dans laquelle la France est placée et de l'immense adjonction de
sectionnaires survenue pendant le dernier trimestre, a voulu savoir s'il
était toujours la représentation fidèle et vraie de la société, et si la
volonté de la majorité des membres actuels était que le mandat dont il
est revêtu lui fut continué. Afin de ne gêner en rien l'émission de
la pensée de chaque sectionnaire, les membres composant le comité ont
déclaré qu'il donnaient tous leur démission. En conséquence, les chefs
de section ont été invités à prévenir immédiatement les sectionnaires de
se réunir dimanche pour procéder à de nouvelles élections.
Citoyens,
«Vous allez faire acte entier de souveraineté; sans considération de
nous, mais en examinant seulement les services rendus à notre cause,
comme gages nécessaires de dévouement et d'abnégation pour l'avenir,
vous fixerez vos choix. En attendant que l'expression générale de vos
voeux soit précisée, nous conserverons la direction que vous nous avez
donnée. Si, pendant cet espace de temps, des événements survenaient,
vous nous trouveriez ce que nous serons toujours, c'est à dire résolus à
tous les sacrifices que peut exiger l'intérêt bien entendu de la sainte
cause républicaine. Tout pleins de respect pour vos volontés, nous
serons honorés de reprendre, s'il le faut, nos places de simples
sectionnaires, et nous n'en continuerons pas moins à travailler avec
notre dévouement habituel. Mais nous vous le déclarons dès à présent,
nous combattrons directement par tous les moyens quiconque tenterait à
l'avenir d'agir en dehors du règlement et de porter le trouble dans la
société.
«Pour assurer la régularité des opérations électorales, le comité a
arrêté les dispositions suivantes:
«Le règlement veut que les élections soient faites en assemblée
générale; mais tous les sectionnaires doivent reconnaître qu'il y a
impossibilité matérielle d'exécuter cet article, puisque indépendamment
de la difficulté qu'il y aurait à les réunir pendant toute une journée
dans un lieu où ils ne pussent être inquiétés par les poursuites de
l'autorité, le mauvais temps, que personne n'arrête, peut rendre
impossible tout scrutin; qu'en outre, chacun doit comprendre combien il
serait difficile de procéder, dans une si grande réunion et avec l'ordre
nécessaire, à un scrutin qu'il serait ensuite impossible de dépouiller,
puisque deux jours ne suffiraient peut-être pas pour terminer cette
opération; que ces difficultés étant reconnues, et un précédent existant
déjà avec l'approbation des sectionnaires, la société se trouve
aujourd'hui placée dans cette position, ou de se dissoudre, ou de
modifier de bonne foi un article de son règlement. Dans une pareille
situation, il ne peut pas y avoir d'hésitation sur le choix; c'est
pourquoi le comité arrête:
«1° Les élections seront faites par chaque section séparément réunie
dans le lieu ordinaire de ses séances;
«2° Après l'ouverture des travaux, le chef donnera lecture de la
présente circulaire;
«3° Les sept membres futurs du comité seront nommés à la majorité
absolue des suffrages. Dans le cas où deux tours de scrutin n'auraient
pas donné cette majorité à un ou plusieurs des membres à élire,
l'élection aura lieu par un troisième tour de scrutin à la majorité
relative;
«4° Procès-verbal sera dressé sur le champ du résultat des votes,
certifié sincère par le chef, le sous-chef et le premier quinturion de
la section, puis cacheté;
5° Tous les procès verbaux seront apportés lundi soir, à sept heures,
extrêmement précises, par les chefs de l'arrondissement. Ils seront
ensuite ouverts et lus dans une réunion qui aura lieu le même jour. Le
résultat sera proclamé, puis annoncé ultérieurement aux sections par une
nouvelle circulaire.
Salut et dévouement fraternel.
_Les membres du comité_: POUJOL, J. T. HUGON, P. A. MARTIN, E. BAUNE,
ÉDOUARD ALBERT, SILVAIN COURT, BERTHOLON.»
