diverses considérations principales propres à faire sentir l'importance
capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence nécessaire
pour contribuer à imprimer aux études scientifiques une direction plus
philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le système
des études historiques: c'est, ce me semble, le complément évident et
indispensable de la haute instruction, surtout à l'époque actuelle. Je
m'en réfère à cet égard à ma note du 29 octobre; ou, pour mieux dire,
monsieur, je m'en rapporte à votre opinion propre et spontanée sur une
question que la nature de votre esprit et de vos méditations antérieures
vous met plus que personne en état de juger sainement. Car, je vous
avoue, monsieur, que ce à quoi j'attache le plus d'importance dans
cette affaire, c'est que vous veuilliez bien la décider uniquement
par vous-même, à l'abri de toute influence, en usant de votre droit à
l'égard du Collège de France qui se trouve heureusement, et par la loi,
et par l'usage, hors des attributions du conseil d'instruction publique.
Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil,
quoique distingués d'ailleurs dans leurs spécialités, sont, en effet,
par une singulière coïncidence, généralement reconnus dans le monde
scientifique comme parfaitement étrangers à tout ce qui sort de la
sphère propre de leurs travaux, et comme pleinement incompétents en tout
ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit
humain. Il y aurait, monsieur, je dois le dire avec ma franchise
ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la
vôtre, à subordonner votre opinion à la leur sur une question de la
nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprès de vous. Si
vous pouvez à ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du
moins de la part de vos conseillers officiels.
Comme depuis cinq mois, vous avez eu certainement le loisir d'examiner
cette affaire avec toute la maturité suffisante, sans être importuné de
mes instances, je crois pouvoir enfin, monsieur, sans être indiscret,
réclamer à cet égard votre décision définitive. Je suis loin de me
plaindre de la situation précaire et parfois misérable dans laquelle
je me suis toujours trouvé jusqu'à présent, car je sens combien elle a
puissamment contribué à mon éducation. Mais cette éducation ne saurait
durer toute la vie, et il est bien temps, à trente-cinq ans, de
s'inquiéter enfin d'une position fixe et convenable. Les mêmes
circonstances qui ont été utiles (et à mon avis indispensables
ordinairement) pour forcer l'homme à mûrir ses conceptions et à combiner
profondément le système général de ses travaux, deviennent nuisibles par
une prolongation démesurée, quand il ne s'agit plus que de poursuivre
avec calme l'exécution de recherches convenablement tracées. Pour un
esprit tel que vous connaissez le mien, monsieur, il y a, j'ose le dire,
un meilleur emploi de son temps, dans l'intérêt de la société, que de
donner chaque jour cinq à six leçons de mathématiques. Je n'ai pas
oublié, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares
et si profondément intéressantes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec
vous autrefois, vous avez bien voulu m'exprimer souvent combien vous me
jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction
publique, si les circonstances vous en conféraient jamais la direction.
Je ne crains pas, monsieur, de vous rappeler aujourd'hui cette
disposition bienveillante et d'en réclamer les effets lorsqu'il s'agit
d'une création, qui, abstraction faite de mon avantage personnel,
présente en elle-même une utilité scientifique incontestable et du
premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de
mon intelligence et des recherches de toute ma vie qu'il serait, je
crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pût convenir à aucune autre
personne.
J'espère, monsieur, que vous ne trouverez pas déplacée mon insistance à
cet égard après un si long délai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce
projet fût pleinement arrêté dans mon esprit avant votre ministère, je
n'ai point essayé de le soumettre à votre prédécesseur, par la certitude
que j'avais de n'en être pas compris, et il est plus que probable que la
même raison m'empêchera également d'en parler à votre successeur. Vous
concevez donc, monsieur, qu'il est de la dernière importance pour moi
de faire juger cette question pendant que le ministère de l'instruction
publique est occupé, grâce à une heureuse exception, par un esprit de
la trempe du vôtre et dont j'ai le précieux avantage d'être connu
personnellement.
