nous fîmes aucune illusion sur leur gravité. En même temps qu'elles
étendaient au loin leurs bras et suscitaient l'insurrection sur tant
de points divers, les sociétés républicaines se mettaient en mesure de
soutenir vigoureusement à Paris ces soulèvements épars. Loin de les
arrêter, leurs dissensions intérieures enflammaient leurs passions et
les poussaient aux grands coups. Un gentilhomme breton, neveu par sa
mère de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, et qui
s'était fait lui-même dans l'armée, où il avait servi quinze ans, un
renom mérite de bravoure et de capacité hardie, M. de Kersausie, nature
à la fois fougueuse et opiniâtre, dominante et populaire, était devenu
carbonaro, républicain, membre du comité central de la _Société des
droits de l'homme_, et s'indignait de toute hésitation. Il organisa,
pour son compte et à part, sous le nom de _Société d'action_, une petite
association de douze cents hommes, choisis un à un, tous bien connus de
lui et le connaissant tous, aveuglément hardis et dociles, pleins de
foi dans leur chef et prêts à lui obéir, sans question ni délai. Ils
n'avaient entre eux nulle communication écrite, nulle réunion fixe; M.
de Kersausie leur indiquait à quels moments et sur quels points ils
devaient se rendre, isolément ou par petits groupes; il arrivait,
donnait en passant ses instructions, et allait à d'autres, comptant sur
le dévouement et promettant le succès. Depuis que les troubles avaient
éclaté à Lyon, il tenait ses fidèles en haleine, pressés d'agir et
n'attendant que son signal. A côté de cette organisation silencieuse,
les journaux républicains annonçaient à grand bruit la prétendue
victoire de l'insurrection lyonnaise: «Le peuple est resté maître du
terrain, disait la _Tribune;_ il a proclamé un gouvernement provisoire
et la République. Les troupes se sont peu à peu découragées; une trêve
de quelques heures a été demandée et obtenue par le général. Ces faits
sont immenses.» Les faits étaient faux, et, dans ses journaux comme
devant les Chambres, le cabinet les démentait hautement; mais là
où règne la passion la vérité ne détruit pas l'effet du mensonge;
évidemment les conspirateurs de Paris se disposaient à venir en aide à
ceux de Lyon; c'était notre devoir, même en doutant que nous y pussions
réussir, de tenter d'étouffer l'incendie dans son foyer; M. Thiers,
avec une hardiesse prévoyante, fit arrêter les chefs de la _Société des
droits de l'homme;_ MM. Godefroi Cavaignac et Kersausie échappèrent
seuls; mais le lendemain, M. de Kersausie, se promenant sur le boulevard
pour passer encore en revue ses séides disperses, fut reconnu, saisi et
emmené, malgré sa résistance et ses cris: «A moi, républicains!» qui ne
lui attirèrent aucun secours. Un second comité, désigné sur-le-champ par
la Société, fut également surpris et arrêté; les scellés furent mis
sur les presses de la _Tribune_; M. Thiers prenait l'initiative de ces
actes, et nous y engagions tous, avec lui, notre responsabilité; mais
nous ne nous dissimulions pas que de telles mesures, nécessaires pour
témoigner de la ferme résolution du pouvoir, et utiles pour porter
le trouble dans l'insurrection, ne suffiraient pas pour la prévenir.
Incertains encore de l'issue de la lutte engagée à Lyon et près
d'éclater à Paris, nous convînmes, M. Thiers et moi, que, si elle se
prolongeait, l'un de nous deux se rendrait, avec M. le duc d'Orléans, à
l'armée de Lyon, pour défendre la monarchie contre les révoltés du Midi,
tandis que l'autre, resté à Paris, veillerait à la sûreté du Roi et aux
soins généraux du gouvernement. Nous n'eûmes point à recourir à
ces résolutions extrêmes: le 13 avril arriva de Lyon une dépêche
télégraphique datée de la veille au soir, et portant: «Lyon est délivré;
les faubourgs occupés par les insurgés sont tombés en notre pouvoir; les
communications sont rétablies partout. Les malles-postes ont repris ce
soir leur service. Les anarchistes sont dans le plus grand désordre.»