Il y aurait beaucoup de remarques à faire sur cette pièce; je ne m'y
arrêterai pas; je dirai seulement que le comité central a continué ses
publications pendant la durée du combat; c'est ce que prouve l'ordre
du jour que je vais transcrire, et qui est daté, comme la circulaire
précédemment citée, de l'an 42 de la République. On voit qu'elle aussi a
sa légitimité et ne tient pas compte du règne des usurpateurs.
«A Vienne, la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté
l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection éclate.
Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se
démoraliser. Quand même elle conserverait sa position, il suffit de la
tenir en échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements; au
premier jour nous recevrons des nouvelles favorables.
Lyon, le 22 germinal, an 42 de la République.»
A chacun donc la responsabilité de ses oeuvres; c'est aux partis
politiques que Lyon doit ses derniers malheurs.
En vain dira-t-on que l'insurrection aurait éclaté ailleurs; à Paris
d'abord par exemple, si elle avait été véritablement républicaine,
tandis qu'en se montrant à Lyon elle a trahi une tout autre origine.
Mais on oublie que le désordre, tant de fois comprimé à Paris, a déserté
cette ville où une police active, une armée immense, une garde nationale
unanime dans son dévouement ne lui laissaient plus aucune chance de
succès. On oublie que les factions ont émigré à Lyon, qu'elles y ont
établi le centre et le foyer de toutes leurs intrigues, qu'elles lui ont
conféré le triste honneur d'être pour elles, non-seulement une capitale
industrielle, mais une capitale politique. En effet, où trouver des
éléments plus favorablement disposés pour le triomphe de l'anarchie? Où
trouver ces débris d'associations d'ouvriers, dont on pourrait encore
exploiter le mécontentement? Où trouver une cité plus grande, plus
importante à tous égards, plus influente par sa position entre les
républicains de la Bourgogne et les légitimistes du Midi? Où en trouver
une qui soit plus abandonnée aux graves dangers qu'entraîne, toujours
une industrie dominante? Il est évident que la révolte, quel qu'en
fût le caractère, devait trouver ici son centre et son point d'appui
principal.
D'ailleurs l'explosion ne devait point être locale; la promulgation de
la loi sur les associations devait en donner le signal pour toute la
France. Les anarchistes lyonnais ont cru devoir faire feu avant le
signal. Ils ont pensé qu'en saisissant l'occasion du procès des
_Mutuellistes_, ils trouveraient le moyen de rattacher à leur cause tous
ces ouvriers en soie qui commençaient à renoncer au désordre. Par là ils
ont pu accroître ici le nombre de leurs partisans; mais ils ont isolé
leur mouvement, et ils en ont rendu la répression plus facile.
Puisque j'ai parlé de cette loi sur les associations dont la
promulgation devait être le signal d'une protestation à coups de fusil,
qu'il me soit permis de dire toute ma pensée sur les protestations
écrites qui ont précédé et préparé celle-là. Je puis la dire sans
hésiter, car, je le déclare en commençant, les intentions sont choses
sacrées pour moi. Je crois qu'on peut avoir les vues les plus honorables
quand on a embrassé le parti de la République ou celui de la légitimité;
je crois même (et ceci scandalisera bien des gens) qu'on peut vouloir
par patriotisme le soulèvement des rues et la violation des lois. Je
déplore l'erreur de ceux qui prétendent arriver au bien par le mal; mais
jusqu'à preuve contraire, je crois à leur désintéressement et à leur
sincérité.
