Le crime avait été préparé et exécuté avec une indifférence atroce.
Toutes les classes, tous les rangs, tous les âges avaient été frappés.
Les douleurs royales et les douleurs populaires s'étaient confondues. Le
Roi avait déployé, au moment du péril, une fermeté imperturbable, et en
revoyant sa famille, une sensibilité expansive. Nul homme n'a jamais eu
un courage plus simple, plus exempt d'ostentation, moins empressé à se
faire remarquer et valoir. Des milliers de spectateurs avaient vu et
racontaient tous les détails, affreux ou touchants, de l'événement. Huit
jours après, le 5 août, quatorze cercueils, portés sur quatorze chars
funèbres, précédés et suivis d'un cortége immense, gouvernement, garde
nationale, armée, clergé, magistrats, corps savants, écoles publiques,
les représentants de la société tout entière, cheminèrent le long des
boulevards, de la place de la Bastille aux Invalides, à travers une
population innombrable, passionnément émue et silencieuse. Le Roi, la
Reine, toute la famille royale attendaient et reçurent le cortége à
l'hôtel des Invalides. En présence de toutes ces grandeurs divines et
humaines, tous ces cercueils qu'un seul crime avait remplis de morts
si divers, descendirent l'un après l'autre dans le même caveau. La
cérémonie terminée, quand ce peuple de spectateurs se fut écoulé, les
jours suivants, au sein des familles, dans les lieux publics, partout où
se rencontraient des hommes qui n'avaient rien à cacher, un sentiment
unanime éclatait; c'était le cri général qu'un devoir impérieux
commandait de mettre un terme aux attaques, aux provocations, aux
manoeuvres qui suscitaient de tels forfaits et infligeaient à la société
de tels périls, au coeur humain de telles douleurs.
Le cabinet n'hésita pas un instant à remplir ce devoir. Le mal, c'était
la provocation continue, tantôt audacieuse, tantôt astucieuse, au
renversement de l'ordre établi. Pour atteindre à ce but, on s'arrogeait
le droit de tenir et de remettre incessamment toutes choses en question,
les bases même de la société comme les actes de son gouvernement, le
droit primitif et fondamental des pouvoirs publics aussi bien que leur
conduite. C'était là ce qu'on appelait la liberté de l'esprit humain et
de la presse. Il fallait attaquer et vaincre dans son principe cette
prétention anarchique, après l'avoir vaincue dans sa conséquence
matérielle et armée, l'insurrection.
Nous abordâmes de front l'ennemi. Les lois que nous proposâmes le 4 août
1835, et qui devinrent les lois du 9 septembre suivant, qualifiaient
d'attentat à la sûreté de l'État toute attaque contre le principe et la
forme du gouvernement établi en 1830, lorsque cette attaque avait pour
but d'exciter à la destruction ou au changement du gouvernement. Elles
sanctionnaient et garantissaient l'inviolabilité constitutionnelle du
Roi en punissant quiconque ferait remonter jusqu'à lui la responsabilité
ou le blâme des actes de son gouvernement. Elles prenaient des
précautions précises contre les divers moyens de dissimuler ces délits
et d'en éluder la peine tout en les commettant. Elles réglaient, dans
les limites et selon les conditions générales instituées par la Charte,
les peines attachées aux délits, les juridictions appelées à en
connaître et les formes de la procédure, de façon à assurer l'efficacité
et la promptitude de la répression.
Pour tout esprit libre et ferme, il n'y avait rien là que de conforme
aux traditions des nations civilisées et aux règles du commun bon sens.