Immédiatement, à deux heures de l'après-midi, un supplément du
_Moniteur_ répandit dans Paris ces nouvelles, en ajoutant: «A Paris, le
calme s'est maintenu. Les complices, les instigateurs des anarchistes
lyonnais méditaient de sinistres projets; ils ont été saisis en grand
nombre. L'autorité veille et les réprimera avec la plus grande énergie.
Le devoir du Gouvernement est d'avertir les insensés qui voudraient se
livrer à des désordres que des forces considérables sont préparées, et
que la répression sera aussi prompte que décisive.» C'était bien à des
insensés que le pouvoir adressait en vain ce loyal avertissement: les
hommes qui jusque-là s'étaient bornés à de sinistres menaces, attendant
de Lyon la victoire, cédèrent tout à coup, en apprenant la défaite, aux
emportements de la colère, au désir de la vengeance et à la honte de
n'avoir rien fait eux-mêmes pour la cause à laquelle leurs amis
venaient de se dévouer. Ce même jour 13 avril, à cinq heures du soir,
l'insurrection éclata dans Paris; de nombreuses barricades s'élevèrent
dans les rues les plus populeuses des deux rives de la Seine; les
cris _vivent les Lyonnais! vive la République!_ retentirent; un jeune
officier de la garde nationale, M. Baillot, qui portait un ordre à la
mairie du XIIe arrondissement, fut tué d'un coup de feu tiré par une
main cachée; le colonel de la 4e légion, M. Chapuis, et plusieurs
officiers furent frappés et grièvement blessés en approchant des
barricades. Ces attaques soudaines et obscures allumèrent, dès le
premier moment, la colère au sein de la lutte. Vivement pressés de
toutes parts, les insurgés furent bientôt contraints de se concentrer
dans ce même quartier Saint-Merry qui avait été, les 5 et 6 juin 1832,
le théâtre de leur résistance désespérée; la nuit était venue; les chefs
de la garde nationale et de l'armée résolurent d'attendre le jour pour
les forcer dans cette retraite. Vers minuit, le général Bugeaud sortit
pour aller prendre une position qu'il jugeait nécessaire d'occuper;
M. Thiers l'accompagna, voulant reconnaître par lui-même la portée du
combat et du péril. Ils cheminaient le long des maisons, à la tête d'une
petite colonne, sans autre clarté que celle des lumières placées sur
quelques fenêtres, et qui tombait sur les uniformes et les armes.
Un coup de feu, tiré par le soupirail d'une cave, frappa à mort un
capitaine de leur troupe; un autre coup blessa mortellement un jeune
auditeur au Conseil d'État, venu pour porter à M. Thiers un message.
A mesure qu'ils avançaient, de nouvelles victimes tombaient, et les
regards cherchaient en vain les meurtriers. La colère bouillonnait dans
le coeur des soldats. Dès que le jour parut, une attaque générale fut
dirigée contre les insurgés; ils se réfugiaient dans des rues étroites
et tortueuses, et là, embusqués derrière leurs barricades ou cachés
dans les maisons, ils faisaient feu sans être vus et s'échappaient sans
pouvoir être atteints. Dans la rue Transnonain, des soldats emportaient
sur un brancard leur capitaine blessé; plusieurs coups de feu, partis
d'une maison devant laquelle ils passaient, les assaillirent et tuèrent
leur capitaine entre leurs mains. Furieux, ils enfoncèrent les portes de
la maison, se précipitèrent à tous les étages, dans toutes les chambres,
et un massacre indistinct et cruel vengea aveuglément de sauvages
assassinats. Ces soldats appartenaient à la brigade du général Lascours,
l'un des officiers les plus équitables, les plus humains et les plus
libéraux de l'armée. Il n'était pas sur le lieu même au moment de cette
scène déplorable, et, lorsqu'il eut à s'en expliquer dans la Chambre des
pairs, où il siégeait, il le fit avec une fermeté sincère, défendant,
comme il le devait, ses soldats et l'armée, sans pallier ni excuser
leurs emportements: dans l'effervescence populaire et militaire, le
meurtre et la vengeance vont vite. Dès sept heures du matin, la lutte
avait cessé; on n'entendait plus que de rares coups de fusil, tirés dans
le lointain par des fugitifs; on ne rencontrait plus dans les rues que
des prisonniers emmenés par bandes. Ce même jour, dès que les Chambres
furent réunies, nous allâmes, l'amiral de Rigny à la Chambre des pairs
et moi à la Chambre des députés, annoncer qu'à Paris comme à Lyon
l'insurrection était vaincue. Les deux Chambres suspendirent à l'instant
leur séance, et se rendirent en corps auprès du Roi pour se féliciter
avec lui de la défaite de l'anarchie, car la tentative révolutionnaire
qui venait d'échouer n'eût amené, pour la France, point d'autre
résultat, et ne méritait pas un autre nom.
