Le jeudi 10, à cinq heures du matin, la rue des Petits-Pères fut garnie

d'une forte barricade; vers midi, la troupe fit mine de vouloir nous

débusquer; mais nous nous portâmes en avant et nous nous emparâmes de la

place Sathonay. Les hommes sans armes entrèrent dans différentes maisons

et s'en munirent; peu après, il partit un feu roulant des croisées; nous

n'eûmes que deux blessés. C'est alors que nos camarades montèrent aux

barricades et s'y maintinrent d'une manière toute militaire. La caserne

fut aussitôt crénelée, ce qui garantissait le Jardin-des-Plantes

d'une invasion. Dès lors, on fit la cuisine dans les postes; dans

l'après-midi, le courrier de la malle fut arrêté et conduit au grand

poste; quatre autres personnes furent également arrêtées; tous les

égards leur furent prodigués; elles peuvent en rendre témoignage.

Tout se passa ainsi, jusqu'au dimanche 12, en escarmouches de coups de

fusil; c'est alors qu'on adressa aux habitants du quartier la demande

suivante:

«Citoyens,

Vous êtes invités, par les amis de l'ordre et de la liberté, à coopérer

à la subsistance des citoyens armés pour la cause publique. Divers

individus sans qualité se sont permis de recueillir des dons en en

faisant leur propre profit, et nous voulons prévenir de si lâches

infamies. Les chefs de poste sont spécialement chargés de recevoir et de

partager entre les postes de la division.»

Le lundi 13, après cinq jours de résistance, sans communications et

presque sans armes, on assembla un conseil composé de vingt-cinq

citoyens, où l'on délibéra sur les moyens de retraite. L'état des armes

et des hommes y fut soumis.

En voici le résultat:

Soixante-dix mauvais fusils pour deux cents hommes, tels étaient les

moyens de défense.

Celui qui présidait ce conseil fit l'allocution suivante:

«Citoyens, Dans la position où nous nous trouvons, en face d'une armée,

la résistance est inutile; votre courage, loin de s'affaiblir, semble

s'augmenter; vous ne voudriez pas être la cause de la destruction des

familles qui vous entourent; ce serait du sang français qui coulerait

de plus et inutilement. L'humanité nous commande de chercher les moyens

d'une retraite honorable. On peut faire retraite, mais on n'est pas pour

cela vaincu; nous pouvons encore être utiles au pays; nos efforts, j'en

suis convaincu, feront ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas suivi notre

exemple; mais il faut tout attendre du temps. Si cependant vous vouliez

combattre encore, je serais le premier à vous en donner l'exemple, et si

ma vie pouvait payer ce que nous demandons, je suis prêt à la livrer à

la bouche du canon.»

«On délibéra pour que la retraite se fît dans la nuit du 13 au 14. On

délibéra également pour renvoyer les prisonniers, et chacun d'eux put

retourner chez lui. Après la délibération, on travailla aux barricades

comme si l'on ne songeait qu'à la défense; on se dit adieu en

s'embrassant; des larmes coulèrent sur le sort de nos frères morts pour

la liberté, ce qui est pour l'histoire des peuples encore une leçon.

_P. S_. Dans cinq jours, nous avons eu un homme tué chez lui et cinq

blessés.»

Voilà l'histoire d'une barricade racontée par un homme qui n'a rien

épargné sans doute pour la rendre intéressante et pathétique. Par

malheur, je n'aurai pas de peine à lui en opposer de plus intéressantes

et de plus pathétiques encore. C'est dans les établissements consacrés à

l'instruction de la jeunesse que j'irai chercher mes exemples, car il

me semble que, dans ces asiles d'étude et de paix, l'apparition de la

guerre civile est plus révoltante et plus terrible que partout ailleurs.

Le jeudi 10 avril, le feu devenait vif autour de l'École vétérinaire;

des hauteurs qui la dominent et se prolongent à l'ouest de Vaise, on

faisait feu sur les soldats qui étaient dans la caserne de Serin, sur

la rive gauche de la Saône et sur ceux qui, sur la rive droite, étaient

postés à la tête du pont de Serin, tout près de l'École. Les tirailleurs

insurgés occupaient les clos Fessot et Bourget; des coups de fusil ne

tardèrent pas à partir du bois qui couronne le jardin. On ne pouvait en

douter: les révoltés avaient pénétré dans le parc.