Comme cette fonction ne présente heureusement aucun caractère politique,
je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le système général du
gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgré l'incompatibilité
intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie
théologique ou Métaphysique, et par suite avec les systèmes politiques
correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir
l'utilité d'arrêter mon essor philosophique qui est maintenant trop
caractérisé et trop développé pour pouvoir être étouffé par aucun
obstacle matériel, dont l'effet ne pourrait être au contraire que d'y
introduire, par le ressentiment involontaire d'une injustice profonde,
un caractère d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu
en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les vexations purement
gratuites et individuelles se présentent à l'esprit d'aucun homme
d'État, dans quelque système que ce soit, je dois donc être pleinement
rassuré à cet égard. Si cependant, monsieur, quelque motif de ce genre
contrariait ici l'effet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous
ne crussiez devoir me le déclarer franchement, par la certitude que vous
auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit
aussi élevé que le vôtre comme parfaitement étranger à toute difficulté
de cette nature.
Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle à rencontrer dans les
considérations financières, car le budget du Collège de France me semble
actuellement pouvoir comporter aisément cette nouvelle dépense sans
aucune addition de fonds, la chaire d'économie politique ne devant
point probablement être rétablie, à cause du caractère vague et de la
conception irrationnelle de cette prétendue science, telle qu'elle est
entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est nécessaire d'abord de
reconnaître en principe la convenance du cours d'histoire des sciences
positives, sans y mêler aucune question d'argent. Je puis d'autant plus
faciliter une telle décision que je consentirais volontiers à faire ce
cours sans aucun traitement jusqu'à ce que la Chambre eût alloué des
fonds spéciaux, si le budget était réellement insuffisant.
Par ces divers motifs, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien
m'assigner prochainement une dernière entrevue pour me faire connaître,
au sujet de cette création, votre détermination définitive, soit dans un
sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'être pas tenu plus longtemps
en suspens à cet égard, afin de pouvoir donner suite, si une telle
carrière m'était malheureusement fermée, aux démarches susceptibles,
dans une autre direction, de me conduire à une position convenable, ce
qui est devenu maintenant pour moi, après une insouciance philosophique
aussi prolongée, un véritable devoir.
J'ai dédaigné, monsieur, d'employer, auprès d'un homme de votre valeur,
les procédés ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages
plus ou moins importants que j'eusse pu néanmoins mettre en jeu tout
comme un autre. C'est moi seul, monsieur, qui m'adresse à vous seul. Il
s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable,
sans léser aucun intérêt, et en fondant une institution d'une haute
importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire,
d'honorer à jamais votre passage au ministère de l'instruction publique.
Je crois donc pouvoir compter sur l'épreuve décisive à laquelle je
soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour
les véritables progrès de l'esprit humain.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance bien sincère de la respectueuse
considération de Votre dévoué serviteur,
Auguste COMTE.
N° 459, rue Saint-Jacques.
_P.-S._ Je vous prie, monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage
du premier volume de mon _Cours de philosophie positive_, dont j'ai
l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet
ouvrage, que les désastres de la librairie avaient suspendue pendant
deux ans, va maintenant être continuée sans interruption par un autre
éditeur. Je m'empresse de profiter de la première disponibilité de
quelques exemplaires pour satisfaire le désir que j'avais depuis si
longtemps de soumettre ce travail à un juge tel que vous.
VIII
_M. Lakanal à M. Guizot_.
Mobile,--État d'Alabama, 16 juillet 1835.
Excellence,
Mon grand travail en deux volumes sur les États-Unis, avec la traduction
anglaise en regard du texte, est sous presse, et vous y êtes célébré
plusieurs fois: d'abord, en traitant de l'état de l'instruction publique
aux États-Unis, comparé à celui où elle se trouve en France et en
Angleterre; votre éloge naît du sujet, aussi naturellement que la fleur
sort de sa tige; vous êtes le moderne restaurateur de l'instruction
publique dans notre belle patrie: cette vérité est connue et non
contestée, même dans les journaux; j'ai sous les yeux celui des
_Connaissances utiles_, l'_Abeille américaine_, et le _Moniteur de
la Nouvelle-Orléans._ Voire cours d'histoire est devenu une époque
mémorable dans les annales de notre Université. Vos ouvrages
historiques, qu'on étudie après les avoir lus, présentent cette partie
de nos connaissances comme l'avait conçue l'orateur romain, comme
le précepteur, comme l'institutrice de la vie, _magistra vitae_. En
traitant de l'état actuel de la législation aux États-Unis, en France
et en Angleterre, j'ai occasion de signaler les orateurs qui priment au
congrès, au parlement et à la tribune, et certes je ne puis pas omettre
l'orateur dont le beau talent d'improvisateur protège les saines
doctrines qui dirigent le gouvernement actuel de la France. J'ai, avec
tous les bons esprits, l'intime conviction que si le gouvernement
s'était lancé dans toute autre direction, s'il avait imprimé une
toute autre tournure aux affaires publiques, la France aurait subi de
nouvelles révolutions, depuis les journées de juillet; il suffit, pour
en être convaincu, de connaître le caractère inquiet et mobile de la
généralité des Français, et l'esprit qui régit les cabinets de l'Europe.
