d'une forte barricade; vers midi, la troupe fit mine de vouloir nous
débusquer; mais nous nous portâmes en avant et nous nous emparâmes de la
place Sathonay. Les hommes sans armes entrèrent dans différentes maisons
et s'en munirent; peu après, il partit un feu roulant des croisées; nous
n'eûmes que deux blessés. C'est alors que nos camarades montèrent aux
barricades et s'y maintinrent d'une manière toute militaire. La caserne
fut aussitôt crénelée, ce qui garantissait le Jardin-des-Plantes
d'une invasion. Dès lors, on fit la cuisine dans les postes; dans
l'après-midi, le courrier de la malle fut arrêté et conduit au grand
poste; quatre autres personnes furent également arrêtées; tous les
égards leur furent prodigués; elles peuvent en rendre témoignage.
Tout se passa ainsi, jusqu'au dimanche 12, en escarmouches de coups de
fusil; c'est alors qu'on adressa aux habitants du quartier la demande
suivante:
«Citoyens,
Vous êtes invités, par les amis de l'ordre et de la liberté, à coopérer
à la subsistance des citoyens armés pour la cause publique. Divers
individus sans qualité se sont permis de recueillir des dons en en
faisant leur propre profit, et nous voulons prévenir de si lâches
infamies. Les chefs de poste sont spécialement chargés de recevoir et de
partager entre les postes de la division.»
Le lundi 13, après cinq jours de résistance, sans communications et
presque sans armes, on assembla un conseil composé de vingt-cinq
citoyens, où l'on délibéra sur les moyens de retraite. L'état des armes
et des hommes y fut soumis.
En voici le résultat:
Soixante-dix mauvais fusils pour deux cents hommes, tels étaient les
moyens de défense.
Celui qui présidait ce conseil fit l'allocution suivante:
«Citoyens, Dans la position où nous nous trouvons, en face d'une armée,
la résistance est inutile; votre courage, loin de s'affaiblir, semble
s'augmenter; vous ne voudriez pas être la cause de la destruction des
familles qui vous entourent; ce serait du sang français qui coulerait
de plus et inutilement. L'humanité nous commande de chercher les moyens
d'une retraite honorable. On peut faire retraite, mais on n'est pas pour
cela vaincu; nous pouvons encore être utiles au pays; nos efforts, j'en
suis convaincu, feront ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas suivi notre
exemple; mais il faut tout attendre du temps. Si cependant vous vouliez
combattre encore, je serais le premier à vous en donner l'exemple, et si
ma vie pouvait payer ce que nous demandons, je suis prêt à la livrer à
la bouche du canon.»
«On délibéra pour que la retraite se fît dans la nuit du 13 au 14. On
délibéra également pour renvoyer les prisonniers, et chacun d'eux put
retourner chez lui. Après la délibération, on travailla aux barricades
comme si l'on ne songeait qu'à la défense; on se dit adieu en
s'embrassant; des larmes coulèrent sur le sort de nos frères morts pour
la liberté, ce qui est pour l'histoire des peuples encore une leçon.
_P. S_. Dans cinq jours, nous avons eu un homme tué chez lui et cinq
blessés.»
Voilà l'histoire d'une barricade racontée par un homme qui n'a rien
épargné sans doute pour la rendre intéressante et pathétique. Par
malheur, je n'aurai pas de peine à lui en opposer de plus intéressantes
et de plus pathétiques encore. C'est dans les établissements consacrés à
l'instruction de la jeunesse que j'irai chercher mes exemples, car il
me semble que, dans ces asiles d'étude et de paix, l'apparition de la
guerre civile est plus révoltante et plus terrible que partout ailleurs.
Le jeudi 10 avril, le feu devenait vif autour de l'École vétérinaire;
des hauteurs qui la dominent et se prolongent à l'ouest de Vaise, on
faisait feu sur les soldats qui étaient dans la caserne de Serin, sur
la rive gauche de la Saône et sur ceux qui, sur la rive droite, étaient
postés à la tête du pont de Serin, tout près de l'École. Les tirailleurs
insurgés occupaient les clos Fessot et Bourget; des coups de fusil ne
tardèrent pas à partir du bois qui couronne le jardin. On ne pouvait en
douter: les révoltés avaient pénétré dans le parc.
