homme célèbre, bien différent et célèbre à de bien autres titres, M. de
La Fayette avait disparu de la scène du monde. Nulle vie n'avait été
plus exclusivement, plus passionnément politique que celle de M. de
La Fayette; nul homme n'avait plus constamment placé ses idées et ses
sentiments politiques au-dessus de toute autre préoccupation et de tout
autre intérêt. La politique fut complètement étrangère à sa mort. Malade
depuis trois semaines, il touchait à sa dernière heure; ses enfants et
sa famille entouraient seuls son lit; il ne parlait plus; on ne savait
pas s'il voyait encore. Son fils George s'aperçut que, d'une main
incertaine, il cherchait quelque chose sur sa poitrine; le fils vint
en aide à son père, et lui mit dans la main un médaillon que M. de La
Fayette portait toujours suspendu à son cou. M. de La Fayette le porta
à ses lèvres; ce fut son dernier mouvement. Ce médaillon contenait le
portrait et des cheveux de madame de La Fayette, sa femme, qu'il avait
perdue depuis vingt-sept ans. Ainsi, déjà séparé du monde entier, seul
avec la pensée et l'image de la compagne dévouée de sa vie, il mourut.
Quand il s'agit de ses obsèques, c'était un fait reconnu dans la famille
que M. de La Fayette voulait être enseveli dans le petit cimetière
adjoint au couvent de Picpus, à côté de madame de La Fayette, au milieu
des victimes de la Révolution, la plupart royalistes et aristocratiques,
dont les parents avaient fondé ce pieux établissement. Ce voeu du
vétéran de 1789 fut scrupuleusement respecté et accompli. Une foule
immense, troupes, gardes nationaux, peuple, accompagna son convoi à
travers les boulevards et les rues de Paris. Arrivée à la porte du
couvent de Picpus, cette foule s'arrêta; l'enceinte intérieure ne
pouvait admettre plus de deux ou trois cents personnes; la famille, les
proches parents, les autorités principales entrèrent seuls, traversèrent
silencieusement le couvent même, puis son modeste jardin, puis
pénétrèrent dans le cimetière. Là, aucune manifestation politique n'eut
lieu; aucun discours ne fut prononcé: la religion et les souvenirs
intimes de l'âme étaient seuls présents; la politique n'eut point de
place auprès du lit de mort ni du tombeau de l'homme dont elle avait
rempli et dominé la vie.
Vers la même époque, une circonstance toute personnelle fut pour moi une
vraie peine. M. Royer-Collard, avec qui, depuis 1830, je continuais de
vivre en relation intime, désira et demanda, pour l'un de ses parents,
un avancement considérable dans la haute administration. J'en entretins
plusieurs fois mes collègues, qui ne pensèrent pas qu'une telle faveur
fût possible. Après l'avoir plusieurs fois réclamée, je ne crus pas
devoir prolonger mon insistance. J'offris à M. Royer-Collard des
compensations qui ne le satisfirent point; autant il recherchait peu le
pouvoir, autant il tenait à l'influence; quand il avait exprimé un voeu
ou entrepris de servir une cause, le succès devenait pour lui un besoin
passionné, et le mécompte lui semblait presque une offense. C'est
d'ailleurs pour les hommes, même pour les meilleurs, une épreuve
difficile de voir grandir sans leur concours, et dans une complète
indépendance, des renommées et des fortunes qu'ils ont vu naître
et longtemps soutenues. Je ne tardai pas à m'apercevoir que M.
Royer-Collard était profondément blessé de son échec: nous dînions un
jour ensemble; je ne sais plus quelle circonstance amena sur ses lèvres
les paroles de Bossuet, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine,
sur «l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années
et les intérêts;» il les prononça d'un accent plein d'amertume, et en
détournant vers moi ses regards. L'injustice était grande; mais la
passion ne se doute pas qu'elle est injuste. Quelques jours après, M.
