Mais un funeste incident semble détruire les espérances qu'on avait

conçues. Pendant qu'un premier demi-bataillon de renfort, venu de la

Drôme, arrive au fort Lamothe, la Guillotière, qui n'a pas cessé d'être

suspecte, recommence à tirer. La grande communication est de nouveau

compromise. D'ailleurs on n'est pas encore rassuré sur Grenoble, et

principalement sur Saint-Étienne, où le succès des ouvriers peut fournir

des armes à tous les mécontents qui en manquent, et décupler les forces

de la sédition.

Dans cette position, une alternative déplorable était offerte à

l'autorité militaire. Il fallait ou évacuer le quartier Saint-Jean,

celui de Perrache et de Bellecour pour occuper le faubourg révolté,

ou le détruire complètement. Entre ces deux extrémités, l'hésitation

n'était pas permise; tout mouvement de retraite, même apparent, devait

être rejeté, sous peine d'accroître à l'infini l'audace et le nombre des

rebelles. Ces raisons sont appréciées à leur juste valeur par le général

et par le préfet, qui adresse la sommation suivante aux habitants de la

Guillotière:

«Lyon, le 12 avril 1834.--6 heures du matin.

A MM. les maires, adjoints, conseillers municipaux, habitants notables

de la ville de la Guillotière.

Messieurs,

L'existence prolongée dans votre ville d'un noyau de rebelles, que vous

y tolérez par faiblesse, ne permet plus au général d'hésiter sur les

moyens à employer pour la prompte réduction de votre faubourg, et il me

charge de vous déclarer que si, dans quatre heures, c'est-à-dire à dix

heures précises, vous n'avez pas, par l'énergie de vos habitants, mis

entre ses mains les principaux rebelles, le feu commencera immédiatement

du fort du Colombier et de la ville, et ne s'arrêtera qu'après qu'il

aura obtenu ce qu'il demande.

J'ai cru devoir vous avertir du danger qui vous menace; le général

n'attend plus qu'une seule réponse: c'est l'exécution des conditions

qu'il met à la suspension du feu. Il ne s'agit donc plus de négocier,

mais d'agir promptement et vigoureusement, si vous voulez éviter la

ruine de votre cité.

Recevez; etc.

Le Conseiller d'État,

préfet du Rhône,

GASPARIN.»

A cette sommation, M. de Gasparin avait joint une lettre pour le

commissaire de police de la Guillotière, par laquelle il l'engageait à

faire tous ses efforts pour inspirer aux habitants une sage résolution.

Mais ces dépêches, qu'un agent dévoué eut le courage de porter dans le

faubourg insurgé, ne purent être remises. La mairie était occupée par

les insurgés et le commissaire de police n'était pas chez lui.

Cependant on répugnait à employer les moyens extrêmes avant d'avoir

tenté tous les autres; peut-être la Guillotière serait-elle emportée

sans sacrifier beaucoup de soldats. Le général Aymard se décide à

lancer, dans ce faubourg, une reconnaissance hardie. Sous ses yeux, le

1er bataillon du 21e de ligne se précipite dans la grande rue avec une

résolution et une impétuosité remarquables; il ne rencontre qu'une

faible résistance, parvient rapidement à la place de l'église où il tue

un certain nombre d'insurgés. En même temps, le demi-bataillon venant

de la Drôme, fait son entrée dans la Guillotière, qu'il est chargé

d'occuper. Cette grave affaire est terminée, et son succès a été plus

prompt, plus complet, et surtout moins chèrement acheté qu'on ne l'avait

espéré d'abord.

Aussitôt l'ordre est donné au général Buchet d'enlever le

quartier-général de l'ennemi, situé à Saint-Nizier et à

Saint-Bonaventure. Il faut connaître ce quartier de Lyon pour apprécier

toute la difficulté de l'entreprise, et l'habileté avec laquelle avaient

été choisies les positions des rebelles. Entre Saint-Bonaventure et

Saint-Nizier, ce ne sont que rues étroites, tortueuses, où quelques

hommes peuvent arrêter une armée, et en avant sur le quai du Rhône,

se trouve la place du Concert, espèce d'entonnoir où des assaillants

hésiteront toujours à s'engager. Mais l'attaque avait été préparée de

longue main; la place du Concert avait été foudroyée par l'artillerie.