C'est une dérision de réclamer, au nom de la liberté de l'esprit
humain, le droit de mettre incessamment en question les institutions
fondamentales de l'État, et de confondre les méditations de
l'intelligence avec les coups de la guerre. Il faut, à toute société
humaine, des points fixes, des bases à l'abri de toute atteinte; nul
État ne peut subsister en l'air, ouvert à tous les vents et à tous les
assauts. Quand Dieu a, comme dit l'Écriture, livré le monde aux disputes
des hommes, il connaissait les limites de leur puissance; il savait
combien elle serait vaine, au fond, contre son oeuvre, même quand elle
en troublerait la surface. Mais les oeuvres humaines sont bien autrement
faibles et fragiles que l'oeuvre divine; elles ont besoin de garanties
qu'elles ne trouvent pas dans leur force propre et native. Et quand
la limite a été posée entre la discussion scientifique et la guerre
politique, c'est un devoir pour le législateur de ne pas se contenter de
défenses vaines, et d'opposer aux assaillants des remparts solides. Les
lois de septembre n'inventèrent, pour réprimer les délits dont elles
proclamaient la gravité, aucune pénalité inouïe et repoussée par nos
moeurs, aucune juridiction nouvelle et qui parût prédestinée à la
rigueur ou à la servilité. La déportation, avec des conditions diverses,
était dès lors et sera de jour en jour plus acceptée comme la peine
la mieux appropriée aux crimes politiques. La Cour des pairs faisait,
depuis vingt ans, ses preuves d'indépendance et de modération en même
temps que de fermeté efficace. Les modifications apportées dans la
procédure n'avaient d'autre objet que d'assurer la prompte répression du
délit, sans enlever aux accusés aucun de leurs moyens de défense.
Les lois de septembre ne portaient nullement les caractères de lois
d'exception et de colère; elles maintenaient les garanties essentielles
du droit, tout en pourvoyant aux besoins accidentels et actuels de
la société; définitions, juridictions, formes, peines, tout y était
combiné, non pour frapper des ennemis, mais pour que la justice publique
fût puissante et suffît pleinement à sa mission, en conservant son
indépendance et son équité.
La discussion de ces lois amena un exemple frappant de la déplorable
faiblesse d'esprit et de coeur qui, sous l'influence des passions
personnelles ou des clameurs extérieures, peut obscurcir les notions
les plus certaines et les plus simples. En parlant de la peine de la
déportation que l'opposition qualifiait d'atroce, je fus conduit à dire:
«On oublie constamment dans ce débat le but de toute peine, de toute
législation pénale. Il ne s'agit pas seulement de punir ou de réprimer
le condamné; il s'agit surtout de prévenir des crimes pareils. Il ne
faut pas seulement mettre celui qui a commis le crime hors d'état de
nuire de nouveau; il faut surtout empêcher que ceux qui seraient tentés
de commettre les mêmes crimes se laissent aller à cette tentation.
L'intimidation préventive et générale, tel est le but principal, le
but dominant des lois pénales. Il faut choisir, dans ce monde, entre
l'intimidation des honnêtes gens et l'intimidation des malhonnêtes gens,
entre la sécurité des brouillons et la sécurité des pères de famille;
il faut que les uns ou les autres aient peur, que les uns ou les
autres redoutent la société et ses lois. Il faut le sentiment profond,
permanent, d'un pouvoir supérieur toujours capable d'atteindre et de
punir. Dans l'intérieur de la famille, dans les rapports de l'homme
avec son Dieu, il y a de la crainte; il y en a naturellement et
nécessairement. Qui ne craint rien bientôt ne respecte rien. La nature
morale de l'homme a besoin d'être contenue par une puissance extérieure,
de même que sa nature physique, son sang, tout son corps ont besoin
d'être contenus par l'air extérieur, par la pression atmosphérique qui
pèse sur lui. Opérez le vide autour du corps de l'homme; vous verrez à
l'instant toute son organisation se troubler et se détruire. Il en est
de même de sa nature morale; il faut qu'un pouvoir constant, énergique,
redoutable, veille sur l'homme et le contienne; sans quoi, l'homme se
livrera à toute l'intempérance, à toute la démence de l'égoïsme et de la
passion.» Il n'y avait là; à coup sûr, qu'une vérité proclamée par le
bon sens général, et de tout temps admise par les publicistes et par
les moralistes, comme une des bases fondamentales de la législation
religieuse et civile. Les partis et les journaux en firent une
prétention tyrannique et barbare; le mot _intimidation_ devint le
synonyme d'iniquité préventive et de cruauté pénale; on l'écrivit, on le
répéta à côté de mon nom comme le terrible caractère de ma politique.
