Bien des spectateurs à cette époque et plusieurs historiens depuis

lors ont vu là un acte perfidement prémédité, une intrigue ourdie pour

diviser, disloquer et renverser le cabinet, intrigue dont M. Humann

aurait été l'instrument crédule et involontaire. C'est mettre dans la

politique plus de comédie machiavélique qu'il n'y en a réellement,

quoiqu'il y en ait beaucoup. M. Humann n'était ni un instrument ni une

dupe; il n'avait, pour son propre compte, nul mauvais dessein envers le

cabinet dont il partageait sincèrement les vues générales, et il ne fut

nullement, dans cette occasion, l'aveugle agent des desseins d'autrui.

Profondément convaincu de la légalité et de l'utilité de la conversion

des rentes, il avait, en 1824, appuyé M. de Villèle dans cette

tentative; plus tard, soit avant, soit depuis son entrée dans le

cabinet, il s'était plusieurs fois expliqué dans le même sens; peut-être

même, en préparant le budget de 1837, avait-il reparlé de son idée à

quelques-uns de ses collègues; mais il n'en avait jamais proposé

au conseil ni l'adoption formelle, ni l'exécution prochaine; il la

développa dans son exposé des motifs pour se donner à lui-même une

grande satisfaction et pour poser la base d'un budget normal auquel il

avait hâte d'arriver. C'était un esprit à la fois profond et gauche,

obstiné et timide devant la contradiction, et persévérant dans ses vues

quoique embarrassé à les produire et à les soutenir. Il tenait beaucoup

à accomplir, pendant son ministère, quelque acte important et qui lui

fît honneur: «Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard, qui ne se

refusait guère un peu d'ironie envers ses amis, M. Guizot a sa loi sur

l'instruction primaire, M. Thiers sa loi sur l'achèvement des monuments

publics; Humann aussi veut avoir sa gloire.» En tenant, sur la

conversion des rentes, un langage officiellement positif et pressant, M.

Humann en dit beaucoup plus qu'il n'avait osé en dire d'avance au Roi

et à ses collègues; mais il ne formait point le propos délibéré de les

engager à tout risque et sans leur aveu; il marchait à son but avec

un mélange de précipitation et d'embarras, mais sans arrière-pensée

déloyale. Il y eut là, de sa part, une imprudence un peu égoïste et

sournoise, mais point d'intrigue, ni de complaisance secrète pour les

intrigues qui s'agitaient autour du cabinet.

Quoi qu'il en fût, un tel acte et la situation qu'il faisait au Roi

et au cabinet n'étaient pas supportables; la dignité des personnes et

l'harmonie intérieure du gouvernement en étaient également compromises.

Nous nous en expliquâmes nettement avec M. Humann. Il sentit la portée

de ce qu'il avait fait, nous en exprima son regret en persistant dans

ses vues, et donna sa démission. Le comte d'Argout, gouverneur de la

Banque, lui succéda immédiatement dans le ministère des finances.

Restait la question même que M. Humann avait soulevée, qu'il n'emportait

pas en se retirant, et sur laquelle le cabinet était obligé de prendre

sans délai un parti. Nous étions prévenus que des interpellations nous

seraient adressées à ce sujet, non par l'opposition, mais par l'un de

nos plus sincères amis, M. Augustin Giraud, car la conversion des rentes

avait, dans nos propres rangs, des partisans aussi chauds que parmi nos

adversaires politiques. Notre situation était délicate. Le Roi était

vivement opposé à la mesure qu'il regardait comme injuste en soi,

contraire à la bonne foi publique, nuisible à son gouvernement, et dont

il contestait même la légalité. La plupart d'entre nous pensaient, au

contraire, que la mesure était légale en principe et bonne à prendre dès

qu'elle deviendrait opportune, mais que l'opportunité n'existait pas

encore et qu'il fallait l'attendre. Nous résolûmes de n'aborder la

question au fond que si elle devenait, dans la Chambre, l'objet d'une

proposition formelle, et de déclarer en attendant que le cabinet était

décidé, d'une part à ne point proposer lui-même, dans la cession

actuelle, la conversion des rentes, d'autre part à ne contracter, sur

l'époque où cette mesure pourrait être adoptée, aucun engagement positif

et à jour fixe. Ce fut là le langage que tint le duc de Broglie en

expliquant, dans les termes les plus amicaux, notre dissidence avec M.

