_23 février_. Loi qui confère aux de la chambre des députés.
maréchaux-des-logis et brigadiers
de gendarmerie dans huit 1832
départements de l'ouest les
pouvoirs d'officiers de police _16 avril_. Loi qui donne au
judiciaire (temporaire). gouvernement la faculté d'autoriser
les mariages entre beaux-frères
_10 avril_. Loi sur les associa- et belles-soeurs.
tions.
_28 avril_. Loi contenant des
_24 mai_. Loi contre les modifications au code pénal et
fabricants, débitants, au code d'instruction criminelle.
distributeurs et détenteurs
d'armes et munitions de guerre. 1833
_24 avril_. Loi sur l'exercice des
1835. droits civils et politiques
dans les colonies.
_9 septembre_. Loi sur les crimes, --Loi sur le régime législatif
délits et contraventions de dans les colonies.
la presse et autres moyens
de publication. _22 juin_. Loi sur l'organisation
--Loi sur les cours d'assises. des conseils généraux de
--Loi sur le jury et sur la départements et des conseils
déportation. d'arrondissement.
1836. _23 juin_. Loi sur l'instruction
_13 mai_. Loi sur le vote secret primaire.
du jury. 1834
_20 avril_. Loi sur l'organisation
départementale et municipale du
département de la Seine et de
Paris.
_19 mai_. Loi sur l'état des
officiers.
1835
_22 juin_. Loi qui modifie la
législation criminelle dans les
colonies.
1837
_14 juillet_. Loi sur
l'organisation de la garde
nationale de la Seine.
_18 juillet_. Loi sur
l'administration municipale.
XII
_Récit de l'insurrection de Lyon en avril 1834, écrit en mai 1834, par
un témoin oculaire._
La voix de la presse lyonnaise, un moment couverte et interrompue par le
bruit du canon, se fait entendre de nouveau, depuis que l'ordre matériel
est rétabli. Quelques personnes ont la simplicité de s'en étonner,
beaucoup s'en affligent.
Je n'en suis ni affligé ni surpris. Je sais que, Dieu merci, pour
combler l'abîme qui s'était ouvert il n'a pas été nécessaire d'y
précipiter une liberté ou un principe; je sais qu'on ne doit pas offrir
les lois en holocauste aux mains de ceux qui viennent de mourir pour les
lois; je sais qu'il ne faut pas jeter son bouclier, même pour écraser
un ennemi; je sais que ces enquêtes irrégulières, que la polémique
quotidienne a coutume d'instruire sur les grands événements, offrent
souvent des leçons salutaires, des vérités profondes, et ramènent
nos esprits, si oublieux de leur nature, sur la méditation des faits
accomplis.
Mais ce que je n'ignore pas non plus, c'est qu'il est du devoir de tout
bon citoyen d'apporter son témoignage consciencieux dans cette grande
procédure; c'est qu'on est mal reçu à se plaindre de l'abus que font
certaines gens du droit de publier leur pensée quand on refuse soi-même
d'en faire usage pour la défense de la vérité.
Aussi, n'ai-je point hésité à prendre la plume pour exposer, d'une
manière aussi vraie et aussi complète que possible, les circonstances de
la lutte qui vient d'ensanglanter Lyon, les causes qui l'ont amenée, et
les conséquences qu'on doit en attendre.
C'est ici une relation écrite à la hâte et dans un moment où tous les
faits n'ont pu être encore officiellement constatés; mais la crainte de
commettre involontairement quelques erreurs partielles ne m'empêchera
pas de combattre les erreurs générales et systématiques que l'on cherche
à faire prévaloir.
Il importe de fixer avant tout le véritable caractère du mouvement qui
vient d'avoir lieu.
Politique, il n'a rien de menaçant pour notre avenir; c'est le dernier
effort d'un parti aux abois, qui a présenté et perdu cette bataille
qu'il nous annonçait à la tribune. C'est le dernier acte d'un drame qui
n'a été que trop long et trop sanglant.
