels. Les négociants, nous en sommes

certains, redoubleront de zèle et de soins, dans ces malheureuses

circonstances, pour donner une activité nouvelle à leurs opérations

commerciales et procurer ainsi du travail à ceux qui peuvent en manquer.

Nous espérons enfin que chacun de nos concitoyens unira ses efforts aux

nôtres pour adoucir, autant qu'il sera en son pouvoir, des maux qu'il

n'a pas dépendu de nous de prévenir.

Le maire de la ville de Lyon,

VACHON-IMBERT, adjoint.»

Pendant que la mairie faisait afficher ces proclamations, le conseil

municipal votait une épée d'honneur aux généraux Aymard, Buchet et

Fleury, et au colonel Dietmann. Il votait une adresse aux troupes que le

général a fait connaître dans un ordre du jour ainsi conçu:

«Au quartier-général de Lyon, le 16 avril 1834.

Ordre du jour de la 7e division militaire.

Le lieutenant-général, commandant la 7e division militaire, s'empresse

de porter à la connaissance des troupes placées sous ses ordres

l'adresse suivante votée à l'unanimité à la garnison par le conseil

municipal de la ville de Lyon:

«Soldats!

La ville de Lyon, la France, la civilisation tout entière ont couru

un immense danger que votre valeur a su repousser. Après une lutte

prolongée, après les efforts si constants d'un courage dont chacun

de ses membres a été témoin, le conseil municipal de cette grande et

malheureuse cité éprouvait le besoin de vous payer le juste tribut de

son admiration et de sa reconnaissance.

Vous avez vaincu l'anarchie. Vous avez repoussé loin du sol de la France

les principes anti-sociaux qui déjà l'avaient envahie, mais qui ne

sauraient jamais y pousser de profondes racines. Appuyée sur la

monarchie constitutionnelle qu'elle-même a fondée, la liberté ne

pourrait périr en France que par ses propres excès. C'est à ces excès

que vous avez déclaré la guerre; c'est sur eux que vous avez remporté la

plus glorieuse victoire, et vous avez ainsi bien mérité de la liberté de

la France et en particulier de la ville de Lyon.

Pour le maire de la ville de Lyon,

Signé: VACHON-IMBERT.»

Acceptez ce témoignage de reconnaissance d'une grande cité; vous le

méritez! Votre intrépidité, votre persévérance l'ont sauvée d'un affreux

désastre, ont sauvé la France de l'anarchie, le plus épouvantable des

fléaux.

«Armés pour le maintien des lois et la protection des citoyens, vous

avez dignement rempli votre mandat. Au bruit de votre victoire, les

factieux, naguère partout menaçants, aujourd'hui convaincus de leur

impuissance contre votre valeur, ont, de toutes parts, cherché leur

salut dans la fuite.

La France renaît au repos, à l'espérance. Soldats! vous avez bien mérité

du Roi et de la patrie!

Signé: Baron AYMARD.»

Le même jour, la lettre suivante était adressée à M. de Gasparin:

«Lyon, le 16 avril 1834.

Monsieur le préfet,

Je remplis avec le plus vif empressement la mission dont m'a chargé le

conseil municipal.

Il vient de s'assembler, et son premier sentiment a été celui de la

reconnaissance envers ceux qui ont sauvé notre malheureuse ville des

horreurs de l'anarchie.

Vous, monsieur le préfet, vous avez été un de ceux qui avez inspiré ce

sentiment le plus profondément, et j'ai été chargé de vous exprimer

combien mes concitoyens ont éprouvé d'admiration pour votre courage et

votre dévouement.

Vous serez compté désormais par les Lyonnais au nombre de leurs

bienfaiteurs, puisqu'ils vous doivent le raffermissement de leur

existence, et que vous avez contribué si puissamment à les délivrer des

maux incalculables qui les menaçaient.

Veuillez agréer, etc.

Le maire de Lyon.»