Humann, les motifs de sa retraite et le regret que nous en ressentions.

Tant de réserve ne convenait pas aux partisans impatients de la

conversion des rentes; ils voulaient que sur-le-champ le cabinet

adoptât la mesure en principe, dît pour quelles raisons il la jugeait

momentanément inopportune, et indiquât pour quel temps il en espérait

l'opportunité. On se plaignit que le duc de Broglie ne se fût pas,

disait-on, expliqué assez clairement. Il assigna de nouveau les limites

comme les raisons de sa réserve, et en répétant les termes mêmes dont il

s'était servi pour répondre à l'interpellation qui nous était adressée,

il adressa à son tour aux questionneurs cette question: «Est-ce clair?»

Rien n'était plus clair en effet que ses paroles, ni plus sensé et plus

loyal que la conduite qu'il tenait au nom du cabinet: c'est précisément

dans les questions embarrassantes et douteuses que le premier devoir des

hommes qui gouvernent est de dire franchement ce que, dans le présent,

ils veulent ou ne veulent pas faire, et de réserver, pour l'avenir,

leur droit de délibérer et de se résoudre selon les nécessités ou les

convenances des temps. Le duc de Broglie pratiquait, en agissant ainsi,

la seule politique digne d'un gouvernement sérieux en face d'un pays

libre. Il ne pressentit pas bien la disposition de la Chambre et l'effet

de ses paroles quand il termina sa réponse par ce tour un peu sec et

moqueur: «Est-ce clair?» Je n'ai rencontré nul homme qui, dans ses

rapports soit avec les assemblées publiques, soit avec les individus

isolés, fût plus scrupuleusement appliqué à bien agir et moins préoccupé

de plaire. La Chambre fut piquée de cette attitude et de plus en plus

échauffée dans son désir de peser fortement sur le cabinet pour que

la conversion des rentes fût, sinon immédiatement accomplie, du moins

résolue en principe et annoncée pour une époque prochaine. Trois

propositions formelles furent déposées à ce sujet, et la principale,

celle de M. Gouin, accueillie par les bureaux de la Chambre, devint, les

5 et 6 février, l'objet d'un débat solennel.

Des membres du cabinet, M. Thiers et M. Duchâtel furent ceux qui y

prirent la principale part. Avec l'inventive et souple rectitude de son

esprit, M. Thiers traita la question sous toutes ses faces: au nom du

cabinet tout entier, il reconnut non-seulement que la réduction des

rentes était légale et utile pour l'État, mais encore qu'elle serait

inévitablement amenée par le temps. Il exposa ensuite combien, si elle

s'opérait soudainement, elle serait peu équitable et dure, ce qu'il y

avait d'exagéré dans les avantages qu'on s'en promettait, et quels en

pourraient être les inconvénients si elle était entreprise au milieu

d'une situation naguère orageuse et à peine raffermie. Sa conclusion fut

aussi modeste que sa discussion avait été lucide; il se borna à

demander l'ajournement de la proposition. Par des considérations plus

spécialement financières, M. Duchâtel soutint, et sur le fond de la

mesure et sur la convenance de l'ajournement, la même politique. Mais,

par des motifs très-divers, la Chambre était fortement prévenue; les uns

voulaient établir immédiatement, et à tout prix, l'équilibre du budget;

les autres avaient, contre les capitalistes et les rentiers de Paris,

une secrète humeur; le goût des plans de finances, les jalousies de

province, les engagements d'amour-propre, les intrigues de parti, les

rancunes et les ambitions personnelles se joignirent aux efforts de

l'opposition contre la demande de l'ajournement; elle fut rejetée à deux

voix de majorité, et le cabinet, décidé à ne pas accepter un tel échec,

porta aussitôt au Roi sa démission.