Industriel, au contraire, il offre les symptômes les plus fâcheux. Il
nous montre la question de la fabrique lyonnaise toujours la même depuis
1831; et cette question, indépendante de la marche générale des affaires
et de l'affermissement progressif du gouvernement constitutionnel, n'est
pas de celles qui se jugent par la force. La victoire remportée serait
ici de peu de valeur; il faudrait se préparer seulement à en gagner tous
les ans une nouvelle, jusqu'à la ruine complète du commerce de Lyon.
Heureusement l'affaire ne se présente point ainsi; heureusement
l'insurrection de 1834 a déployé, aux yeux de tous, la bannière toute
politique qu'elle suivait; elle a crié bien haut son mot de ralliement,
_République_: mot bien différent de celui qu'on répétait en 1831,
_Tarif_.
Cependant, l'habitude est si bien prise de ne voir à Lyon qu'une lutte
des fabricants et des ouvriers en soie, que beaucoup d'hommes sincères
ne peuvent se résoudre à voir autre chose dans les derniers événements.
Pour eux, les insurgés sont toujours des ouvriers; avril 1834 est une
revanche de novembre 1831.
C'est spécialement à ces hommes que j'adresse les réflexions qui vont
suivre. Quant aux écrivains du _Précurseur_ ou aux membres de la
_Société des droits de l'homme_, ils savent mieux que moi ce qu'il
en est; mais ils sont dans leur rôle quand ils repoussent toute
participation à une tentative qui a échoué.
Un premier fait mérite d'être remarqué, c'est le petit nombre d'ouvriers
en soie qui ont pris part à l'insurrection. Que l'on consulte l'état des
blessés civils apportés dans les hôpitaux, celui des morts, celui des
prisonniers, on trouvera à peine un dixième d'hommes appartenant à la
fabrique des soieries. Il y a mieux; on rencontre sur ces listes six
étrangers pour un Lyonnais; or, tel est le caractère des mouvements
politiques d'employer presque exclusivement les hommes qu'aucun lien de
famille ne rattache à la ville qu'ils vont mettre à feu et à sang.
Ceux qui verraient encore, dans une cause qui n'a enrégimenté que si
peu de Lyonnais et d'ouvriers en soie, la cause spéciale de Lyon et
du commerce de soieries, je les prie de se rappeler la crise vraiment
industrielle de novembre 1831, et de mettre le programme d'alors en
regard du programme d'aujourd'hui. En 1831, on se levait à ce cri
terrible: _Vivre en travaillant, ou mourir en combattant!_ En 1834, on
a déclaré la guerre en lisant sur la place Saint-Jean une longue
proclamation, qui n'a de remarquable que son caractère essentiellement
politique. La voici:
«Citoyens,
L'audace de nos gouvernants est loin de se ralentir; ils espèrent par
là cacher leur faiblesse, mais ils se trompent: le peuple est trop
clairvoyant aujourd'hui. Ne sait-il pas d'ailleurs que toute la France
les abandonne, et qu'il n'est pas un homme de conscience, dans quelque
position qu'il soit, manufacturier ou prolétaire, citoyen ou soldat, qui
ose se proclamer leur défenseur!...
Citoyens, voici ce que le gouvernement de Louis-Philippe vient encore
de faire... Par des ordonnances du 7 de ce mois, il a nommé plusieurs
courtisans, ennemis du peuple, à des fonctions très-lucratives. Ce sont
des sangsues de plus qui vont se gorger de l'or que nous avons tant de
peine à amasser pour payer d'écrasants impôts. Parmi eux, se trouve
Barthe, le renégat, qui est aussi nommé pair de France!... Ainsi on
récompense les hommes sans honneur, sans conscience, et on laisse
souffrir de misère tous ceux qui sont utiles au pays, les ouvriers, par
exemple, et les vieux soldats. Pourquoi nous en étonner?... Ceux-ci sont
purs et braves; ils ne chérissent l'existence que parce qu'elle leur
donne la faculté d'aimer et de servir leur patrie; c'est pourquoi aussi
on les emprisonne, on les assomme dans les rues, ou on les envoie à
Alger!... Ce n'est pas là ce que ferait un gouvernement national, un
gouvernement républicain.