Quand un gouvernement a été contraint de remporter de telles victoires,
c'est son devoir le plus impérieux de prendre sur-le-champ les mesures
qui peuvent en prévenir désormais la nécessité. La première, et
peut-être la plus urgente, était que de si déplorables événements, leurs
causes, leurs développements progressifs, le caractère et les vues de
leurs auteurs, fussent mis complétement à découvert; il fallait que,
devant le pays, le grand jour se levât sur la maladie révolutionnaire,
sur ses sources, ses symptômes, ses ravages et ses effets. Il fallait
aussi que les moyens matériels qui avaient servi à commettre ces
sanglants désordres fussent enlevés et interdits à ceux qui en avaient
fait ou qui voudraient en faire un si coupable emploi. Éclairer les
esprits et désarmer les bras, tels devaient être les premiers soins
du pouvoir et les premiers fruits du succès. Nous nous empressâmes de
satisfaire à cette double nécessité. Dès le lendemain, une ordonnance du
Roi déféra à la Cour des pairs le jugement de l'attentat général ou des
attentats qui venaient d'être commis contre la sûreté de l'État. C'était
à la fois la juridiction constitutionnelle et la seule capable de
porter la lumière dans ce vaste chaos de faits et d'acteurs, en plaçant
toujours l'équité à côté de la loi. Je dirai plus tard avec quelle
efficacité, malgré des obstacles inouïs, la Cour des pairs s'acquitta de
sa mission. Ce même jour, 15 avril, un projet de loi fut présenté à la
Chambre des députés pour régler à quelles conditions des armes et
des munitions de guerre pourraient être possédées, et quelles peines
encourraient ceux qui contreviendraient à ces dispositions, ou qui
feraient de ces moyens d'attaque un illégitime emploi. Complétée et
fortifiée par les deux Chambres, cette loi fut immédiatement promulguée,
et le jour même de sa promulgation, le 24 mai 1834, la Chambre des
députés, qui touchait au terme de ses pouvoirs, fut dissoute et la
réunion des colléges électoraux ordonnée. Il nous convenait, après une
telle lutte, de nous présenter devant le pays.
Son jugement nous fut hautement favorable; les élections sanctionnèrent
la politique de résistance et sa victoire; l'opposition y perdit plus
du tiers de ses forces; le rétablissement de la confiance publique,
l'activité promptement renaissante des affaires, la satisfaction
générale qui se manifestait confirmèrent le suffrage du corps électoral,
et prouvèrent combien la masse de la population était étrangère aux
voeux et aux menées des factions: «Je suis content, m'écrivait de
Toulouse M. de Rémusat; je trouve la victoire au moins suffisante. Ce
n'est pas que l'état intérieur de la société me paraisse rassurant;
mais à cet égard, je n'attends de remède que du temps qui ramènera les
esprits, ou y produira des changements supérieurs à toute prévoyance. A
ne voir les choses qu'en politique pratique, je n'aurais pas voulu d'une
victoire plus complète; la nôtre doit donner lieu à deux tendances qu'à
mon avis il faut repousser également: la première, qui vous entraînerait
à une réaction sous prétexte d'achever votre ouvrage; la seconde qui
amènerait une dispersion générale par excès de sécurité. Ne prendre de
nouvelles mesures d'ordre que si de nouveaux événements les commandent,
ne revenir sur aucune des largesses, même abusives, qui pourraient avoir
été faites en matière de libertés publiques; à ces deux conditions, on
évitera les deux fautes que je redouterais beaucoup.»