Le directeur, M. Bredin, fait dire au commandant du poste voisin que ses
blessés seront soignés à l'École. Ces blessés, quand on les transportait
sur la rive opposée, étaient poursuivis de coups de fusil sur le pont
Serin.
Bientôt après, des tirailleurs insurgés descendent dans le bois de
l'École; deux d'entre eux, armés de carabines, grimpent dans les
dortoirs des élèves. C'est alors que l'École semble menacée d'un grand
danger. M. Bredin court à la fenêtre par laquelle ils s'introduisent,
trouve les révoltés seuls (deux jeunes gens d'assez bonne tournure);
mais les élèves accourent, et c'est en leur présence que les insurgés,
après quelques contestations et quelques menaces, se décident à
rejoindre leurs camarades en avertissant que cinquante des leurs, qui
descendent du parc, vont enfoncer les portes. Pas un élève ne se permet
de dire un mot. Un quart d'heure après, plusieurs de ces tirailleurs se
présentent en effet, gens déguenillés, l'oeil hagard, le regard troublé
par l'ivresse. L'un d'eux dit rudement au directeur: «faites-nous
ouvrir cette porte;» un _non_ sec est toute la réponse. «Eh bien,
nous l'enfoncerons» reprend-il, et sans hésiter, il disparaît sous le
passage. Un des ses compagnons crie, avant d'y entrer: «Ne nous forcez
pas à attenter à votre vie et à celle de vos écoliers.» La porte ayant
résisté, les révoltés font sauter la serrure en tirant un coup de fusil
à bout portant. Les voilà donc dans la cour, d'où ils font feu sur les
soldats.
Alors les militaires, qui jusque là avaient ménagé un établissement
inoffensif, durent croire qu'il avait pris le parti de la révolte, et
dirigèrent contre lui les balles, les boulets et les obus; un seul élève
a été légèrement blessé dans l'escalier.
Les révoltés ne restèrent qu'environ une heure dans la cour; au bout de
ce temps ils la quittent et reprennent leur premier poste dans le bois,
d'où ils ont continué à tirailler jusqu'au soir. Alors M. Bredin écrit
au général Aymard pour qu'il place des soldats dans l'École.
Le 11, au matin, un capitaine du 28e de ligne, M. Latour, arrive à la
tête de trente grenadiers. A peine les soldats sont-ils placés aux
fenêtres, derrière des matelas qu'on leur donne, que les élèves
manifestent une grande inquiétude et renouvellent, d'une manière bien
plus pressante encore que la veille, la demande de quitter l'École. M.
le capitaine Latour, qui observait avec calme et fermeté l'état de cette
jeunesse, ne trouvait pas ses soldats en sûreté, éparpillés au milieu
de cent quarante jeunes têtes méridionales; à sa prière, le directeur
écrivit la lettre suivante au général Aymard:
«Monsieur le général, je vous prie de donner des ordres soit pour que le
poste de trente hommes qui s'est placé ce matin dans l'École soit posté
d'une manière plus avantageuse, soit pour qu'il soit triplé, car notre
maison est dominée par le bois qu'occupent les ouvriers et d'où il
serait facile de les débusquer par Pierre-Scize. Monsieur le capitaine
voit, comme moi, l'extrême inquiétude de nos cent quarante élèves qui,
hier, ont empêché les ouvriers de monter dans leurs chambres, en leur
promettant d'empêcher les soldats d'y entrer. Je vous prie aussi de
permettre que l'on nous donne du pain de munition, que l'École paiera.»
La fusillade continue toute la journée et deux révoltés sont tués dans
le parc.
Dans l'après-midi, un grand tumulte éclate tout à coup dans toute la
maison; des cris perçants de colère et d'indignation partent à la fois
de tous les points. M. Bredin court à la salle où il avait établi les
grenadiers et les dragons; les élèves en masse voulaient y pénétrer. M.
le capitaine Latour, à la tête d'une douzaine de soldats sous les armes,
leur en interdit énergiquement l'entrée. «Monsieur le directeur, dit-il,
si vous ne faites sur-le-champ retirer vos élèves, je fais faire faire
feu sur eux; c'est indigne! Deux de leurs camarades viennent d'être
arrêtés tirant sur nous, et les jeunes gens fraternisent avec eux, leur
touchent la main et veulent les arracher à nos soldats.» Le directeur
fait rentrer les élèves et leur demandent l'explication de cette
altercation; des deux côtés il y a malentendu, les prisonniers ne sont
point élèves de l'École. Il n'a point été question de les passer par les
armes, comme les élèves avaient cru d'abord.