Le directeur, M. Bredin, fait dire au commandant du poste voisin que ses

blessés seront soignés à l'École. Ces blessés, quand on les transportait

sur la rive opposée, étaient poursuivis de coups de fusil sur le pont

Serin.

Bientôt après, des tirailleurs insurgés descendent dans le bois de

l'École; deux d'entre eux, armés de carabines, grimpent dans les

dortoirs des élèves. C'est alors que l'École semble menacée d'un grand

danger. M. Bredin court à la fenêtre par laquelle ils s'introduisent,

trouve les révoltés seuls (deux jeunes gens d'assez bonne tournure);

mais les élèves accourent, et c'est en leur présence que les insurgés,

après quelques contestations et quelques menaces, se décident à

rejoindre leurs camarades en avertissant que cinquante des leurs, qui

descendent du parc, vont enfoncer les portes. Pas un élève ne se permet

de dire un mot. Un quart d'heure après, plusieurs de ces tirailleurs se

présentent en effet, gens déguenillés, l'oeil hagard, le regard troublé

par l'ivresse. L'un d'eux dit rudement au directeur: «faites-nous

ouvrir cette porte;» un _non_ sec est toute la réponse. «Eh bien,

nous l'enfoncerons» reprend-il, et sans hésiter, il disparaît sous le

passage. Un des ses compagnons crie, avant d'y entrer: «Ne nous forcez

pas à attenter à votre vie et à celle de vos écoliers.» La porte ayant

résisté, les révoltés font sauter la serrure en tirant un coup de fusil

à bout portant. Les voilà donc dans la cour, d'où ils font feu sur les

soldats.

Alors les militaires, qui jusque là avaient ménagé un établissement

inoffensif, durent croire qu'il avait pris le parti de la révolte, et

dirigèrent contre lui les balles, les boulets et les obus; un seul élève

a été légèrement blessé dans l'escalier.

Les révoltés ne restèrent qu'environ une heure dans la cour; au bout de

ce temps ils la quittent et reprennent leur premier poste dans le bois,

d'où ils ont continué à tirailler jusqu'au soir. Alors M. Bredin écrit

au général Aymard pour qu'il place des soldats dans l'École.

Le 11, au matin, un capitaine du 28e de ligne, M. Latour, arrive à la

tête de trente grenadiers. A peine les soldats sont-ils placés aux

fenêtres, derrière des matelas qu'on leur donne, que les élèves

manifestent une grande inquiétude et renouvellent, d'une manière bien

plus pressante encore que la veille, la demande de quitter l'École. M.

le capitaine Latour, qui observait avec calme et fermeté l'état de cette

jeunesse, ne trouvait pas ses soldats en sûreté, éparpillés au milieu

de cent quarante jeunes têtes méridionales; à sa prière, le directeur

écrivit la lettre suivante au général Aymard:

«Monsieur le général, je vous prie de donner des ordres soit pour que le

poste de trente hommes qui s'est placé ce matin dans l'École soit posté

d'une manière plus avantageuse, soit pour qu'il soit triplé, car notre

maison est dominée par le bois qu'occupent les ouvriers et d'où il

serait facile de les débusquer par Pierre-Scize. Monsieur le capitaine

voit, comme moi, l'extrême inquiétude de nos cent quarante élèves qui,

hier, ont empêché les ouvriers de monter dans leurs chambres, en leur

promettant d'empêcher les soldats d'y entrer. Je vous prie aussi de

permettre que l'on nous donne du pain de munition, que l'École paiera.»

La fusillade continue toute la journée et deux révoltés sont tués dans

le parc.

Dans l'après-midi, un grand tumulte éclate tout à coup dans toute la

maison; des cris perçants de colère et d'indignation partent à la fois

de tous les points. M. Bredin court à la salle où il avait établi les

grenadiers et les dragons; les élèves en masse voulaient y pénétrer. M.

le capitaine Latour, à la tête d'une douzaine de soldats sous les armes,

leur en interdit énergiquement l'entrée. «Monsieur le directeur, dit-il,

si vous ne faites sur-le-champ retirer vos élèves, je fais faire faire

feu sur eux; c'est indigne! Deux de leurs camarades viennent d'être

arrêtés tirant sur nous, et les jeunes gens fraternisent avec eux, leur

touchent la main et veulent les arracher à nos soldats.» Le directeur

fait rentrer les élèves et leur demandent l'explication de cette

altercation; des deux côtés il y a malentendu, les prisonniers ne sont

point élèves de l'École. Il n'a point été question de les passer par les

armes, comme les élèves avaient cru d'abord.

