des barricades sont formées aux différents angles de la place. Au même
moment, elles s'élèvent dans toute la ville.
Aussitôt le préfet donne avis au général Buchet de ce qui se passe, et
lui dit d'aborder les barricades. En effet, le général fait sortir ses
troupes de l'archevêché et se porte à celle qui obstruait l'entrée de la
rue Saint-Jean. Un coup de pistolet est tiré sur la troupe; le colonel
de gendarmerie Camuset commande un feu de peloton à ses gendarmes; il
est imité par le 7e léger; la barricade est emportée et les assaillants
prennent la fuite.
Une nouvelle barricade s'élevait sur la place Montazet, à l'entrée de
la rue des Prêtres. Le préfet s'y porte lui-même avec une section de
voltigeurs; ils sont assaillis par une grêle de pierres, et un jeune
homme bien mis, placé sur le perron qui domine la rue des Prêtres,
reconnaissant M. de Gasparin pour le préfet, lui lance un énorme pavé
qui ne manque son but que de quelques lignes. Cependant les soldats
hésitaient à s'engager dans cet étroit défilé. Alors le lieutenant
monte sur le perron avec quelques hommes, le débarrasse de ceux qui s'y
trouvaient, et la barricade abandonnée est occupée par les troupes. En
revanche des coups de feu partent des fenêtres et signalent la tactique
des insurgés qui nulle part n'ont tenu dans la rue devant la troupe, et
se sont contentés de lui faire une guerre de lucarnes et de cheminées.
Les assaillants, chassés de la place Saint-Jean, allaient se retirer au
pont au Change, défendu des deux côtés par une forte barricade, et le
général Buchet y marchait pour les enlever, quand il s'aperçut qu'en
allant d'une barricade à l'autre, sa troupe se dispersait et que des
feux s'établissaient sur ses derrières; il s'arrêta et se replia sur la
rive droite de la Saône, à la hauteur de la prison de Roanne, où il se
retrancha.
Mais avant même le premier engagement du quartier Saint-Jean, une
tentative hardie, et qui faillit réussir, avait lieu sur la place
Concert. Une foule immense, et dont l'hostilité ne put bientôt plus être
mise en doute, s'était rassemblée devant l'hôtel de la préfecture; le
secrétaire général, M. Alexandre, accourut au bruit et fit fermer les
grilles; le piquet de vingt-cinq hommes qui gardait l'hôtel se rangea
à quelques pas en arrière dans la cour. Bientôt des hommes armés
s'emparèrent des planches du théâtre provisoire pour former des
barricades et se mettre à l'abri si des troupes débouchaient sur la
place; d'autres dressaient des échelles et commençaient à y monter; la
préfecture allait être envahie quand le général Dejean, auprès duquel le
fils du secrétaire général s'était rendu, à travers la fusillade, envoie
sur la place une compagnie de grenadiers du 6e régiment. Les insurgés
se réfugient dans le théâtre provisoire, où ils parviennent à se
retrancher; un d'entre eux, moins prompt à prendre la fuite, est tué
d'un coup de baïonnette sur l'échelle où il se trouvait encore.
En même temps de nouvelles troupes, dirigées par le général Aymard sur
ce point important, débouchent sur la place; quelques coups de canon,
tirés du quai par la rue Neuve-de-la-Préfecture, débusquent les hommes
enfermés dans la salle de spectacle; il ne s'agit plus que de faire
taire un feu assez vif qui part des croisées et surtout de la galerie de
l'Orgue. Un canon est amené, il ouvre aux soldats l'entrée du passage,
et des voltigeurs, lancés au pas de course, arrivent en même temps que
la fumée vomie par la pièce; quelques hommes tombent dans ce périlleux
trajet, mais le but est atteint: on est maître de la galerie.
Au delà se trouve un massif de rues étroites et tortueuses où il est
dangereux et difficile de poursuivre les insurgés. Cependant le général
Buchet y pénètre hardiment; un combat s'engage dans la rue de l'Hôpital
et principalement auprès d'une maison toute remplie de tirailleurs. Pour
y pénétrer, on fait placer un pétard sous la porte d'allée; mais en
éclatant il met le feu à toute la maison, et comme un vent très-sec
souffle du nord, tout fait craindre un embrasement général. En effet
l'incendie se communique à la maison en face; mais les pompes de
l'hôpital et de la préfecture arrivent à temps pour éviter de plus
grands malheurs; les soldats et les insurgés travaillent ensemble à
éteindre l'incendie. Une fois ce résultat obtenu, chacun reprend ses
positions et le combat s'engage de nouveau.
