Des travaux de ces commissions dépend peut-être, presque autant que de

toute autre cause, l'avenir de l'instruction primaire: le vice de la

plupart des examens parmi nous, c'est de dégénérer en une formalité peu

sérieuse où la complaisance de l'examinateur couvre la faiblesse du

candidat: On s'accoutume ainsi d'une part, à nuire à la société en

déclarant capables ceux qui ne le sont point: d'autre part, à traiter

légèrement les prescriptions légales, et à les convertir en une sorte

de mensonge officiel, ce qui est un mal moral au moins aussi grave.

J'espère que les commissions d'instruction primaire ne tomberont point

dans un tel vice; vous êtes spécialement appelé à y veiller: les examens

dont elles sont chargées doivent être sérieux et réellement propres à

constater la capacité des candidats. N'oubliez jamais, monsieur, et

rappelez constamment, aux membres des commissions au sein desquelles

vous aurez l'honneur de siéger, que, munis de leur brevet de capacité,

les instituteurs admis par elles pourront aller se présenter partout,

et obtenir de la confiance des communes le soin de donner l'éducation

primaire à des générations qui n'en recevront point d'autre.

Quant à l'étendue de l'exigence qu'il convient d'apporter dans ces

examens, elle est réglée par les dispositions mêmes de la loi qui

détermine les objets de l'instruction primaire, élémentaire et

supérieure. Souvent les candidats essayent de faire beaucoup valoir des

connaissances en apparence assez variées; ne vous laissez jamais prendre

à ce piège; exigez toujours, comme condition absolue de l'admission,

une instruction solide sur les matières qui constituent vraiment

l'instruction primaire. Sans doute il convient de tenir compte aux

candidats des connaissances qu'ils peuvent posséder au delà de ce

cercle; mais ces connaissances ne doivent jamais servir à couvrir la

légèreté de leur savoir dans l'intérieur même du cercle légal.

Je ne saurais trop vous recommander de donner, au rapport spécial

que vous aurez à m'adresser à chaque session, sur les opérations des

commissions d'examen, votre plus scrupuleuse attention.

L'article 7 du statut du 27 février vous charge encore d'assister, aussi

souvent que vous le pourrez, aux conférences d'instituteurs qui auront

été dûment autorisées dans votre département; je me propose, à mesure

que ces conférences se multiplieront, de recueillir à leur sujet tous

les renseignements de quelque importance, et de vous adresser ensuite,

sur leur tenue et sur la manière dont il convient de les régler, des

instructions particulières. En attendant, vous veillerez à ce que de

telles réunions ne soient jamais détournées de leur objet: il pourrait

se faire que, soit par des prétentions chimériques, soit dans des vues

moins excusables encore, on essayât dans quelques lieux d'y faire

pénétrer des questions qui doivent en être absolument bannies.

L'instruction primaire serait non-seulement compromise, mais pervertie,

le jour où les passions politiques essayeraient d'y porter la main. Elle

est essentiellement, comme la religion, étrangère à toute intention

de ce genre, et uniquement dévouée au développement de la moralité

individuelle et au maintien de l'ordre social.

En vous appelant à donner votre avis motivé sur toutes les propositions

et encouragements de tout genre en faveur de l'instruction primaire, et

à constater le résultat des allocations accordées, l'article 8 du statut

du 27 février vous impose un travail minutieux, mais d'une grande

utilité. Trop souvent les encouragements et les secours sont accordés

un peu au hasard, et livrés ensuite à un hasard nouveau, celui de

l'exécution. Il est indispensable que l'administration, en les

accordant, sache bien ce qu'elle fait, et qu'après les avoir accordés,

elle sache encore si ce qu'elle a voulu faire se fait réellement. Ne

craignez, en pareille matière, ni l'exactitude des investigations, ni la

prolixité des détails; vous resterez probablement toujours au-dessous de

ce qu'exigerait la nécessité.