Dix jours après ce vote, un député absent, et l'un des plus indépendants

comme des plus judicieux, M. Jouffroy m'écrivait de Pise, où la maladie

le retenait encore: «Le _Journal des Débats_ arrivé hier vient de me

faire connaître la belle décision de la Chambre sur la proposition de

M. Gouin et la retraite du cabinet. Je ne suis pas encore revenu de la

surprise que me cause cet étrange événement. Renverser un cabinet qui,

depuis trois ans, fait face à l'ennemi, au moment où il a achevé de le

vaincre et où, grâce à son énergie, la cause de l'ordre est sauvée; le

renverser après avoir marché avec lui dans les moments difficiles, et

triomphé avec lui; le renverser à propos d'une question de finances

inexécutable cette année, inexécutable l'année prochaine, parce qu'il

dit qu'il faut prendre six mois pour y réfléchir; le renverser enfin

parce qu'il hésite sur une mesure dont la justice est douteuse, c'est

une absurdité qui n'a pas de nom et qui révèle une absence d'esprit

politique incroyable. Je suis affligé pour la Chambre, affligé pour mon

pays d'un tel acte; il étonne ici tous les hommes sensés et leur paraît

inexplicable. Il ne l'est pourtant pas pour ceux qui connaissent notre

Chambre comme je la connais, et je vois bien d'ici comment et de quoi

s'est formée la majorité des 194 contre 192. Mais précisément parce que

je le sais, je ne conçois pas quel profit retireront de la dissolution

du cabinet ceux qui l'ont amenée; composée comme elle l'est, il me

semble douteux que cette agglomération puisse rester unie jusqu'à la

formation d'un cabinet nouveau, et il m'est démontré qu'elle ne

le créera que pour le déchirer. Le Roi ne peut aller au sein du

tiers-parti. Les deux oppositions ne soutiendront pas trois mois un

ministère du tiers-parti. Il faudra donc qu'il meure, comme il a déjà

fait, ou qu'il s'abjure et se fasse semblable à la ci-devant majorité, à

laquelle il restera toujours suspect parce qu'il l'a désertée, et dont

les membres sortants de l'ancien cabinet resteront toujours les chefs.

Ainsi il vivra sous la protection et par la grâce des vaincus, ce qui le

rendra ridicule. Je comprends mal une telle situation; je n'en voudrais

à aucun prix; et si les membres du cabinet tombé restent unis, elle ne

sera pas longtemps tenable. Mais quelle mauvaise aventure pour le pays

en présence de la question d'Orient, de la guerre civile d'Espagne et de

l'affaire des États-Unis!»

M. Jouffroy avait, je crois, pleinement raison, et dans son jugement

sur la crise naguère accomplie, et dans son appréciation des chances de

l'avenir. Si les membres du cabinet tombé, qui, depuis plus de trois

ans, pratiquaient la même politique et qui venaient de succomber

ensemble en soutenant la même cause, étaient restés unis après leur

chute comme ils l'avaient été au sein du pouvoir, s'ils s'étaient

refusés à toute séparation dans leur retraite comme ils s'étaient

défendus de toute discorde dans le gouvernement, ils auraient

certainement ramené bientôt le succès de leur politique, et fait faire

au gouvernement représentatif un grand pas vers son régulier et complet

établissement. Mais les dispositions et les résolutions qu'eût exigées

une telle conduite ne se rencontraient point chez plusieurs des hommes

dont le concours y eût été nécessaire, et l'espérance de M. Jouffroy

était un rêve que les faits ne devaient pas tarder à démentir.

Le roi Louis-Philippe était fort capable d'avoir une idée fixe, une

résolution permanente, et de la maintenir ou de la reprendre à travers

les difficultés variables des circonstances. Il l'a bien prouvé par son

constant et efficace attachement, dans les affaires extérieures à la

paix européenne, et pour l'intérieur à l'ordre légal. S'il eût été aussi

convaincu que la solide union des diverses nuances qui avaient formé le

cabinet du 11 octobre 1832, et de leurs principaux représentants, était

nécessaire à la sûreté de son trône et au succès de son gouvernement,

il aurait employé, à maintenir ou à rétablir cette union, sa constance

comme son savoir-faire, et il y aurait probablement réussi. Mais le Roi

n'avait point de conviction semblable; il était porté à croire que, par

lui-même, il suffirait toujours pour faire prévaloir la bonne politique,

et quand il s'agissait de la formation ou de la chute des cabinets, il

cédait quelquefois à ses goûts personnels, à ses préventions ou à

ses convenances du moment, bien plus qu'il ne l'eût fait s'il eût eu

constamment en vue la nécessité de tenir groupées et agissant ensemble

autour de lui toutes les forces vitales de son gouvernement. J'ai déjà

dit comment et par quelles causes il portait au duc de Broglie plus

d'estime et de confiance que de faveur. Quand, sur la question de

la conversion des rentes, éclata la crise ministérielle, diverses

circonstances aggravaient encore, dans le Roi, cette disposition:

quelques-uns des diplomates européens, entre autres le prince de

Metternich et le baron de Werther, ministre de Prusse à Paris, avaient

eu, avec le duc de Broglie, de petits différends qui leur avaient

laissé, pour lui, un secret mauvais vouloir. Le prince de Talleyrand

qui, dans sa retraite, conservait, auprès du Roi, des habitudes

d'intimité et d'influence, n'avait pas oublié son dernier dissentiment

avec le duc de Broglie à propos du vague projet d'alliance offensive et

défensive avec l'Angleterre, et lui en gardait quelque humeur. De tous

ces faits résultaient, autour du Roi, un langage, un travail quotidien

peu favorable au duc de Broglie; on le représentait comme assez

souvent incommode, quelquefois compromettant, et, en tout cas, point

indispensable. En mars 1835,1e Roi ne s'était pas décidé sans peine à

le rappeler au département des affaires étrangères; en février 1836, il

l'en vit sortir sans regret.

Loin de rien faire ou de rien dire qui le séparât de ses collègues dans

le cabinet, M. Thiers avait fermement soutenu, à propos de la conversion

des rentes comme en toute autre occasion, leur politique commune; il ne

pouvait être taxé de défection cachée ou seulement de mollesse; il avait

agi aussi loyalement qu'utilement. Pourtant il conservait toujours

quelque crainte d'être trop intimement uni aux doctrinaires, et quelque

soin de s'en distinguer. La rentrée du duc de Broglie en 1835, comme

président du conseil, lui avait laissé une impression de contrariété et

de malaise qui n'influa point sur sa conduite tant que le cabinet resta

debout, mais qui le disposa à se considérer, après notre chute, comme

dégagé de tout lien et libre de suivre à part sa propre destinée. Il

était las du ministère de l'intérieur et ne cachait pas son goût pour

le département des affaires étrangères. A la cour, dans le monde

diplomatique, dans les salons, les politiques peu favorables au duc

de Broglie ne manquaient pas de flatter ce goût de M. Thiers, et

de satisfaire ainsi leur mauvais vouloir pour le ministre qui leur

déplaisait en se préparant le bon vouloir de son successeur. Il eût

fallu, de la part de M. Thiers, une conviction profonde de la nécessité

des liens qui avaient uni le cabinet du 11 octobre et une forte

résolution de les maintenir à travers les diverses chances de la

fortune. Ni cette conviction, ni cette résolution ne se rencontraient en

lui, pas plus que dans le Roi.

Quelle qu'en dût être l'issue, la crise était flagrante; le Roi se mit à

l'oeuvre pour former un cabinet. Il appela successivement M. Humann,

M. Molé, le maréchal Gérard, M. Dupin, M. Passy, M. Sauzet. Les trois

premiers déclinèrent formellement l'invitation du Roi; ils croyaient

plusieurs des ministres tombés nécessaires au gouvernement, et ne se

jugeaient pas en mesure, soit de les retenir dans un cabinet nouveau,

soit de se passer de leur concours. Les trois derniers, appelés ensemble

et à plusieurs reprises aux Tuileries, se dirent prêts à servir le Roi

et le pays, mais ne voulurent pas entreprendre de former eux-mêmes un

ministère; ils donnèrent au Roi le conseil d'en charger spécialement

un homme politique qui deviendrait le président du cabinet futur,

rôle auquel, selon le dire de M. Dupin, aucun d'eux ne prétendait. Le

tiers-parti se souciait peu de renouveler l'épreuve du ministère des

trois jours. Dans ces divers entretiens, le Roi fit l'éloge du cabinet

tombé, exprima le, vif regret que lui laissait sa retraite, et

n'insista pas beaucoup pour que M. Dupin et ses amis en devinssent les

successeurs.