La journée finit de ce côté par une fusillade très-nourrie sur le quai
du Rhône. La tête du pont Concert est vivement attaquée; les soldats,
retranchés dans les pavillons de ce pont du côté de la ville et répandus
en tirailleurs le long du quai de Bon-Rencontre, font feu sur toutes les
rues aboutissantes et refoulent dans l'intérieur les insurgés qui se
présentent pour déboucher. Cependant, vers la nuit, ce poste avancé, et
que son isolement à côté du quartier général des rebelles exposait à
être enlevé par eux, se replie et abandonne sa position. Des pièces de
canon placées sur l'autre rive foudroient cette partie du quai; mais
les communications sur la rive droite du Rhône sont complètement
interrompues.
Aux Terreaux, le colonel Dietmann n'était pas resté inactif; il avait
enlevé une barricade dressée au coin de la place des Carmes et celle de
la Boucherie. Poursuivant ses avantages, il s'avance jusqu'à la place de
l'Herberie où un pétard, attaché à la porte d'une maison, détruit les
devantures de tous les magasins environnants, et brise presque toutes
les vitres du quartier. Mais obligé de faire face au nord, vers le
quartier des côtes et la place Sathonay, le colonel Dietmann ne peut
pousser au midi jusqu'au pont de pierre, et sa communication reste
incertaine, avec la ligne de Bellecour par le quai de Saône, toute la
nuit et une partie du jour suivant.
L'affaire s'est également engagée à la Croix-Rousse; une barricade
formée en face la caserne des Bernardines, est prise à revers et enlevée
par le général Fleury, qui tue un grand nombre d'insurgés; de ce moment,
les attaques de vive force ont cessé de ce côté, la Croix-Rousse est
restée silencieuse, mais occupée par l'ennemi. Le général Fleury emploie
le reste de la journée à faire battre le quartier Saint-Paul par
quelques pièces d'artillerie placées à la caserne des Chartreux.
Pendant tout ce temps, le son du tocsin se faisait entendre à tous les
clochers. Des proclamations républicaines étaient lues et répandues
dans les quartiers du théâtre de l'insurrection. Elles contenaient en
substance la déchéance de Louis-Philippe, et la nomination de Lucien
Bonaparte comme premier consul.
Partout les troupes ont montré une résolution vraiment admirable;
partout elles ont attendu le feu des insurgés et y ont répondu sans
hésiter. On cite ce propos d'un soldat du 6e léger, régiment composé en
partie de Lyonnais, qui, arrivant sur la place de la préfecture, cria à
sa mère: «Ma mère, fermez votre fenêtre; nous allons tirer;» et puis il
fait feu comme les autres.
En récapitulant les résultats de cette première journée, nous trouverons
que l'ennemi, coupé sur tous les points et resserré dans les quartiers
où il tient encore, occupe Saint-George, où les premières attaques l'ont
refoulé, le Change, le quai de Bondy et celui de Bourgneuf sur la rive
droite de la Saône. Sur cette même rive, les troupes se maintiennent de
Saint-Jean à la prison de Roanne.
Entre les fleuves, l'insurrection est coupée en quatre tronçons; à
Perrache, la largeur des rues ne lui a pas permis de s'établir en force;
elle occupe les environs de l'Hôpital et de la place des Cordeliers. Les
maisons qui bordent le quai Saint-Vincent, Saint-Polycarpe et les Côtes,
sont en son pouvoir. Enfin elle est prisonnière, mais armée dans la
Croix-Rousse.
Les trois lignes du général Aymard conservent une communication
parfaitement libre, par la rive gauche du Rhône, le pont de la
Guillotière et le pont Morand.