Dans l'après-midi les insurgés de Vaise jettent, du haut d'un vieux

bastion de la maison Fessot, deux tonneaux remplis de matières

combustibles enflammées qui mettent le feu à des broussailles dans le

clos de M. Bourget, d'où ils espéraient, comme on l'a su depuis, que

le vent du nord propagerait l'incendie jusqu'à l'École. Le feu s'est

bientôt éteint, faute d'aliment.

Le commandant de service avait fait donner du pain de munition; on avait

tué une vache; on fît préparer un repas pour les militaires; on leur

donna du vin et ils soupèrent dans le réfectoire des élèves.

Enfin, le samedi 12, les insurgés qui occupaient le plateau du parc en

furent débusqués par les dragons qui gravirent par les sentiers du

bois et par d'autres soldats qui montèrent par Pierre-Scize. Dans leur

retraite précipitée ils abandonnèrent une pièce de canon qui ne leur

avait pas encore servi.

L'histoire du Collège-Royal, plus dramatique encore que celle de l'École

vétérinaire, mérite d'être racontée avec quelques détails.

Le 10 avril, le feu a repris, des bruits divers circulent; ils affligent

sans abattre; on y ajoute peu de foi. Les insurgés occupent la place du

Collège et les rues aboutissantes, jusqu'à leur quartier-général, place

des Cordeliers, très-près du Collège-Royal.

Le Collège est dans la direction et semble être un des buts de la

fusillade et de la canonnade de la troupe, campée sur la rive gauche du

Rhône, parce qu'elle est harcelée par le feu des insurgés qui occupent

ce quartier de la ville.

Des balles, des biscaïens sont tombés dans les dortoirs, dans les

quartiers, dans les cours des élèves et dans les logements des

fonctionnaires du Collège et de l'Académie.

Des dispositions sont prises pour mettre les élèves à l'abri du danger.

On écrit au général et au maire pour les prier de faire épargner cet

établissement. Un des maîtres, malgré le danger, se charge de porter

cette lettre.

Le feu prend à des maisons très-voisines du Collège, dans la rue

Gentil: l'incendie menace de se propager, il gagne le Collège; les

communications ne peuvent se faire qu'à travers les balles qui sifflent

de toutes parts; mais, grâce au dévouement de deux professeurs, on

parvient à requérir une pompe; la ville envoie la seule qui lui reste et

que le secrétaire de la mairie conduit, non sans péril, avec trois ou

quatre pompiers; les élèves, grands et petits, en font le service avec

un zèle admirable, et c'est avec peine qu'on peut modérer leur ardeur.

Les toits sont couverts de pompiers et d'élèves mêmes; les domestiques

se dévouent; le feu devient menaçant; le bâtiment, la bibliothèque

publique vont être la proie des flammes! Et pour comble de malheur, les

balles, les biscaïens et les boulets sont lancés sur tout ce qui paraît

sur les toits pour arrêter l'incendie. L'artillerie, toujours inquiétée

par le feu des tirailleurs de ces quartiers et celui qui part des

maisons incendiées, occupées, dit-on, à d'autres étages par des insurgés

qui tirent sur elle, semble décidée à foudroyer tout ce qu'elle

aperçoit; elle croit voir des ennemis dans les personnes mêmes qui

travaillent à éteindre le feu. On écrit de nouveau à l'autorité pour

arrêter les effets de cette méprise, et faire cesser la canonnade et

la fusillade qui n'arrêtent pas le travail des fonctionnaires et des

élèves.

