le régime parlementaire, un des griefs les plus accueillis. Je ne m'en
étonne pas; c'est un triste spectacle que celui des ébranlements, des
tiraillements, des lacunes du pouvoir, et de la lutte des ambitions,
légitimes ou illégitimes, qui s'en disputent la possession. Le public
s'alarme de ces entr'actes politiques, et il est rare que les acteurs
ne perdent pas quelque chose dans ces révélations des agitations de la
coulisse. A vrai dire, l'apparence est plus fâcheuse que le mal n'est
grave; ni le bruit qu'en fait l'opposition, ni l'inquiétude qu'en prend
le public ne sont la juste mesure des inconvénients réels de telles
crises; on ne voit pas, quand on y regarde de près, que les affaires
publiques en aient jamais vraiment souffert; et les personnes qui y sont
engagées y courent plus de risque que l'État. Mais il y a, aux reproches
dont ces incidents du régime parlementaire sont l'objet, une réponse
plus décisive. La liberté et la publicité ne sont jamais plus
nécessaires ni plus salutaires qu'au moment où des prétendants divers
aspirent au gouvernement du pays; c'est alors surtout qu'il importe
que toutes les intentions se révèlent, que toutes les combinaisons se
tentent, que toutes les transactions utiles s'accomplissent, que nul ne
réussisse sans avoir subi l'épreuve de la discussion devant le public
et de la lutte ouverte avec ses rivaux. Cette épreuve est bonne au
caractère des hommes politiques comme aux intérêts du pays; tant pis
pour ceux qui s'y décrient; il est juste et utile que leurs faiblesses
soient connues; d'autres y prendront des leçons de dignité, de constance
dans leurs idées et leur conduite, de fidélité à leurs amis. Ainsi se
forment de dignes chefs pour les grands partis politiques; ainsi le pays
apprend à connaître les hommes qui tentent de le gouverner, et peut
savoir, quand ils entrent en scène, s'il doit, ou non, prendre en eux
confiance. Ce n'est pas aux crises ministérielles en particulier que
doivent s'en prendre ceux qui les accusent si vivement; c'est au
gouvernement libre tout entier, dont elles sont l'un des incidents
naturels et inévitables. La liberté a ses ennuis qu'il faut subir pour
jouir de ses bienfaits; mais, dans le nombre, les crises ministérielles
ne sont pas l'un des plus graves, ni des plus difficiles à surmonter.
Dès que le cabinet fut reconstitué, le débat recommença dans la Chambre
des députés sur les causes de sa dissolution et de sa reconstitution:
pendant deux jours, MM. Mauguin, Garnier-Pagès, Sauzet, Odilon Barrot,
s'efforcèrent de démontrer à la Chambre qu'il n'aurait dû ni se
dissoudre, ni se reformer comme il l'avait fait. Le déplaisir de
l'opposition était extrême; elle avait espéré que ces fluctuations
et ces crises du pouvoir, qui se succédaient depuis près d'un an,
aboutiraient à un changement complet, non-seulement de personnes, mais
de système, et que la politique de concession remplacerait enfin la
politique de résistance. Il s'agissait en effet de savoir si les
conspirations et les insurrections anarchiques d'avril 1834 seraient
punies après avoir été réprimées, ou si le pouvoir, qui avait vaincu
les insurgés dans les rues, se déclarerait impuissant à les faire
juger selon les lois, et leur rouvrirait lui-même l'arène quand ils
proclamaient de toutes parts leur ardeur à recommencer le combat.
C'était là la question qui se débattait sous le nom de l'amnistie;
l'opposition, dans ses diverses nuances, s'était crue sur le point de la
résoudre elle-même; et elle voyait se reformer précisément le cabinet
qui, depuis trois ans, avait soutenu la politique de résistance, et qui
regardait comme sa mission patriotique d'assurer le triomphe de l'ordre
en droit comme en fait, par les arrêts de la justice comme par les
victoires de la force publique. En prenant pour la première fois la
parole comme président du conseil, le duc de Broglie, avec un accent
plein d'autorité et de franchise, établit nettement, d'une part, la
politique dans laquelle le cabinet était bien résolu de persévérer,
d'autre part, le caractère vraiment constitutionnel du cabinet lui-même
et des principes d'après lesquels il s'était réorganisé. Son langage
plut à la majorité comme le grand jour plaît à ceux qui cherchent
leur route; toute indécision cessa dans les Chambres comme dans le
gouvernement; et le cabinet se mit à l'oeuvre, confiant dans sa
situation parlementaire et dans ses éléments intérieurs.