Le cabinet n'était enclin à commettre ni l'une ni l'autre: nous n'avions
nulle envie de provoquer de nouvelles luttes en aggravant la répression
victorieuse, ni de restreindre des libertés légales dont la présence
nous donnait dans le public une grande force morale, et dont l'appui ne
nous avait jamais manqué dans les jours de péril. Je répondis à M. de
Rémusat: «La victoire est grande en effet; mais la campagne prochaine
sera très-difficile. L'impression évidente ici est une détente générale;
chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir comme
il lui plaira; chacun sera rendu à la pente de ses préjugés et de ses
prétentions personnelles. On répète de tous côtés, avec une complaisance
visible, que la situation est bien changée, que les choses et les
personnes prendront une face toute nouvelle, qu'il ne sera plus question
d'émeutes, de dangers imminents, de nécessités impérieuses. Il y a du
vrai en cela, mais pas tant qu'on le dit; les choses ne changent pas,
les dangers ne disparaissent pas ainsi en un clin d'oeil. Nous avons
fait un grand pas dans la voie de l'affermissement et de la sécurité;
mais nous y chancellerons encore plus d'une fois, et il faudra plus
d'une fois se rallier pour faire face à l'ennemi. Tenez pour certain que
longtemps encore nous aurons sur les bras assez de périls pour que la
fermeté et la discipline soient indispensables à tout ce monde si pressé
de se rassurer et de s'émanciper.»
Nous étions sur le point de rencontrer des difficultés d'une autre sorte
que les insurrections et les complots, et presque aussi graves quoique
moins éclatantes. Tout nous indiquait que la Chambre nouvelle,
tranquille sur l'ordre public et la politique générale, serait, en
matière de finances, ombrageuse et exigeante; l'idée s'accréditait qu'au
sein de la paix européenne et après la défaite des factions,
l'armée pouvait être réduite, qu'elle coûtait trop cher, que, dans
l'administration de la guerre, de larges économies étaient possibles, et
devaient rendre possible la réduction de certains impôts: «Les finances,
m'écrivait aussi M. de Rémusat, seront une plus grande affaire que
jamais; on dit couramment que la question financière est désormais
toute la question politique.» Nous pressentions que, dans la session
prochaine, le tiers-parti chercherait et trouverait dans cette question
un moyen facile de popularité et d'attaque; la conversation de M. Dupin
disait d'avance quels seraient, à cet égard, quand il serait rentré au
fauteuil de la présidence, son attitude et son langage[12]. Le maréchal
Soult surtout était l'objet des plaintes et des méfiances; on le croyait
dépensier et désordonné, peu soucieux des votes des Chambres, trop
complaisant avec le Roi; et son administration plus active que
régulière, son goût pour des innovations souvent coûteuses et douteuses,
sa façon à la fois rude et confuse d'expliquer les affaires et
de repousser les attaques, fournissaient contre lui des armes et
refroidissaient envers lui beaucoup de fidèles amis du cabinet. Tel
était, sur son compte, l'état des esprits que, même hors de France, les
spectateurs attentifs en étaient frappés; M. de Barante m'écrivait de
Turin, le 5 juin 1834: «Le maréchal sera prochainement un grand sujet
d'embarras; je sais, parce qu'on me l'écrit, et sans qu'on me l'écrive,
que tant de dépenses est une chose odieuse au pays, et qu'elles ne
seront endurées que peu de temps encore. Et pourtant pouvons-nous nous
contenter d'un administrateur de l'armée? N'est-ce pas encore un chef de
l'armée qui est indispensable? A l'étranger, où l'on ne comprend rien
à la raison publique, à la force de l'opinion, le gouvernement paraît
reposer sur le maréchal. Je prévois sa chute, et elle me fait peur.»