Le général Buchet avait dressé lui-même les soldats à la guerre de

lucarnes et d'embuscade qu'ils devaient faire. Présent partout, il

postait l'un, donnait l'exemple à l'autre, encourageait tout le monde.

Enfin, une barricade avait été établie par la troupe auprès de la place

de la Fromagerie, qui, les jours précédents, avait été le théâtre de

plusieurs combats.

Les insurgés sont embusqués dans l'Église Saint-Nizier, et retranchés

dans une maison qui fait face à la rue Sirène. Ils ont leur retraite

assurée, sur le derrière, par les petites rues qui aboutissent au

quartier des Cordeliers, centre de l'insurrection; de là, ils font un

feu assez vif sur l'entrée de la rue Sirène, pour empêcher les troupes

de déboucher. Les soldats n'ont garde de prodiguer inutilement leur

sang, en s'exposant à découvert aux coups de l'ennemi, toujours

invisible, qui tire sur eux. Ils se glissent de maison en maison, se

postent sur les toits, s'embusquent aux croisées, et de là dirigent un

feu très-vif sur les bâtiments occupés par les insurgés. C'est ainsi que

les troupes parviennent à s'établir dans l'église Saint-Nizier. Elles

enlèvent le drapeau noir et le remplacent par un drapeau tricolore, qui

se déploie sur la nef; à cette vue, les soldats font retentir le cri

de _Vive le Roi_! et entonnent la _Parisienne_, ce chant consacré aux

souvenirs de guerre civile et au triomphe de l'ordre légal.

L'attaque de la place des Cordeliers et de l'église Saint-Bonaventure

est couronnée du même succès; on y pénètre à la fois de plusieurs côtés,

et le nouveau cloître Saint-Méry est emporté au pas de course. Rien

ne peut donner une idée de l'aspect bizarre et affreux que présentait

l'église lorsque les portes en furent enfoncées. Cette foule éperdue,

qui, cherchant une issue et n'en trouvant aucune, tourbillonnait sous

le feu des soldats; ce sang, ces armes, ces fabriques de balles et

de poudre, tout cet appareil guerrier sous les voûtes religieuses de

l'église, et, au milieu, cet autel paré comme à l'ordinaire et respecté

par les deux partis. Quel spectacle!

De son côté, le colonel Dietmann pousse vivement ses avantages dans

le quartier qu'il occupe. Une barricade, placée dans la rue de la

Grande-Côte, arrête quelque temps les soldats qui finissent par s'en

rendre maîtres.

Ils se portent ensuite vers la boucherie des Terreaux et s'occupent de

déloger les insurgés établis aux fenêtres du quai de Bondy, en face de

l'église Saint-Louis, et qui, depuis deux jours, inquiétaient vivement

le poste du pont de la Feuillée. Une compagnie se loge dans la maison en

construction, en face de la passerelle Saint-Vincent; une autre se poste

à l'angle de la place de la Boucherie; les tirailleurs protègent le feu

de deux pièces d'artillerie. Les canons de la terrasse des Chartreux

sont dirigés sur le même point; un feu soutenu de deux heures fait taire

celui des insurgés; l'hôtel du _Chapeau rouge_, qui leur servait de

redoute, est criblé de boulets et presque détruit.

Pendant que ces différentes affaires avaient lieu au centre de la ville,

le faubourg de Vaise demandait au général de le délivrer des bandes dont

il était infesté.

Dès la veille, les insurgés étaient venus tirailler contre l'École

vétérinaire, occupée par un détachement d'infanterie et un piquet de

dragons; d'autres, réunis dans les premières maisons du faubourg,

cherchaient, par un feu continuel, à intercepter les communications

avec la manutention et la poudrière. Dans ce quartier se trouvaient la

plupart des disciplinaires d'Alger qui, ayant désarmé leur escorte,

s'étaient joints aux rebelles, et dirigeaient leurs mouvements.