Ces réserves une fois faites, je déclare que, de toutes les tentatives
anarchiques qui ont eu lieu depuis trois ans, je n'en connais pas de
plus monstrueuse que le discours de, l'honorable M. Pagès (de l'Ariége)
sur la loi des associations. Dans une nation civilisée et soumise au
régime légal, un citoyen qui viole la loi, qui la viole à bon escient,
qui proclame même hautement la nécessité de la violer, doit soulever
contre lui l'animadversion de tous les partis, car tous sont intéressés
au respect de la loi qui n'est la propriété exclusive de personne. Mais
quand ce citoyen est lui-même législateur, quand il abuse de la tribune
pour se poser, à la face du pays, comme adversaire de la loi qui vient
d'être adoptée, quand il foule aux pieds ces deux grands principes de
tout gouvernement représentatif, respect de la majorité et respect de la
loi, quand il fait un appel à toutes les résistances pour s'y associer,
quand il établit ce principe anti-social que chacun est juge en dernière
analyse de la législation du pays, et peut choisir, pour les rejeter ou
s'y soumettre, les dispositions qui lui conviennent et celles qui ne
lui conviennent pas; c'est le comble du désordre moral; il n'y a pas de
paroles assez énergiques pour repousser un système aussi dangereux.
Je crois que l'étonnement avait fermé la bouche à tous les collègues de
M. Pagès, car personne ne prit la parole pour relever ses doctrines, et
demander qu'on donnât à ce discours le commentaire indispensable d'un
rappel à l'ordre: aussi d'autres députés ont-ils protesté à son exemple;
aussi avons-nous vu, comme une chose toute simple, les journaux ouvrir
leurs colonnes aux protestations de tous les mécontents de toutes les
provinces; et puis sont venues les protestations à main armée, que M.
Pagès ne souhaitait certainement pas, et qui ne sont pourtant qu'une
déduction logique de ses paroles. Il y avait peut-être quelque
exagération à prétendre que le 6 juin 1832 fût sorti du _compte rendu_;
mais personne ne peut nier que les protestations des députés n'aient été
traduites en coups de fusil le 9 avril 1834.
Parmi les journaux qui ont nié l'origine politique des derniers
événements, le _Précurseur_ mérite une mention spéciale. Il s'est fait
un argument des articles qu'il a publiés quelques jours auparavant, et
dans lesquels il prêchait, sinon la paix et la concorde, du moins la
renonciation à tout projet d'agression armée.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que, sous ces conseils pacifiques, le
_Précurseur_ cachait un désir secret de voir les hostilités commencer.
Je crois, au contraire, qu'il appartient à cette fraction peu nombreuse
du parti républicain qui redoute sincèrement les émeutes et qui ne croit
pas le moment venu pour une révolution; mais ce qu'il ne voit pas ou ce
qu'il fait semblant de ne pas voir, c'est qu'il est dépassé et absorbé
depuis longtemps par les hommes d'action, par les impatients et les
écervelés du parti; c'est qu'il ne représente plus l'opposition
républicaine, et que, par conséquent, tous ses articles et ses conseils
ne peuvent plus passer pour la véritable pensée de cette faction.
D'ordinaire les partis attendent le moment du triomphe pour se
décomposer; mais celui de la république a déjà dépossédé ses premiers
chefs et a fait descendre rapidement le pouvoir des hommes du _National_
et du _Précurseur_ à ceux de la _Tribune_ et de la _Glaneuse_. Qu'on
juge par là des éléments de ce parti, et qu'on ne vienne plus dire qu'on
ne se répète pas en politique, qu'on ne recommence pas deux fois, et
de la même manière, les mêmes scènes. Non, sans doute, et la seconde
république ne ressemblerait certainement pas à la première; elle serait
moins glorieuse, moins longue. Vous n'auriez plus, comme la première
fois, ces hommes généreux, patriotes, qui, pleins d'enthousiasme pour le
mouvement de 89, ne s'en détachèrent qu'à la dernière extrémité. Dès le
premier jour, vous n'auriez pour vous gouverner que des hommes de rebut
qui se hâteraient d'étaler leurs rêves insensés pour compenser ce qui
manquerait à leur règne en durée et en grandeur.
Espérons que ces dernières folies achèveront de détacher du parti
anarchiste quelques hommes distingués qui lui prêtent le secours de leur
nom, mais qui doivent s'y trouver mal à l'aise et y sont probablement
peu appréciés. Qu'ils comparent, dans l'affaire de Lyon en 1834, la
conduite de leurs partisans avec celle de l'autorité. D'un côté, toutes
les provocations, toutes les violences; de l'autre, toute la patience et
la modération que comporte la fermeté. Quelques personnes ont reproché à
M. de Gasparin de n'avoir pas saisi toutes les occasions de sévir et de
réprimer. C'est qu'il voulait laisser aux factions tout l'odieux d'une
semblable lutte. Aussi pas une voix ne s'est élevée pour attribuer le
conflit aux provocations de l'autorité; dans un temps où toutes les
calomnies ont cours, on n'a pas encore inventé celle-là.