Mais l'acte le plus significatif de la royauté, c'est la nomination
de Persil au ministère de la justice!... Persil, citoyens, c'est un
pourvoyeur d'échafauds!... C'est Persil qui a voulu faire rouler les
têtes des hommes les plus patriotes de la France, et si les jurés les
lui ont refusées, ce n'est pas faute d'insistance de sa part!... C'est
Persil qui a eu l'infamie de dire le premier qu'il fallait détruire les
associations et abolir le jury! En le prenant pour ministre, la royauté
a donc adopté toutes les pensées, toutes les haines de cet homme! Elle
va donc leur laisser un libre cours!... Pauvre France, descendras-tu au
degré d'esclavage et de honte auquel on te conduit?...
La loi contre les associations est discutée, dans ce moment à la Chambre
des pairs. Nous savons tous qu'elle y sera immédiatement adoptée. Nous
la verrons donc très-incessamment placardée dans nos rues!... Vous le
voyez, citoyens; ce n'est pas seulement notre honneur national et notre
liberté qu'ils veulent détruire, c'est notre vie à tous, notre existence
qu'ils viennent attaquer. En. abolissant les sociétés, ils veulent
empêcher aux ouvriers de se soutenir dans leurs besoins, dans leurs
maladies, de s'entr'aider surtout pour obtenir l'amélioration de leur
malheureux sort!... Le peuple est juste, le peuple est bon; ceux qui
lui attribuent des pensées de dévastation et de sang sont _d'infâmes
calomniateurs_; mais ceux qui lui refusent _des droits et du pain_ sont
infiniment coupables.
Ouvriers, soldats, vous tous enfants de l'héroïque France,
souffrirez-vous les maux dont on vous menace? consentirez-vous à courber
vos têtes sous le joug honteux qu'on prépare à votre patrie? Non, c'est
du sang français qui coule dans vos veines, ce sont des coeurs français
qui battent dans vos poitrines; vous ne pouvez donc être assimilés à de
vils esclaves. Vous vous entendrez tous pour sauver la France et lui
rendre son titre de première _des nations_.
8 Avril 1834.»
Je le demande, est-ce là le cri de guerre des ouvriers contre les
maîtres? Est-ce une affaire de salaire ou de tarif? Non, toutes les
questions industrielles sont mises en oubli, pour ne penser qu'à M.
Persil et à la loi sur les associations; il est impossible de déclarer
plus franchement dans quel esprit on veut agir, et cet esprit a présidé
à l'insurrection jusqu'au dernier moment; les placards républicains, le
drapeau rouge, le tutoiement obligé, tout indiquait une protestation
armée contre le gouvernement de Juillet bien plus que contre
l'organisation de la fabrique lyonnaise.
Si la question était moins grave, je pourrais m'arrêter ici; mais il
importe de répondre à toutes les objections, de dissiper tous les
doutes. Dans ce but, je vais remonter plus haut et expliquer, par
l'histoire abrégée de la crise qui a précédé les derniers événements,
comment la querelle industrielle s'est éteinte peu à peu, sous
l'influence d'une prudente administration, comment elle s'est abdiquée
au profit de la querelle politique, comment la _Société des droits de
l'homme_ a absorbé la _Société des mutuellistes_, comment elle a seule
inspiré, dirigé et exécuté le mouvement insurrectionnel d'avril.
On sait que la fabrique des soies a quatre rouages bien distincts,
l'ouvrier, le chef d'atelier, le fabricant et le commissionnaire. Sur
ces quatre rouages, trois sont nécessaires; mais l'intervention du chef
d'atelier, qui reçoit les matières du fabricant et les remet à l'ouvrier
auquel il loue ses métiers, ne semble propre qu'à diminuer inutilement
le salaire de ce dernier. Plus désoeuvré et plus ambitieux que le simple
ouvrier, le chef d'atelier est aussi plus turbulent; mais, d'un autre
côté, il est plus moral, plus instruit, plus éloigné des idées de
pillage et de subversion complète. Les chefs d'atelier ont fait novembre
1831, mais ils ont aussi enchaîné cette fatale victoire; ils ont empêché
qu'elle ne dégénérât en dévastation et en incendie.
Quant aux ouvriers, ce qui leur manque essentiellement, c'est la
prévoyance que possèdent jusqu'à un certain point les chefs d'atelier.