Voici la réponse du préfet:

«Monsieur le maire,

Après avoir cherché pendant plus de deux ans les moyens de rétablir la

paix et la concorde dans Lyon, j'ai vu avec douleur s'éloigner chaque

jour l'espoir que j'en avais un moment conçu. Les progrès de l'esprit

de désordre, favorisés par ceux des associations politiques et des

coalitions industrielles, ont été tels depuis un an qu'il fallait

prévoir la triste issue que ces complots devaient avoir. Je ne m'en

suis jamais dissimulé l'imminence, et j'ai constamment veillé avec

sollicitude sur les moyens de sortir vainqueurs de cette lutte, si nous

étions réduits à la triste nécessité de l'engager.

«Quand ensuite nous avons été obligés de résister à la plus odieuse des

agressions, quand le siège de la justice s'est vu entouré tout à coup

de barricades, qui, au même instant, se dressaient dans toute la ville,

quand les troupes investies ont été obligées de se faire jour à travers

les fusillades préparées traîtreusement et d'avance aux fenêtres et aux

toits de la ville, nous avons eu de rigoureux devoirs à remplir. Il

fallait sauver Lyon et la France; je m'y suis dévoué. Deux de vos

adjoints, MM. Cazenove et Chinard, placés au même poste que moi, ont

partagé mes dangers et mes sollicitudes. Ils ont dignement représenté

l'autorité municipale dans le midi de la ville.

Il m'est bien doux, après ces pénibles moments, de recevoir du conseil

municipal de la ville de Lyon le témoignage que mes efforts ont pu

obtenir son approbation. Puissé-je maintenant contribuer à adoucir les

maux qui n'ont pu être évités! Je me dévouerai à cette nouvelle tâche,

et vous me trouverez toujours prêt à appuyer les intérêts de votre

ville, avec le dévouement d'un homme qui est devenu votre concitoyen par

le coeur et les sentiments.

Agréez, etc.

Le conseiller d'État,

préfet du Rhône,

GASPARIN.»

Il était impossible que le retentissement des événements de Lyon ne

se fît pas sentir dans les campagnes environnantes. Les projets des

insurgés y ont excité, on peut le dire, une réprobation universelle;

mais cette réprobation ne s'est pas manifestée partout avec la même

énergie. Par une faiblesse déplorable, un certain nombre de communes ont

abandonné aux bandes révoltées les armes de leurs gardes nationales.

Trois cents fusils environ sont venus ainsi grossir l'arsenal des

rebelles. Je sais qu'il n'y a point d'excuse pour de tels faits. Je sais

qu'aucun fusil n'aurait peut-être été enlevé si tout le monde avait

montré le courage dont quelques personnes ont fait preuve. Cependant

il est certain que le ton décidé des émissaires lyonnais, leur force

énergique, enfin l'absence forcée de toute nouvelle et de tout ordre ont

pu imposer, même à des hommes de coeur. Le désarmement ordonné par le

préfet est déjà sans doute un châtiment assez grave. Je me tairai donc;

seulement pour donner une idée de ces expéditions dont je déplore le

succès, je raconterai ce qui s'est passé dans deux communes, où le cas

de force majeure est trop évident pour que ma citation puisse ressembler

à un blâme.

A Vaise, le 10 avril, un homme d'une haute stature, coiffé d'une

casquette, ceint d'un sabre de cavalerie, suivi d'une soixantaine

d'individus armés, et d'un même nombre sans armes, se présenta à

l'Hôtel-de-ville, et s'adressant à l'un des secrétaires, il demanda si

le maire était présent. Ayant reçu une réponse affirmative, il s'exprima

à peu près en ces termes: «Je suis Français et propriétaire. Indigné des

assassinats commis sur mes concitoyens par la garnison de Lyon, j'ai

pris les armes pour les venger. _Il ne s'agit point aujourd'hui d'une

discussion de deux sous par aune, mais de la grande question d'existence

entre Louis-Philippe et la République_. Il faut que la République

triomphe; c'est en son nom que je viens demander à la mairie de Vaise

des armes et des munitions qui, au dire de citoyens dignes de foi,

doivent s'y trouver. Je vous somme de nous les faire délivrer.»

Il est inutile d'aller plus loin. Quelques fusils furent livrés; il

fallait céder à la violence.