Et comme il est utile d'apporter des faits à l'appui des mots, on en
inventa pour établir que, ce que je disais, je le faisais aussi dans
l'occasion; on dit, on redit que, pendant les insurrections de Lyon,
en 1831 et en 1834, j'avais donné, pour les réprimer, «des ordres
impitoyables.» Le mensonge était grossier: en 1831, j'étais étranger au
cabinet, et en 1834, je n'avais eu, par la nature de mes attributions,
aucun ordre à donner à Lyon, et je n'en avais en effet donné aucun. Mais
peu importe la vérité aux passions ennemies; la crédulité vient, pour
elles, en aide au mensonge, et elles ne s'inquiètent guère qu'avec le
temps la lumière se fasse sur leurs assertions; le profit, et plus
encore le plaisir momentané qu'elles y trouvent suffisent à leur
vulgaire satisfaction.
Le duc de Broglie se fit grand honneur dans ce débat; il expliqua
et défendit les lois proposées avec une franchise, une fermeté, une
lucidité, une élévation d'idées et de langage qui firent, sur la
Chambre, une impression profonde. Il obtint, dans cette circonstance le
plus honnête et le plus utile des succès; il donna aux partisans de la
politique de résistance la satisfaction d'entendre prouver avec éclat
qu'ils avaient raison, et il les affermit dans leur conviction en les
laissant bien certains qu'il était lui-même profondément convaincu.
En dépit des mauvaises velléités de la nature humaine, les hommes se
plaisent à estimer en admirant, et les partis ne sont jamais plus animés
et plus fidèles que lorsqu'ils se sentent honorés par le caractère et le
talent de leurs chefs.
Les lois de septembre une fois votées et promulguées, l'état des esprits
dans le pays, à leur sujet, fut très-mêlé et divers. L'opposition les
avait ardemment combattues; les uns, par hostilité radicale, routine
ou passion de parti; les autres, avec une inquiétude sincère. Plus j'y
réfléchis, plus je demeure convaincu que l'opposition de ce temps a été
constamment sous l'empire d'une double erreur; elle redoutait trop peu
le mal et trop les remèdes; elle n'avait pas le sentiment juste des
périls dont notre société était menacée par les idées fausses et les
mauvaises passions qui fermentaient dans son sein; elle était infiniment
trop prompte à croire les libertés publiques compromises ou même
perdues. Les nations libres ont besoin de s'abriter sous des
constructions fortes, surtout lorsqu'elles ont déjà longtemps vécu,
et que leur longue vie a développé des éléments très-divers et des
situations très-compliquées. Leurs libertés y sont aussi intéressées que
leur repos, car la liberté, dont les germes peuvent être semés au vent
des révolutions, ne s'enracine et ne grandit qu'au sein de l'ordre et
sous des pouvoirs réguliers et durables. Le ferme établissement du
gouvernement nouveau était pour nous, après 1830, la première et
essentielle condition de la liberté; et telle était la situation comme
la nature de ce gouvernement qu'il ne pouvait faire courir à la liberté
aucun risque sérieux. L'opposition, je parle de l'opposition loyale et
sans arrière-pensée, méconnut cet état général du pays; et son erreur
était naturelle, car c'était celle d'une partie considérable du pays
lui-même; il croyait sa santé politique plus forte qu'elle n'était
réellement, et il repoussait comme inutiles et presque comme injurieux
la plupart des remèdes qui lui étaient présentés. Aussi, en combattant
les lois de septembre, l'opposition parlementaire ne manqua ni d'écho ni
d'effet; et ces lois rencontrèrent, hors des Chambres, le même genre et
à peu près le même degré de mécontentement et de blâme qu'elles avaient
trouvés dans leur sein.
En revanche, l'adhésion, non-seulement des amis déclarés de la politique
de résistance, mais des spectateurs impartiaux, fut prompte et décidée.