Ses premiers travaux répondirent à ses espérances et à l'attente
publique. La plupart des grandes questions qui demeuraient en suspens
furent vidées; un nouveau projet de loi, présenté pour le règlement de
la dette envers les États-Unis d'Amérique, fut discuté, adopté, et,
malgré les difficultés diplomatiques qui en retardèrent quelque temps
l'exécution, cette cause de trouble et peut-être de querelle entre les
deux nations disparut complétement. Des lois sur les attributions des
autorités municipales et sur la responsabilité des ministres et des
agents du pouvoir furent l'objet de sérieux débats. Une loi qui
modifiait, dans un sens favorable à l'affranchissement progressif des
esclaves, la législation criminelle des colonies, fut promulguée.
Une autre loi, aussi importante pour la prospérité matérielle de nos
campagnes que l'a été la loi de l'instruction primaire pour leur progrès
intellectuel, la loi sur les chemins vicinaux fut proposée, discutée,
adoptée, et mise, l'année suivante, en régulière exécution. Dès l'année
précédente, en juin et juillet 1834, M. Duchâtel avait commencé, dans
notre régime commercial, d'importantes réformes. Deux ordonnances[13],
rendues en vertu de pouvoirs spéciaux accordés par la loi de finances,
et concertées entre deux commissaires français et deux commissaires
anglais (lord Clarendon était l'un de ceux-ci), avaient aboli diverses
prohibitions et réduit les droits d'entrée sur un grand nombre d'objets,
les fers, les houilles, les laines, les lins, etc. Des réductions
correspondantes avaient été prononcées en Angleterre, et la liberté du
commerce était entrée dans les voies d'un progrès graduel, mutuel et
sévèrement discuté. Un peu plus tard, en octobre 1834, M. Duchâtel
entreprit une grande enquête commerciale pour rechercher, par l'étude
précise des faits, quelles seraient les conséquences de la levée des
prohibitions, et à quelles conditions elles pourraient être abolies.
Cette enquête avait lieu devant le Conseil supérieur du commerce, et, à
la suite de chaque séance, les dépositions des témoins entendus étaient
publiées dans les journaux. Le gouvernement ne voulait accomplir les
réformes libérales qu'avec l'aide du temps, à la lumière des faits
bien connus, et sous les yeux du public averti et éclairé. Les crises
ministérielles qui survinrent à la fin de 1834 suspendirent les
résultats de l'enquête; mais en octobre 1835, quand l'ordre raffermi
permit les espérances et les travaux d'avenir, M. Duchâtel, par une
ordonnance nouvelle[14], rentra dans la voie qu'il avait ouverte, et fit
faire à la libre extension de nos relations commerciales de nouveaux
progrès, si prudemment mesurés qu'ils furent acceptés presque sans
murmure par les intérêts même qui ne les désiraient pas. Ainsi, en
même temps que l'esprit conservateur prévalait dans la politique, une
activité intelligente régnait dans l'administration, et les travaux
parlementaires du cabinet ne l'empêchaient point de veiller avec soin
aux affaires courantes et matérielles de l'État.
[Note 13: Des 2 juin et 8 juillet 1834.]
[Note 14: Du 10 octobre 1835.]