La France foulée, démembrée, aurait été envahie pour la troisième fois.
Les tumultueux débats mus, de toutes parts, aux États-Unis à l'occasion
du traité des vingt-cinq millions, forment un appendice remarquable dans
mon ouvrage. Les orateurs de l'opposition, qui ont traité cette question
à la tribune, se sont placés dans une fausse position. Ils ont mal jugé
les Américains. Ils ont ignoré ou feint de méconnaître l'état moral de
ces contrées à demi-civilisées. En général, les habitants des États-Unis
ne forment pas un corps de nation proprement dit, un peuple homogène.
Les fondateurs du gouvernement fédéral reposent tous dans la tombe,
et leurs descendants ne forment que la partie la plus exiguë de la
population générale; celle-ci se compose d'Irlandais, d'Allemands, de
Suisses, d'Espagnols, d'Italiens, de Polonais, de Français, etc.
Jackson lui-même, né Américain, n'avait que huit ans à l'époque de
la proclamation de l'Indépendance, étant né le 7 mars 1767. Tous ces
peuples, si divers d'esprit, de moeurs, d'habitudes, de langage,
jouissent ici d'une liberté semi-sauvage que les lois ne refrènent
jamais, et se donnent, de préférence, un chef vieux soldat, qui, toute
sa vie, a cultivé ses champs dans le Tennessee, ou pourchassé de
misérables sauvages dans les forêts. Croit-on, espère-t-on qu'un tel
homme, dur de caractère, traitera les affaires publiques comme nos
courtisans et nos académiciens? Jackson, soldat très-despote, comme il
l'a prouvé à Pensacola et à la Nouvelle-Orléans, passe à pieds joints
sur toutes les convenances, par habitude et non par mauvaise intention;
il est bien placé à la tête d'un peuple nouveau et peu avancé dans
la carrière de la civilisation. Cette vérité est bien connue par M.
Livingston lui-même: ce citoyen avait été chargé par la législature de
la Louisiane de la rédaction d'un code de lois; j'étais, à cette
époque, président de l'Université de la Nouvelle-Orléans, et je vivais
très-familièrement, et même dans une sorte d'intimité, avec Livingston,
Je lui écrivis pour lui signaler une foule de lacunes dans son travail;
sa réponse fut, et il ne l'a pas certainement oubliée, _que ce code
ébauché suffisait, pour le moment, à un peuple nouveau, économe et
laborieux, et qui ne possédait encore que les établissements nécessaires
aux premiers besoins de la vie_. Le peuple américain a, dans ses
habitudes et son langage, quelque chose de trop âpre et de trop vert
pour pouvoir découvrir rien d'offensant pour les Français dans le
message de son président. J'atteste que je n'ai pas rencontré un seul
Américain de marque qui, retranché comme ils le sont tous derrière leurs
habitudes, ait pu rien découvrir d'offensant, pour les Français, dans le
message de Jackson. L'excessive susceptibilité française doit faire des
concessions à un peuple dont les formes et le langage sont naturellement
austères et même acerbes. On ne traite pas affaires, politiques à
Samarkande comme à Paris, à Sparte comme à Athènes, aux beaux jours du
siècle de Périclès. Le passage incriminé est, si l'on peut s'exprimer
ainsi, un fruit du cru. Jackson ne traite pas autrement avec les
autorités constituées des États-Unis, et probablement avec les cabinets
de l'Europe, qui ont le bon esprit de ne pas s'en fâcher. Voyez les
messages relatifs à la Banque, et surtout aux troubles qui ont agité
les Carolines: toutes ces discussions, où le Sénat accuse le président
d'avoir violé la constitution, où le président proteste contre le Sénat,
où Jackson menace de contraindre, par la force, les États du Sud,
où l'on lui répond en lui prodiguant les qualifications de nouveau
_Robespierre_, de second _Marat_, ne laissent après elles aucune
irritation, et ne troublent nullement la grande famille. On est tolérant
aux États-Unis, et l'ambition ne fait pas fermenter les têtes des
membres du congrès, pour supplanter les ministres. On a été généralement
fort surpris, dans ces contrées, de ne voir attaquer le traité que par
les libéraux, ou soi-disant tels, et par les légitimistes avec. Les
Américains, dans leur gros bon sens, ont jugé que l'attaque contre le
traité de Jackson n'était que la raison ostensible, et que la véritable
était dirigée contre le ministère, et l'on formule ainsi toutes les
récriminations du parti libéral par ces mots: _ôte-toi de là que je m'y
mette_. Quant aux légitimistes, à visière levée, ils rappellent, dans
leurs voeux pour l'_économie_ et leur appel à la _dignité nationale_, la
réflexion de Laocoon à la vue du cheval de Troie: _Timeo Danaos et dona
ferentes._
En résumé:
1. Le langage du peuple des États-Unis, tel qu'il s'est formé, tel qu'il
est constitué, diffère essentiellement de celui d'un peuple parvenu à
son dernier degré de civilisation.