Je pourrais, monsieur l'inspecteur, donner aux instructions que je

vous adresse beaucoup plus de développement; mais elles sont déjà fort

étendues, et j'aime mieux, quant aux conséquences des principes qui y

sont posés, m'en rapporter à votre sagacité et à votre zèle. J'appelle,

en finissant, toute votre attention sur l'idée qui me préoccupe

constamment moi-même. Vous êtes chargé, autant, et peut-être plus que

personne, de réaliser les promesses de la loi du 28 juin 1833, car

c'est à vous d'en suivre l'application dans chaque cas particulier, et

jusqu'au moment définitif où elle s'accomplit. Ne perdez jamais de

vue que, dans cette grande tentative pour fonder universellement et

effectivement l'éducation populaire, le succès dépend essentiellement de

la moralité des maîtres et de la discipline des écoles. Ramenez, sans

cesse sur ces deux conditions votre sollicitude et vos efforts.

Qu'elles s'accomplissent de plus en plus; que le sentiment du devoir et

l'habitude de l'ordre soient incessamment en progrès dans nos écoles;

que leur bonne renommée s'affermisse et pénètre au sein de toutes les

familles. La prospérité de l'instruction primaire est, à ce prix, aussi

bien que son utilité.

Recevez, etc.

Le ministre secrétaire d'État de

l'instruction publique.

_Signé_: GUIZOT.

IV

_Correspondance entre l'abbé J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les

écoles primaires de la Congrégation de l'instruction chrétienne_.

_1° L'abbé J.-M. de la Mennais à M. Guizot_.

Ploërmel, le 15 octobre 1836.

Monsieur le Ministre,

Je suis heureux d'avoir à renouveler avec vous d'anciens rapports dont

le souvenir me sera toujours bien doux, et qui ont si puissamment

encouragé et soutenu mes efforts pour répandre l'instruction primaire

dans notre Bretagne. J'ai la consolation de voir mes établissements se

multiplier et prospérer, malgré des difficultés de détail sans cesse

renaissantes et qui fatiguent quelquefois. Cependant elles sont

moins nombreuses et moins vives qu'elles ne l'ont été; on reconnaît

généralement aujourd'hui qu'il n'y a guère d'écoles possibles dans nos

communes rurales que celles des frères: aussi, à la fin de la retraite

où je les ai tous réunis dernièrement, ne m'en est-il pas resté un seul

de disponible, et si chacun d'eux avait été partagé en quatre, il n'y en

aurait pas eu encore assez pour satisfaire à toutes les demandes.

Je dois donc m'occuper plus que jamais de peupler mon noviciat, et c'est

toujours là ce qui m'embarrasse; non qu'il ne se présente des sujets,

mais ce sont presque toujours des jeunes gens qui n'ont rien, qui savent

fort peu de chose au moment où ils arrivent, et qu'il faut garder

longtemps pour qu'ils deviennent capables. Sous certains rapports, leur

pauvreté même est un avantage; leurs moeurs sont plus simples et

plus pures, leur esprit est plus solide; ils n'ont aucune habitude

dispendieuse, aucun goût de luxe; nés dans les campagnes, ils y

retournent plus volontiers que d'autres; ils y vivent à moins de frais,

et ils n'aspirent point à un état plus élevé: mais habiller et nourrir

ces pauvres et si excellents enfants, jusqu'à ce qu'ils soient en état

de diriger une école, c'est une dépense énorme; et il serait inutile,

sans doute, de chercher à vous convaincre de la nécessité où je suis,

plus que jamais, de continuer à réclamer de vous des secours. Pour 1836,

vous avez bien voulu m'allouer 3,000 fr.; pour 1837, vous me donnerez

tout ce que vous pourrez me donner, j'en suis sûr d'avance: c'est

pourquoi je n'insiste pas pour obtenir davantage, malgré tous les motifs

que j'ai de le désirer ardemment. Je me confie entièrement dans la

bienveillance généreuse dont vous m'avez honoré, et si je me hâte

d'y avoir recours, c'est parce qu'il est très-important pour moi de

recevoir, dès le commencement de 1837, la somme que vous m'accorderez.

En conséquence, je vous prie, monsieur le ministre, de l'ordonnancer

le plus tôt qu'il vous sera possible, comme vous l'avez fait l'année

dernière avec tant de bonté.