Royer-Collard me témoigna formellement, par quelques lignes amères et
tristes, son désir de rompre nos anciennes relations. J'en fus plus
attristé que surpris; je connaissais cette nature ardemment susceptible
en qui ni la force de l'esprit, ni la gravité du caractère ne
surmontaient la domination orageuse des impressions. Je ne me sentais
aucun tort, et je comptais sur le temps pour rendre à l'équité son
empire. Je ne me trompais pas; la vérité et l'amitié rentrèrent dans
l'âme de M. Royer-Collard avant que sa mort vînt nous séparer; mais,
pendant quelques années, cette rupture avec un illustre et ancien ami
fut, pour moi, un chagrin de coeur et quelquefois un ennui de situation.
Malgré nos succès dans les Chambres, nous ne nous sentions pas en ferme
possession de l'avenir, et, malgré sa modestie, le maréchal Mortier
souffrait de son insignifiance politique, de jour en jour plus visible
et plus commentée par l'opposition. Dans chaque occasion qui réveillait
en lui ce sentiment, il témoignait timidement son honnête déplaisir.
Quelques désordres eurent lieu dans l'École polytechnique, et firent
craindre la nécessité de mesures graves: le maréchal vint me trouver et
me demanda de prendre dans mon département cette grande école dont il ne
voulait plus avoir à répondre. Les raisons spécieuses ne manquaient
pas pour ce changement d'attributions: l'École polytechnique n'est pas
spécialement militaire; l'enseignement scientifique y est général, et
elle forme ses élèves pour d'importants services civils aussi bien que
pour les corps savants de l'armée. On sentait de plus la convenance d'y
fortifier les études littéraires et historiques, pour donner aux esprits
plus de variété, de souplesse et d'étendue. Je me refusai pourtant
expressément au désir du maréchal: au milieu de notre relâchement de
l'autorité et des moeurs, la discipline est, pour cette célèbre école,
une condition nécessaire d'ordre et de succès; elle doit surtout à ce
fort régime l'originalité et la permanence de son caractère, et ce
qu'elle pourrait gagner à la liberté de nos écoles purement civiles ne
vaudrait pas ce qu'elle courrait grand risque d'y perdre. Le duc de
Trévise renonça avec peine à une proposition qui l'eût déchargé, sur un
point du moins, d'une responsabilité qui troublait son repos. Il n'en
put supporter longtemps le fardeau, et, le 20 février 1835, donnant pour
raison l'état de sa santé, il apporta au Roi sa démission en termes si
positifs que ni le Roi, ni aucun de nous, ne put insister pour qu'il y
renonçât; et le cabinet se vit de nouveau condamné à la recherche d'un
président.
Je pris à l'instant la résolution de ne plus accepter, dans ce poste,
aucune fiction, aucune vaine quoique brillante apparence, et de faire
tous mes efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul alors, parmi
les défenseurs de la politique de résistance libérale, dont l'élévation
ne dût blesser aucun amour-propre, le seul aussi que les Chambres et le
public fussent disposés à regarder comme un chef sérieux du cabinet, et
dont on se promît, envers la couronne, une fermeté respectueuse, avec
ses collègues une dignité amicale. Je n'ignorais pas quels obstacles
je rencontrerais dans cette entreprise; mais je comptais, pour les
surmonter, sur ma persévérance tranquille et sur l'empire de la
nécessité.
Le premier de ces obstacles était le Roi lui-même, ou du moins ce qu'on
disait de sa disposition plus encore que ce qu'elle était réellement. Le
roi Louis-Philippe n'était jamais sourd à la raison ni aveugle sur les
besoins de la situation; mais il est vrai qu'il avait pour le duc de
Broglie, comme ministre des affaires étrangères, plus d'estime et de
confiance que d'attrait. J'ai rarement rencontré deux hommes plus
divers, quoique animés du même dessein, et travaillant à la même oeuvre
par des procédés plus différents. A propos de je ne sais plus quel
projet de loi, une discussion s'éleva un jour dans le conseil sur le
sens et la portée du mot _droits_; le duc de Broglie affirmait les
droits naturels; le roi Louis-Philippe ne reconnaissait que des droits
légaux. Ils auraient pu discuter indéfiniment sans jamais parvenir à
s'entendre, tant le point de départ et le tour des esprits étaient
dissemblables. Ce n'est pas que le duc de Broglie soit un théoricien
obstiné, ni un caractère difficile; il comprend à merveille les
exigences pratiques des choses humaines, et sait s'y prêter avec une
modération large et prévoyante, mais il se préoccupe toujours des idées
générales auxquelles se rattachent les affaires qu'il traite, et trop
peu des personnes avec qui il les traite; il porte, dans l'examen des
questions et des moyens de les résoudre, plus d'habile invention et
de ménagement que dans ses rapports avec les hommes; et tout en
s'appliquant à donner aux intérêts divers les satisfactions qui leur
sont dues, il prend peu de soin pour plaire aux divers acteurs et pour
s'assurer leur adhésion facile ou leur concours. Le roi Louis-Philippe,
au contraire, vivement préoccupé des difficultés ou des embarras du
moment, et toujours pressé d'y échapper, mettait une grande importance
aux impressions quotidiennes des diplomates européens, et s'inquiétait
de l'humeur que la fierté ou la prévoyance lointaine du duc de Broglie
pouvaient leur donner. De là provenait surtout son peu de penchant à
lui remettre, avec la présidence du conseil, la direction des affaires
étrangères, quoiqu'il se confiât pleinement dans l'accord des intentions
et de la conduite générale du duc avec sa propre politique de paix et
d'ordre européen.
