Je raconte avec quelque détail cette crise ministérielle pour en

rétablir le vrai caractère. C'est le penchant des spectateurs de

chercher, dans de tels incidents, des motifs cachés, des vues

lointaines, des intrigues profondes, et d'attribuer les complications du

drame aux passions ou aux intérêts personnels des acteurs. On se plaît à

étaler ainsi, sous le manteau de l'histoire, des plans et des scènes de

tragédie ou de comédie savamment inventées. Plusieurs écrivains sont

tombés, à l'occasion du fait que je rappelle ici, dans cette sagacité

imaginaire et crédule; ils ont vu, dans la retraite du maréchal Soult

en 1834, le dénoûment d'une longue lutte entre les hommes d'épée et les

hommes de parole, le symptôme d'une rivalité déjà flagrante entre M.

Thiers et moi, le travail sourd d'ambitions impatientes, mais encore

obligées de marcher à leur but par des voies détournées. Je sais quelle

est la complication des mobiles qui déterminent la conduite des hommes,

et combien de sentiments confus, de désirs secrets, de velléités

flatteuses s'élèvent dans les coeurs à mesure que les événements se

développent et entr'ouvrent les perspectives de l'avenir. Mais dans

un régime de liberté et de publicité, ces causes occultes et purement

personnelles sont fort loin de jouer, dans la marche des affaires, le

grand rôle qu'on leur prête; et quand des hommes d'un esprit un peu

sensé sont engagés dans le gouvernement de leur pays, quelles que soient

leurs tentations et leurs faiblesses, c'est surtout par des nécessités

et des motifs publics qu'ils agissent. A l'éloignement du maréchal Soult

purent se mêler quelques-uns des instincts par lesquels on a voulu

l'expliquer; il se peut qu'il n'eût pas beaucoup de goût pour les

orateurs et les doctrinaires, et qu'à leur tour ils désirassent un chef

plus sympathique et plus sûr pour leurs idées et leur cause; il se peut

que M. Thiers lui préférât, comme président du conseil, le maréchal

Gérard dont la nuance politique se rapprochait de la sienne, et sur

lequel il pouvait se promettre une influence particulière; mais aucun de

ces motifs n'entra pour beaucoup dans l'éloignement du maréchal Soult,

et la mesure ne fut déterminée que par les causes purement politiques

que j'indiquais tout à l'heure. Ce fut de notre part une faute, et une

double faute: nous avions tort, en 1834, de vouloir un gouverneur civil

en Algérie; il s'en fallait bien que le jour en fût venu. Nous eûmes

tort de saisir cette occasion pour rompre avec le maréchal Soult et

l'écarter du cabinet; il nous causait des embarras parlementaires et

des ennuis personnels; mais il ne contrariait jamais et il servait bien

quelquefois notre politique générale. C'était à nous de donner aux

Chambres le conseil et l'exemple de le soutenir; et s'il devait tomber,

il valait mieux qu'il tombât devant un échec public que par un

mouvement intérieur. La retraite du duc de Broglie avait déjà été un

affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le

mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par

laquelle il était sorti restait une brèche ouverte à l'ennemi que nous

combattions.