Le général Fleury se décide à enlever le faubourg de vive force; à cet

effet, une première colonne, commandée par le capitaine Vien et composée

de deux compagnies du 15e léger et d'une compagnie de sapeurs du génie,

se forme devant la manutention, passe le pont de Serin, et se dirige par

Pierre-Scize, sur les hauteurs qui couronnent l'École vétérinaire. Elle

disperse dans ce mouvement une bande qui traînait une des pièces du fort

Saint-Irénée, et la leur reprend. Arrivée au point le plus élevé de

sa course, la tête de la colonne fait un signal convenu d'avance, et

quelques minutes après, la seconde colonne, composée de deux compagnies

du 15e léger, de quatre compagnies du 28e et d'un détachement de sapeurs

du génie, part du même point, au pas de charge battu par tous les

tambours, traverse le pont, pénètre dans Vaise, et enlève les cinq

barricades élevées dans la grande rue. Pendant ce temps, deux pièces de

six, placées sur les ruines du fort Saint-Jean, tiraient sur les maisons

du faubourg, d'où l'on voyait partir des coups de fusil. Bientôt, ceux

des révoltés qui se retiraient devant les soldats, en tiraillant des

maisons ou des coins de rue, sont rencontrés par la première colonne,

qui leur tue encore quelques hommes. Vingt minutes après le signal,

les deux colonnes se réunissaient sur la place de la Pyramide. Cette

opération, conduite avec une vigueur et une précision extraordinaires, a

coûté la vie à un certain nombre de soldats et d'officiers. Presque

tous les disciplinaires d'Alger ont péri; la perte des insurgés a été

considérable.

Les résultats de cette quatrième journée sont immenses. En délivrant

Vaise et la Guillotière, les généraux ont rouvert aux malles-postes la

route de Paris et celle du Midi; toutes les populations inquiètes qui

attendaient avec anxiété la malle de Lyon, comme le signe le plus

certain du triomphe des lois, vont enfin être rassurées. Rien ne

s'oppose plus à l'arrivée des renforts. La rébellion, on peut le dire,

n'existe plus. Pendant que les nouvelles les plus favorables arrivent

de Grenoble et de Saint-Étienne, l'insurrection est chassée de ses

principales positions. Elle ne possède plus, dans les faubourgs, que la

Croix-Rousse, et dans Lyon que la droite de la Saône, et une partie des

côtes, entre les Terreaux et la Croix-Rousse.

Le 13, on essaya de rendre la circulation dans les quartiers occupés par

les troupes. Le préfet l'annonça dans la proclamation suivante:

«Habitants de Lyon!

La sainte cause des lois, de l'ordre et de la vraie liberté vient de

triompher dans les rues de Lyon. Quelques restes de rébellion existent

encore dans quelques quartiers et seront soumis aujourd'hui. Cet heureux

résultat a été acheté par un sang précieux; vous avez éprouvé de la gêne

et des souffrances; mais, qui de vous s'en souvient encore en présence

du grand résultat obtenu par la valeur, la constance et la discipline

des troupes?

Pour mettre, aussitôt que possible, un terme à l'état de contrainte

que l'action militaire nécessitait, il est arrêté aujourd'hui que

la circulation des piétons sera rétablie en ville, mais que l'on ne

souffrira pas de stationnement sur la voie publique, ni de réunion de

plus de cinq personnes, et que le passage des ponts continuera à être

interdit. Ces restrictions seront enlevées aussitôt qu'il sera possible

sans compromettre les opérations militaires.

Le Conseiller d'État,

préfet du Rhône,

GASPARIN.

Lyon, 13 avril 1834.»

A peine connut-on la mesure nouvelle qu'une foule immense se précipita

dans les rues; on s'aperçut bientôt qu'il y aurait danger à la laisser

circuler autour des soldats; l'attitude menaçante des hommes du peuple

pouvait faire craindre un conflit; d'ailleurs les hostilités n'étaient

pas terminées; l'insurrection, quoique vaincue, et vaincue sans espoir,

conservait encore ses positions; il importait de l'en déloger.

La première opération de la journée fut de reprendre Saint-Just. Un

demi-bataillon, un détachement de sapeurs et cinquante dragons furent

confiés au chef de bataillon du génie Million qui, par une marche rapide

et audacieuse, se porta sur Fourvières, par la Mulatière et Sainte-Foy.