Une circonstance particulière avait naguère aggravé à cet égard sa
disposition. Vers la fin de 1833, M. de Talleyrand, alors en congé
à Paris, dit au Roi que le cabinet anglais, préoccupé des affaires
d'Orient et d'Espagne, se montrait disposé à entrer, avec le
gouvernement français, dans une alliance défensive et formelle. Le Roi,
ardemment convaincu que l'alliance anglaise était le gage de la paix
européenne, accueillit sur-le-champ cette idée, en entretint vivement le
duc de Broglie, et le pressa d'en causer à fond avec M. de Talleyrand
et d'en poursuivre l'exécution. Plusieurs conversations, tantôt à deux,
tantôt à trois, eurent lieu en effet, à ce sujet, entre le Roi, son
ministre et son ambassadeur. Le duc de Broglie s'y montra peu enclin à
croire, soit à l'utilité, soit au succès d'une telle combinaison. A
son avis, autant il importait de vivre en très-bons rapports avec
l'Angleterre et de s'entendre avec elle, dans chaque occasion, sur les
grandes affaires européennes, autant il était dangereux de se lier à
elle par un lien général et permanent, qui ferait perdre à la France
l'indépendance dont elle avait besoin pour sa politique propre, sans lui
donner, contre les diverses chances de l'avenir européen, la sécurité
qu'on se promettait. Il doutait fort d'ailleurs que le cabinet anglais
fût sérieusement disposé à contracter l'alliance dont on parlait; il
voyait, dans tout ce qu'en rapportait M. de Talleyrand, des impressions
momentanées et le laisser-aller de la conversation plutôt que des
intentions efficaces et de véritables ouvertures. Ce qui le confirmait
dans son doute, c'est que M. de Talleyrand, tout en faisant valoir les
dispositions du cabinet anglais, ne paraissait pas empressé à entamer
lui-même, à ce sujet, une négociation positive, et demandait que le
duc de Broglie profitât de son intimité personnelle avec l'ambassadeur
d'Angleterre à Paris, lord Granville, pour mener à bien cette affaire.
Le duc de Broglie se refusa à cette façon de procéder qui eût placé sous
sa responsabilité directe une proposition dont le mérite et le succès
lui semblaient également douteux; mais, tout en persistant dans son
doute, il engagea M. de Talleyrand, qui était sur le point de retourner
à Londres, à sonder attentivement les dispositions d'abord de lord
Granville, ensuite du cabinet anglais, et à s'assurer qu'elles étaient
vraiment sérieuses. Il y aurait alors lieu d'examiner jusqu'à quel point
il convenait à la France de s'avancer dans cette voie; et quant au duc
de Broglie lui-même, sans prendre aucun engagement, il ne repoussait pas
formellement la combinaison dont il s'agissait, si elle devenait réelle
et bien garantie. Sur ces termes, M. de Talleyrand partit; arrivé à
Calais, et avant de s'embarquer, il écrivit au duc de Brolie pour
lui demander, sur cette perspective d'une alliance étroite avec
l'Angleterre, des instructions précises. Le duc de Broglie s'empressa de
lui répondre qu'il n'avait point d'autres instructions à lui donner que
les conversations qu'ils avaient déjà eues à ce sujet, soit ensemble,
soit avec le Roi; il le mit au courant de ce qu'il avait dit lui-même à
lord Granville sur le fond de la question, donnant à M. de Talleyrand
toute liberté de poursuivre à Londres les chances de son idée, mais sans
lui témoigner confiance dans le succès et sans lui rien prescrire qui
engageât l'avenir. Cette lettre reçue, M. de Talleyrand la garda pour
lui seul, ne fit à Londres aucune question, aucune démarche nouvelle,
et l'affaire en resta là, bornée aux idées vagues et aux conversations
vaines que je viens de rappeler.