Dès que la session s'ouvrit, l'adresse proposée dans la nouvelle Chambre

des députés révéla le péril; elle fut l'oeuvre et la manoeuvre du

tiers-parti à qui l'avénement du maréchal Gérard donnait confiance et

espérance. L'oeuvre était équivoque et la manoeuvre sournoise, selon le

caractère et la coutume de leurs auteurs; le cabinet et la politique de

résistance n'étaient pas attaqués dans l'adresse, mais ils y étaient

encore moins soutenus; on se félicitait des victoires qui avaient

rétabli l'ordre, mais en se gardant bien de s'engager avec les

vainqueurs, et en laissant entrevoir le désir d'un autre drapeau. Les

hommes sont bien plus pressés de se délivrer de leurs alarmes que de

leurs périls; le tiers-parti voulait croire et persuader que la lutte

était définitivement close, et qu'il n'y avait plus à parler que de

conciliation et de paix. Ces faiblesses d'esprit et de coeur étaient

précisément ce que nous avions le plus à redouter, car elles nous

affaiblissaient et nous énervaient nous-mêmes en face d'ennemis ardents

et qui ne songeaient à rien moins qu'à désarmer. Quand l'adresse fut

discutée, quelques-uns de nos amis, entre autres le général Bugeaud et

M. Janvier, demandèrent qu'on sortît des équivoques, et que la Chambre

se prononçât nettement pour ou contre la politique bien connue du

cabinet. En dehors de la Chambre, notre plus ferme appui dans la presse,

le _Journal des Débats_, nous engageait à provoquer nous-mêmes cette

épreuve décisive. Je demandai des explications sur le paragraphe de

l'adresse qui semblait contenir, envers le cabinet, des insinuations

malveillantes. Le rédacteur, M. Étienne, s'en défendit, toujours

obscurément, mais de façon à donner à mon insistance, si elle se fût

prolongée, l'air d'un entêtement agressif et inutile. L'opposition

presque tout entière vota l'adresse en déclarant avec ironie qu'elle

n'en acceptait pas les commentaires, et le cabinet sortit affaibli de ce

débat qu'il eût certainement bien fait de transformer en combat sérieux,

car dès que l'adresse fut votée, non-seulement l'opposition, mais les

hommes mêmes qui avaient protesté contre toute intention hostile, la

présentèrent comme un échec grave pour le cabinet, échec qui prouvait

son peu de crédit dans la Chambre, et ne lui permettait pas de rester au

pouvoir.