Vous apprendrez avec plaisir que le Finistère, si arriéré jusqu'ici, me

demande des écoles, depuis que je suis parvenu à y en établir... une...,

qui a eu un grand succès. A tous ceux qui m'écrivent de ce pays-là pour

en avoir de semblables, je réponds: «Envoyez-moi des sujets et payez

pour eux;» mais cette condition déconcerte. De même, aux instances

très-pressantes que l'on me fait de diverses provinces de France pour me

déterminer à y fonder des noviciats, je réponds encore: «Envoyez-moi des

sujets et payez pour eux;» cette si juste parole ne satisfait personne,

et on abandonne un projet dont l'exécution exigerait quelque sacrifice.

D'un autre côté, M. le ministre de la marine a chargé M. le préfet du

Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir quelques-uns de mes frères

pour l'instruction des esclaves affranchis de la Martinique et de la

Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, car ce serait une si belle et

si sainte oeuvre! Mais je n'ai pas encore dit _oui_, car la triste

objection revient toujours: où prendre assez de sujets pour suffire

à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a si

peu?--Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être!...

Je suis avec respect,

Monsieur le ministre,

Votre très-humble et

très-obéissant serviteur,

L'abbé J.-M. DE LA MENNAIS.

2° _M. Guizot à l'abbé J.-M. de la Mennais_.

Paris, le 8 novembre 1836.

Je vous aiderai avec grand plaisir, monsieur, à continuer l'oeuvre

salutaire que vous poursuivez avec tant de persévérance. Je comprends

toutes vos difficultés; mais ne vous plaignez pas, vous les surmonterez;

il n'y a point de travail qui ne soit effacé par le succès, et ce n'est

pas à la paix que nous devons prétendre, mais à la victoire. Je vous

allouerai, dès les premiers jours de 1837, 3,000 fr. d'encouragement

pour votre institut de Ploërmel. Je ne puis le faire plus tôt; vous avez

déjà reçu 3,000 fr. sur l'exercice 1836, et il faut que celui de 1837

soit ouvert pour que je puisse ordonnancer une somme quelconque sur ses

crédits.

Je voudrais avoir de vous quelques détails sur ce que vous pourriez

faire, si vous étiez aidé, vraiment aidé, pour l'éducation des

esclaves de nos colonies. Personne n'est plus convaincu que moi que

l'affranchissement n'est possible qu'après qu'on aura fait vivre, et

vivre longtemps, ces malheureux dans l'atmosphère religieuse. Dans les

colonies anglaises, Antigue est celle où l'émancipation a le mieux

réussi, quoiqu'elle ait été soudaine, parce que les frères Moraves

y étaient établis depuis près d'un siècle et avaient pris, sur la

population noire, une influence immense. Combien coûteraient vos frères?

Combien pourriez-vous en destiner à cette mission? Faudrait-il former

une branche particulière de votre institut? Je voudrais recueillir tous

les renseignements possibles avant d'entamer positivement l'affaire au

ministère de la marine.

Adieu, monsieur; si vous avez besoin de mon appui, croyez qu'il ne vous

manquera pas tant que vous ferez le bien que vous faites à l'éducation

populaire, et recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

GUIZOT.

V

_1° M. Jouffroy à M. Guizot_.

Marseille, 6 décembre 1835.

Monsieur,

Je vous écris quelques lignes de Marseille pour vous informer de mon

heureuse arrivée en cette ville. Quoique assez fatigué, je ne suis pas

plus mal qu'à mon départ de Paris, et c'est tout ce que je pouvais

espérer. Je compte partir mardi pour Livourne par le bateau à vapeur. Le

temps est beau, et s'il ne change pas, nous aurons une traversée fort

douce. Si la mer me fatiguait trop, je m'arrêterais à Gênes, d'où

j'irais à Pise en voiturin.

Je suis enchanté de la vallée du Rhône, de Lyon à Avignon; ce sont les

plus belles lignes du monde, et j'aimais jusqu'aux teintes sévères que

l'hiver répandait sur le paysage. La campagne d'Avignon m'a révélé

une nature que je ne connaissais pas et qui m'a causé une impression

inexprimable. Je ne dis rien de la gracieuse vallée d'Aix ni de la belle

rade de Marseille; j'étais mieux préparé au spectacle qu'elles m'ont

offert. Il ne m'a pas ému comme la vieille ville des papes et le

magnifique horizon semé de ruines qui l'entoure.