[Note 12: Dans le petit discours qu'il prononça, selon l'usage, en
prenant possession du fauteuil, le 9 août 1834, il s'exprima ainsi:
«Ce qui devra surtout préoccuper vos esprits, c'est notre état
financier. Vainement la Chambre a proclamé, dans trois adresses
successives, «qu'il importait de travailler sans relâche à mettre les
dépenses en équilibre avec les revenus, et à renfermer avec sévérité les
ministres dans les allocations du budget.» (Adresses de 1832, 1833 et
1834.) Le contraire est toujours arrivé; les dépenses se sont de plus en
plus élevées au-dessus des recettes; les limites des crédits législatifs
ont été constamment dépassées.
«Cependant, messieurs, la Chambre a l'initiative de l'impôt; elle fixe,
par ses allocations, la mesure des charges dont il sera permis de grever
le pays. Elle ne doit donc pas tolérer qu'on lui force la main après
coup, par l'allégation tardive qu'il faut bien que l'on paye ce qui,
quoique malgré elle, a été une fois dépensé.
«Si la législation actuelle est insuffisante pour parer à cet abus, il
y faudra chercher un remède plus efficace; mais certainement la Chambre
doit porter sur ce point la plus sérieuse attention, à peine de voir
annuler la souveraineté qui lui appartient en fait de subsides, et de
déchoir, aux yeux de la nation, du rang qu'elle occupe et qu'elle doit
garder dans la constitution.»]
Aux embarras qui nous attendaient, à cause de lui, dans les Chambres, le
maréchal Soult en ajoutait d'autres, au sein même du cabinet et dans ses
rapports soit avec le Roi, soit avec ses collègues. Nul homme ne m'a
offert un aussi frappant exemple de la diversité des qualités et des
procédés par lesquels le pouvoir s'acquiert et s'exerce dans la vie
militaire et dans la vie civile. Quand il avait affaire à ses compagnons
d'armes, généraux, officiers ou soldats, le maréchal Soult avait des
aperçus justes et fermes, des instincts puissants, des mouvements et des
mots heureux, qui lui donnaient une rare autorité. Le général Hulot,
qu'il avait fait mettre à la retraite, lui en témoignait à lui-même son
humeur avec une violence qui avait l'air d'une provocation personnelle:
«Vous n'y pensez pas, général, lui dit le maréchal, vous oubliez qu'il
y a quarante ans que je ne me bats plus qu'à coups de canon.» Un jour,
pendant que nous étions réunis en conseil au ministère de la guerre, il
fit appeler le colonel Simon Lorière pour l'envoyer en mission à Nantes;
ses instructions reçues, avec l'ordre de partir sur-le-champ, le colonel
se retira; mais, à peine hors du salon, il en rouvrit précipitamment la
porte en disant: «Monsieur le maréchal, où trouverai-je une voiture?--Me
prenez-vous pour un carrossier?» lui dit le maréchal en refermant
brusquement sur lui la porte. Ce mélange de hauteur et de rudesse, cette
brutalité spirituelle étaient familiers au duc de Dalmatie dans l'armée,
et lui réussissaient toujours. Mais quand il avait à traiter avec des
hommes politiques, très-différents de lui par l'origine, les idées, les
habitudes, et ses associés très-indépendants, ce grand chef militaire
perdait beaucoup de ses qualités et de ses avantages; il manquait de
tact, jugeait mal des situations ou des caractères, et déployait plus
d'activité tracassière et de ruse inquiète que de prompte et fine
sagacité. Il était méfiant, susceptible, bourru, et semblait vouloir se
venger, en se rendant incommode, de l'autorité qu'il n'avait pas. Il
y réussissait trop bien: nous supportions tous avec déplaisir ses
exigences, ses vacillations, les inégalités de son humeur; c'était un
grand ennui d'avoir à répondre devant les Chambres d'une administration
confuse, et qui se défendait mal elle-même; le Roi lui-même, qui tenait
fort au maréchal Soult, «car, disait-il, il me faut une grande épée,»
se montrait impatienté de ses caprices et las de continuels
raccommodements.