Personne n'a prétendu non plus qu'il fallût attribuer l'explosion à
quelque circonstance particulière et inattendue; on y a généralement
reconnu une entreprise préméditée et préparée de longue main. Depuis
longtemps, des tentatives d'embauchage étaient faites auprès des soldats
de la garnison. Dès la veille de l'insurrection, les maisons dont il
fallait s'emparer, celles qui avaient des allées traversantes ou dont
les fenêtres plongeaient sur plusieurs rues, avaient été marquées à la
craie, et au moment où la lutte s'engageait sur la barricade de la
place Saint-Jean, l'attaque de la Préfecture était déjà tentée, et des
barricades s'élevaient sur tous les points de la ville et des faubourgs,
dans les positions les plus fortes, dont le choix indiquait une
étude sérieuse du terrain et une habileté stratégique à laquelle les
militaires rendent hommage.
Ceci répond d'avance aux insinuations de ceux qui regardent les
désordres de l'audience où devaient se juger les chefs _Mutuellistes_
comme la cause de l'insurrection qui a éclaté quatre jours après, et
attribuent d'ailleurs ces désordres à l'imprudence ou à la faiblesse de
l'autorité administrative, donnant à entendre qu'elle est responsable du
sang répandu. Il est évident qu'il n'était au pouvoir de personne ni de
faire naître ni d'empêcher l'explosion.
Quelques mots d'explication suffiront pour éclairer la scène du
Palais-de-Justice.
Le président du tribunal et le procureur du roi avaient conféré la
veille sur les mesures à prendre avec le général Aymard et avec le
préfet; ils avaient insisté pour qu'aucun appareil militaire n'entourât
l'audience; ils avaient cité tous les précédents qui autorisaient la
confiance, et avaient dit que la justice devait puiser sa force dans sa
propre dignité et non dans l'appui des baïonnettes. La noblesse de
ces sentiments fut comprise et leur demande d'autant plus facilement
accueillie que l'on connaissait les dispositions de la _Société des
Mutuellistes_ qui recommandait le calme à tous les ouvriers.
Cependant, malgré les conventions de la veille, le président crut devoir
appeler des soldats pour arrêter le tumulte que produit toujours une
foule nombreuse et agitée; il fit une réquisition pour une centaine
d'hommes, force tout à fait insuffisante au milieu de cette multitude
qui encombrait l'audience, la cour de l'hôtel Chevrière et la place
Saint-Jean; il fit cette réquisition sans prévenir autrement les
autorités militaires et administratives.
Le piquet appelé se trouva donc compromis et dans l'impossibilité
presque absolue d'agir. Sa situation fut d'autant plus fâcheuse qu'un
incident postérieur à la levée de l'audience, et relatif à un témoin à
charge indignement attaqué, avait changé l'inquiétude et l'agitation de
la foule en une hostilité véritable; de là des désordres et des excès
que tout le monde déplore, mais que l'administration ne pouvait prévenir
et qu'elle fit cesser très-promptement.
Ainsi, pour résumer en quelques mots ces considérations préliminaires,
l'insurrection lyonnaise de 1834 a été politique. Elle devait éclater à
la fois dans toute la France, et le désir seul de rattacher la cause des
ouvriers en soie à celle de la _Société des Droits de l'homme_ a fait
devancer ici le moment fixé; on ne peut l'attribuer ni aux provocations
de l'autorité locale, ni à l'effet produit par quelques circonstances
particulières et inattendues.
J'entre maintenant dans l'histoire des six journées.
Le procès des _Mutuellistes_ avait été renvoyé au mercredi 9 avril 1834.