Quand les salaires sont élevés, ils dépensent davantage et jamais ils
ne mettent un centime de côté pour les mauvais jours. A Lyon, la caisse
d'épargne ne reçoit point de dépôts; aussi l'ouvrier voit-il arriver
avec terreur le moment du chômage de la fabrique et de la baisse des
salaires; son idée fixe, c'est le tarif, c'est-à-dire un minimum
au-dessous duquel ne pourrait descendre, dans aucun cas, le prix qu'il
reçoit pour sa journée.
Ce tarif, il l'a demandé d'abord à l'autorité administrative; en 1831,
la requête fut présentée à M. Bouvier-Dumolard par trente mille hommes
enrégimentés. Il y donna son consentement, et cette foule, ivre de joie
d'avoir vu se réaliser son rêve favori, se retira en criant: _Vive
Dumolard! vive notre père_! Le préfet s'endormit tranquille au milieu de
ces protestations d'amour. Il crut avoir résolu le problème.
Mais il avait compté sans les nécessités de l'industrie qui,
ne permettant pas au fabricant de travailler à perte, frappent
d'impuissance et de ridicule toute fixation immuable du prix de la
journée. Les fabricants protestèrent contre le pacte absurde qu'on
leur imposait; les ouvriers, forts de la faute qu'on avait commise,
descendirent sur la place publique pour défendre ce traité qu'ils
devaient regarder comme leur charte. La garnison fut expulsée, et la
population des ateliers, forcée, quelques jours après, de courber la
tête devant une armée, n'en dut pas moins conserver au fond du coeur ce
souvenir qu'elle était restée maîtresse du champ de bataille. Souvenir
fatal, qui exaltait ses prétentions, entretenait la pensée d'un nouvel
appel à la force et exigeait peut-être un sanglant démenti. C'est en
ce sens, mais en ce sens seulement, qu'avril 1834 peut passer pour une
revanche de novembre 1831.
La seconde fois, le tarif ne fut pas demandé à l'administration, mais à
la libre discussion et aux lois. Le tribunal des prudhommes fut l'arène
du nouveau débat. _L'Écho de la fabrique_ fut l'organe des réclamations
de la classe ouvrière; mais ces réclamations insensées ne pouvaient
réussir sur un semblable terrain. On ne tarda pas à l'abandonner.
C'est à la force organisée qu'on s'est adressé en dernier lieu. Cette
troisième expérience ayant échoué en février 1834, la crise industrielle
a expiré; elle n'avait plus de transformation nouvelle à subir.
Ceci demande quelques détails.
La _Société des mutuellistes_ est composée de chefs d'atelier. Celle des
_Ferrandiniers_, créée à son image, reçoit dans son sein les ouvriers
ou compagnons. Ces deux sociétés, déjà anciennes, avaient pris quelque
importance depuis la révolution de Juillet, et surtout depuis que la
fabrique était entrée dans la troisième période, celle dont il est ici
question. Divisés par loges de vingt membres, gouvernés par un comité
central de vingt personnes, organisés, en un mot, comme toutes les
sociétés politiques, qui ont fini depuis par les absorber, les
_Mutuellistes_ et les _Ferrandiniers_ ont cru imposer enfin le tarif en
saisissant l'arme puissante des interdictions de travail.
Les moyens d'exécution étaient: 1° la cessation du travail pour le
compte de tout fabricant qui ne se soumettrait pas aux ordres des
sociétés; 2° la désertion des métiers des chefs d'atelier insoumis; 3°
une caisse de secours pour les ouvriers restés sans travail par suite de
leur obéissance.
Cette caisse, à peine suffisante pour les interdictions partielles, ne
pouvait dédommager les ouvriers du mal que leur causait une suspension
générale, et c'est dans ce cas que des dons considérables, provenant de
sources en général inconnues, ont soutenu un zèle qui menaçait de se
refroidir très-promptement. Ce fait n'est pas le seul qui signale
l'intervention de plus en plus complète des partis politiques dans
la lutte industrielle. Bientôt les interdictions vinrent frapper les
opinions des chefs d'atelier, comme leur désobéissance aux règlements
mutuellistes. Mais ne devançons pas la marche des événements.