Les insurgés furent expulsés après une faible engagement; Fourvières

fut repris; le drapeau rouge fut remplacé sur la tour par le drapeau

national. Au signal, le colonel du 7e léger, qui commandait à la place

Saint-Jean, dirigea, par le Chemin-Neuf, deux compagnies qui enlevèrent

une barricade, et allèrent se réunir au détachement qui, depuis le 9,

occupait les Minimes.

De son côté, le général Fleury s'occupa de délivrer le quartier des

Côtes et les environs de Saint-Polycarpe. Au moyen de la sape, et en

perçant plusieurs maisons, il arriva sans bruit au milieu même

des ennemis; quand ses soldats y furent parvenus, douze tambours

commencèrent à battre la charge, et les insurgés surpris, effrayés, ne

sachant à quelle cause attribuer cette invasion inattendue, prirent

la fuite de toutes parts. Cependant il fallut encore livrer plusieurs

combats extrêmement vifs pour compléter l'occupation de l'espace compris

entre la Croix-Rousse et l'Hôtel-de-ville.

Dès lors, les trois lignes d'opérations dont j'ai expliqué la position

respective au commencement de la lutte avaient opéré leur jonction sur

tous les points. Celle de Bellecour avait pu joindre celle des Terreaux;

après la prise de Saint-Nizier et de Saint-Bonaventure, cette dernière

avait pu joindre celle de la Croix-Rousse; après la libération de

Saint-Polycarpe, il n'y avait plus que des résistances excentriques, à

la Croix-Rousse et dans les quartiers Saint-George et Saint-Paul, au

nord et à l'ouest de tous les corps.

Saint-George était fortement barricadé; dans la nuit du 13 au 14, une

colonne s'y dirige par la Mulatière et le chemin des Étroits; une autre

par la montée du Gourguillon. Toutes les hauteurs sont couronnées; c'est

le général Buchet qui dirige les attaques.

Le 14, au point du jour, les insurgés se dispersent; ils abandonnent une

partie de leurs armes dans les rues où la troupe entre tambour battant.

Elle détruit une barricade, et pénètre de la même manière dans le

quartier Saint-Paul. Nulle part elle ne rencontre une résistance

opiniâtre. Il ne reste plus que la Croix-Rousse à soumettre.

Des renforts en infanterie, artillerie et cavalerie, ont été envoyés au

général Fleury qui cerne le faubourg insurgé, et veut l'affamer pour

éviter l'effusion du sang. Cependant le général Aymard s'y transporte,

et jugeant qu'il faut en finir, il ordonne une attaque de vive force;

une affaire très-chaude a lieu près du clos Dumon, dont les troupes

se rendent maîtresses. Mais il est tard, et l'on remet au lendemain

l'entière occupation de la Croix-Rousse.

Pendant la nuit, le maire, M. Peyroche, réuni à MM. Laurent Dugas et

Saudier, anciens maires, sentant que les plus grands efforts vont être

faits le lendemain pour enlever la ville, s'attachent à persuader aux

chefs des insurgés de renoncer à une résistance téméraire. C'est après

une longue conférence et beaucoup d'efforts, après des tentatives pour

obtenir une capitulation que le général Fleury ne veut ni ne peut

admettre, que les insurgés se dispersent enfin dans toutes les

directions. Les habitants détruisent eux-mêmes les barricades, et les

troupes peuvent le lendemain matin pénétrer dans la ville sans coup

férir.

Ainsi le 14 avril fut le dernier jour de l'insurrection républicaine de

Lyon. Un almanach imprimé à Saint-Étienne, au commencement de l'année,

porte à cette même date du 14 avril les lettres suivantes: _Viv. la

Rép_. C'est une coïncidence bizarre et que je donne pour ce qu'elle

vaut.