Il était évident pour tout le monde que, si l'insurrection devait avoir
lieu, elle éclaterait ce jour-là. Aussi chacun s'y préparait à sa
manière; les habitants paisibles émigraient en foule; les fiacres, les
omnibus ne pouvaient suffire aux familles qui allaient chercher un asile
à la campagne. Pendant ce temps, la _Société des Droits de l'homme_
et l'autorité militaire faisaient leurs dispositions d'attaque et de
défense.
Les sections étaient unanimes pour le soulèvement; elles croyaient le
moment favorable; leurs membres ne doutaient pas que les affiliés de
Mâcon, de Dijon, de Grenoble et de Saint-Étienne, auxquels on avait
écrit de se tenir prêts, ne secondassent le mouvement. Ils se faisaient
illusion sur l'esprit des départements; ils croyaient allumer une
traînée de poudre qui porterait en quelques heures le feu de la sédition
dans les provinces légitimistes et dans les provinces républicaines, et
jusque dans les murs de la capitale. Mais leur plus grande erreur était
de compter sur les soldats. La contenance de la compagnie du 7e léger,
appelée le samedi à l'audience du tribunal, avait achevé de les
confirmer dans cette idée; d'ailleurs, ils citaient avec complaisance le
nom de quelques sous-officiers engagés dans la _Société_; ils parlaient
de lettres écrites par des artilleurs; enfin, ils se berçaient d'une
espérance qui reçut dès la première attaque un éclatant démenti.
Les plus prudents voulaient retarder cette attaque jusqu'au moment de
la condamnation; mais on fit observer qu'en commençant aussi tard on
s'exposerait à ne pas achever dans la journée le mouvement qui devait
emprisonner chaque corps dans le quartier où il se trouvait, l'isoler du
reste de la garnison, couper toutes les communications de la troupe et
empêcher ainsi qu'une direction unique ne présidât à ses mouvements. La
nuit venue, on ne pourrait plus retenir les combattants à leur poste,
et les soldats profiteraient de cette circonstance pour regagner leurs
positions et rétablir leurs communications interrompues.
Ces observations déterminèrent la majorité; il fut décidé qu'on
engagerait l'affaire à onze heures, après que les juges seraient entrés
en séance. Quant au plan des opérations, je viens déjà d'en donner un
aperçu. Une première ligne de barricades devait s'élever à la fois dans
toutes les parties de la ville; on devait en défendre les abords en
tirant des fenêtres et des toits; et pendant ce temps, une seconde ligne
mieux fortifiée, plus difficile à enlever, devait offrir un nouvel
obstacle aux soldats, dans le cas où ils seraient parvenus à forcer la
première.
On avait une assez grande quantité de poudre tirée de Suisse par
contrebande; et d'ailleurs on devait en fabriquer dans plusieurs
quartiers, d'après la recette que la _Glaneuse_ avait publiée quelques
jours auparavant. Les balles ne manquaient pas; mais les fusils
n'étaient pas en très-grand nombre; plusieurs membres de la société
furent chargés de parcourir les communes voisines et de désarmer les
gardes nationales. Un poste fut assigné à chaque section, et la besogne
étant ainsi distribuée, on attendit sans impatience le moment d'agir.
De son côté, le général Aymard faisait ses préparatifs; il donnait des
instructions confidentielles aux généraux et aux chefs de corps; il
chargeait les officiers de visiter avec soin les localités où ils
pourraient être appelés à agir; il faisait approvisionner de vivres et
de munitions les principaux forts et les casernes les plus importantes.
Son plan avait cela de commun avec celui des insurgés que lui aussi
cherchait à les scinder, à les isoler, à empêcher tout ensemble dans
leurs mouvements; de part et d'autre, on avait compris l'importance
de cette opération, à laquelle la longueur de la ville se prêtait
merveilleusement; on avait compris que celui-là devait l'emporter qui
conserverait ses communications en interrompant celles de l'ennemi. Or,
ce grand résultat fut obtenu dès le premier jour par les troupes, qui
emportèrent les premières barricades et occupèrent sur-le-champ les
positions que le général leur avait assignées.