Dans l'après-midi les insurgés de Vaise jettent, du haut d'un vieux
bastion de la maison Fessot, deux tonneaux remplis de matières
combustibles enflammées qui mettent le feu à des broussailles dans le
clos de M. Bourget, d'où ils espéraient, comme on l'a su depuis, que
le vent du nord propagerait l'incendie jusqu'à l'École. Le feu s'est
bientôt éteint, faute d'aliment.
Le commandant de service avait fait donner du pain de munition; on avait
tué une vache; on fît préparer un repas pour les militaires; on leur
donna du vin et ils soupèrent dans le réfectoire des élèves.
Enfin, le samedi 12, les insurgés qui occupaient le plateau du parc en
furent débusqués par les dragons qui gravirent par les sentiers du
bois et par d'autres soldats qui montèrent par Pierre-Scize. Dans leur
retraite précipitée ils abandonnèrent une pièce de canon qui ne leur
avait pas encore servi.
L'histoire du Collège-Royal, plus dramatique encore que celle de l'École
vétérinaire, mérite d'être racontée avec quelques détails.
Le 10 avril, le feu a repris, des bruits divers circulent; ils affligent
sans abattre; on y ajoute peu de foi. Les insurgés occupent la place du
Collège et les rues aboutissantes, jusqu'à leur quartier-général, place
des Cordeliers, très-près du Collège-Royal.
Le Collège est dans la direction et semble être un des buts de la
fusillade et de la canonnade de la troupe, campée sur la rive gauche du
Rhône, parce qu'elle est harcelée par le feu des insurgés qui occupent
ce quartier de la ville.
Des balles, des biscaïens sont tombés dans les dortoirs, dans les
quartiers, dans les cours des élèves et dans les logements des
fonctionnaires du Collège et de l'Académie.
Des dispositions sont prises pour mettre les élèves à l'abri du danger.
On écrit au général et au maire pour les prier de faire épargner cet
établissement. Un des maîtres, malgré le danger, se charge de porter
cette lettre.
Le feu prend à des maisons très-voisines du Collège, dans la rue
Gentil: l'incendie menace de se propager, il gagne le Collège; les
communications ne peuvent se faire qu'à travers les balles qui sifflent
de toutes parts; mais, grâce au dévouement de deux professeurs, on
parvient à requérir une pompe; la ville envoie la seule qui lui reste et
que le secrétaire de la mairie conduit, non sans péril, avec trois ou
quatre pompiers; les élèves, grands et petits, en font le service avec
un zèle admirable, et c'est avec peine qu'on peut modérer leur ardeur.
Les toits sont couverts de pompiers et d'élèves mêmes; les domestiques
se dévouent; le feu devient menaçant; le bâtiment, la bibliothèque
publique vont être la proie des flammes! Et pour comble de malheur, les
balles, les biscaïens et les boulets sont lancés sur tout ce qui paraît
sur les toits pour arrêter l'incendie. L'artillerie, toujours inquiétée
par le feu des tirailleurs de ces quartiers et celui qui part des
maisons incendiées, occupées, dit-on, à d'autres étages par des insurgés
qui tirent sur elle, semble décidée à foudroyer tout ce qu'elle
aperçoit; elle croit voir des ennemis dans les personnes mêmes qui
travaillent à éteindre le feu. On écrit de nouveau à l'autorité pour
arrêter les effets de cette méprise, et faire cesser la canonnade et
la fusillade qui n'arrêtent pas le travail des fonctionnaires et des
élèves.