Pendant que nous mettions ainsi sincèrement en pratique le régime
constitutionnel, la Cour des pairs le défendait fermement contre les
ennemis acharnés à le renverser. Je dis les ennemis, car, de la part des
insurgés vaincus, le procès d'avril 1834 fut encore la guerre, la guerre
transportée des rues dans le Palais-de-Justice, hautement proclamée et
systématiquement poursuivie à coups de théories, de déclamations et
d'invectives, au lieu de coups de fusil. Je ne crois pas que l'histoire
judiciaire du monde ait jamais offert un pareil spectacle: cent vingt et
un accusés se portant accusateurs des juges, des lois, du gouvernement
tout entier, refusant absolument de leur reconnaître aucun droit, se
taisant quand on les interrogeait, parlant, vociférant quand on leur
ordonnait de se taire, opposant leurs violences personnelles à la force
publique, maudissant, injuriant, menaçant, prédisant leur victoire et
leur vengeance prochaines, l'anarchie fanatique et pratique s'étalant
avec arrogance au nom de la république, et se donnant toute licence pour
prolonger et enflammer le procès, dans l'espoir d'en faire sortir de
nouveau la guerre civile. Et par une inconséquence qui serait étrange,
si quelque chose pouvait être étrange dans le chaos, ces accusés, qui
proclamaient la guerre contre leurs juges, réclamaient de ces mêmes
juges toutes les garanties, toutes les formes, tous les scrupules de la
justice régulière, et prétendaient imposer toutes leurs exigences au
pouvoir auquel ils refusaient tous les droits.
Loin de la Cour, et dans les actes ou les conciliabules intérieurs du
parti, la même politique était pratiquée; la même indifférence régnait
sur la nature et la moralité des moyens, pourvu qu'ils servissent à la
cause. On voulait dégoûter la garde nationale du service qu'elle avait
à faire au Luxembourg; on essaya de faire circuler et signer une
protestation; la tentative échoua; on adressa alors au président de
la Cour des pairs une lettre par laquelle plusieurs honorables gardes
nationaux de la 9e légion se refusaient à ce service. Les prétendus
signataires désavouèrent la lettre; elle était fausse. Un journal du
parti, le _Réformateur_, avait subi une condamnation; il publia une
lettre qu'il avait reçue, disait-il, de l'un des jurés, qui déclarait
qu'il n'avait voté la culpabilité que pour se soustraire aux
persécutions dont on le menaçait; les douze jurés qui avaient prononcé
dans l'affaire réclamèrent, niant tous ensemble la prétendue lettre.
Celle-là aussi était fausse. Une fabrication plus étrange encore amena
un incident qui aggrava singulièrement le procès. La _Tribune_ et le
_Réformateur_ publièrent une lettre adressée aux accusés par le comité
de leurs défenseurs, pour les exhorter à persévérer dans leur ardente
résistance, et qui finissait par cet outrage à la Cour des pairs:
«L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé.» Sur la proposition du
duc de Montebello, la Cour, justement indignée, ordonna des poursuites
contre les auteurs de cette lettre, et le procès des défenseurs vint se
joindre au procès des insurgés. Deux députés, MM. de Cormenin et Audry
de Puyraveau, figuraient parmi les signataires; la Cour des pairs
demanda à la Chambre des députés l'autorisation de les poursuivre. M. de
Cormenin déclara qu'il n'avait point signé; la même déclaration vint de
la plupart des personnes dont les noms étaient au bas de la lettre; elle
avait été rédigée et signée sans leur aveu, et dans l'espoir qu'ils ne
la désavoueraient pas. Une surprise ironique éclata dans le public; un
violent débat s'éleva dans l'intérieur du parti: fallait-il que tous
avouassent la lettre, comme s'ils l'avaient effectivement signée, ou
devait-on convenir de la vérité? Ce dernier avis prévalut; deux membres
du comité, MM. Trélat et Michel de Bourges, se déclarèrent seuls auteurs
de la lettre; quelques autres des prétendus signataires en acceptèrent
tacitement la responsabilité; ils furent seuls poursuivis et condamnés
avec les éditeurs des deux journaux qui l'avaient publiée; mais ce
mensonge, commis avec tant de légèreté et abandonné avec tant de
faiblesse, fit grand tort, dans le public comme dans la Cour, aux
accusés comme à leurs défenseurs, et le procès, un moment compliqué par
cet incident, en marcha plus aisément vers sa conclusion.
De tous les chaos où tombe souvent l'humanité, le plus déplorable à
contempler est celui de l'âme humaine elle-même: les accusés et leur
parti offraient ce triste spectacle: le bien et le mal, le vrai et le
faux, le juste et l'injuste, l'utile et le funeste, le possible et
l'impossible, tout était mêlé et confondu dans ces esprits troublés
jusqu'à la frénésie ou pervertis jusqu'au crime; et ce qu'il y avait
en eux de bon et de noble, la conviction sincère, le dévouement, le
courage, ne servait plus qu'à les précipiter eux-mêmes dans cet abîme
de l'anarchie où ils s'efforçaient d'entraîner leur pays, croyant
l'affranchir et le régénérer.