On a souvent demandé quel était le nombre des insurgés, et quelques

journaux, dans une intention qu'il est facile de comprendre, ont

prétendu que cinq ou six cents hommes avaient tenu en échec une armée,

pendant cette longue semaine. J'ai déjà dit ce qu'était _l'armée_ dont

on fait tant de bruit; jamais, malgré les renforts arrivés les derniers

jours, les généraux n'ont pu disposer de huit mille hommes. Quant aux

révoltés, leur nombre a constamment décru depuis le commencement de

l'affaire; mais il est certain qu'ils ont toujours compté trois mille

combattants armés de fusils. Le jour où la Croix-Rousse s'est soumise,

des rapports dignes de foi attestent que les insurgés y étaient au

nombre de douze cents; sept cents seulement avaient des fusils en état

de servir. Avec de telles forces, et dans une ville comme Lyon, on eût

pu tenir plus longtemps encore qu'on ne l'a fait.

On estime que les insurgés ont dû perdre environ cinq cents hommes tués

ou blessés; ces derniers n'ont guère été transportés dans les hôpitaux;

on en conçoit le motif: l'Hôtel-Dieu n'en a pas reçu cent cinquante.

Quant à la troupe, ses pertes ont été évaluées ainsi qu'il suit:

Tués. Blessés. Total.

Officiers.... 5 19 24

Soldats...... 49 249 298

Voilà bien du sang versé sans doute. On pouvait craindre cependant qu'il

n'y en eût eu beaucoup plus encore, car les soldats ont tiré 269,000

coups de fusil, et 1,729 coups de canon.

Quelques-uns de ces coups ont atteint, je le sais, des personnes qui

n'étaient coupables que d'imprudence et d'autres qui n'avaient même pas

ce tort à se reprocher; mais ces accidents ont été fort rares; ils

sont la conséquence inévitable de l'état de guerre, et ne peuvent être

attribués qu'à ceux qui ont appelé ce fléau sur notre pays. Permis aux

hommes qui ont successivement calomnié tous les corps et toutes les

classes dont ils se sont vus abandonnés, de s'attaquer aussi à l'armée

qui les combat; à leurs yeux, le gouvernement trahit, les Chambres sont

vendues, le corps électoral est stupide, la magistrature servile, la

garde nationale ridicule; la France entière encourt leur dédain. Comment

l'armée y échapperait-elle? On la cajolait encore il y a quelques mois;

à présent on écrit que les soldats de Lyon se sont battus comme des

tigres. On raconte des scènes de pillage, de massacre, de viol, que

sais-je?

Qu'on produise ces accusations; qu'on précise les faits; qu'on désigne

les magasins pillés; qu'on nomme les personnes égorgées de sang-froid,

et certes les conseils de guerre feront justice de tous ces crimes. Mais

on se retranche dans les généralités; on n'a pas oublié son Basile:

_Calomnions, calomnions; il en reste toujours quelque chose_.

Non, la gloire de nos défenseurs est pure; aucun excès n'est venu la

souiller; leur patience a été admirable comme leur courage. On a parlé

de ces dragons qui, ayant blessé par accident un jeune homme à Perrache,

se sont empressés d'abandonner une journée de solde, pour réparer,

autant qu'il était en eux, le mal involontaire qu'ils avaient commis; il

y aurait mille traits semblables à citer; et certes, s'il est un genre

de guerre qui soit fait pour exaspérer les soldats, c'est cette guerre

d'embuscade où l'on ne voit jamais l'ennemi.

Il est impossible de ne pas rendre aussi un éclatant témoignage à la

conduite des généraux. Le plan d'opérations était excellent, et il a été

exécuté avec un discernement, une sagesse et une constance admirables.

Le général Aymard et les chefs qui commandaient sous ses ordres ont

montré à la fois et le courage militaire et le courage civil qui sait

prendre la responsabilité des événements, et cette patience qui, seule

ici, pouvait assurer le succès.

Après avoir fait le procès de la troupe, on a fait l'apologie des

insurgés; c'est tout simple; on a demandé si quelqu'un les accusait du

moindre vol, du moindre désordre. Je répondrai d'abord qu'on les en a

très-formellement accusés; on a prétendu que les troncs de l'église

Saint-Bonaventure avaient été enfoncés et pillés, que plusieurs magasins

d'habillement avaient été mis à contribution pour recomposer leur

garde-robe, qu'un magasin de draps de la place de la Fromagerie

avait éprouvé, par leur fait, une perte considérable, qu'un de leurs

artilleurs de Fourvières avait dépouillé la statue de la Vierge de trois

colliers en pierres précieuses et enlevé dans la sacristie une somme

de 3,600 fr. Ces faits sont-ils tous exacts? Je l'ignore. J'ai voulu

prouver seulement que la probité et le désintéressement des insurgés

d'avril avaient été mis en doute par bien des personnes.