C'était autour de M. Thiers et sur lui-même que se faisait un travail

sérieux pour reconstruire un cabinet; c'était sur lui que le Roi

comptait pour maintenir l'ancienne politique en en faisant un peu

fléchir les apparences, et pour éluder ou du moins ajourner la réduction

des rentes sans s'y refuser, dans le présent, aussi nettement que

l'avait fait le duc de Broglie. Des personnes importantes à la cour,

bien des députés du tiers-parti ou même de l'opposition pressaient

M. Thiers de se prêter à cette combinaison, et lui promettaient leur

concours. M. de Talleyrand l'approuvait hautement, dans le monde

diplomatique comme auprès du Roi, et par des paroles élégamment

flatteuses, il encourageait M. Thiers à l'entreprendre. M. Thiers

hésitait; il lui en coûtait de se séparer de ses anciens collègues et de

tenir une conduite autre que la leur; il avait éprouvé leur loyauté

et leur courage; il savait ce que, malgré les clameurs de parti, ils

avaient de considération et d'influence dans le pays comme dans les

Chambres; il ne prévoyait pas sans inquiétude les dissentiments qui

naissent et se développent presque infailliblement entre les hommes

quand leurs situations deviennent très-diverses. Il fit des efforts

répétés pour décider M. Duchâtel à rester avec lui dans le nouveau

cabinet; il lui offrit de lui laisser la désignation de deux ministres

et de me proposer l'ambassade d'Angleterre. M. Duchâtel refusa

péremptoirement; il ne voulait ni accepter, pour la politique jusque-là

pratiquée, un drapeau et des alliés plus incertains, ni se séparer de

ses intimes amis. Après quinze jours de fluctuation, M. Thiers se décida

enfin, et le _Moniteur_ du 22 février 1836 annonça la formation du

nouveau cabinet. M. Thiers le présidait comme ministre des affaires

étrangères; trois membres du cabinet précédent, le maréchal Maison,

l'amiral Duperré et le comte d'Argout continuaient d'y siéger; trois

députés du tiers-parti, MM. Passy, Pelet de la Lozère et Sanzet, y

entraient comme ministres du commerce, de l'instruction publique et de

la justice; le comte de Montalivet, investi de la confiance particulière

du Roi et qui avait naguère courageusement soutenu la politique de

résistance, fut chargé du ministère de l'intérieur.

Le lendemain du jour où la formation du nouveau cabinet fut décidée, au

moment où elle paraissait dans le _Moniteur_, je reçus de M. Thiers ce

billet:

«Mon cher monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer

hier soir notre constitution définitive, car nous sommes sortis fort

tard des Tuileries. Les événements nous ont séparés; mais ils laisseront

subsister, je l'espère, les sentiments qu'avaient fait naître tant

d'années passées ensemble, dans les mêmes périls. S'il dépend de moi,

il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de

services à rendre à la même cause, quoique placés dans des situations

diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous

voir dès que j'aurai suffi aux nécessités du premier moment.»

Je lui répondis sur-le-champ:

«Mon cher ami, vous avez toute raison de croire à la durée des

sentiments qu'a fait naître entre nous une si longue communauté de

travaux et de périls. J'appartiens à la cause que nous avons soutenue

ensemble. J'irai où elle me mènera, et je compte bien vous y retrouver

toujours. Adieu. J'irai vous voir dès que je vous supposerai un peu de

loisir.»

Il y a, dans toute grande entreprise humaine, une idée supérieure,

souveraine, qui doit être le point fixe, l'étoile dirigeante des hommes

appelés à y jouer un rôle. En 1832, et à travers bien des difficultés de

situation, de relations, d'habitudes, de caractère, c'était une idée de

cet ordre qui avait présidé à la formation du cabinet du 11 octobre.

Acteurs, conseillers ou spectateurs, tous ceux qui avaient pris part à

l'événement avaient senti que l'union et l'action commune des hommes

déjà éprouvés dans le travail du gouvernement monarchique et libre

étaient l'impérieuse condition de son succès. Ce sentiment avait

surmonté toutes les hésitations, tous les obstacles et déterminé toutes

les conduites. Sentiment parfaitement sensé et clairvoyant, car les

grandes oeuvres et les bonnes causes n'ont jamais échoué que par la

désunion des hommes et des partis qui, au fond, formaient les mêmes

voeux et avaient pour mission de concourir aux mêmes desseins. Cette

idée dominante, cette grande lumière de 1832 disparut en 1836; et

elle disparut dans une bien petite circonstance, devant une question

très-secondaire et par des motifs bien légers ou bien personnels. La

conversion plus ou moins prompte des rentes était, à coup sûr, fort loin

de valoir l'abandon de l'union des personnes et des politiques qui,

depuis 1830, travaillaient ensemble à fonder le gouvernement. Ce fut la

faute de cette époque. La révolution de 1830 avait déjà fort rétréci le

cercle et désuni les rangs des conseillers efficaces de la royauté sous

le régime constitutionnel; la crise ministérielle de 1836 rompit le

faisceau que, sous l'influence d'une pensée haute et prévoyante, celle

de 1832 avait formé.