Une question qui commençait alors à s'élever dans toute sa grandeur, la
question de l'Algérie, devint, pour cette mésintelligence intérieure du
cabinet, jusque-là contenue, une occasion d'éclater. Les affaires de la
France elle-même avaient été depuis 1830 si graves et si pressantes, que
le gouvernement n'avait guère donné à celles de l'Algérie que la part de
soin et de force absolument commandée par la nécessité. Bien décidé, par
honneur et par instinct, à ne point abandonner ce que la Restauration
avait conquis, il avait maintenu à Alger les troupes indispensables pour
résister aux efforts d'expulsion que tentaient sans cesse les Turcs
et les Arabes. Quatre commandants militaires, le général Clauzel, le
général Berthezène, le duc de Rovigo et le général Voirol, s'y étaient
succédé avec des conduites fort diverses et de continuelles alternatives
de succès et de revers. Par le seul fait de notre présence et des
nécessités ou des entraînements de la guerre, notre domination s'était
portée sur les principaux points de l'ancienne Régence; nous avions
pris l'attitude et commencé l'oeuvre de conquérants du pays; mais notre
possession était très-bornée, précaire, rudement contestée, également
incertaine quant à son étendue et quant au système d'établissement et
d'administration qui devait y être adopté. L'accroissement progressif
des dépenses et l'incertitude de plus en plus évidente du plan de
conduite ne tardèrent pas à exciter une vive sollicitude; en 1833, une
commission formée d'hommes considérables, pris dans les deux Chambres,
dans l'armée et dans la marine, fut chargée d'aller visiter l'Algérie et
d'étudier, sur place, ce qui s'y faisait, ce qui s'y devait faire, ce
qu'on en pouvait espérer, et par quels moyens. A son retour, une autre
grande commission, présidée par le duc Decazes, recueillit tous les
faits, les exposa, les discuta dans un long rapport qui devint public;
et à la fin d'avril 1834, un grand débat, élevé dans la Chambre des
députés à l'occasion du budget de la guerre, fit de la possession et
du mode de gouvernement de l'Algérie l'une des plus sérieuses
préoccupations des Chambres, et l'un des plus graves embarras du
cabinet. Deux idées se déployèrent dans ce débat: l'une, que l'Algérie
était, pour la France, un fardeau dont il serait sage de se décharger,
et qu'il fallait du moins atténuer autant qu'on le pourrait, en
attendant que l'expérience conseillât évidemment et que le sentiment
éclairé du pays permît de faire mieux; l'autre, que le gouvernement
purement militaire de l'Algérie était de tous le plus compromettant, le
plus entaché d'abus impossibles à prévenir, et qu'il fallait se hâter
de substituer aux généraux un chef civil, aux conquérants un
administrateur. M. Dupin et M. Passy surtout développèrent habilement
ces deux idées, et leurs raisonnements, leurs critiques du passé,
leurs prévisions de l'avenir, leurs inquiétudes, manifestées avec
une honorable indépendance des instincts populaires, laissèrent dans
beaucoup d'esprits, sur les divers bancs de la Chambre, une impression
profonde.