Dans les départements, la grande majorité des conseils généraux, élus
par les classes les plus indépendantes comme les plus éclairées, et
représentants tranquilles des sentiments comme des intérêts locaux,
s'empressèrent de témoigner leur satisfaction de la fermeté franche du
cabinet et des garanties qu'il venait de donner à la paix publique. On
ne tarda pas à reconnaître que ces garanties n'étaient ni oppressives,
ni vaines: la presse ennemie baissa de ton, sans cesser d'être libre;
ses violences et ses scandales furent plus rares et mieux réprimés; mais
la discussion de la politique et des actes du pouvoir demeura ouverte
et vive. Mises à l'épreuve de l'expérience, les lois de septembre ont,
pendant plusieurs années, efficacement protégé l'ordre public, et à coup
sûr elles n'ont pas détruit la liberté.
L'Europe fut frappée du spectacle qu'offrait alors la France. Le
tranquille courage et la présence d'esprit du Roi, au moment de
l'attentat, étaient fort admirés; on parlait de la main visible de la
Providence qui l'avait préservé, lui et ses fils, dans cet immense
péril. Treize ans plus tard, quand le gouvernement de 1830 n'existait
plus, un vieux tory de ma connaissance, légitimiste déclaré pour la
France, M. Croker me disait à Londres: «Après l'attentat de Fieschi,
quand je vis par quelle fortune le roi Louis-Philippe y avait échappé,
et avec quelle vigueur son gouvernement défendait la société menacée,
je le crus, pour la première fois, destiné à fonder en France le régime
constitutionnel et sa dynastie.» La Providence se réservait de nous
apprendre qu'il faut de bien autres conditions que le courage et la
bonne conduite de quelques hommes pour mettre fin aux révolutions et
fonder un gouvernement.
Pendant les quatre mois qui s'écoulèrent entre la promulgation des lois
de septembre et l'ouverture de la session de 1836, la situation du
cabinet fut forte et tranquille; aucun grand événement ne vint nous
troubler, aucun dissentiment intérieur ne nous embarrassait dans le
travail régulier du gouvernement. Le procès de Fieschi et de ses
complices, la conclusion du procès des insurgés d'avril, les
négociations relatives à l'exécution du traité des 25 millions entre la
France et les États-Unis, les mouvements diplomatiques de l'Europe, les
crises révolutionnaires de l'Espagne, la préparation des projets de loi
qui devaient être présentés aux Chambres dans la session prochaine
nous occupaient sérieusement sans nous susciter dans le présent aucune
complication fâcheuse, pour l'avenir aucune grave inquiétude. Un seul
incident me donna à prendre une résolution qui pouvait entraîner, pour
moi, une responsabilité délicate. Le maréchal Clauzel, alors gouverneur
général de l'Algérie, préparait une expédition dans l'intérieur de la
province d'Oran et sur Mascara. Le duc d'Orléans désirait ardemment
aller en Afrique et y prendre part. Son désir rencontrait dans le
cabinet beaucoup d'objections; on se souciait peu d'exposer l'héritier
de la couronne à de graves périls dans une entreprise sur une terre
inconnue et sans nécessité politique. On doutait que le maréchal Clauzel
vît avec plaisir la présence du prince à l'armée et on craignait entre
eux quelque embarras. Le Roi me parla du désir de son fils: «désir bien
naturel, me dit-il, et qu'à tout prendre il est bon de satisfaire;
quelles que soient les chances, il faut que mon fils vive avec l'armée
et s'y fasse honneur. Aidez-moi à lever les obstacles qu'il rencontre;
soyez favorable, dans le conseil, à son départ pour l'Afrique; il vous
en saura beaucoup de gré, et je désire qu'il soit bien pour vous.» Le
Roi avait raison: l'activité, l'empressement à servir le pays, à s'en
faire connaître et à s'y distinguer, sont le devoir et font la fortune
des princes. J'appuyai auprès de mes collègues, en particulier et dans
le conseil, la proposition du départ du duc d'Orléans pour l'expédition
projetée. En s'y rendant, il devait passer par la Corse, s'y arrêter
quelques jours, et s'y montrer attentif aux besoins de cette terre si
négligée du maître qu'elle avait donné à l'Europe. Il partit en effet
dans les derniers jours d'octobre, et le 26 novembre suivant, au moment
de se mettre en marche avec l'armée pour Mascara, il m'écrivait d'Oran:
«Je ne puis partir, Monsieur, pour l'expédition qui doit compléter
un voyage que je vous dois d'avoir entrepris, sans vous remercier de
nouveau d'avoir senti que l'intérêt de mon avenir, autant que le
devoir de ma position, m'appelait partout où l'armée avait une tâche à
accomplir. J'ai la confiance que le résultat de mon voyage ne pourra
d'aucune façon vous faire regretter d'avoir donné votre adhésion à mon
projet; et je sais que, tout en me conduisant de manière à me concilier
l'estime de l'armée, je dois éviter ce qui, plus tard, pourrait faire
peser des reproches spécieux sur la responsabilité du gouvernement.