Éludée dans les Chambres, la question fut bientôt nettement posée dans

l'intérieur du cabinet. Depuis la défaite des insurrections de Lyon

et de Paris et la victoire des élections, on parlait d'une amnistie

générale. Le maréchal Gérard, en entrant dans le cabinet, n'en avait

point fait la condition de son acceptation, mais c'était son voeu et son

espoir. Ce vaillant homme, si ferme sur les champs de bataille, était

singulièrement timide et incertain dans l'arène politique, surtout quand

il fallait soutenir des luttes qui le troublaient dans ses amitiés ou

ses habitudes. Toujours prêt à risquer sa vie, il ne pouvait souffrir ce

qui la dérangeait. Sincèrement attaché à la monarchie nouvelle, il était

fort loin de se faire le patron des républicains ses ennemis; mais les

amis des républicains, leurs anciens associés, leurs apologistes plus ou

moins explicites l'entouraient et l'assiégeaient de leurs conseils, de

leurs inquiétudes, de leurs désirs. Ils lui représentaient le procès

engagé devant la Cour des pairs contre les insurgés vaincus comme

une entreprise impossible, qui amènerait des scènes déplorables,

de nouvelles violences, et finirait par un dénoûment funeste. La

perspective de ce procès pesait sur l'esprit du maréchal comme un

cauchemar dont l'amnistie seule pouvait le délivrer. Rien n'est plus

séduisant que la générosité venant en aide et servant de voile à la

faiblesse. Les grandes discordes civiles ne finissent que par des

amnisties, mais pourvu que l'amnistie arrive au moment où les discordes

sont près de finir, et qu'elle en scelle réellement la fin. Nous étions

fort loin de cette issue: non-seulement les conspirateurs vaincus ne

renonçaient point à leurs desseins et à leurs espérances, mais ils les

poursuivaient, ils les proclamaient avec la plus opiniâtre audace, aussi

arrogants, aussi menaçants du fond des prisons que dans leurs journaux,

et repoussant tout haut l'amnistie que dans leur coeur ils désiraient,

comme une délivrance pour eux-mêmes, et bien plus encore comme une

éclatante démonstration de la faiblesse et de la peur du gouvernement

qu'ils voulaient abattre. Nous avions, M. Thiers et moi, un profond

sentiment de cette situation, et nous regardions l'amnistie, mise à la

place du procès, comme un acte de lâcheté inintelligente et imprévoyante

qui redoublerait, parmi les ennemis de l'ordre établi, l'ardeur et la

confiance, en les glaçant chez ses défenseurs. Le Roi partageait notre

conviction. Nous nous refusâmes décidément à cette mesure quand le

maréchal Gérard en fit la demande formelle, et il se retira du cabinet

le 29 octobre 1834, plus satisfait, je crois, d'être affranchi de la

responsabilité qui eût accompagné l'adoption de sa proposition que fâché

de n'avoir pas réussi à la faire accepter.

Il n'y a point de plus grande colère que celle qui naît d'un grand

mécompte. Dans les diverses régions de l'opposition, les espérances

étaient très-diverses; la retraite du maréchal Gérard les décevait

toutes, celles qui se promettaient la dislocation du cabinet comme

celles qui voulaient le renversement de la monarchie; les amours-propres

étaient aussi froissés que les convictions ardentes étaient irritées,

et le tiers-parti montrait autant d'humeur que les républicains de

violence. Évidemment la situation du cabinet allait être à la fois

aggravée et affaiblie. Après quelques tentatives pour lui chercher un

nouveau président, M. Thiers vint me trouver un matin, et nous tombâmes

d'accord que, pour nous, la meilleure conduite était de nous retirer

comme le maréchal Gérard, et de laisser le champ libre au tiers-parti.

S'il réussissait à former un ministère et à pratiquer sa politique, ce

serait la preuve que la nôtre n'était, pour le moment, plus de saison et

que notre retraite était opportune; s'il échouait, nous puiserions,

dans l'impuissance démontrée de nos adversaires, une force nouvelle. M.

Duchâtel, l'amiral Rigny et M. Humann furent pleinement de cet avis; M.

Persil et l'amiral Jacob seuls s'y refusèrent. Nous allâmes offrir au

Roi nos cinq démissions. Il s'en montra surpris et inquiet, mais pas

beaucoup; notre conduite et ses raisons n'avaient pas besoin de grande

insistance pour être comprises. On a dit qu'il n'y avait eu, dans cette

circonstance, qu'un jeu concerté entre le Roi et nous. C'est encore là

un exemple de cette prétendue sagacité qui se croit profonde quand elle

suppose partout des intrigues savantes et met de petits drames arrangés

à la place de la vérité. Il n'y a pas tant de préméditation dans les

affaires humaines, et leur cours est plus naturel que ne le croit le

vulgaire. Le Roi jugea comme nous de la situation, et prit sur-le-champ

son parti d'en courir, comme nous, les chances; il fit appeler le comte

Molé et le chargea de recomposer le cabinet.

M. Molé était à la fois très-propre et très-embarrassé à remplir cette

mission; il n'avait, sur aucune question, ni pour ou contre aucune

personne, aucun engagement; il pouvait traiter avec le tiers-parti et

lui faire, pour s'assurer son alliance, certaines concessions. Mais

il avait trop d'esprit et de sens pour ne pas vouloir maintenir la

politique de résistance, et pour ne pas voir à quelles conditions

elle pouvait être maintenue. Au lieu de chercher à former un cabinet

réellement nouveau, il essaya de reconstituer, avec quelques

modifications, celui qui venait de se dissoudre, et dont les principaux

éléments lui semblaient indispensables. Nous trouvant décidés à ne pas

nous séparer les uns des autres, il renonça sur-le-champ à sa tentative,

et le Roi, par l'entremise assez étrange de M. Persil, resté garde

des sceaux, demanda aux meneurs mêmes du tiers-parti de former une

administration.

Mais là aussi l'homme principal, M. Dupin, avait trop d'esprit, et

l'esprit trop attentif au soin de sa situation personnelle, pour

s'engager dans des combinaisons évidemment hasardeuses et faibles. Il

refusa de se donner lui-même et offrit son frère en gage de son appui.