Les événements d'Oullins méritent d'être rapportés ici dans tous leurs

détails.

Le mercredi, le bruit du canon et celui de la fusillade mettent toute la

commune d'Oullins en alarme; mais l'arrivée d'un bataillon d'infanterie

calme les esprits, et la journée se passe tranquillement, malgré les

récits les plus exagérés de succès de la part des révoltés et de pertes

de la part de l'armée.

Ces récits sont sur-le-champ repoussés et démentis par les hommes

attachés au gouvernement.

Dans la journée, le bataillon d'infanterie quitte Oullins et se porte

sur Lyon en laissant à Oullins un poste de dix-huit hommes.

Dans la nuit, l'artillerie quitte Pierre-Bénite et se rend à Lyon sans

laisser un seul homme.

Le jeudi, toute la journée, les révoltés chassés de la Guillotière

et des Brotteaux, se portent sur la rive gauche du Rhône, en face de

Pierre-Bénite, traversent le fleuve et se dirigent sur Saint-Just. Ils

sont sans armes, mais leurs figures noircies par la poudre, leurs

joues droites marquées par la crosse et leurs discours les font assez

reconnaître. Partout ils annoncent qu'ils sont victorieux et jettent

l'effroi dans la commune.

A midi, une bande armée en partie, composée d'une soixantaine d'hommes,

attaque et désarme le poste d'infanterie.

Cet événement porte la terreur dans les esprits; ce désarmement

audacieux de soldats, si près du pont de la Mulatière occupé par

l'armée, paraît un signe certain que tout est perdu.

On s'efforce de ranimer les courages abattus; on veut faire prendre

les armes à toute la garde nationale, prêter des fusils aux soldats

désarmés, les placer dans ses rangs; les efforts les plus pénibles sont

sans effet.

Des groupes d'hommes étrangers à la commune se forment partout; les

cafés, les cabarets en sont pleins; leurs cris, leurs chants séditieux

ne peuvent être réprimés; les honnêtes gens gémissent et se cachent. La

nuit se passe dans l'anxiété la plus grande.

Le vendredi, les choses sont dans le même état; à une heure, une bande

en partie armée se porte chez l'adjoint et demande les armes avec les

menaces les plus atroces.

Le commandant de la garde nationale est averti que les révoltés ont

bloqué le conseil municipal et menacent de le fusiller si les armes ne

sont pas livrées; il accourt, entre seul sur la place où une soixantaine

d'hommes l'entourent aussitôt; quatre seulement avaient des fusils, les

autres avaient des pistolets, des poignards, des fleurets aiguisés.

D'autres hommes armés étaient dans la cour de la mairie, dans le

corps-de-garde; ils avaient avec eux un soldat en uniforme qu'ils

conduisaient de force pour faire croire que l'armée sympathisait avec la

révolte.

Enfin, plusieurs individus de cette bande avaient déjà pénétré

violemment dans les maisons et, en intimidant les femmes et les hommes

faibles, ils s'étaient fait livrer les armes, les avaient chargées, et

s'étaient embusqués dans les allées.

Aucun officier, sous-officier ou soldat de la garde nationale n'a paru

sur la place; tout était déjà perdu.

Le chef de la bande demande le reste des armes au nom du gouvernement

républicain provisoire, en annonçant que Louis-Philippe était partout

renversé, que l'armée qui avait combattu pour lui dans Lyon et ses

autorités étaient cernées et ne pouvaient correspondre avec personne,

que les républicains étaient maîtres du télégraphe, de tous les forts,

que leurs canons étaient braqués sur la place de Fourvières, que l'armée

était prête à faire sa retraite par Oullins, et que la commune de

Sainte-Foy avait livré ses armes. Il offrit de n'exiger le reste des

fusils qu'après la vérification de tout ce qu'il avait annoncé. Le garde

est envoyé à Sainte-Foy; il revient déclarer que le télégraphe est

brisé, que le fort Sainte-Irénée est aux révoltés, que leurs canons sont

sur la place de Fourvières, et enfin que Sainte-Foy a rendu les armes.