Ces positions étaient les suivantes:
Le premier corps, commandé par le général Fleury, s'étendait de la
barrière Saint-Clair jusqu'à la barrière de Serin, en suivant les
remparts qui séparent Lyon de la Croix-Rousse, et occupait la caserne
des Bernardines. Le second corps, établi à l'Hôtel-de-Ville, défendait
la ligne du pont de la Feuillée, des Terreaux et du pont Morand; il
était placé sous les ordres du colonel Dietmann, du 27e de ligne,
remplissant les fonctions de commandant de la place.
Le général Buchet dirigeait le troisième corps, qui séparait Bellecour
de Perrache et du reste de la ville, en s'étendant de Saint-Jean à
la Guillotière par le pont de l'Archevêché et la place Bellecour. Le
général Dejean commandait sur cette place une réserve qui, en parcourant
sans cesse les larges et droites rues de Perrache, a maintenu la
tranquillité dans ce quartier et assuré les derrières du général Aymard,
dont le quartier-général était établi sur la place Bellecour.
Ainsi, trois lignes d'opérations, qui devaient couper les insurgés
en quatre fractions, sans rapports et sans relations entre elles. Ce
mouvement les a d'autant mieux déconcertés que la défense absolue
de circulation, en consignant dans leurs demeures tous les citoyens
inoffensifs, a complété l'isolement des bandes armées qu'on attaquait.
Telles étaient les dispositions de l'autorité militaire qui d'ailleurs
devait occuper tous les ponts et communiquer par les quais. Elle était
décidée à repousser énergiquement toute agression, mais l'ordre était
donné d'essuyer le feu des révoltés avant de tirer sur eux; on voulait
leur laisser jusqu'au bout l'odieux d'une provocation à la guerre
civile. Du reste, on était sans crainte sérieuse sur le résultat; la
garnison offrait un effectif de 6,500 hommes disponibles; les 3,400
hommes qui complétaient la garnison étaient absorbés par les hôpitaux
ou par la garde de plusieurs postes qui les paralysaient entièrement;
c'était assez pour vaincre, mais trop peu pour vaincre promptement. Il
avait donc fallu prévoir toutes les chances, et l'on s'était assuré que
les approvisionnements en farine suffiraient pour nourrir la population
lyonnaise pendant dix-neuf joues, si la prolongation des hostilités
et le soulèvement des départements voisins ne permettaient pas de se
procurer de nouvelles subsistances.
Le 9 avril, au matin, les troupes de la garnison, le sac au dos, avec
des provisions de guerre et de bouche, se rendent aux différents postes
qui leur ont été assignés. Sur la place Bellecour stationnent plusieurs
bataillons d'infanterie, massés vers le milieu de l'enceinte, du côté
de la promenade des tilleuls; ils sont flanqués par de nombreux
détachements de dragons et par deux batteries. Les principales têtes
de pont sont occupées par des piquets d'infanterie et de cavalerie, et
quelques-unes défendues par des bouches à feu. L'Hôtel-de-Ville est
entouré d'une force imposante; les troupes de la caserne des Bernardines
sont prêtes à marcher. Les abords du Palais-de-Justice sont gardés
par le 7e régiment d'infanterie légère qui a demandé à être placé en
première ligne pour se laver des soupçons qu'on avait émis sur sa
fidélité. Il est posté en grande partie dans la cour de l'archevêché.
A Onze heures, le préfet était placé sur la galerie de l'église
Saint-Jean, en face de l'hôtel de Chevrières, où le tribunal
correctionnel jugeait les _Mutuellistes_; il était accompagné de MM.
Faye, conseiller de préfecture; de Casenove, adjoint, et Chinart,
conseiller municipal, qui ne l'ont pas quitté un moment pendant les six
journées; il voulait juger lui-même de la nécessité et du moment de la
répression. La place Saint-Jean était silencieuse, solitaire; il était
évident que les assaillants voulaient se présenter en masse; les
sections des _Droits de l'homme_ étaient en permanence dans leurs
locaux.