Deux hommes de mérite, M. Passy et le général Bernard, consentirent à

entrer, sans lui, sous son drapeau. Deux absents, MM. Bresson et Sauzet,

furent désignés comme leurs collègues. Un vétéran du régime impérial,

le duc de Bassano, s'assit avec confiance au gouvernail de cette barque

légèrement montée. On raconte qu'il dit en acceptant: «Ce ministère sera

la Restauration de la révolution de Juillet.» Parole bien étourdie de

la part d'un vieux serviteur du pouvoir, et qui fut aussi vaine qu'elle

était étourdie; Au bout de trois jours, sans qu'aucun événement, aucun

obstacle, aucun débat leur en fît une nécessité, las du fardeau qu'ils

n'avaient pas encore porté, inquiets de leur situation auprès du Roi

comme dans les Chambres, et un peu troublés du sourire public à leur

aspect, les nouveaux ministres avaient donné leur démission; le Roi nous

avait rappelés en nous demandant, non sans sourire aussi, de reprendre

les affaires; et dix jours après sa retraite, l'ancien cabinet était

rétabli, avec l'amiral Duperré pour ministre de la marine et le maréchal

Mortier pour ministre de la guerre et président du conseil.

Mais c'était là une de ces victoires qui enveniment la lutte plus

qu'elles ne fortifient les vainqueurs. De cette apparition fugitive du

tiers-parti dans le gouvernement, il resta des amours-propres blessés,

des prétentions excitées, des engagements précipités, des hommes

compromis les uns contre les autres au delà de leurs opinions réelles,

et de la part des diverses nuances de l'opposition, un redoublement

d'humeur et d'ardeur contre le ministère, suscité par le déplaisir que

leur causait leur propre impuissance à former un gouvernement. Ce

qu'on tenta alors, ce fut de nous attaquer en éludant les questions de

cabinet, et de nous affaiblir sans nous renverser. Nous n'eûmes garde

d'accepter une telle situation; après ces brusques mouvements de

retraite et de retour, nous avions besoin et hâte de mettre fin aux

obscurités parlementaires qui les avaient suscités, et d'amener la

Chambre des députés à se prononcer clairement pour ou contre la

politique que nous avions pratiquée et que nous entendions maintenir.

En décembre 1834, dès que la session fut rouverte, nous provoquâmes

nous-mêmes à ce sujet deux grands débats: l'un, à propos d'une demande

d'explications sur les dernières crises ministérielles; l'autre, sur

un crédit que le ministre de l'intérieur vint demander pour faire

construire au Luxembourg une salle où la Cour des pairs pût tenir ses

séances dans le grand procès qu'elle avait à juger. La question générale

de la politique de résistance remplit le premier de ces débats; le

second eut l'amnistie et la situation du moment pour objet. Dans le

premier, M. Dupin et M. Sauzet, l'un avec sa brusque adresse, l'autre

avec son abondante et ingénieuse éloquence, s'appliquèrent à dissuader

la Chambre de se prononcer comme nous le lui demandions; à les entendre,

elle ne devait s'engager dans aucun système de politique; elle était

le critique et le juge, non l'associé du pouvoir; ils s'efforçaient

d'émouvoir son indépendance comme d'inquiéter sa prudence. Le second

débat ne fut que la répétition assez froide de tout ce qui avait déjà

été dit pour ou contre l'amnistie. La Chambre ne se laissa ni séduire

par les raisonnements caressants qu'on lui adressait de la tribune, ni

intimider par les injures et les menaces qui l'assaillaient au

dehors; l'esprit de gouvernement et l'intelligence des conditions

du gouvernement libre pénétraient dans la majorité; elle se déclara

satisfaite des explications du cabinet sur le maintien de la politique

de résistance; elle vota les fonds demandés pour la construction de la

salle d'audience de la Cour des pairs. Nous sortîmes vainqueurs des deux

combats que nous avions engagés.