Contre le mode d'exécution adopté par les ouvriers, les moyens légaux
étaient impuissants; un système absolu de non intervention était
prescrit à l'autorité. Elle n'avait d'autre mission que de protéger les
chefs d'atelier et les fabricants contre la force matérielle et de les
rassurer contre les menaces que leur attirait tout acte de fermeté.
Ce rôle, fort simple en apparence, offrait d'immenses difficultés;
rester impartial et calme au milieu de ces débats passionnés, résister
aux provocations insultantes des uns, aux instantes prières des autres,
se résigner à voir, pendant quelque temps, ses intentions ou du moins
ses lumières méconnues pour attendre sa réhabilitation d'un succès lent,
éloigné et incertain, telle était la position qu'il fallait accepter
avec courage et ne pas abandonner un seul moment. La lutte qui s'est
terminée en février 1834 est la plus glorieuse époque de la pénible
administration de M. de Gasparin. A forée de prudence, d'habileté et de
courage, il a remporté, sur les mauvaises passions de la fabrique, une
victoire décisive, victoire dont l'influence a réagi sur celle d'avril,
et qu'on peut se rappeler sans amertume parce qu'elle n'a pas coûté de
sang français..
Il était dans la nature de la _Société des Mutuellistes_ de s'unir de
plus en plus, et presque à son insu, avec les sociétés politiques;
destinée à être un jour absorbée, dominée et exploitée par celles-ci,
elle devait se présenter d'abord comme leur alliée contre l'ordre de
choses existant, qui les blessait également, quoique sous des rapports
divers. C'est ce qui arriva à la fin de 1833; à cette époque, on
commença à préparer une vaste explosion; l'entrée des ouvriers en Suisse
et la suspension générale du travail à Lyon devaient en donner le
signal. Ces deux opérations devaient avoir lieu simultanément le 10
février 1834.
Heureusement le gouvernement Suisse, soupçonnant les projets du général
Ramorino et de ses réfugies, prit des mesures qui les forcèrent à
devancer le jour indiqué. L'expédition mal préparée échoua complètement:
quant aux _Mutuellistes_, ils tinrent parole; au moment convenu, le 10
février, tous les métiers cessèrent de battre.
Alors la ville de Lyon offrit un spectacle vraiment extraordinaire: les
magasins étaient fermés, les ateliers déserts; cinquante mille ouvriers
parcouraient les rues; et, espérant prendre les fabricants par la
famine, ils avaient la constance de supporter huit jours entiers de
chômage, sans autres ressources que les faibles secours de ceux qui
soutenaient leur courage et entretenaient leurs espérances.
Ces espérances furent entièrement déçues; les fabricants tinrent bon
jusqu'au bout, et huit jours d'interdiction n'amenèrent pas un centime
d'augmentation dans les salaires. Les ouvriers, sentant toute la force
de cette expérience, tournèrent leur ressentiment contre ceux qui les
avaient flattés d'un espoir chimérique. De ce moment, les sociétés
industrielles ne conservèrent plus une existence et une action
indépendantes; les _Mutuellistes_ se retirèrent, en partie de ces
intrigues, et c'est dans cette situation que les derniers événements ont
trouvé la fabrique lyonnaise. Ai-je tort de dire qu'en 1834 février a
sauvé avril?
A mesure que ces sociétés industrielles se divisaient et s'effaçaient,
la société politique des _Droits de l'homme,_ qui a fini par absorber
leurs débris, prenait chaque jour plus d'importance, d'audace et
d'ascendant. MM. Garnier-Pagès, Cavaignac et Ramorino étaient venus, à
différentes époques, lui apporter les instructions de la société mère,
examiner et réformer son organisation et ses plans.
C'est surtout depuis la présentation de la loi sur les associations,
c'est à l'approche du soulèvement d'avril que la société manifeste
une activité extraordinaire. Le 30 mars, elle essaie de se réunir aux
Brotteaux pour protester contre la loi; mais les abords du local étant
occupés par un piquet d'infanterie et une cinquantaine de dragons, le
comité central reconnaît l'impossibilité d'y pénétrer et se retire sans
rien entreprendre.
A la même époque, la société envoie à Paris un délégué spécial qui
visite en passant les affiliés de Châlons, de Beaune et de Dijon, et
donne le mot d'ordre pour l'explosion générale qui doit avoir lieu.