«Je n'ai point la place de consigner, dans une lettre écrite à la hâte
et au moment de monter à cheval, les observations nombreuses que j'ai
cherché à recueillir avec impartialité sur l'état de notre marine, sur
la Corse, et sur l'Afrique; mais je ne puis laisser échapper cette
occasion de vous dire que je n'ai eu qu'à me louer, sous tous les
rapports, de la manière d'être du maréchal Clauzel à mon égard. Je me
suis efforcé pourtant de ne point laisser influencer, par l'accueil que
j'ai reçu ici, le jugement que je devais porter sur l'état de ce pays;
et j'ai dû reconnaître que des résultats importants, et auxquels, vous
le savez, j'étais loin de m'attendre, avaient déjà été obtenus par
le maréchal. Il a éteint toute dissidence politique; il représente
convenablement et fait respecter l'autorité royale, et l'esprit de parti
n'existe plus dans la population que sa composition y rendait le
plus accessible. Les troupes ont repris confiance en leur chef et
en elles-mêmes, et sous le point de vue militaire la situation est
très-satisfaisante. Quant à la direction générale de son commandement,
je crois pouvoir affirmer que le maréchal a compris maintenant ce qu'il
fallait pour être soutenu par le gouvernement; et il veut le faire, même
vis-à-vis des colons. Je pense même qu'il a senti qu'il deviendrait
nécessaire de diminuer dans quelque temps les charges excessives que nos
possessions africaines font peser sur la France; et j'ai eu occasion de
discuter avec lui un plan de gouvernement de la Régence d'Alger que je
désire vivement soumettre et faire approuver au Roi et à ses ministres
à mon retour à Paris. Je serai au plus tard le 18 ou le 19 décembre à
Toulon, et d'ici là, je vous prie, monsieur, de recevoir l'assurance de
tous mes sentiments pour vous.»
L'expédition atteignit pleinement son but; Mascara fut occupé; le duc
d'Orléans se fit grand honneur, dans l'armée et auprès de ses chefs, par
son intelligence aussi prompte et aussi brillante que sa bravoure; et le
19 décembre, comme il me l'avait annoncé, il débarqua à Toulon, charmé
d'avoir fait avec succès ce premier pas dans sa vie militaire en
Afrique, et gardant un bon souvenir de mon intervention pour lui dans
cette occasion.