Le feu des troupes semble se ralentir pendant quelque temps. L'incendie
dure encore, la chaîne est toujours formée des trois cents élèves; la
pompe est encore mise en jeu par eux; ils rivalisent tous de zèle et de
courage. Le feu va gagner le bâtiment des professeurs, et les élèves,
mus par un sentiment de dévouement honorable, s'empressent de déménager,
non sans danger, les appartements; tout se fait avec célérité, mais
sans désordre. L'incendie s'affaiblit; il est arrêté par l'ardeur et
l'intrépidité des élèves, des fonctionnaires et des employés, et c'est
à eux qu'on doit peut-être la conservation du collège et de la
bibliothèque publique. La canonnade reprend et des projectiles tombent
encore; la nuit arrive, le feu se ralentit de tous côtés. Les élèves,
après une journée pénible mais honorable pour eux, rentrent dans leurs
quartiers, contents d'un léger souper; ils vont bivouaquer dans leurs
salles d'étude, parce que les dortoirs ne sont pas habitables; les
balles et les biscaïens y ont plus d'une fois pénétré. Ils se couchent
heureux d'avoir rempli une noble tâche.
Dans le cours de la journée, les insurgés tentent d'enfoncer les portes
du collège; ils demandent les armes dont les élèves se servaient
autrefois dans les exercices militaires. Pour prévenir une invasion
qu'une résistance inutile pourrait rendre terrible, les fonctionnaires
se présentent à eux; leur présence et leurs paroles imposent aux
révoltés qui se retirent sans avoir pris aucune arme, et sans faire
aucun mal.
Le 11, la nuit a été assez calme; la journée s'annonce devoir être vive;
on ne circule plus dans les rues; les troupes conservent leurs postes;
les ouvriers tâchent d'avancer sur quelques points.
La place du collège semble devoir être un lieu de retraite pour eux; des
barricades s'y élèvent; le feu des maisons est éteint, mais la canonnade
menace toujours le collège; les deux pavillons occupés par l'Académie et
le collège sont percés de balles et de boulets; il en tombe aussi dans
les dortoirs, dans les escaliers et dans le réfectoire. Aucun des
élèves, personne de l'établissement n'est blessé.
Les insurgés se présentent de nouveau aux portes; ils veulent les
enfoncer; on les ouvre et on se présente encore. Ils ne viennent pas
cette fois pour demander des armes ou pour se réfugier; ils veulent les
plus grands élèves pour entrer dans leurs rangs. La réponse unanime des
fonctionnaires est que ces enfants ne peuvent ni ne veulent sortir,
qu'ils sont un dépôt confié à leurs soins et qu'avant de les leur ôter,
on leur arrachera la vie. Persuadés par leurs paroles énergiques ou
contenus par leur présence, les révoltés se retirent sans coup férir.
Le 12, même nuit, même inquiétude dans ce quartier. Cependant les
barricades sont presque abandonnées; dix à douze insurgés, quelquefois
deux ou trois harcellent, derrière les barricades, les postes établis
plus loin. Cette tactique est, dit-on, à peu près la même partout. A
en juger par là, on peut assurer que le peuple marchand, les personnes
aisées ne les secondent pas et ne prennent aucune part à l'insurrection;
on en gémit et on laisse faire, parce que aucune force civile ne s'est
organisée.
On ne connaît rien de ce qui se passe en dehors; cependant des bruits
font appréhender que le collège ne soit l'objet de représailles, parce
que de l'établissement on a, dit-on, tiré sur la troupe, qu'un artilleur
a été tué, et que quelques élèves auraient secondé le mouvement.
Le recteur et le proviseur écrivent au général pour protester contre ces
bruits funestes, auxquels a pu donner lieu la démarche des insurgés qui
étaient venus demander des armes et des élèves pour renforcer leurs
rangs.
L'autorité a été instamment priée une seconde fois de donner des ordres
pour ne pas exposer des enfants et pour que, si les circonstances
devenaient plus graves, il fût permis d'évacuer le collège et de
conduire les élèves à la maison de campagne. Ce qui a pu faire naître
ces bruits désastreux, c'est que le collège se trouve entouré d'un grand
nombre de boutiques et magasins avec entre-sol au premier étage, habités
par des fabricants et des ouvriers; si le fait d'hostilité était vrai,
ce qu'on ignore, il serait parti de ces locations qui n'ont jamais été à
la disposition du collège.
Des balles, des biscaïens, provoqués par le feu des insurgés, arrivent
dans presque toutes les directions. On est inquiet pour mettre à l'abri
les élèves; on les conduit des cours aux quartiers, et des quartiers
dans les cours.