Le désarmement avait continué pendant ce temps-là; mais voulant le

presser, le chef de la bande demande le contrôle et un tambour; on

refuse; il envoie des hommes pour sonner le tocsin; le tocsin eût fait

plus de mal que le roulement; on cède et on se retire.

Le samedi, de nouvelles bandes parcourent le Pérou et Pierre-Bénite;

mais, peu nombreuses et mal armées, elles n'ont pas de succès. Les

révoltés continuent à traverser le Rhône; ce n'est plus la même espèce

d'homme; ceux-ci sont furieux, leurs menaces épouvantables; se venger

des canonniers, incendier leurs casernes, piller leurs logements,

massacrer leurs femmes, tels sont les projets sinistres qu'ils osent

manifester, et que ces malheureuses, logées en partie dans des auberges,

entendent elles-mêmes ou apprennent de toutes parts. L'horreur se répand

par tout; mais le désespoir ranime les courages; on met les femmes et

les objets précieux en sûreté; on s'arme en silence et on veille. Des

ouvriers égarés mais honnêtes, auxquels on a recours, jurent de ne pas

laisser, par des crimes aussi épouvantables, déshonorer leur victoire

(ils se croyaient victorieux).

La nuit se passe sans événement; la fusillade continue à la Mulatière et

dans les Saulées, mais elle est faible.

Le dimanche, rien de remarquable; la fusillade faiblit de plus en plus à

la Mulatière.

Le lundi, des révoltés embusqués derrière le four à chaux d'Oullins

font encore feu sur les soldats; mais, vers midi, ils se retirent; on

commence à entrevoir le terme des malheurs. Le soir tout est calme.

Enfin, le mardi, la circulation et la tranquillité sont rétablies.

Pendant que ces scènes déplorables se passaient dans la commune

d'Oullins, celle de Venissieux, qui fait partie de l'arrondissement

de Vienne, approvisionnait le fort Lamothe et refusait ses armes aux

insurgés; l'arrondissement de Vienne tout entier faisait proposer à M.

de Gasparin ses 3,000 gardes nationaux qui, une fois déjà, avaient fait

avec lui le voyage de Lyon; Neuville, Trevoux, toutes les communes

environnantes rassemblaient leurs gardes nationales, et armaient de

bâtons et de fourches le reste de leurs citoyens; l'arrondissement de

Villefranche se levait tout entier à la voix de son sous-préfet, M.

Silvain Blot, dont le courage et l'activité ont surmonté tous les

obstacles; les gardes nationaux de Messimieux et de Thurins, encouragés

par leur chef de bataillon, repoussaient les bandes ennemies. Le maire

de Calmire approvisionnait le fort Montessuy. Les habitants de Brignais

opposaient aux tentatives des insurgés une contenance pleine d'énergie,

et ceux de Couson, sans armes, désarmaient les perturbateurs qui avaient

osé les assaillir.

On le voit; l'insurrection lyonnaise a trouvé, dans les campagnes

voisines, quelquefois de la faiblesse, jamais de la sympathie.

Malheureusement il n'en a pas été partout ainsi; dans un certain nombre

de villes, les affiliés des _Droits de l'homme_ ont essayé de soutenir

leurs amis de Lyon, et ont révélé ainsi le péril immense qu'un revers

momentané dans cette ville pouvait faire courir. A Avignon, à Nîmes, à

Marseille, une agitation sourde et menaçante annonçait une explosion

terrible; et si la malle-poste avait manqué un jour de plus, la

tranquillité publique était gravement compromise. A Clermont, à

Grenoble, à Châlons, à Vienne, des émeutes ou des tentatives d'émeutes

présagent de plus vastes soulèvements. L'émeute passe même la frontière,

et Ferney sent le contre-coup de Lyon. A Arbois, la République est

formellement proclamée. Enfin, à Paris et à Saint-Étienne, des scènes

de sang viennent compléter ce drame lugubre, où Lyon joue le principal

personnage, et où chaque ville de France semble s'apprêter à prendre un

rôle.