Au reste, je suis le premier à reconnaître qu'en général ils n'ont pas

pillé; il y a plus, des citoyens paisibles, dont les opinions leur

étaient bien connues, ont pu rester au milieu des quartiers soulevés

sans éprouver le moindre dommage ni dans leurs personnes, ni dans leurs

propriétés. Le maire de la Croix-Rousse a pu descendre dans la rue,

haranguer ses administrés en armes et leur inspirer une résolution

salutaire. Pourquoi cela? Parce que l'insurrection ne se sentait pas

assez puissante pour se livrer à tous ses caprices. Elle occupait

certains quartiers sans y être maîtresse pour cela; plutôt tolérée

qu'obéie, elle sentait que ses excès pourraient tourner contre elle,

qu'ils pourraient rendre de l'énergie à ceux qui restaient impassibles

par timidité; elle éprouvait le besoin de n'avoir pas trop mauvaise

réputation. Aussi ses chefs avaient-ils soin de maintenir partout une

discipline assez sévère.

J'ai dit ses chefs; et cependant selon l'usage, les véritables chefs

n'ont pas paru; l'action n'a été dirigée que par des hommes en

sous-ordre. Parmi ceux qui sont en fuite ou arrêtés, on ne cite pas un

seul personnage politique de quelque importance.

J'ai déjà donné une idée du genre de guerre adopté par les insurgés; il

paraît que leurs positions n'étaient abandonnées ni le jour ni la nuit;

on subvenait à la nourriture des combattants en mettant en réquisition

tout le voisinage. Des fenêtres, on leur jetait assez d'argent, et

plusieurs propriétaires ont même obtenu, en payant une certaine somme,

qu'on ne monterait pas dans leurs maisons pour tirer. Les secours

distribués étaient fort inégalement répartis; il y a telle barricade où

l'on s'est plaint de n'avoir que 32 fr. pour dix-huit hommes, tandis

qu'à telle autre, on a fait des prisonniers dont les poches étaient

pleines d'argent.

Ces barricades ont été fort admirées, et le général Buchet est même allé

en visiter une avec plusieurs officiers, auxquels il a recommandé de

la prendre pour modèle; le fait est que celles des quartiers longtemps

occupés par l'ennemi, celles qu'il a pu construire et perfectionner à

son aise, étaient de véritables chefs-d'oeuvre; rien n'y manquait, pas

même les fossés; que dis-je? à la Croix-Rousse, on a eu la patience de

ramasser toute la neige qui tombait et de se procurer ainsi des

fossés pleins d'eau sur une montagne desséchée! C'était le luxe de

l'insurrection.

A ce propos, je citerai ici le bulletin d'une barricade tel qu'il a

été publié par le _Précurseur_; on voit que la révolte a eu aussi ses

rapports officiels. Quelle que soit la défiance que peut mériter un tel

document, il m'a paru propre à compléter le tableau de l'insurrection

lyonnaise.

«Mercredi, 9 avril, je fus forcé par les circonstances de me retirer à

la côte des Carmélites; la consternation était sur tous les visages;

néanmoins les ouvriers travaillaient avec activité à former des

barricades; peu d'hommes armés protégeaient leurs travaux. A trois

heures de l'après-midi, la grande côte, la côte des Carmélites, le bas

de la rue de Flessolles, le clos Casoti et la rue Vieille-Monnaie furent

en état de défense.

La caserne du Bon-Pasteur fut prise; Meunier, aide-major au 27e, fut

arrêté par un poste au moment où il se rendait à ses fonctions. Il

fut conduit chez lui, sur parole, et sommé de panser les blessés. Les

ouvriers n'ont qu'à se louer de la conduite de cet officier; les matelas

et les sommiers de la caserne furent portés aux barricades.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 31 / 34 段