Un boulet tombe dans l'escalier du plus haut étage; la poussière qui
s'élève ressemble à de la fumée et fait craindre le feu; tout le monde
accourt pour l'éteindre; un second boulet tombe, un troisième, puis un
quatrième; fort heureusement personne n'est atteint; mais des débris
de murs frappent au dos un élève et un domestique; cette contusion n'a
aucune suite. Les élèves, abandonnent les quartiers et n'ont d'asile
que dans les classes où ils restent quelques heures. Il parait que ces
boulets avaient pour but l'église des Cordeliers où les insurgés se sont
retranchés; mais, s'il en était autrement, ce ne pourrait être que
par suite des bruits dont on a parlé et de ce que les révoltés, ayant
d'ailleurs voulu pénétrer dans le collège, on aurait pu croire qu'ils
s'y étaient établis. La difficulté des communications ne permettait pas
de faire connaître l'état des choses.
Vers les quatre heures du soir le feu se ralentit; les barricades sont
abandonnées; un parlementaire des ouvriers se rend à l'Hôtel-de-ville;
on parle de soumission; le feu a cessé; la place est évacuée. On annonce
la fin d'un drame qui menaçait la France des plus grands malheurs. Le
calme renaît au dehors et la sécurité dans le collège.
Tel est le résumé des événements qui ont eut lieu pendant les quatre
journées que le voisinage du quartier-général des insurgés et la
responsabilité envers les familles rendaient encore plus terribles pour
les maîtres.
Les élèves ont mérité des éloges par leur bon esprit et leur conduite
loyale et généreuse. Le recteur, M. Soulacroix, les fonctionnaires du
collège et les employés ont montré toute la prudence, le courage et le
dévouement que pouvait inspirer le sentiment profond de leur devoir dans
une aussi grave circonstance.
J'ai choisi deux scènes entre mille que j'aurais pu citer. Partout,
c'étaient les mêmes souffrances, la même agitation, la même terreur.
Les citoyens, surpris loin de leur demeure par la défense de circuler,
restaient prisonniers dans la maison la plus voisine; l'hospitalité
était de droit, mais que d'angoisses dans ces séparations inattendues
et si cruellement prolongées! A l'asile Saint-Paul, dont les soins
charitables de plusieurs dames ont doté un des quartiers de Lyon, il
a fallu recourir aux expédients pour nourrir, pendant cinq jours, une
douzaine de petits enfants que leurs mères n'avaient pu venir chercher.
On frémit en pensant aux vives alarmes de ces familles, en pensant à
toutes les douleurs privées ou publiques qui ont pesé sur la population
lyonnaise, pendant la lutte d'avril.
Au milieu du fracas des armes, les administrations civiles n'ont cessé
de déployer la plus grande activité. M. Vachon-Imbert n'a pas quitté
l'Hôtel-de-ville. M. Victor Arnaud, l'un des administrateurs de
l'Hôtel-Dieu, s'est dévoué complètement à la tâche pénible et souvent
périlleuse de diriger et de protéger cet établissement. Mais nulle part
le mouvement n'a été plus vif, plus continu qu'à la préfecture.
Là campaient pêle-mêle les autorités militaires, judiciaires et
administratives. Le parquet de M. Chégaray, toujours encombré de
prisonniers, l'état-major du général Buchet, le cabinet de M. de
Gasparin, tout cela était réuni sous le même toit. Les cours, le jardin
étaient encombrés de soldats, tandis que d'autres tiraient sur le
belvédère. Les caves, les remises étaient pleines de prisonniers; et les
aides-de-camp portant des ordres se croisaient dans les corridors avec
les estafettes venant de Paris, ou les commissaires de police se rendant
à leurs fonctions qu'ils ont remplies avec tant de zèle; il y avait un
ordre réel dans cette apparente confusion.
Quant aux habitants, j'ai déjà fait sentir quelle était leur position;
enfermés chez eux, ils étaient réduits à un rôle purement passif, et on
leur a trop vivement reproché une apathie dont la cause principale était
dans les ordres mêmes de l'autorité. Je sais qu'ils auraient pu montrer
tous, contre les révoltés en armes, la fermeté dont quelques-uns d'entre
eux ont donné la preuve et qui partout a été couronnée du succès.
Avouons cependant qu'il n'était pas facile d'interdire l'accès des
maisons lyonnaises, avec leurs allées toujours ouvertes et sans
portiers, avec leurs six étages, peuplées en grande partie d'ouvriers
fort enclins à aider leurs confrères. Ce qui était moins facile encore,
c'était d'oublier le passé et d'avoir pleine confiance en l'avenir.