La Cour des pairs renouvela, dans cette difficile épreuve, les grands
exemples de fermeté tranquille et de modération judicieuse qu'elle avait
déjà donnés. En 1830, dans le procès des ministres de Charles X, elle
avait maintenu l'équité envers les accusés contre la passion publique;
en 1835, elle maintint l'ordre public contre les fureurs des accusés,
en gardant aussi l'équité. Ni la longueur du procès, ni la violence des
scènes, ni les incidents imprévus, ni les complications légales, ni
la retraite successive de plusieurs pairs lassés ou troublés, rien ne
l'irrita, rien ne l'arrêta; elle était résolue à être en même temps
modérée et efficace. Cent soixante-quatre pairs avaient assisté à la
première audience, cent dix-huit étaient présents à la dernière et
signèrent l'arrêt définitif. Le procès avait duré neuf mois. Les
accusés, leurs défenseurs, leurs journaux, avaient constamment parlé,
protesté, déclamé comme en présence de l'échafaud: «Vous voulez cent
soixante-quatre têtes, prenez-les.--Envoyez à la mort les soutiens de
cent cinquante familles du peuple.--On m'a amené ici par force; on
m'a déchiré; on m'a massacré; tenez, voilà ma poitrine; frappez-moi,
tuez-moi.» Pas une condamnation à mort ne fut prononcée; la déportation
fut la peine la plus grave. La Cour maintint l'empire des lois sans user
de toute leur force, et défendit l'État contre l'insurrection anarchique
sans se soucier des emportements et des menaces des insurgés.
Plus le procès avait été difficile et orageux, plus le succès était
grand pour le gouvernement; c'était la victoire des lois après celle des
armes; ni la force ni la justice n'avaient manqué à la société. Pourtant
les obstacles et les périls persistaient ou renaissaient incessamment
sur les pas du pouvoir; ses ennemis, loin de se montrer découragés par
leurs défaites, redoublaient de colère et de manoeuvres; la violence
de leurs journaux demeurait la même; les procès de presse, toujours
nombreux, aboutissaient toujours à des résultats variables et presque
alternatifs, aujourd'hui des condamnations, demain des acquittements,
également inefficaces, les uns pour réprimer, les autres pour satisfaire
les passions factieuses. Le public s'étonnait que la victoire de l'ordre
ne lui rendît pas plus de repos et de sécurité. Un homme d'un esprit
ferme et d'un courage indomptable, libéral éprouvé, et qui, par son nom,
son caractère et son talent, exerçait dans le sud-ouest de la France
une grande influence, M. Henri Fonfrède m'écrivait de Bordeaux:
«Nous restons sur un champ de bataille où, malgré tant de succès si
péniblement conquis, les obstacles et les dangers se renouvellent sans
cesse, et entravent l'action du pouvoir au moment où elle semblerait se
manifester plus ferme et mieux assurée. Cela inquiète ici beaucoup les
esprits. Je crois pouvoir dire que le principal germe de ce mal est dans
l'influence démocratique trop puissamment excitée, et dans l'absence de
principes clairs et fixes au sein de notre propre parti. Nos collèges
électoraux eux-mêmes, dans leur portion gouvernementale qui forme
évidemment la grande majorité, du moins ici, sont tellement décousus et
abandonnés aux mille nuances théoriques de la première argumentation
tenue, qu'avec les meilleures intentions du monde, ils pourraient, sans
s'en douter, voter au contre-sens de leur propre opinion politique, et
contribuer ainsi, non pas à une conciliation toujours désirable
entre les opinions modérées et consciencieuses, mais à une confusion
inextricable de principes hétérogènes et contraires, qui ôterait aux
hommes engagés dans le travail de la restauration sociale tous les
leviers dont ils ont besoin pour agir efficacement.»
Pendant que le procès suivait son cours, nous reconnûmes bientôt que, en
même temps que la guerre continuait, le champ de bataille était changé.
Ce n'était plus à de grands mouvements publics, à de vastes complots,
aux soulèvements populaires, que les ennemis demandaient le succès;
c'était dans la personne même du Roi qu'ils voulaient frapper et
détruire le régime tout entier. L'assassinat remplaçait l'insurrection.