A Paris, ce n'est qu'une tentative désespérée contre une garde nationale

animée du meilleur esprit, contre des troupes nombreuses; la République

ne peut rien; c'est une protestation en l'honneur de l'insurrection

lyonnaise, rien de plus.

Mais, à Saint-Étienne, il n'en est pas de même. Là, les ouvriers

sont nombreux et la force armée insignifiante. Là, les associations

politiques et industrielles ont fait leur oeuvre; le danger est donc

très-réel; et ce danger s'accroît de toute l'influence que les troubles

de Saint-Étienne doivent exercer sur ceux de Lyon. Si la manufacture

d'armes avait été emportée, la conséquence de ce désastre aurait été

incalculable; et quand on songe que ce désastre a failli arriver, on

éprouve le besoin d'exprimer au général Pegot et à sa petite garnison,

au préfet de la Loire, M. Sers, et à M. Dugât, sous-préfet de

Saint-Étienne, tous les sentiments qui sont dus à leur belle conduite et

toute la reconnaissance que mérite un service aussi éminent.

J'ai raconté cette lutte sacrilège que l'esprit de désordre a provoquée

et soutenue. Je veux réduire une dernière fois à leur véritable valeur

les assertions de ceux qui, après avoir dénaturé les causes de nos

catastrophes, cherchent à en exagérer les conséquences.

A les entendre, Lyon n'est plus qu'un monceau de ruines. Soixante

millions, cent millions peut-être ne suffiront pas pour indemniser

les propriétaires des pertes qu'ils ont essuyées. A les entendre,

l'insurrection, un moment comprimée, est prête à reparaître plus

menaçante et plus furieuse; les ouvriers et les fabricants, saisis d'une

terreur légitime, abandonnent de tous côtés la cité qui ne peut leur

offrir un asile paisible, et l'industrie lyonnaise doit émigrer ou

périr.

Ces tableaux sont tracés par la malveillance et accueillis par la peur.

La vérité est que les désastres matériels ne sont pas aussi

considérables qu'on le suppose. Dès le lundi, pendant que les derniers

coups de fusil étaient échangés à la Croix-Rousse, j'ai parcouru ces

rues encore hérissées de barricades, ces quais couverts de soldats,

ces places gardées par des canons. Alors c'était l'état de guerre; les

maisons occupées militairement, les bivouacs, la population prisonnière

dans les maisons, le bruit lointain du combat, tout rappelait à l'esprit

les idées sinistres qui depuis se sont effacées peu à peu. Alors je

comparais Lyon, après les journées d'avril, avec Paris après les

journées de juin, ou même après celles de juillet, et j'étais effrayé de

la différence. En voyant, dans le quartier Saint-George et Saint-Jean,

dans la grande rue de Vaise, dans la rue Mercière, dans les rues qui

montent à la Croix-Rousse, dans la grande rue de la Guillotière, sur

toutes les places du centre de la ville, des traces multipliées de la

lutte, ces marques innombrables de balles et de boulets qui se détachent

si bien sur les noires murailles de Lyon; en contemplant des ruines plus

déplorables encore, les maisons ébranlées par les pétards dans tous les

quartiers de la ville et des faubourgs, et celles qui ont été incendiées

dans la rue de l'Hôpital, sur le quai du Rhône, à la tête du pont de la

Guillotière, je n'ai pu m'empêcher, moi aussi, de croire le mal plus

grand qu'il n'était. Il est vrai que dans ce moment je ne l'ai pas

évalué en francs et centimes. A côté de la pensée grande et terrible

de la guerre civile, il n'y a pas de place pour la mesquine idée des

indemnités.

Mais depuis, les barricades se sont abaissées; les troupes sont rentrées

dans leurs casernes et les canons à l'arsenal; le peuple est redescendu

dans les rues; les magasins se sont ouverts; les métiers ont recommencé

à battre; les traces des boulets et des balles ont disparu en grande

partie; Lyon a repris sa physionomie ordinaire et, n'étaient les

décombres des maisons incendiées, on se douterait à peine que la guerre

a passé par là. En même temps on s'est livré à une appréciation plus

exacte et moins passionnée du dommage, et l'on s'est accordé à regarder

quatre ou cinq millions comme une suffisante indemnité.