Au reste, la bourgeoisie de Lyon a bien prouvé que sa sympathie
avait accompagné les efforts de l'armée. Elle a témoigné toute sa
reconnaissance pour ses défenseurs: souscriptions abondantes en faveur
des soldats blessés, applaudissements au théâtre, proclamations
municipales, remercîments publics, rien n'a manqué à la manifestation de
ses sentiments. Je vais transcrire ici les pièces officielles où respire
la pensée véritable d'une ville à laquelle on a cherché depuis à prêter
un langage tout différent.
Voici les proclamations qui ont été publiées:
«Mes chers concitoyens,
«Après les déplorables événements dont nous venons d'être les témoins et
les victimes, votre premier magistrat éprouve le besoin de vous faire
partager les sentiments de gratitude qui l'animent pour la brave
garnison dont l'héroïsme a sauvé votre cité de sa ruine et préservé la
France de la plus grande anarchie.
Vous l'avez vu, mes chers concitoyens; les hommes qui, depuis
longtemps, rêvaient le renversement du gouvernement de Juillet n'ont pas
reculé devant les conséquences de leurs criminels projets. Préparant la
guerre civile, ils s'appliquaient à égarer, par de fausses théories,
une population jusqu'alors laborieuse et paisible, et ils ont préludé à
cette guerre civile par la suspension forcée du travail, par les menaces
et par la violation du sanctuaire de la Justice. Pourquoi, jusqu'à ce
jour, nos efforts n'ont-ils pas pu conjurer l'orage? C'est que la voix
de l'autorité, ordinairement si bien comprise des Lyonnais, a été
étouffée par les passions politiques.
Vaincus au sein de la capitale, dans les événements de Juin, c'est
Lyon que les factieux de toutes les provinces ont pris pour point de
ralliement. Ici, comme à Paris, leurs criminelles tentatives ont échoué.
Le triomphe des amis des lois et de l'ordre n'a pas été un instant
douteux; et la lutte eût été courte, si le besoin de ménager le sang de
nos défenseurs n'eût nécessité l'emploi de l'artillerie.
«C'est pour la seconde fois que notre malheureuse cité est devenue le
théâtre de sanglantes collisions; et la douloureuse expérience que nous
venons de faire sera à l'avenir un grand enseignement pour nous et pour
la France entière.
Que la population se rassure! Que chacun reprenne le cours de ses
travaux habituels. Nous comptons sur le bon esprit de nos concitoyens
pour hâter le retour de la paix et de l'ordre.
Fait à l'Hôtel de ville, Lyon, le 15 avril 1834.
Le maire de la ville de Lyon,
VACHON-IMBERT, adjoint.»
«Mes chers concitoyens,
Profondément affligé des malheurs qui ont affligé la cité, c'est pour
moi un nouveau besoin de vous apporter des paroles de paix. J'espère que
ma voix sera entendue par la population tout entière.
Les malheureux, que de perfides conseils ont si cruellement égarés,
pourraient-ils aujourd'hui ne pas ouvrir les yeux à la lumière?
Pourraient-ils ne pas voir par quelle voie les fauteurs de l'anarchie
voulaient nous ramener à ces temps de calamité qui ont pesé, il y a
quarante ans, sur notre belle patrie? Mais il faut le dire pour la
justification de la cité lyonnaise; il faut le dire pour rendre hommage
à la vérité: la masse de la population ouvrière est restée étrangère
aux criminels efforts qui ont été faits pour renverser la monarchie
constitutionnelle et substituer au régime des lois l'empire de la force
aveugle et brutale. Pour une oeuvre si criminelle, les hommes qui,
depuis longtemps, méditaient notre ruine, et qui pour la plupart sont
étrangers à la ville de Lyon et même au sol de la France, ne pouvaient,
malgré leurs hypocrites doléances, trouver des sympathies au milieu
d'une population qui vit par le travail, et qui sait que le travail
est inséparable de l'ordre. Ils sont bien coupables ceux qui n'ont pas
craint d'attirer sur nous la guerre civile et les désastres qui la
suivent! Abandonnons ces hommes à leurs remords et à la sagesse des
lois.