Le feu des troupes semble se ralentir pendant quelque temps. L'incendie

dure encore, la chaîne est toujours formée des trois cents élèves; la

pompe est encore mise en jeu par eux; ils rivalisent tous de zèle et de

courage. Le feu va gagner le bâtiment des professeurs, et les élèves,

mus par un sentiment de dévouement honorable, s'empressent de déménager,

non sans danger, les appartements; tout se fait avec célérité, mais

sans désordre. L'incendie s'affaiblit; il est arrêté par l'ardeur et

l'intrépidité des élèves, des fonctionnaires et des employés, et c'est

à eux qu'on doit peut-être la conservation du collège et de la

bibliothèque publique. La canonnade reprend et des projectiles tombent

encore; la nuit arrive, le feu se ralentit de tous côtés. Les élèves,

après une journée pénible mais honorable pour eux, rentrent dans leurs

quartiers, contents d'un léger souper; ils vont bivouaquer dans leurs

salles d'étude, parce que les dortoirs ne sont pas habitables; les

balles et les biscaïens y ont plus d'une fois pénétré. Ils se couchent

heureux d'avoir rempli une noble tâche.

Dans le cours de la journée, les insurgés tentent d'enfoncer les portes

du collège; ils demandent les armes dont les élèves se servaient

autrefois dans les exercices militaires. Pour prévenir une invasion

qu'une résistance inutile pourrait rendre terrible, les fonctionnaires

se présentent à eux; leur présence et leurs paroles imposent aux

révoltés qui se retirent sans avoir pris aucune arme, et sans faire

aucun mal.

Le 11, la nuit a été assez calme; la journée s'annonce devoir être vive;

on ne circule plus dans les rues; les troupes conservent leurs postes;

les ouvriers tâchent d'avancer sur quelques points.

La place du collège semble devoir être un lieu de retraite pour eux; des

barricades s'y élèvent; le feu des maisons est éteint, mais la canonnade

menace toujours le collège; les deux pavillons occupés par l'Académie et

le collège sont percés de balles et de boulets; il en tombe aussi dans

les dortoirs, dans les escaliers et dans le réfectoire. Aucun des

élèves, personne de l'établissement n'est blessé.

Les insurgés se présentent de nouveau aux portes; ils veulent les

enfoncer; on les ouvre et on se présente encore. Ils ne viennent pas

cette fois pour demander des armes ou pour se réfugier; ils veulent les

plus grands élèves pour entrer dans leurs rangs. La réponse unanime des

fonctionnaires est que ces enfants ne peuvent ni ne veulent sortir,

qu'ils sont un dépôt confié à leurs soins et qu'avant de les leur ôter,

on leur arrachera la vie. Persuadés par leurs paroles énergiques ou

contenus par leur présence, les révoltés se retirent sans coup férir.

Le 12, même nuit, même inquiétude dans ce quartier. Cependant les

barricades sont presque abandonnées; dix à douze insurgés, quelquefois

deux ou trois harcellent, derrière les barricades, les postes établis

plus loin. Cette tactique est, dit-on, à peu près la même partout. A

en juger par là, on peut assurer que le peuple marchand, les personnes

aisées ne les secondent pas et ne prennent aucune part à l'insurrection;

on en gémit et on laisse faire, parce que aucune force civile ne s'est

organisée.

On ne connaît rien de ce qui se passe en dehors; cependant des bruits

font appréhender que le collège ne soit l'objet de représailles, parce

que de l'établissement on a, dit-on, tiré sur la troupe, qu'un artilleur

a été tué, et que quelques élèves auraient secondé le mouvement.

Le recteur et le proviseur écrivent au général pour protester contre ces

bruits funestes, auxquels a pu donner lieu la démarche des insurgés qui

étaient venus demander des armes et des élèves pour renforcer leurs

rangs.

L'autorité a été instamment priée une seconde fois de donner des ordres

pour ne pas exposer des enfants et pour que, si les circonstances

devenaient plus graves, il fût permis d'évacuer le collège et de

conduire les élèves à la maison de campagne. Ce qui a pu faire naître

ces bruits désastreux, c'est que le collège se trouve entouré d'un grand

nombre de boutiques et magasins avec entre-sol au premier étage, habités

par des fabricants et des ouvriers; si le fait d'hostilité était vrai,

ce qu'on ignore, il serait parti de ces locations qui n'ont jamais été à

la disposition du collège.

Des balles, des biscaïens, provoqués par le feu des insurgés, arrivent

dans presque toutes les directions. On est inquiet pour mettre à l'abri

les élèves; on les conduit des cours aux quartiers, et des quartiers

dans les cours.