Aujourd'hui comme il y a vingt-cinq ans, je crois que le duc de Broglie
avait raison. Personne n'attache plus de prix que moi aux bons rapports
de la France et de l'Angleterre; personne n'honore plus la nation
anglaise, et n'est plus convaincu que la paix entre les deux États
et l'entente entre les deux gouvernements sont, pour nous, la bonne
politique; notre prospérité intérieure et notre influence dans le monde
y sont pareillement intéressées; toute rupture éclatante, toute guerre
avec l'Angleterre, dût-elle plaire aux passions nationales et nous
valoir d'abord de brillants succès, nous deviendrait tôt ou tard une
cause d'affaiblissement, et nous jetterait hors des voies de la grande
et vraie civilisation. Mais, pour que la bonne entente des deux peuples
et des deux gouvernements soit efficace et durable, il faut qu'elle soit
et demeure libre, que ni pour l'un ni pour l'autre, elle ne devienne une
chaîne, et qu'elle n'apporte aucune entrave permanente au développement
des diversités naturelles de leurs situations, de leurs caractères, de
leurs intérêts. Ils peuvent et doivent souvent s'unir dans telle ou
telle circonstance, pour obtenir tel ou tel résultat particulier; mais
toute assimilation générale de leur politique, toute union obligée et
indéfinie, loin d'assurer entre eux la paix, amènerait des complications
et des conflits. C'était là ce que prévoyait et voulait éviter le duc de
Broglie quand il repoussait l'idée d'une alliance générale offensive et
défensive. Mais le roi Louis-Philippe, trop dominé par ses impressions
ou ses désirs du moment, garda, de la résistance de son ministre dans
cette occasion, un fâcheux souvenir, et M. de Talleyrand, qui n'avait
trouvé dans sa proposition qu'un mécompte au lieu du succès personnel
qu'il s'en était promis, resta également peu favorable au duc de
Broglie, et plus disposé à l'écarter du ministère des affaires
étrangères qu'à l'y rappeler.
Après la retraite du maréchal Mortier, et dans la vanité de nos premiers
essais pour lui trouver un successeur, nous avions tous donné au Roi
notre démission, et il avait à chercher, non-seulement un président du
Conseil, mais un cabinet nouveau. Il manda de Saint-Amand le maréchal
Soult, de Londres le général Sébastiani, appela M. Dupin, le maréchal
Gérard, tenta plusieurs combinaisons; aucune ne put aboutir. Tantôt le
futur chef appelé déclinait cet honneur, ne voulant pas courir la
chance d'un échec; tantôt, après l'avoir accepté, il ne trouvait pas de
collègues, ou n'en trouvait que d'évidemment insuffisants pour partager
avec lui le fardeau. Le maréchal Soult, qui ne demandait pas mieux que
de réussir, frappa à diverses portes, disant partout: «Les doctrinaires
ont si bien fait qu'il n'y a plus que moi de possible;» et rien ne
lui fut possible. Plus judicieux et plus dégagé de toute prévention
personnelle, car il était content de son poste de Londres, le général
Sébastiani disait: «C'est dommage; les doctrinaires ont du talent et du
courage; mais ils ne veulent pas que le Roi s'en serve.» J'allai le voir
un matin; la crise ministérielle durait déjà depuis dix ou douze jours;
il ne me parla que de l'Angleterre et de son dessein d'y retourner
promptement, quel que fût son déplaisir de voir et de laisser le Roi
dans l'embarras: «Il ne veut faire, et il a bien raison, ajouta-t-il,
qu'une combinaison forte et durable.» En le quittant, j'allai aux
Tuileries; je n'avais pas vu le Roi depuis plusieurs jours, ne voulant
ni le gêner dans sa recherche de nouveaux ministres, ni m'y associer;
«Sébastiani est arrivé, me dit-il en me voyant.--Je l'ai vu, Sire.--Et
que vous a-t-il dit?--Qu'il était venu pour peu de jours et qu'il ne
tarderait pas à repartir.--Oui, oui, il ne fera pas ici un long séjour;»
et laissant là brusquement Sébastiani: «Vous ai-je raconté ma dernière
conversation avec Dupin?--Non, Sire.--Eh bien! comme, grâce à vous, je
suis toujours dans l'embarras, j'ai fait venir Dupin; nous avons débattu
trois ou quatre combinaisons, toutes si difficiles qu'elles sont
impossibles; je lui ai dit enfin: «Faites-moi donc vous-même un
ministère; n'avez-vous dans votre monde personne à me donner?»--Ma foi!