Pendant ce temps, la Cour des pairs poursuivait, sans se soucier

des clameurs extérieures, l'instruction du grand procès que les

insurrections d'avril à Lyon, à Paris, à Saint-Étienne, à Lunéville,

etc., avaient amené devant elle. Dans les longues discordes civiles, un

moment arrive où elles sont sur leur déclin et pourtant toujours près

de recommencer; un jour plus serein se lève à l'horizon, et pourtant

l'orage bat et soulève encore les flots. Deux devoirs également

impérieux et difficiles pèsent alors sur le gouvernement; il faut que la

politique n'altère pas la justice et que la justice reprenne son empire

dans la politique; les tribunaux sont en même temps appelés à ne pas

permettre que les passions politiques influent sur leurs arrêts et à ne

pas souffrir que, devant les passions politiques, les lois demeurent

impuissantes. La société a un égal besoin que les tentatives

révolutionnaires soient efficacement punies et qu'elles ne le soient que

dans la mesure de la stricte et juste nécessité; il lui importe au

même degré que la crainte des lois rentre dans les âmes et que leurs

interprètes se montrent indépendants et calmes en les appliquant. La

Cour des pairs comprit et accomplit admirablement cette double mission.

Dès le début du procès, au milieu des emportements des prévenus et des

journaux du parti, elle s'appliqua à saisir et à mettre en lumière le

caractère général et les principaux auteurs du vaste complot qu'elle

avait à juger, en laissant tomber dans l'ombre les faits et les acteurs

secondaires. D'après le travail de sa commission d'instruction et du

rapporteur, M. Girod de l'Ain, la prévention était établie contre quatre

cent quarante individus. Le procureur général, M. Martin du Nord, dans

son acte d'accusation, réduisit ce nombre à trois cent dix-huit. La

Cour, après de longues délibérations, n'en mit en accusation que cent

soixante-quatre, dont quarante-trois contumaces. Quiconque prendrait

aujourd'hui la peine d'examiner en détail cette immense procédure

demeurerait convaincu qu'il était impossible d'apporter, dans la défense

de l'ordre public et dans l'application des lois, plus d'imperturbable

fermeté et d'intelligente équité.

La crise semblait à son terme; la politique de résistance avait triomphé

et des embarras intérieurs du cabinet et des hostilités ouvertes ou

détournées qu'il rencontrait dans les Chambres. Nous l'avions fermement

soutenue. M. Thiers, dans cette lutte, ne s'était pas plus ménagé que

moi. Nous étions restés scrupuleusement fidèles à notre cause et à notre

alliance. Sur toutes les questions à l'ordre du jour, l'accord régnait

entre nous. Le maréchal Mortier occupait, avec une modestie loyale, le

poste d'honneur qu'il avait accepté par dévouement. A en croire les

apparences, ni au dehors, ni au dedans, rien ne menaçait plus le

cabinet. Pourtant il demeurait chancelant et précaire; les esprits

étaient encore pleins de ses récentes vicissitudes; ce qui a été

fortement secoué semble longtemps près de tomber. En passant, dans

l'espace de six mois, du maréchal Soult au maréchal Gérard et du

maréchal Gérard au maréchal Mortier, la présidence du Conseil avait été

prise de plus en plus pour une fiction, et plus la fiction devenait

apparente, plus l'opposition y trouvait une arme et nos amis un

embarras. Pratiquement, cette question avait moins d'importance qu'on ne

lui en attribuait; quand nous aurions eu le président du conseil le plus

réel et le plus efficace, notre politique et nos actes n'auraient pas

été autres qu'ils n'étaient alors; nous étions très-décidés, très-unis,

et fort en mesure de faire prévaloir nos idées aussi bien aux Tuileries

que dans les Chambres. Le Roi nous disait souvent à M. Thiers et à moi:

«Qu'avez-vous besoin d'un président du conseil? Est-ce que vous n'êtes

pas d'accord entre vous? Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous?