Ces résultats n'ont pas été obtenus sans éprouver une perte
considérable. Les soldats, peu accoutumés à ce genre de guerre, tirent à
découvert contre des hommes cachés dans les maisons; il fallait changer
de tactique et les imiter; il fallait en outre profiter des moyens que
fournissait l'artillerie pour épargner le sang, en forçant les maisons
qui faisaient le plus de résistance. C'est ce qu'on a fait les jours
suivants, et les pertes de la troupe ont sensiblement diminué.
On avait espéré que le calme de la nuit et le succès des opérations de
la veille feraient rentrer en elle-même cette partie de la population
que les factieux avaient égarée; mais le 10, de grand matin, le tocsin
sonnait déjà dans toutes les parties de la ville; évidemment la bataille
n'était pas finie.
Cette seconde journée ne fut employée qu'à assurer et nettoyer les
positions que dès la veille on avait conquises. Des succès partiels
permirent de rétablir les communications avec l'Hôtel-de-Ville, du côté
de la Saône. La grande communication, par la rive gauche du Rhône, un
moment interceptée par l'insurrection de la Guillotière, fut également
rétablie. Dans l'intérieur de la ville, les différentes lignes
s'occupèrent à éteindre les feux qui les gênaient et à s'étendre plus à
l'aise dans leurs quartiers; on évita, pour ces différentes opérations,
d'exposer les soldats comme la veille, et l'on fit un usage presque
constant de l'artillerie. Le son du canon retentit sans interruption, et
l'action, moins sanglante que le premier jour, dut sembler plus terrible
encore aux habitants enfermés dans leurs demeures.
De leur côté, les insurgés complétèrent leur mouvement par le
soulèvement des quartiers qui jusqu'alors étaient restés calmes.
Saint-Just, La Guillotière, Vaise, le quartier du Jardin-des-Plantes,
celui de la Grande-Côte, se hérissèrent de barricades. La caserne du
Bon-Pasteur, située au-dessus du Jardin-des-Plantes et abandonnée
par les troupes, ainsi qu'il avait été convenu, fut occupée par les
assaillants. Des drapeaux rouges ou noirs portant d'un côté: _liberté,
ordre public,_ et de l'autre: _la République ou la mort_, furent
arborés ce jour-là ou le lendemain sur l'église de Saint-Polycarpe, sur
Fourvières, sur l'Antiquaille, sur le clocher de Saint-Nizier et sur
celui de Saint-Bonaventure.
Ainsi de part et d'autre on s'occupe d'asseoir, d'assurer, de dessiner
ses positions.
Dès le matin, le général Aymard avait fait garnir de bouches à feu
le pont Morand, le pont du Concert et celui de la Guillotière; ces
précautions avaient pour but de maintenir la communication principale
sur la rive gauche du Rhône, et de faciliter l'arrivée d'un convoi de
munitions qu'on attend de Grenoble et des renforts qui doivent arriver
du Midi.
Le retard de ces renforts et les mauvaises dispositions qui se
manifestent déjà à la Guillotière, semblent nécessiter l'évacuation
du quartier Saint-Jean, dont les troupes pourraient être employées si
utilement ailleurs; mais la crainte de l'effet moral que produirait
infailliblement tout mouvement rétrograde ne permet pas de s'arrêter
à cette idée; on se contente de donner à la petite garnison du fort
Saint-Irénée l'ordre de se replier sur Bellecour. La nuit venue, elle
abandonne ce poste, en arrière de l'ennemi et où le succès possible du
mouvement de Saint-Étienne peut la compromettre gravement, et, après
avoir encloué ses pièces, elle se rend au quartier général, en passant
par Saint-Foy et par le pont de la Mulatière.
Cependant le quartier Perrache tente aussi son insurrection; c'est aux
environs de la manufacture de tabac que le mouvement paraît avoir le
plus de gravité. Les dragons s'y portent en toute hâte et l'ordre est
promptement rétabli.
Mais l'existence du Pont-Chajourne, à l'extrémité duquel les insurgés de
Saint-George soutiennent avec les troupes une fusillade continuelle, est
inquiétante pour le quartier de Perrache; c'est une fâcheuse diversion
sur les derrières du quartier-général. Le soir, on amarre contre le
pont un énorme bateau de foin, auquel on met le feu; après avoir brûlé
pendant une heure, trois arches s'abîment dans la rivière.