Mon but n'est pas de discuter ici des questions de droit et de décider

si cette somme doit être payée par l'État, ou si nous sommes dans le cas

prévu par la loi de vendémiaire an IV, qui met cette dépense à la charge

des communes. Je ne me permettrai qu'une seule observation, c'est que la

querelle vidée à Lyon n'est point une querelle locale; c'est la grande

querelle politique entre le gouvernement constitutionnel et les partis

extrêmes qui l'ont constamment attaqué; c'est la querelle de juillet

1830 et de juin 1832. Or, à ces deux époques, les Chambres ont jugé

avec beaucoup de sagesse que Paris ne devait pas payer pour la France

entière, qu'il était assez malheureux déjà d'être le théâtre de la lutte

sans qu'on en mit encore les frais à sa charge. J'invoque en faveur de

Lyon l'autorité de ces précédents.

Un mot, avant de quitter ce sujet, sur les reproches qu'on adresse à nos

généraux pour avoir fait usage de l'artillerie et des pétards. C'est une

de ces déclamations banales qu'il faut réfuter une fois pour toutes.

Oui, sans doute, on a employé le canon, les obus, les pétards, pour

épargner le sang des soldats. Oui, les généraux ont eu le tort de penser

que la vie de ces hommes, qui ont accompli avec tant de courage de si

pénibles devoirs, valait bien quelques pans de muraille, valait même

la vie des forcenés qui pensaient avoir trouvé dans ces murailles un

inviolable rempart. Permis à ceux qui ne voient de Français en France

que ce qui combat le gouvernement du pays, de refuser aux soldats qui

le servent le titre de citoyens; mais nous, qui pensons que, pour avoir

endossé un uniforme, on n'a pas perdu le droit de compter comme membre

de la grande association nationale, si l'on nous parle de dix maisons

brûlées, nous répondrons que cinquante braves ont été épargnés. Malheur

à ceux qui ne sentent pas la force de cette réponse!

J'ai exposé l'état matériel où la révolte d'avril a laissé Lyon. La

disposition des esprits est plus intéressante, mais aussi plus difficile

à apprécier.

Si nous jetons les yeux d'abord sur cette classe fort nombreuse qui,

sans prendre directement part au mouvement, y a prêté les mains,

s'est intéressée au succès des insurgés, et n'attendait qu'une chance

favorable pour s'associer à leurs efforts, nous la verrons plus furieuse

qu'humiliée. Elle forme mille projets extravagants de vengeance. Les

ouvriers mêmes, que l'expérience de février avait complètement dégoûtés

des associations et des intrigues, se rallient momentanément à leurs

frères, parce qu'il leur semble que la classe tout entière vient d'être

vaincue, et leur orgueil de héros de novembre est blessé par cette

idée. Il y a donc une fermentation très-grande dans cette partie de la

population; fermentation inévitable après un tel échec. Ce sont des

plaideurs qui maudissent leurs juges; on leur donne vingt-quatre heures

au palais; à Lyon, ce n'est pas trop de leur donner un mois.

Il faut sans doute attribuer aux folles menaces de ces ouvriers les

craintes non moins insensées auxquelles sont en proie un grand nombre de

fabricants. Ils ne réfléchissent pas à l'impossibilité d'une tentative

sérieuse, au moment où la garnison, est triplée, où, d'ailleurs,

le parti est vaincu, la société dissoute, les chefs en fuite ou

prisonniers, et une partie des armes enlevée. Malgré tous ces motifs

de sécurité, ils ajoutent foi aux contes les plus ridicules: c'est un

projet de désarmer tous les postes et d'enlever les autorités pendant

la nuit; c'est un dépôt de fusils; c'est une fabrique de cartouches.

L'exécution est fixée au 26, puis remise au 28, puis indéfiniment

ajournée; et cependant beaucoup de personnes quittent la ville et vont

attendre à la campagne, ou même à l'étranger, l'issue d'une crise

qu'elles croient imminente au lieu de la regarder comme terminée.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 33 / 34 段