non, m'a-t-il dit, et il m'a nommé quatre ou cinq personnes, Bignon,
Teste, Étienne, en ajoutant: «Nous n'irions pas trois mois avec
cela»--Mais, mon cher Dupin, ce que j'ai de mieux à faire, c'est donc
de garder ceux que j'ai?--Ma foi! oui, Sire, m'a-t-il dit, je crois que
c'est là ce qu'il y a de mieux, et je vous le conseille.»
Le Roi s'interrompit un moment, et, me regardant avec un mélange
d'humeur et de bienveillance, il continua: «Le maréchal Soult arrive
demain pour le dîner; nous essayerons de nous entendre et de prendre un
parti; mais je ne veux pas recommencer l'aventure du mois de novembre
dernier; je ne veux pas d'un replâtrage, d'un fantôme de cabinet; je
veux un arrangement solide, sérieux, comme vous dites, messieurs les
doctrinaires, un cabinet qui inspire de la confiance par sa seule
composition et ses talents connus. J'essayerai avec le maréchal Soult;
si j'échoue, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire, que le Roi me
permette de protester contre ce mot; nous disons franchement au Roi ce
qui nous paraît bon pour son service; nous ne pouvons le bien servir que
selon notre avis.--Allons, allons, reprit le Roi en riant, quand nous
ne sommes pas du même avis, et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela
ressemble bien à ce que je vous dis là.» Je le quittai, persuadé qu'au
fond du coeur il voyait déjà, dans le duc de Broglie, sa ressource
nécessaire, et que son parti était pris de l'accepter.
La principale difficulté et la plus longue hésitation étaient ailleurs.
Il en coûtait à M. Thiers de voir le duc de Broglie, un doctrinaire et
mon intime ami, devenir ministre des affaires étrangères et président
du conseil. Non que les vues et les intentions politiques de M. Thiers
fussent, à cette époque, différentes des nôtres; sur toutes les grandes
questions, intérieures ou extérieures, nous avions été et nous étions
d'accord; mais il craignait que son influence, ou plutôt sa position
dans le cabinet ne fût et surtout ne parût affaiblie. C'est sa
disposition, et une disposition qui, à mon avis, l'a trompé plus d'une
fois, de n'avoir pas assez de confiance dans sa propre force, de ne pas
compter suffisamment sur lui-même et sur lui seul, et de faire, dans sa
conduite, une trop large part au désir d'éviter le mécontentement du
parti qui a été son berceau politique. Par sa raison et son goût, il est
homme d'ordre et de gouvernement, ce qu'on n'est guère dans les rangs
au milieu desquels il a habituellement vécu. De là résulte, entre sa
situation et son esprit, entre les traditions de sa vie et les instincts
de sa pensée, un désaccord qui a été souvent, pour lui, une source
d'embarras et une cause de faiblesse. Plus touché d'un juste orgueil,
plus ferme dans sa propre idée et sa propre volonté, il eût, je crois,
mieux gouverné sa destinée, pour lui-même comme pour son pays, car il
eût trouvé dans son indépendance bien plus de force que ne pouvait lui
en donner le parti, révolutionnaire ou flottant, auquel il tenait. Au
fond, il n'avait, à la personne ni à la politique du duc de Broglie,
aucune objection; il était bien sûr que, dans le cabinet ainsi modifié,
et précisément parce que la modification ne paraîtrait pas son ouvrage,
sa part d'influence serait grande et loyalement acceptée; mais on
verrait là un triomphe des doctrinaires; on dirait qu'entre les
diverses nuances du cabinet, l'équilibre allait être rompu; ses amis
l'assiégeraient de leur humeur. Il hésitait, tantôt adhérant, tantôt se
refusant à l'entrée du duc de Broglie dans le conseil, et tenant ainsi
en suspens une combinaison de jour en jour plus nécessaire, mais qui ne
pouvait se faire, et qu'aucun de nous ne voulait faire que de son aveu
et avec son concours.