Depuis le matin, les batteries placées sur les ponts du Rhône et le
cours Bourbon criblent de boulets les maisons du quai de Retz et du quai
de Bon-Rencontre, d'où partent des coups de fusil. Un obus lancé sur une
de ces maisons, au coin de la rue Gentil, est cause d'un incendie qui a
failli avoir des suites épouvantables. Un instant on a craint que le
feu ne se communiquât aux bâtiments de la Bibliothèque et du Collège;
l'anxiété et l'effroi ont été à leur comble; heureusement cette crainte
ne s'est pas réalisée, et l'incendie a été restreint à son foyer
primitif.
Pendant ce temps, on s'efforce de détruire les pavillons du pont du
Concert que les soldats ont abandonnés et qui pourraient offrir un poste
avancé aux séditieux. La construction solide de ces pavillons rend plus
lente cette oeuvre de destruction qui occupe quatre pièces de huit
jusqu'à la nuit.
Mais les craintes qu'inspirait la Guillotière se sont réalisées. Cette
ville vient de s'insurger. Les maisons placées à la tête du pont font
feu sur les soldats. La grande communication est coupée; il faut la
rétablira tout prix. Pendant qu'on riposte aux insurgés placés aux
fenêtres les plus avancées, des canons et des obusiers placés sur
le cours de Bourbon lancent de nombreux projectiles sur la tête du
faubourg. Une maison prend feu, et les flammes, poussées par le vent, se
communiquent aux maisons voisines avec une effrayante rapidité. Alors la
fusillade s'affaiblit et bientôt elle cesse complètement. Le général,
qui n'a pas de troupes pour occuper le faubourg, est obligé de se
contenter de la promesse faite par les habitants d'empêcher la reprise
des hostilités.
Vers le soir, plusieurs détonations se font entendre au fort Lamothe
qui, pendant ce jour et les suivants, s'occupe de débarrasser les
grandes routes de Marseille et de Grenoble des pillards Dauphinois qui
se rendent à Lyon. Il tire plusieurs coups de canon sur le clocher de la
Guillotière où on sonne le tocsin.
Aux Terreaux, la première opération a été d'occuper le beffroi et les
pavillons de l'Hôtel-de-ville et du palais Saint-Pierre; de là les
tirailleurs de la ligne font cesser par leur feu celui qui part des
toits situés à une certaine distance; plusieurs maisons remplies
d'insurgés sont enlevées par les soldats. On s'occupe ensuite de
déloger l'ennemi des environs de la boucherie des Terreaux et du
quai Saint-Vincent; on parvient aussi à rétablir les communications
interrompues avec la manutention et la poudrière.
Bientôt une expédition plus sérieuse encore est dirigée vers la place
Sathonay, dont une forte barricade défend l'approche; il est important
de reprendre cette place et le Jardin-des-Plantes. Une compagnie de
grenadiers du 27e se porte vers cet emplacement. Le colonel Monnier
du 28° la commande en personne. Déjà blessé au commencement de
l'insurrection, il tombe percé d'un coup mortel au moment où la
barricade est emportée par ses soldats.
Ce brave militaire était parti le 7 pour aller revoir sa famille; il
apprit à Grenoble, le mardi, que son régiment pourrait être engagé le
lendemain. Il revient aussitôt sur ses pas et trouve dans les rues
de Lyon la fin d'une carrière glorieuse et consacrée jusqu'au bout à
combattre les ennemis de la France.
A la Croix-Rousse, la caserne des Bernardines avait été attaquée de
nouveau; le feu de l'artillerie et de la mousqueterie n'avait cessé de
retentir de ce côté. Pendant la nuit, on envoie à la munitionnaire, à
Serin. Des convois de vivres ravitaillent les troupes aux Bernardines,
aux Terreaux, à Bellecour et dans les forts. Il a fallu se battre pour
arriver aux magasins et en revenir; des officiers et des soldats sont
blessés.
Pendant cette journée, si pleine de désordre, de mouvement et de bruit,
des crieurs ont colporté à grand'peine la proclamation suivante dans les
quartiers occupés par les troupes:
«Habitants de Lyon!