Un boulet tombe dans l'escalier du plus haut étage; la poussière qui

s'élève ressemble à de la fumée et fait craindre le feu; tout le monde

accourt pour l'éteindre; un second boulet tombe, un troisième, puis un

quatrième; fort heureusement personne n'est atteint; mais des débris

de murs frappent au dos un élève et un domestique; cette contusion n'a

aucune suite. Les élèves, abandonnent les quartiers et n'ont d'asile

que dans les classes où ils restent quelques heures. Il parait que ces

boulets avaient pour but l'église des Cordeliers où les insurgés se sont

retranchés; mais, s'il en était autrement, ce ne pourrait être que

par suite des bruits dont on a parlé et de ce que les révoltés, ayant

d'ailleurs voulu pénétrer dans le collège, on aurait pu croire qu'ils

s'y étaient établis. La difficulté des communications ne permettait pas

de faire connaître l'état des choses.

Vers les quatre heures du soir le feu se ralentit; les barricades sont

abandonnées; un parlementaire des ouvriers se rend à l'Hôtel-de-ville;

on parle de soumission; le feu a cessé; la place est évacuée. On annonce

la fin d'un drame qui menaçait la France des plus grands malheurs. Le

calme renaît au dehors et la sécurité dans le collège.

Tel est le résumé des événements qui ont eut lieu pendant les quatre

journées que le voisinage du quartier-général des insurgés et la

responsabilité envers les familles rendaient encore plus terribles pour

les maîtres.

Les élèves ont mérité des éloges par leur bon esprit et leur conduite

loyale et généreuse. Le recteur, M. Soulacroix, les fonctionnaires du

collège et les employés ont montré toute la prudence, le courage et le

dévouement que pouvait inspirer le sentiment profond de leur devoir dans

une aussi grave circonstance.

J'ai choisi deux scènes entre mille que j'aurais pu citer. Partout,

c'étaient les mêmes souffrances, la même agitation, la même terreur.

Les citoyens, surpris loin de leur demeure par la défense de circuler,

restaient prisonniers dans la maison la plus voisine; l'hospitalité

était de droit, mais que d'angoisses dans ces séparations inattendues

et si cruellement prolongées! A l'asile Saint-Paul, dont les soins

charitables de plusieurs dames ont doté un des quartiers de Lyon, il

a fallu recourir aux expédients pour nourrir, pendant cinq jours, une

douzaine de petits enfants que leurs mères n'avaient pu venir chercher.

On frémit en pensant aux vives alarmes de ces familles, en pensant à

toutes les douleurs privées ou publiques qui ont pesé sur la population

lyonnaise, pendant la lutte d'avril.

Au milieu du fracas des armes, les administrations civiles n'ont cessé

de déployer la plus grande activité. M. Vachon-Imbert n'a pas quitté

l'Hôtel-de-ville. M. Victor Arnaud, l'un des administrateurs de

l'Hôtel-Dieu, s'est dévoué complètement à la tâche pénible et souvent

périlleuse de diriger et de protéger cet établissement. Mais nulle part

le mouvement n'a été plus vif, plus continu qu'à la préfecture.

Là campaient pêle-mêle les autorités militaires, judiciaires et

administratives. Le parquet de M. Chégaray, toujours encombré de

prisonniers, l'état-major du général Buchet, le cabinet de M. de

Gasparin, tout cela était réuni sous le même toit. Les cours, le jardin

étaient encombrés de soldats, tandis que d'autres tiraient sur le

belvédère. Les caves, les remises étaient pleines de prisonniers; et les

aides-de-camp portant des ordres se croisaient dans les corridors avec

les estafettes venant de Paris, ou les commissaires de police se rendant

à leurs fonctions qu'ils ont remplies avec tant de zèle; il y avait un

ordre réel dans cette apparente confusion.

Quant aux habitants, j'ai déjà fait sentir quelle était leur position;

enfermés chez eux, ils étaient réduits à un rôle purement passif, et on

leur a trop vivement reproché une apathie dont la cause principale était

dans les ordres mêmes de l'autorité. Je sais qu'ils auraient pu montrer

tous, contre les révoltés en armes, la fermeté dont quelques-uns d'entre

eux ont donné la preuve et qui partout a été couronnée du succès.

Avouons cependant qu'il n'était pas facile d'interdire l'accès des

maisons lyonnaises, avec leurs allées toujours ouvertes et sans

portiers, avec leurs six étages, peuplées en grande partie d'ouvriers

fort enclins à aider leurs confrères. Ce qui était moins facile encore,

c'était d'oublier le passé et d'avoir pleine confiance en l'avenir.