2. Jackson a cédé à l'impulsion que lui a donnée Livingston dans
plusieurs lettres qui ont été publiées textuellement dans tous les
journaux de l'Amérique.
3. Le message donne au peuple français de grands éloges qui doivent bien
affaiblir l'impression défavorable produite par l'article incriminé.
4. Le gouvernement français a fait justice de l'inconsidéré agent
diplomatique donneur de mauvais conseils.
5. Et ne doit-on pas faire entrer en ligne de compte, et par forme de
compensation, les réflexions pesantes tombées sur Jackson du haut de la
tribune?
Partant, je crois, avec les Américains et même les Français qui habitent
ce pays, que _justice est faite_.
Je ne vous parle plus de moi. Je crois cependant que, connaissant à fond
les États-Unis et les régions environnantes, que, possédant surtout
l'anglais et l'espagnol, et la langue est une sorte de consanguinité
entre les peuples, je pourrais vous être utile, robuste et bien portant
comme je suis, et tout dévoué à votre gouvernement, auquel j'ai offert
mes hommages aux premiers jours de son installation. Je ne vous
importunerai plus jamais, et je me bornerai, dans ma solitude, à me
plaindre à la nature de ce que, m'ayant rempli toute ma vie du désir de
servir ma patrie, elle m'en a refusé les moyens.
J'ai l'honneur d'être,
De Votre Excellence,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
_Signé_: LAKANAL.
Doctrinaire dans l'ancienne acception, et pour toujours dans la
nouvelle. Il défendrait, le cas échéant, les nouveaux doctrinaires,
comme il défendit, dans des jours d'orage, le vénérable général des
doctrinaires, menacé de la mort et caché chez moi, jusqu'au moment où
je pus, non sans peine et sans efforts, le produire au grand jour et le
placer.
IX
_Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des
Documents inédits relatifs à l'histoire de France_.
(31 décembre 1833 et 27 novembre 1834.)
1° _Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministère de
l'instruction publique pour l'exercice de_ 1835.
Sire,
.....Depuis quinze ans environ l'étude des sources historiques a repris
une activité nouvelle. Des hommes d'un esprit clairvoyant, d'une science
rare, d'une constance laborieuse, ont pénétré, les uns dans le vaste
dépôt des archives du royaume, les autres dans les collections de
manuscrits de la Bibliothèque royale; quelques-uns ont poussé
leurs recherches jusque dans les bibliothèques et les archives dès
départements. Partout il a été prouvé, dès les premiers essais, en
fouillant au hasard, que de grandes richesses étaient restées enfouies.
Les efforts ont redoublé, et l'on a pas tardé à obtenir des découvertes
aussi importantes qu'inattendues, de véritables révélations qui
éclairent d'un jour nouveau tels ou tels événements, tels ou tels
siècles de notre histoire; à ce point qu'il est peut-être permis
d'avancer que les manuscrits et monuments originaux, qui ont été jusqu'à
présent mis au jour, ne surpassent guère en nombre ni en importance ceux
qui sont restés inédits.