Nos efforts pour éviter la collision ont été vains; le siège de la
justice a été attaqué par les factieux, et nous nous sommes vus réduits
à la nécessité de le faire respecter par les armes.
«Partout nos troupes se sont montrées avec un calme et un dévouement
admirables; partout les insurgés ont pris la fuite et n'ont su s'opposer
à leur élan qu'en se cachant dans des maisons, d'où ils ont été
débusqués toutes les fois qu'on a jugé convenable de l'entreprendre.
Resserrée dans un étroit espace, la révolte ne peut se maintenir; coupée
sur tous les points de ses communications, espérant en vain des renforts
des villes voisines dont la tranquillité n'a pu être altérée, elle sera
bientôt réduite à céder.
Ayez confiance dans vos magistrats, dont la sollicitude ne tend qu'à
vous adoucir des malheurs qu'elle n'a pu vous éviter; ayez confiance
dans les talents, dans le zèle des généraux; dans la contenance et le
courage de nos braves soldats, et votre ville sera bientôt délivrée des
maux passagers qu'elle éprouve.
Lyon, 10 avril 1834.
Le conseiller d'État, préfet du Rhône,
GASPARIN.»
Le 10 avril, rien d'important ne fut tenté par les troupes; le général
attendait des renforts pour s'étendre; d'ailleurs il fallait lancer des
reconnaissances dans les quartiers insurgés et préparer ainsi l'attaque
décisive et générale qui devait avoir lieu le lendemain.
Cependant la canonnade ne se ralentit pas, et les maisons du quai de
Retz continuèrent à être battues par les pièces placées sur la rive
gauche. Dans l'intérieur de la ville, les soldats firent taire tous les
feux rapprochés qui les gênaient; les pétards continuèrent à leur servir
pour pénétrer dans les maisons occupées; ils commençaient d'ailleurs
à entendre cette guerre d'un nouveau genre; à l'exemple de leurs
adversaires, ils montaient sur les toits, se cachaient derrière les
cheminées, se postaient sur les points les plus élevés de la ville, sur
le belvédère de la préfecture, et de là, ils nettoyaient les toits à une
grande distance. Dans les rues, ils savaient aussi protéger leur marche
par des barricades; on les voyait mettre en réquisition les charrettes
et les matériaux qu'ils parvenaient à découvrir et qu'ils conduisaient
jusqu'à leur destination, escortés par d'autres soldats, le fusil en
joue.
C'est à deux heures du matin que le premier engagement a eu lieu. Les
insurgés du quartier Saint-Bonaventure ont fait des tentatives pour se
faire jour sur différents points; ils sont repoussés à coups de fusil et
à coups de canon. Cette fusillade, ces décharges d'artillerie, dont le
silence de la nuit augmente encore l'horreur, rappellent aux habitants
des quartiers qui avoisinent les Terreaux la funeste nuit du 22 novembre
1831, où la troupe effectua sa retraite.
Quelques heures plus tard, le pont de la Mulatière est attaqué; et
en même temps le quartier Perrache continue à se soulever, et les
militaires isolés y sont désarmés par des groupes de rebelles. Tout
porte à croire que les insurgés de Lyon attendent l'arrivée de ceux
de Saint-Étienne pour tenter un effort plus général; en effet, les
nouvelles qu'on reçoit de cette dernière ville ne sont pas rassurantes.
L'escorte du bagage du 16e léger vient d'être désarmée sur la route qui
y conduit.
J'ai dit que le fort Saint-Irénée avait été évacué dans la nuit du jeudi
au vendredi; les révoltés de Saint-Just y ont pénétré depuis; ils sont
parvenus à désenclouer une des pièces abandonnées; ils l'ont placée sur
la terrasse de Fourvières, et de là ils essaient de lancer des boulets
et des pierres sur le quartier-général de Bellecour. Mais leurs
projectiles atteignent rarement leur but. On leur riposte avec deux
pièces de 24, qui ont été amenées sur la place et qui criblent de
boulets la terrasse où se tiennent les artilleurs improvisés de
l'ennemi.