J'espère arriver heureusement à Pise d'où je vous écrirai. Je sais que

vous avez eu la bonté de m'y ménager une connaissance agréable et utile

dans la personne de M.....; c'est une nouvelle obligation que j'aurai

à votre bienveillance; je la retrouverai là comme à Paris. Je ne vous

dirai pas combien j'en suis touché et reconnaissant; ce sont des choses

qui s'expriment mal. Adieu, monsieur; croyez à mon vieil et invariable

attachement et à mon respectueux dévouement.

JOUFFROY.

2° _M. Jouffroy à M. Guizot_.

Pise, 4 janvier 1836.

Monsieur,

Quoique je sois établi à Pise depuis quinze jours, je n'ai pas voulu

vous écrire avant d'avoir fait connaissance avec ce pays et

ses habitants. J'ai trouvé aux bords de l'Arno une température

extraordinaire qui, depuis mon arrivée, ne s'est pas un moment adoucie;

à plusieurs reprises le fleuve a charrié, et le thermomètre est descendu

la nuit à six degrés au-dessous de zéro; par un temps pareil, il était

impossible que le rétablissement de ma santé fît de grands progrès,

et toutefois je me sens beaucoup mieux qu'à Paris; le voyage surtout,

quoique pénible, m'a fait le plus grand bien; tant que j'ai été en

mouvement, je me suis parfaitement porté, et je n'ai retrouvé le

sentiment de ma faiblesse que dans le repos. Je suivrai cette

indication, et quand la température sera devenue meilleure, je ferai de

nombreuses excursions dans les environs de Pise; j'espère à l'aide de ce

régime, et sous un ciel qui ne peut manquer prochainement de s'adoucir,

atteindre le but de mon voyage. Je ne vous demande point pardon d'entrer

dans ces détails; vous m'avez trop prouvé l'intérêt que vous vouliez

prendre à ma santé pour que j'hésite à vous les donner.

J'ai reçu ici l'accueil le plus aimable et le plus amical de tous

les professeurs de l'université que j'ai visités. Je me suis

particulièrement lié avec M. Rosellini, qui poursuit avec zèle et aux

frais du grand-duc la publication de son grand ouvrage sur les monuments

de l'Égypte et de la Nubie; avec M. Rosini, l'un des poëtes et des

prosateurs les plus distingués de l'Italie, l'auteur de la _Monaca di

Monza_ qui a balancé dans ce pays l'immense succès du roman de Manzoni;

enfin avec M. Requoli, élève de Dupuytren, et le premier chirurgien de

l'Italie depuis la mort de Vacca. Ces trois hommes occuperaient en tous

pays un rang élevé, et ne négligent rien pour me rendre le séjour de

Pise agréable et facile. Tous trois sont professeurs à l'université,

qui compte dans son sein d'autres hommes de mérite; malheureusement le

professeur de philosophie est un vieux prêtre moitié scolastique et

moitié condillaciste, tout à fait inabordable.

Mon espérance de rencontrer dans la bibliothèque de Pise quelques

manuscrits intéressants pour l'histoire de la philosophie française dans

le moyen âge s'est tout à fait évanouie. Les Florentins victorieux ont

dépouillé les Pisans de tous les monuments littéraires que ceux-ci

possédaient, et la bibliothèque de Pise, composée de 50,000 volumes,

est tout à fait moderne et ne contient aucun manuscrit. J'en serai donc

réduit à parcourir les catalogues des bibliothèques de Florence quand

j'irai visiter cette dernière ville, et peut-être y découvrirai-je

quelque chose. En attendant je recueille des renseignements sur l'état

de l'instruction publique en Toscane; mais je crains bien qu'il n'ait

fort peu changé depuis M. Cuvier. Toutefois, veuillez me dire, ou me

faire dire par M. Dubois, jusqu'à quel point de telles recherches

pourraient vous être utiles, et dans quel sens elles devraient être

particulièrement dirigées.