De l'automne de 1834 à l'été de 1835, sept projets de ce crime alors
nouveau furent découverts et déjoués par l'autorité: les uns conçus
et poursuivis avec une obstination profonde, les autres rêvés par des
imaginations en délire et par cette détestable ambition de célébrité,
n'importe à quel prix, que suscitent les grands désordres sociaux. Nous
approchions des fêtes annuelles de juillet; le Roi devait passer sur les
boulevards une grande revue de la garde nationale; des bruits sinistres
circulaient; des révélations à la fois précises et obscures parvenaient
à l'administration; des symptômes épars, des propos décousus et pourtant
d'une coïncidence singulière indiquaient une forte préoccupation partout
répandue. M. de Nouvion les a recueillis avec soin et bien résumés en
ces termes: «À l'approche du 28 juillet, plusieurs journaux de province
publièrent simultanément une correspondance de Paris ainsi conçue: «On
continue à dire que Louis Philippe sera assassiné, ou du moins qu'on
tentera de l'assassiner à la revue du 28. Ce bruit a sans doute pour but
de déterminer sa bonne garde nationale à venir, nombreuse, le protéger
de ses baïonnettes.» On lisait dans la _Quotidienne_ du 24 juillet: «Le
Gouvernement affecte d'envelopper encore du plus profond mystère
le prétendu complot dirigé contre la personne de Louis-Philippe.
Fantasmagorie! conspiration dont le secret est la formation de quelques
gardes du corps, à laquelle on veut préparer les esprits par des
simulacres de danger pour la famille royale.» Le 24, le _Corsaire_
disait: «Le prince L... (le roi Léopold) a envoyé demander à son
beau-père ses recettes d'assassinat politique. L'enthousiasme baisse à
Bruxelles. Il y a maintenant, à la Préfecture de police, une brigade
préposée aux assassinats mensuels.» Le 26, le _Charivari_ contenait ces
deux lignes: «Hier, le Roi citoyen est venu à Paris avec sa superbe
famille, sans être aucunement assassiné.» Le 28, jour du crime, le
_Corsaire_ disait, en faisant allusion au passage du Roi sur la place
Vendôme: «On parie pour l'éclipse totale du Napoléon de la paix.» Le
même jour, la _France_, après avoir rendu compte de la journée de la
veille, dite _fête des morts_, ajoutait cette affreuse plaisanterie:
«Peut-être est-ce à la fête des vivants qu'il est réservé, par
compensation, de nous offrir le spectacle d'un enterrement. Nous verrons
bien cela demain ou après-demain.» A l'étranger, le _Correspondant de
Hambourg_ du 25 juillet annonce qu'on s'attend à une catastrophe pendant
l'anniversaire des trois jours. Une lettre de Berlin, du 26, constate
que le même bruit s'y était répandu. Le 28, des jeunes gens voyageant
en Suisse, après avoir inscrit sur un registre d'auberge les noms de
Louis-Philippe et de ses fils, les font suivre de ces mots: «Qu'ils
reposent en paix[15]!»
[Note 15: _Histoire du règne de Louis-Philippe Ier,_ par Victor de
Nouvien, t. III, p. 501-502.]
Au milieu de ces bruits, la plupart ignorés alors ou peu remarqués, et
qui pourtant semaient dans l'air une vague alarme, nous nous rendîmes le
28 juillet aux Tuileries, au moment où le Roi se disposait à partir pour
la revue. La famille royale était réunie, la Reine émue et silencieuse,
Madame Adélaïde visiblement affectée et demandant qu'on la rassurât,
les jeunes princes prenant plaisir à entendre dire que la troupe était
superbe et que la garde nationale serait très-nombreuse. Il était
convenu que quelques-uns des ministres accompagneraient le Roi, et que
les autres iraient, ainsi que la Reine, à l'hôtel de la Chancellerie,
place Vendôme, attendre le retour du Roi qui devait s'arrêter là pour
assister au défilé. Le Roi monta à cheval et partit avec ses trois fils,
le duc d'Orléans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, quatre de
ses ministres, le duc de Broglie, le maréchal Maison, l'amiral Rigny et
M. Thiers, les maréchaux Mortier et Lobau et un nombreux état-major.
Nous nous rendîmes, l'amiral Duperré, M. Duchâtel, M. Humann, M. Persil
et moi, à la Chancellerie. Plus d'une heure s'écoula; des nouvelles
venaient à chaque instant de la revue; on se félicitait de l'ordre qui y
régnait, du bel aspect des troupes, du bon esprit de la garde nationale.