Cependant l'impatience des habitants est au comble; enfermés depuis
trois jours dans leurs maisons, ils s'indignent de la timidité apparente
du général, dont ils ne connaissent pas la véritable position; ils
voudraient qu'on se portât en avant, et qu'on en finît avec la
rébellion. Toutes les émeutes, toutes les révolutions ont duré trois
jours; il leur semble qu'il n'est pas permis à l'insurrection nouvelle
de se prolonger au delà.
Ces réclamations, ces plaintes ne changent rien et ne doivent rien
changer aux plans de l'autorité militaire. Cependant on rétablit pendant
deux heures la circulation, pour les femmes seulement; elles assiègent
les boutiques de boulangers et de bouchers pour renouveler leurs
provisions épuisées; les denrées de première nécessité sont encore
abondantes, mais celles d'une utilité secondaire manquent déjà
entièrement.
Quelques citoyens dévoués avaient offert de prendre les armes et de
seconder l'effort des troupes; le général Buchet, auquel on avait
communiqué leur proposition, s'était empressé de l'accueillir. Il avait
promis des fusils et des capotes de soldats. Cette garde civique aurait
été employée à maintenir la tranquillité dans les quartiers déjà
occupés; elle aurait remplacé la ligne dans les postes les moins
périlleux, et lui aurait permis de se porter tout entière en avant.
Par malheur, il se trouva peu de personnes pour prendre part à cet
enrôlement volontaire; c'est sans doute à l'isolement des habitants,
sans communication entre eux, comme aussi sans rapports avec l'autorité,
qu'il faut attribuer cette circonstance.
Vers trois heures, le préfet avait publié une proclamation:
«Habitants de Lyon,
La prolongation de l'état pénible où se trouve la ville de Lyon tient
à un petit nombre de factieux qui pénètrent dans les maisons et
recommencent à tirer dans quelques quartiers. Dans cet état de choses,
permettre la circulation complète, ce serait leur donner la facilité de
changer de position, de communiquer entre eux et de porter le désordre
partout. Pour diminuer cependant cette gêne, qui ne dépend pas de
l'autorité, mais qui est le résultat des désordres auxquels les
habitants n'ont pas su s'opposer avec énergie, on vient d'autoriser,
autant qu'il sera possible, la circulation des femmes.
La ville de la Guillotière a bien apprécié cette position, et les
habitants qui ont tant eu à souffrir des mesures militaires qui ont été
prises pour faire cesser l'agression, ont obligé les factieux à faire
cesser le feu et ont reconquis leur repos.
Sachez les imiter; sachez, dans chaque rue, dans chaque quartier, vous
entendre entre voisins pour qu'on ne viole pas vos domiciles et que
l'on ne vous expose pas aux risques des mesures militaires et à la
destruction qu'elles entraînent, et tout changera de face en un instant,
et vous serez rendus à vos travaux et à vos habitudes.
Croyez la voix de l'autorité qui, après avoir si longtemps hésité à
répondre aux provocations, vous indique les vrais moyens de faire cesser
le désordre.
Lyon, le 11 avril 1834.
Le conseiller d'État, préfet du Rhône,
GASPARIN.»
Quoique relativement calme, cette journée du vendredi n'a pas cessé
d'être troublée par le bruit de la mousqueterie et du canon; mais déjà
l'on commence à se familiariser avec ces détonations continuelles;
bravant la défense et le péril, des groupes de curieux se réunissent sur
le quai Saint-Clair pour contempler la canonnade dirigée contre la
place du Concert. Le soir, les soldats allument des feux de charbon et
bivouaquent au coin des rues; quelques-uns construisent des baraques en
planches, d'autres couchent en plein air; et toujours leur gaieté, leur
patience sont admirables, malgré les dangers et les souffrances de tous
genres dont ils ont été assaillis pendant ces déplorables journées et
les longues nuits que le froid et la neige venaient encore attrister.
La journée du 12 avril devait être décisive pour le triomphe de l'ordre;
la fusillade qui avait duré toute la nuit à de rares intervalles,
reprend, vers le matin, une intensité nouvelle. Les troupes d'un côté,
les insurgés de l'autre, conservent à peu près les mêmes positions que
la veille; seulement, le nombre de ces derniers et la vivacité de leurs
feux vont toujours en diminuant.