La rigueur de la saison ne m'a pas encore permis de travailler

sérieusement; mais, quand viendra le beau temps, j'espère mener à bien

mon travail sur Reid. J'attends avec impatience les discussions de la

Chambre sur la politique extérieure; je compte sur bien des légèretés

de la part de nos avocats; mais après les tristes débats sur notre

état intérieur qui ont rempli, avec tant de dangers pour le pays, les

dernières sessions, ce sera un grand progrès de voir enfin la Chambre

s'occuper de nos véritables affaires qui sont celles du dehors, dût-elle

s'y montrer très-ignorante et très-faible, comme je m'y attends.

L'attention de la France une fois détournée d'elle-même, les passions se

calmeront, et nous entrerons enfin dans une vie politique régulière. Je

regrette beaucoup sous ce rapport la session qui va s'ouvrir; je crois

que j'aurais pris quelque part aux discussions; mais nos véritables

intérêts ne manqueront pas de représentants et je jouirai de loin de vos

victoires.

Adieu, monsieur; veuillez croire à mon vieil et bien constant et bien

véritable attachement.

JOUFFROY.

VI

_Rapport au roi Louis-Philippe sur la création d'une chaire de droit

constitutionnel dans la Faculté de droit de Paris_.

Paris, le 22 août 1834.

Sire,

Une somme de 25,000 fr. a été portée au budget de 1835 pour créations

nouvelles dans l'enseignement des facultés du royaume. L'objet de

quelques-unes de ces créations était indiqué dans le rapport que j'ai

eu l'honneur de présenter à Votre Majesté, sous la date du 31 décembre

1833:

«On se plaint que l'enseignement du droit est incomplet... Plusieurs

facultés réclament des chaires de droit administratif;... et il n'en est

pas une où soit enseigné notre droit constitutionnel français, ancien et

moderne... Cependant le gouvernement sous lequel nous vivons aujourd'hui

appelle tant de citoyens à prendre part aux affaires de l'État, à celles

du département et de la commune, qu'on ne saurait trop désirer que la

partie de notre législation qui se rattache à l'exercice des droits

politiques et aux attributions des divers pouvoirs soit expliquée et

commentée, au moins dans nos principales écoles. De tels cours, faits

par des hommes d'expérience et d'une haute raison, pourraient devenir

d'un grand intérêt social. Je crois donc qu'il est urgent de faire

quelques essais en ce genre.»

Le crédit demandé fut alloué par les Chambres, dans des vues conformes

à celles que Votre Majesté avait daigné approuver. J'ai dû, en

conséquence, m'occuper du lieu le plus convenable au premier essai de

cet enseignement, de son objet précis, de la forme qu'il doit avoir et

du rang qu'il doit prendre dans l'ordre des études.

Bien que l'établissement d'un cours de droit constitutionnel soit

un fait entièrement nouveau dans nos écoles, il peut d'autant plus

facilement y être introduit que le principe de cet enseignement avait

été reconnu dès l'origine par les décrets constitutifs des facultés de

droit, et spécialement par celui du 21 septembre 1804, qui statuait,

article 10:

«Dans la deuxième et dans la troisième années, outre la suite du Code

des Français, on enseignera le droit public français et le droit civil

dans ses rapports avec l'administration publique.»

Mais cette promesse resta stérile sous l'Empire. Il en fut de même sous

la Restauration. Dans le développement momentané que reçut la Faculté

de Paris, par l'ordonnance du 24 mai 1819, le droit public français fut

réduit à une chaire de droit administratif qui elle-même fut bientôt

supprimée. Il appartient au gouvernement de Votre Majesté de faire, sur

ce point, ce qu'on a toujours redouté, et d'enseigner hautement les

principes de liberté légale et de droit constitutionnel qui sont la base

de nos institutions.

Un tel enseignement, sans doute, ne peut s'improviser dans toutes les

écoles à la fois; médiocre, il serait inutile, ou même nuisible. Il

veut des hommes supérieurs qui puissent le donner avec l'autorité de la

conviction et du talent. Qu'une seule chaire de ce genre soit créée et

dignement remplie, elle exercera bientôt une grande influence.