Le même jour, à dix heures du soir, un convoi plus que modeste, presque
un convoi de pauvre, suivi seulement d'un frère, d'une soeur et d'un
prêtre, traversait Paris transportant dans une église de village, près
de Bordeaux, le cercueil d'un grand homme de bien, grand citoyen dans
les jours de péril suprême, et quelquefois grand orateur dans les débats
politiques. L'ancien président de la Chambre des députés, le ministre
de Louis XVIII, M. Lainé était mort à Paris le 17 décembre, et c'était
selon sa dernière volonté qu'il était conduit, sans le moindre appareil,
à sa dernière demeure. En 1830, après la révolution de Juillet, il
se tint d'abord à l'écart, portant, par vraie tristesse comme par
convenance, le deuil de cette ancienne royauté qu'il avait servie
pendant seize ans, sinon avec un esprit politique clairvoyant et ferme,
du moins avec un patriotisme sincère, une modération généreuse et
un courage mélancolique qui s'élevait parfois à de beaux mouvements
d'éloquence. Quand il vit la nouvelle monarchie établie et luttant
contre l'anarchie, dès le 17 septembre 1830, il vint silencieusement
prendre son siège dans la Chambre des pairs; et depuis ce jour jusqu'à
sa mort, il s'acquitta scrupuleusement de tous ses devoirs politiques,
sans sortir, pour aucun autre motif, de la retraite à laquelle il avait
voué la fin de sa vie. C'était une âme très-noble, facilement émue,
triste, et dont les instincts, plus grands que ses idées, s'élevaient,
avec un touchant mélange de simplicité morale et de pompe oratoire,
jusqu'à la vertu éloquente. Il avait dans l'esprit peu d'originalité,
peu de vigueur, des aspirations hautes plutôt que des convictions
claires, et son talent, qui manquait de précision au fond et de
pureté dans la forme, ne laissait pas d'être toujours élevé, animé
et sympathique. L'ordre et la liberté, le Roi et le pays ont eu des
conseillers plus profonds et plus efficaces, jamais un ami plus dévoué
et un serviteur plus digne. J'ai souvent pensé et agi autrement que M.
Lainé; depuis 1830, je ne l'ai plus rencontré que rarement; mais soit
dans mes rapports avec lui, soit en regardant de loin sa conduite et sa
vie, je lui ai toujours porté une profonde estime, et je prends plaisir
à rendre aujourd'hui à sa mémoire un hommage qu'en 1835 j'aurais
volontiers rendu à son cercueil.
La session s'ouvrit le 29 décembre 1835 sous des auspices favorables;
aucun trouble violent et prochain ne menaçait le pays; aucune question
vitale ne pesait sur le gouvernement; la confiance renaissait, les
libertés publiques se déployaient au sein de l'ordre que l'on commençait
à croire effectivement rétabli: «J'espère, dit le Roi en ouvrant la
session, que le moment est venu, pour la France, de recueillir les
fruits de sa prudence et de son courage. Éclairés par le passé,
profitons d'une expérience si chèrement acquise; appliquons-nous à
calmer les esprits, à perfectionner nos lois, à protéger, par de
judicieuses mesures, tous les intérêts d'une nation qui, après tant
d'orages, donne au monde civilisé le salutaire exemple d'une noble
modération, seul gage des succès durables. Le soin de son repos, de sa
liberté, de sa grandeur, est mon premier devoir; son bonheur sera ma
plus chère récompense.» Deux jours après, M. Dupin, réélu président de
la Chambre des députés, disait en prenant possession du fauteuil: «Si,
dans les précédentes sessions, les agitations du dehors ont quelquefois
réagi jusque dans cette enceinte, je n'en doute pas, la paix profonde
qui règne dans l'État étendra sur nous sa salutaire influence. La lutte
sera toute parlementaire; elle sera digne; les intérêts du pays seront
noblement et librement débattus; les rivalités, s'il s'en élève, ne
seront inspirées que par l'amour du bien public; chacun voudra remporter
chez soi le sentiment d'un devoir généreusement accompli.»
Le 14 janvier 1836, M. Humann proposa à la Chambre des députés les lois
de finances. Dès le début de son discours, en exposant les besoins
et les ressources de l'exercice 1837, il présenta comme nécessaire,
légitime, opportune, et, sinon comme immédiate, du moins comme
imminente, la mesure que M. de Villèle avait tentée sans succès en 1824,
le remboursement ou la réduction des rentes. La Chambre accueillit ses
paroles avec une faveur marquée, et nous, au banc des ministres, nous
les entendîmes avec une extrême surprise. Bonne ou mauvaise, une telle
mesure était évidemment trop grave pour être annoncée sans l'examen
approfondi et l'assentiment formel du cabinet; elle n'y avait été ni
décidée, ni même mise en délibération; la démarche qui s'accomplissait
en ce moment était le fait du ministre des finances seul; ni le Roi, ni
les autres membres du cabinet ne l'avaient acceptée ni connue.