Au reste, la bourgeoisie de Lyon a bien prouvé que sa sympathie

avait accompagné les efforts de l'armée. Elle a témoigné toute sa

reconnaissance pour ses défenseurs: souscriptions abondantes en faveur

des soldats blessés, applaudissements au théâtre, proclamations

municipales, remercîments publics, rien n'a manqué à la manifestation de

ses sentiments. Je vais transcrire ici les pièces officielles où respire

la pensée véritable d'une ville à laquelle on a cherché depuis à prêter

un langage tout différent.

Voici les proclamations qui ont été publiées:

«Mes chers concitoyens,

«Après les déplorables événements dont nous venons d'être les témoins et

les victimes, votre premier magistrat éprouve le besoin de vous faire

partager les sentiments de gratitude qui l'animent pour la brave

garnison dont l'héroïsme a sauvé votre cité de sa ruine et préservé la

France de la plus grande anarchie.

Vous l'avez vu, mes chers concitoyens; les hommes qui, depuis

longtemps, rêvaient le renversement du gouvernement de Juillet n'ont pas

reculé devant les conséquences de leurs criminels projets. Préparant la

guerre civile, ils s'appliquaient à égarer, par de fausses théories,

une population jusqu'alors laborieuse et paisible, et ils ont préludé à

cette guerre civile par la suspension forcée du travail, par les menaces

et par la violation du sanctuaire de la Justice. Pourquoi, jusqu'à ce

jour, nos efforts n'ont-ils pas pu conjurer l'orage? C'est que la voix

de l'autorité, ordinairement si bien comprise des Lyonnais, a été

étouffée par les passions politiques.

Vaincus au sein de la capitale, dans les événements de Juin, c'est

Lyon que les factieux de toutes les provinces ont pris pour point de

ralliement. Ici, comme à Paris, leurs criminelles tentatives ont échoué.

Le triomphe des amis des lois et de l'ordre n'a pas été un instant

douteux; et la lutte eût été courte, si le besoin de ménager le sang de

nos défenseurs n'eût nécessité l'emploi de l'artillerie.

«C'est pour la seconde fois que notre malheureuse cité est devenue le

théâtre de sanglantes collisions; et la douloureuse expérience que nous

venons de faire sera à l'avenir un grand enseignement pour nous et pour

la France entière.

Que la population se rassure! Que chacun reprenne le cours de ses

travaux habituels. Nous comptons sur le bon esprit de nos concitoyens

pour hâter le retour de la paix et de l'ordre.

Fait à l'Hôtel de ville, Lyon, le 15 avril 1834.

Le maire de la ville de Lyon,

VACHON-IMBERT, adjoint.»

«Mes chers concitoyens,

Profondément affligé des malheurs qui ont affligé la cité, c'est pour

moi un nouveau besoin de vous apporter des paroles de paix. J'espère que

ma voix sera entendue par la population tout entière.

Les malheureux, que de perfides conseils ont si cruellement égarés,

pourraient-ils aujourd'hui ne pas ouvrir les yeux à la lumière?

Pourraient-ils ne pas voir par quelle voie les fauteurs de l'anarchie

voulaient nous ramener à ces temps de calamité qui ont pesé, il y a

quarante ans, sur notre belle patrie? Mais il faut le dire pour la

justification de la cité lyonnaise; il faut le dire pour rendre hommage

à la vérité: la masse de la population ouvrière est restée étrangère

aux criminels efforts qui ont été faits pour renverser la monarchie

constitutionnelle et substituer au régime des lois l'empire de la force

aveugle et brutale. Pour une oeuvre si criminelle, les hommes qui,

depuis longtemps, méditaient notre ruine, et qui pour la plupart sont

étrangers à la ville de Lyon et même au sol de la France, ne pouvaient,

malgré leurs hypocrites doléances, trouver des sympathies au milieu

d'une population qui vit par le travail, et qui sait que le travail

est inséparable de l'ordre. Ils sont bien coupables ceux qui n'ont pas

craint d'attirer sur nous la guerre civile et les désastres qui la

suivent! Abandonnons ces hommes à leurs remords et à la sagesse des

lois.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 32 / 34 段