Tout à coup la Reine et les Princesses arrivèrent saisies de trouble
et de douleur; au au moment où elles quittaient les Tuileries pour se
rendre à la Chancellerie, le colonel Boyer, l'un des aides de camp du
Roi, était accouru au galop leur annoncer l'attentat auquel le Roi et
ses fils venaient d'échapper, et qui avait fait, autour de lui, tant de
victimes. Quelques minutes après midi, sur le boulevard du Temple, le
Roi cheminait tranquillement le long des rangs de la garde nationale, et
un peu en avant de son cortége; un jet de flamme, parti d'une fenêtre
sur la gauche, frappa soudain ses yeux: «Joinville, dit-il à son fils en
ce moment le plus voisin de lui, ceci me regarde;» et au même instant
une nuée de balles éclatait sur son passage, frappant à mort ou blessant
grièvement quarante et une des personnes qui l'entouraient. Le Roi
s'arrêta un moment, vit ses fils debout à ses côtés, promena ses regards
sur les mourants, donna quelques ordres, et, montrant du doigt au duc de
Broglie, qui s'était rapproché de lui, l'oreille de son cheval percée
d'une balle: «Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons;» et
il poursuivit en effet la revue, au milieu des explosions d'indignation
et des acclamations incessantes de la garde nationale, de la troupe et
de la population.
La nouvelle nous était venue à la Chancellerie en même temps qu'elle
arrivait aux Tuileries; mais le récit encore obscur de l'attentat, les
bruits incertains déjà répandus sur le nombre et les noms des victimes,
l'absence prolongée du Roi et de sa suite maintenaient et redoublaient
les alarmes; les salons de la Chancellerie étaient pleins des femmes,
des mères, des soeurs, des filles de ceux qui accompagnaient le Roi; on
accourait de tous côtés pour demander ou apporter des nouvelles: qui
était tué? qui était blessé? que se passait-il à la revue continuée? La
duchesse de Broglie arriva cherchant son mari; la Reine se jeta dans ses
bras, étouffant à grand'peine ses larmes. Toute cette société royale
était en proie à toutes les terreurs, à toutes les angoisses du coeur
humain, et personne ne savait bien encore quelle serait la mesure de ses
douleurs.
La vérité complète et précise, cruelle pour les uns, calmante pour
les autres, fut enfin connue. La revue terminée, le Roi arriva à la
Chancellerie avec son cortége: autour de la famille royale réunie et
rassurée, on comptait les pertes, on répétait les noms de dix-huit
autres familles, les unes illustres, les autres obscures, un maréchal,
des généraux, des gardes nationaux, des ouvriers, des femmes, une
jeune fille, toutes frappées du même coup, toutes en proie à la même
désolation. Après un court repos, le Roi et les princes ses fils
remontèrent à cheval, à la porte de la Chancellerie: les bataillons de
la garde nationale et les régiments de l'armée défilèrent devant eux,
avec ces acclamations ardentes, mêlées de sympathie et de colère, que
suscite dans les masses le spectacle d'un grand crime, d'une grande
douleur et d'un grand péril. Le défilé terminé, tous se dispersèrent,
princes et peuple; chacun retourna à ses tristesses et à ses affaires;
le duc de Broglie, en se déshabillant, vit tomber de sa cravate une
balle qui s'y était arrêtée après avoir, sans qu'il s'en aperçût au
moment, emporté et ensanglanté le collet de son habit. La population
affluait autour des Tuileries, sur le théâtre de l'attentat, à la
porte des blessés connus; et le soir même, le Roi, la Reine et Madame
Adélaïde, dans une voiture de ville, sans escorte, allèrent porter à la
veuve du maréchal Mortier, la duchesse de Trévise, ces témoignages de
sympathie qui honorent ceux qui les donnent plus qu'ils ne consolent
ceux qui en sont l'objet.