Depuis que ce fait est constaté, il ne se passa pas un jour sans que les
hommes jaloux des progrès de la science et de la gloire littéraire de la
France n'expriment le regret de voir l'exploitation d'une mine si riche
abandonnée à des individus isolés, dont les plus grands efforts ne
peuvent produire que des résultats partiels et bornés. À la vérité,
parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l'Académie des
inscriptions qui travaille à recueillir diverses séries de monuments
relatifs à notre histoire nationale. Mais Votre Majesté a pu se
convaincre, il y a quelques instants, de l'extrême exiguïté des
ressources dont l'Académie dispose pour la publication de ces recueils,
et de la lenteur qui en résulte inévitablement. Aussi, quelle que soit
l'excellence de ses travaux, ils sont insuffisants pour calmer les
regrets et satisfaire les désirs de ceux qui voudraient entrer en
possession de tant de trésors, encore inutiles ou ignorés.
Le besoin de voir mettre un terme à ces efforts isolés commence à être
si vivement senti que quelques personnes se sont récemment formées en
société pour tenter de concentrer et de coordonner les recherches de
tous les hommes qui se vouent à ce genre de travaux[16]. J'espère que
cette société n'aura pas fait un vain appel aux amis de la science; je
m'associe à ses efforts; mais je ne puis me dissimuler que, lors même
qu'elle parviendrait à disposer de ressources plus considérables qu'il
n'est permis de le supposer, son action ne serait encore que partielle,
et ses publications n'embrasseraient que quelques séries de monuments.
[Note 16: La Société de l'histoire de France, fondée en juin 1833,
compte déjà plus de deux cents membres, et a déjà fait, indépendamment
de son _Bulletin_ qui parait tous les mois, plusieurs publications
importantes.]
Au gouvernement seul il appartient, selon moi, de pouvoir accomplir
le grand travail d'une publication générale de tous les matériaux
importants et encore inédits sur l'histoire de notre patrie. Le
gouvernement seul possède les ressources de tout genre qu'exige cette
vaste entreprise. Je ne parle même pas des moyens de subvenir aux
dépenses qu'elle doit entraîner; mais, comme gardien et dépositaire de
ces legs précieux des siècles passés, le gouvernement peut enrichir
une telle publication d'une foule d'éclaircissements que de simples
particuliers tenteraient en vain d'obtenir. C'est là une oeuvre
toute libérale et digne de la bienveillance de Votre Majesté pour la
propagation de l'instruction publique et la diffusion des lumières.
Mais chaque jour de retard rend la tâche plus difficile: non-seulement
les traditions s'effacent et nous enlèvent en s'effaçant bien des moyens
de compléter et d'interpréter les témoignages écrits; mais les monuments
eux-mêmes s'altèrent matériellement. Il est une foule de dépôts, surtout
dans les départements, où les pièces les plus anciennes s'égarent ou
deviennent indéchiffrables, faute de soins nécessaires à leur entretien.
Je crois donc qu'il est urgent que l'entreprise soit mise à exécution,
et qu'elle reçoive immédiatement une assez grande extension.
Une des premières opérations serait de dresser un inventaire des
richesses paléographiques de tous les départements. Les recherches
seraient faites dans deux sortes d'établissements; d'abord dans les
bibliothèques communales, en second lieu dans les dépôts d'archives,
soit communales, soit départementales. Je sais déjà qu'il est plusieurs
bibliothèques qui pourraient être exploitées avec grand profit, et
presque toutes offriraient quelque chose à recueillir. Ce sont surtout
des éclaircissements sur l'histoire des localités, des particularités
toutes provinciales, que fourniraient ces bibliothèques. Malgré les
ravages qui, depuis quarante ans, ont produit, dans la plupart de ces
dépôts, d'irréparables lacunes, on peut encore y faire une abondante
moisson. Il en est même qui, par un heureux hasard, ont été préservés
du pillage; et quand le sort a voulu que ce fût dans une de ces villes,
anciennes capitales d'importantes provinces, telles que Dijon ou Lille
par exemple, on sent combien de faits précieux doivent y rester enfouis.
Il est telle de ces villes qui peut nous offrir une correspondance non
interrompue avec tous nos souverains pendant cinq ou six siècles, telle
autre qui possède plus de deux ou trois mille chartes, plus de dix
mille pièces de tout genre, non-seulement inédites, mais inconnues des
paléographes, et dont aucune analyse, aucun catalogue, n'a encore
révélé l'importance. En un mot, les bibliothèques et les archives
départementales deviendraient probablement une des sources où seraient
puisés les plus nombreux matériaux de cette grande publication.