PIÈCES HISTORIQUES

I

_Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel général de

l'instruction primaire_.

(19 octobre 1832.)

SIRE,

Le gouvernement de Juillet a dû comprendre, et il a compris la haute

importance de l'instruction primaire: une puissante impulsion a été

donnée, de grands résultats ont été obtenus. Pour les assurer et les

étendre, une institution me paraît indispensable; je veux dire une

publication périodique qui recueille et répande tout ce qui peut servir

à l'amélioration des écoles et à l'instruction du peuple.

Bien peu d'instituteurs primaires ont reçu, dans les écoles normales

récemment fondées, le secret des bonnes méthodes et les principes d'une

éducation nationale. Ceux qui sortent de ces écoles demandent à être

dirigés dans leurs études et dans leurs efforts; sans cela, leur zèle

s'affaiblit, et bientôt une triste routine devient leur ressource

dernière. Ainsi l'ignorance se maintient et se propage par ceux-là même

qui sont chargés de la combattre, et les sacrifices faits par l'État,

les départements, les communes, demeurent stériles.

Nos nouvelles institutions, spécialement celle des comités locaux,

appellent d'ailleurs, à la surveillance des écoles, des citoyens que

nulles études spéciales n'ont préparés à l'accomplissement de cette

mission. C'est pour eux un assez grand sacrifice que de dérober à leurs

intérêts et à leurs affaires quelques instants pour la surveillance qui

leur est confiée. Il appartient donc à l'autorité qui les institue de

leur adresser des instructions précises qui rendent cette surveillance

plus facile pour eux-mêmes, et vraiment efficace pour les écoles qui en

sont l'objet.

Pour satisfaire à ce besoin, des théories générales sont loin de

suffire; il faut des indications précises, des conseils répétés. Chaque

jour voit éclore, en matière d'enseignement, un nouveau livre, une

méthode nouvelle: le pays doit s'en féliciter; mais ces inventions, ces

essais ont besoin d'être appréciés avec science et indépendance. Des

rapports précieux, pleins de faits et de vues, rédigés par les comités,

les inspecteurs, les recteurs, les maires, les préfets, demeurent

inconnus du public. Le gouvernement doit prendre soin de connaître et de

répandre toutes les méthodes heureuses, de suivre tous les essais, de

provoquer tous les perfectionnements.

Dans nos moeurs, dans nos institutions, un seul moyen offre assez

d'action, assez de puissance pour assurer cette influence salutaire:

c'est la presse.

Je propose donc à Votre Majesté d'autoriser en principe la publication

d'un recueil périodique à l'usage des écoles primaires de tous les

degrés.

Ce recueil devra contenir: 1° la publication de tous les documents

relatifs à l'instruction populaire en France; 2° la publication de tout

ce qui intéresse l'instruction primaire dans les principaux pays du

monde civilisé; 3° l'analyse des ouvrages relatifs à l'instruction

primaire; 4° des conseils et des directions propres à assurer le progrès

de cette instruction dans toutes les parties du royaume.

Pour présenter toutes les garanties désirables, cette publication serait

confiée à un haut fonctionnaire de l'Université, sous la direction du

Conseil royal.

Ce fonctionnaire devra être pénétré de cette vérité que, si les

institutions font les destinées des peuples, ce sont les moeurs qui font

les institutions nationales, et que la base la plus inébranlable de

l'ordre social est l'éducation morale de la Jeunesse.

Il comprendra aussi que les moeurs se rattachent aux convictions

religieuses, et que l'action de la conscience ne se remplace par aucune

autre. C'est en Hollande, en Allemagne, en Écosse que se trouvent les

écoles les plus florissantes, les plus efficaces de notre époque; et

dans tous ces pays, la religion s'associe à l'instruction primaire et

lui prête le plus utile appui.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 21 / 34 段