Les Chambres, comme le public, commençaient à s'émouvoir de tant de
lenteur et d'incertitude: des interpellations, annoncées dans la Chambre
des députés, et d'abord ajournées, étaient à la veille d'être reprises;
le 9 mars 1835, je me rendis aux Tuileries, où je n'étais pas allé
depuis plusieurs jours, pour m'entretenir avec le Roi de ce que nous y
pourrions répondre. Le maréchal Soult était au château. Le Roi m'emmena
dans l'embrasure d'une fenêtre, et me dit en me le montrant: «Le
maréchal ne peut rien faire, il faut aviser à d'autres que lui.» La
conversation n'alla pas plus loin sur ce point; mais le lendemain matin,
je reçus un billet du Roi qui me demandait d'aller le voir sans retard:
«Toutes les combinaisons qu'on a tentées ont échoué, me dit-il, il faut
en finir; je veux que vous me donniez un conseil précis, positif.--Le
Roi sait ce que je pense de la situation et du moyen d'en sortir; mais
je ne dois me séparer en rien de mes collègues; je ne puis donner au
Roi un conseil formel que de concert avec eux.--A la bonne heure; en
attendant, allez trouver le duc de Broglie et envoyez-le moi; je désire
causer avec lui.» Je me rendis aussitôt chez le duc de Broglie, qui
alla dans la matinée aux Tuileries. Le Roi le reçut de bonne humeur,
s'entretint amicalement avec lui de toutes les affaires, ne fit
d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil
se réunît, quand nous le jugerions à propos, hors de sa présence. Sa
résolution était prise; il n'y avait plus, du côté de la couronne, aucun
obstacle à surmonter.
Pourtant rien ne finissait; M. Thiers hésitait toujours. La Chambre
des députés s'impatientait de plus en plus; la majorité, qui avait
constamment appuyé le cabinet, se montrait hautement favorable à
l'entrée du duc de Broglie comme au meilleur moyen de le raffermir. Il
fut question d'une adresse au Roi, pour lui donner la certitude de la
persévérante adhésion de la Chambre à la politique en vigueur. Les
interpellations plusieurs fois annoncées eurent lieu le 11 mars; je pris
une grande part au débat; je me sentais soutenu et poussé par la faveur
de la Chambre pour la solution que je désirais. J'engageai la Chambre,
tout en ménageant avec soin la prérogative de la couronne, à manifester
son influence pour mettre fin à la crise. Les membres de la majorité se
réunirent en très-grand nombre chez l'un d'eux, M. Fulchiron, et ils
chargèrent sept d'entre eux d'aller témoigner, à ceux des ministres qui
se montraient incertains sur la combinaison proposée, leur désir de voir
cesser ces incertitudes, et de les assurer que le cabinet ainsi complété
serait fermement soutenu. La démarche fut décisive; M. Thiers saisit de
bonne grâce cette raison de sortir d'une hésitation qui devenait pour
lui-même un embarras, et, le 12 mars, le cabinet fut reconstitué sous
la présidence du duc de Broglie, ministre des affaires étrangères; le
maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier au ministère de la guerre;
l'amiral Rigny, qui, dès le premier moment de la crise, et avec le plus
loyal désintéressement, s'était déclaré prêt à se retirer, devant le
duc de Broglie, du département des affaires étrangères, resta dans
le conseil comme ministre sans portefeuille, et nous conservâmes, M.
Duchâtel, M. l'amiral Duperré, M. Humann, M. Persil, M. Thiers et moi,
les départements que nous occupions.