Ce point reconnu, Sire, il ne peut y avoir de doute sur le lieu de cette

première création. C'est dans l'École de droit de Paris, c'est au centre

même de l'enseignement le plus actif et le plus complet qu'on doit

ouvrir ce cours nouveau et appeler tout le monde à le juger.

Quant à son objet et à sa forme, ils sont déterminés par le titre même:

c'est l'exposition de la Charte et des garanties individuelles comme des

institutions politiques qu'elle consacre. Ce n'est plus là, pour nous,

un simple système philosophique livré aux disputes des hommes; c'est une

loi écrite, reconnue, qui peut et doit être expliquée, commentée, aussi

bien que la loi civile ou toute autre partie de notre législation. Un

tel enseignement, à la fois vaste et précis, fondé sur le droit public

national et sur les leçons de l'histoire, susceptible de s'étendre

par les comparaisons et les analyses étrangères, doit substituer, aux

erreurs de l'ignorance et à la témérité des notions superficielles, des

connaissances fortes et positives.

A mes yeux, c'est dans la pleine franchise et l'étendue de ce cours

que se trouvera son efficacité. Comme le droit constitutionnel est

maintenant parmi nous une vraie science dont les principes sont

déterminés et les applications journalières, il n'a point de

conséquences extrêmes qu'on doive craindre, ni de mystères qu'on doive

cacher; et plus l'exposition faite par un esprit élevé sera complète et

approfondie, plus l'impression en sera paisible et salutaire.

Mais, par cette raison même, Votre Majesté jugera sans doute que cet

enseignement nouveau ne saurait être ajouté comme un simple ornement à

l'École de droit de Paris, et qu'il y doit être incorporé comme partie

intégrante des études.

Déjà, depuis 1804, des objets nouveaux d'enseignement, que ne comprenait

pas la première organisation, furent, à diverses époques, ajoutés aux

anciens cours, et sont devenus obligatoires pour les élèves. Ainsi,

l'ordonnance du 4 novembre 1820 prescrivit de suivre, dans la troisième

année, indépendamment du cours de Code civil, un cours de Code

commercial et un cours de droit administratif. Un règlement du 5

mai 1829 décida également que le droit administratif ferait partie

nécessaire du second examen de licence. Par les mêmes motifs et par une

considération plus haute encore, le cours de droit constitutionnel doit

être rendu obligatoire, en troisième année, pour les aspirants à la

licence, dans la Faculté de droit de Paris, et le second examen de

licence devra comprendre une épreuve spéciale sur les objets du nouveau

cours.

Il résultera de ces diverses dispositions que le titre de licencié en

droit sera plus élevé, plus difficile à obtenir dans la Faculté de Paris

que dans les autres facultés du royaume. Mais une semblable inégalité

existe déjà entre les facultés où l'enseignement du droit administratif

fait partie des cours et celles où il n'a pas lieu. D'ailleurs, ce qu'il

importe surtout, c'est d'améliorer ce qui prospère déjà et d'établir

quelque part le modèle d'un enseignement étendu et bien dirigé, sauf à

multiplier ensuite, sur les divers points de la France, une création

heureusement éprouvée.

J'ai l'honneur de proposer, en conséquence, à Votre Majesté, de vouloir

bien donner son approbation au projet d'ordonnance ci-joint.

Je suis avec le plus profond respect,

Sire,

De Votre Majesté,

Le très-humble et très-obéissant

serviteur et fidèle sujet,

GUIZOT.

VII

_M. Auguste Comte à M. Guizot_.

Paris, le samedi 30 mars 1833.

Monsieur,

Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffère à dessein de vous

écrire, je dois d'abord vous demander sincèrement pardon de vous

entretenir d'affaires si peu de temps après la perte cruelle et

irréparable que vous venez d'éprouver, et à laquelle je compatis

vivement. Mais, comme, d'après ce que vous aviez bien voulu m'annoncer

dans notre dernière entrevue, c'était vers le commencement de mars que

devait être examinée définitivement la proposition que j'ai eu l'honneur

de vous soumettre le 29 octobre dernier, sur la création d'une chaire

_d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques_ au Collège

de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence à cet

égard, de donner lieu de croire que j'aurais renoncé à ce projet.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 24 / 34 段