Cependant les _Mutuellistes_, comme nous l'avons dit plus haut, se
perdent de plus en plus dans la _Société des Droits de l'homme. L'Écho
de la fabrique_, qui est leur organe, dit positivement, dans son numéro
du 30 mars: «Si, dans l'ordre du jour cité par M. Prunelle, il est
recommandé de repousser des loges les imprimés des _Droits de l'homme,_
c'est une mesure de discipline momentanée et non une prescription à
toujours; ces papiers n'ont jamais été prohibés en temps ordinaires,
ce qui est d'autant plus naturel que plusieurs des _Mutuellistes_ font
partie de la _Société des Droits _de l'homme_ et de plusieurs sociétés
politiques.»
Enfin le moment de l'action approchant, le comité central éprouve le
besoin de s'adresser à tous les sectionnaires et de se retremper dans
une élection nouvelle. Tel est le but de la circulaire suivante:
«Lyon, le 15 germinal an XLII de l'ère républicaine (4 avril 1834).
UNITÉ, ÉGALITÉ. ASSOCIATION, PROPAGANDE.
Le comité central du département du Rhône de la _Société des Droits de
l'homme,_ aux citoyens composant les sections.
Citoyens,
Plus les circonstances deviennent graves, plus ceux que vous avez
choisis pour diriger la puissante action que vous donnent votre
dévouement et vos convictions sentent le besoin de s'entendre
précisément avec vous et de connaître d'une manière fixe l'esprit qui
vous anime. C'est dans ce but que nous avions décidé qu'une assemblée
générale aurait lieu; mais, sûrs des précautions que nous avions prises,
nous ne pouvions l'être aussi bien de la discrétion ou de la fermeté de
ceux avec lesquels nous avions été contraints de traiter pour avoir un
local: l'autorité a été prévenue, notre réunion a été empêchée.
Nous avons dû immédiatement réunir ceux qui représentent le plus
largement la société, et c'est aux chefs des sections que nous avons
verbalement présenté l'état actuel de l'association et le compte rendu
de nos travaux pendant le trimestre qui vient d'expirer. Vous demanderez
chacun au chef de votre section le résumé de ce rapport; mais nous
sentons le besoin d'aider leur mémoire en vous rappelant nous-mêmes les
traits suivants.
Quant aux finances, le comité s'est plaint du peu d'exactitude qui a été
apporté dans le versement de la cotisation entre les mains du caissier.
Il a annoncé qu'il existait encore un arriéré sur les payements de
janvier; que la moitié seulement des sections avait payé pour février
et qu'aucun versement n'avait été fait pour mars; que, cependant, les
dépenses avaient été continuées, même pendant le dernier mois cité, et
que parmi elles figurait principalement le chiffre des sommes dépensées
pour les prisonniers de Lyon ou de Saint-Etienne, lequel ne s'élevait
pas à moins de 600 francs; que, dans cette situation, il était
impossible de donner sur le champ l'état précis des finances pendant ce
trimestre; qu'enfin il engageait formellement les chefs de section
à faire leurs versements à la prochaine réunion des conseils
d'arrondissement et à nommer deux délégués à l'examen desquels les
comptes généraux seraient livrés par le caissier, suivant le règlement.
Le comité a, comme organe de l'association, témoigné, avec une franchise
toute républicaine, le mécontentement qu'il avait éprouvé par suite de
l'inconcevable conduite de quelques chefs de section qui, au mépris des
règlements, loi formelle que nous devons tous suivre tant qu'il n'y a
pas réellement impossibilité matérielle, ont cherché, eux, infiniment
faible majorité, à entraîner, par des voies détournées, la majorité à
l'adoption de leurs projets. Ce n'était rien moins que la division et
l'anarchie qu'ils allaient jeter dans nos rangs, et cela dans le moment
où plus que jamais nous avons besoin de nous unir; mais, malgré tous
leurs efforts, ils n'ont pu réussir dans leurs tentatives, et c'est
plus sous le rapport de sa considération que sous celui de sa force
intérieure qu'ils ont nui à la société, car la dernière réunion des
chefs des sections nous a pleinement confirmés dans ce que nous savions
déjà, à savoir que c'était à trois ou quatre citoyens seulement que le
mal était dû.