Vous avez la majorité dans les Chambres; vous y faites les affaires

comme vous l'entendez, et je trouve que vous les faites: bien; pourquoi

s'inquiéter d'autre chose?» Le Roi ne s'inquiétait pas toujours assez

des conséquences du régime représentatif et des sentiments qu'il

provoque soit dans les acteurs qui y jouent un rôle, soit dans le public

qui y assiste. De même que, sous ce régime, les intérêts et les opinions

politiques veulent se résumer dans des partis qui les expriment et les

soutiennent, de même les partis aspirent à se résumer dans des chefs qui

les représentent en les dirigeant. Les corps s'efforcent instinctivement

de produire leur tête; c'est pour eux un besoin d'amour-propre comme de

confiance, et tant que ce besoin n'est pas satisfait, ils se sentent

incomplets et mal assurés. Le parti de la politique de résistance avait

possédé dans M. Casimir Périer un chef qui le représentait dignement

et le servait efficacement; il aspirait à le retrouver; un président

nominal n'y suffisait point; et lorsqu'en cherchant un président réel,

les regards se portaient sur M. Thiers et sur moi, nous divisions, au

lieu de les rallier, les idées et les espérances. Aussi, bien que la

machine constitutionnelle marchât régulièrement et suffît chaque jour à

sa tâche, elle semblait manquer d'unité et d'avenir; on y sentait une

lacune; on y craignait un trouble intérieur.

Divers incidents vinrent aggraver, soit pour le cabinet en général,

soit pour moi en particulier, les embarras et les faiblesses de cette

situation.

En novembre 1834, au moment où le cabinet du tiers-parti apparaissait et

disparaissait en quelques jours, M. de Talleyrand, alors en congé dans

son château de Valençay, envoya au Roi sa démission de l'ambassade

d'Angleterre. Elle ne fut acceptée du Roi et publiée dans le _Moniteur_

que le 8 janvier suivant; mais quand la lettre qui la contenait parut,

la retraite était accomplie depuis trois mois. M. de Talleyrand ne s'y

était pas décidé sans hésitation; il aimait les affaires et sa position

à Londres; mais, quoique son esprit demeurât remarquablement clairvoyant

et ferme, il ressentait l'affaiblissement de l'âge et cédait aisément

à la fatigue. Les fluctuations de la politique en France, nos crises

ministérielles répétées, l'aspect chancelant du pouvoir, même vainqueur,

les ténèbres qui s'en répandaient sur l'avenir, les doutes des

gouvernements européens, tout cet état de nos affaires altérait

profondément sa confiance dans sa situation et son goût pour sa mission.

En Angleterre, quoiqu'il fût toujours dans les meilleurs termes avec

lord Grey, ses rapports avec lord Palmerston étaient devenus moins

confiants et moins agréables. Au moment même où il venait de se décider

à la retraite, le cabinet whig tomba; les tories, avec le duc de

Wellington et sir Robert Peel pour chefs, furent appelés au pouvoir;

le duc de Wellington écrivit sur-le-champ à M. de Talleyrand pour le

presser avec instance de rester ambassadeur à Londres. M. de Talleyrand

persista dans sa résolution. En quittant son ambassade, il expliqua,

dans sa lettre au Roi, avec une rare fermeté de pensée et de langage,

pourquoi il l'avait acceptée en 1830, ce qu'il y avait fait dans

l'intérêt de la France et du Roi, et comment, ne s'y jugeant plus aussi

utile qu'il avait pu l'être, il demandait à s'en retirer. Mais les

explications ne changent point la physionomie et l'effet des actes; même

auprès de ceux qui étaient loin de la regretter, la retraite de M. de

Talleyrand fut considérée, au dehors surtout, comme un fâcheux symptôme

de l'état de notre gouvernement. Le général Sébastiani, qui lui succéda

dans l'ambassade de Londres, avait plus de capacité réelle que de renom

européen. Il y eut là, pour la politique française, une diminution

sensible de bonne apparence et d'autorité.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 17 / 34 段