Presque tout ce que disaient M. Dupin et M. Passy était vrai; mais ils
oubliaient d'autres vérités supérieures à celles dont ils se montraient
si préoccupés. Pour les peuples comme pour les individus, la grandeur
a ses conséquences et ses conditions auxquelles ils ne sauraient se
soustraire sans déchoir, et la Providence leur assigne, dans ses
desseins sur l'humanité, un rôle qu'ils sont tenus d'accomplir. Non que
les tentatives hardies ou les persévérances obstinées, dont l'occasion
se présente dans la vie d'une nation, lui soient toutes également
commandées; il en est beaucoup d'illégitimes et d'insensées auxquelles
elle doit et peut sans péril d'honneur se refuser. Quelles sont celles
qui portent un plus grand et plus impérieux caractère? C'est une
question d'instinct politique, et, si j'ose le dire, d'intuition humaine
dans l'ordre divin. La conservation de l'Algérie était, j'en suis
convaincu, après 1830, une nécessité de cette sorte: il y avait là, pour
la France, un cas de grandeur personnelle et un devoir envers l'avenir
du monde chrétien. Nous nous serions plus affaiblis et plus courbés à
rejeter le fardeau qu'à le porter.
La conservation de l'Algérie une fois admise, le maintien du
gouvernement militaire y était aussi, en 1834, une nécessité,
non-seulement pour la sûreté de notre possession, mais même pour
son administration intérieure. Le pire mal dans un état naissant et
très-contesté, c'est l'incertitude et la discorde au sein du pouvoir.
Dompter et gouverner les Arabes était en Afrique notre première affaire,
bien autrement pressante et incessante que le soin d'administrer de
rares colons. L'unité, la promptitude et la discipline du régime
militaire y étaient indispensables. De graves abus entachaient ce
régime, et quelques soins que prît le pouvoir central pour les réprimer,
il ne pouvait se flatter de les supprimer absolument; mais la lutte et
l'affaiblissement mutuel de deux régimes incohérents eussent été bien
plus graves encore. C'est le devoir des gouvernements d'accepter, sans
cesser de les combattre, les inconvénients d'un choix nécessaire entre
des systèmes divers. On pouvait d'ailleurs espérer que beaucoup de nos
officiers, appliqués avec leur vive, ferme et sympathique intelligence
au gouvernement des Arabes, se formeraient promptement à cette nouvelle
mission. Déjà, en 1832, le capitaine Lamoricière, premier chef du
premier bureau arabe organisé par le général Trézel, alors chef
d'état-major de l'armée d'Afrique, était un bon exemple et un heureux
augure. On sait que, malgré quelques exceptions déplorables, cette
institution a tenu au delà de ce qu'on s'en était promis.
Appelés à résoudre les deux questions ainsi posées quant à l'Algérie,
nous n'eûmes pas sur le maintien de notre établissement un moment
d'hésitation; le maréchal Soult déclara, au nom du conseil, que la
France garderait, en tout cas, sa conquête. Sur le mode de gouvernement
de l'Algérie, nous fûmes moins clairvoyants et moins fermes; les abus
du régime militaire avaient fait grand bruit; la Chambre des députés,
chagrine et indécise, avait réduit les fonds demandés pour la
colonisation; on espérait, d'une administration civile, moins de
violence en Afrique et plus de faveur en France; le duc Decazes venait
de présider, avec beaucoup d'activité et d'esprit pratique, la grande
commission dont le rapport avait mis les faits en lumière et nettement
posé les questions. Dans une réunion du cabinet, son nom fut proposé
pour le gouvernement de l'Algérie qu'il était temps, disions-nous, de
rendre civil pour redresser les griefs que le régime militaire avait
suscités, et pour écarter les obstacles que ces griefs nous suscitaient
dans les Chambres. Le maréchal Soult repoussa brusquement cette idée
comme une personnalité blessante, et soutint l'absolue nécessité d'un
gouverneur militaire. La discussion s'engagea, s'anima, se renouvela
dans plusieurs réunions successives. Le maréchal, plus entêté qu'habile
à défendre son avis, déclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet
plutôt que de céder à cet égard. Le ministre de la marine, l'amiral
Jacob, se récria avec une surprise inquiète: «Mais, monsieur le
maréchal, votre retraite serait la dissolution du cabinet; si vous étiez
mort, encore passe.» L'humeur du maréchal redoubla; nous étions, M.
Thiers et moi, et presque tous nos collègues avec nous, peu troublés
de sa menace; l'occasion nous paraissait bonne pour nous délivrer d'un
président devenu plus compromettant qu'utile, et que nous supportions
aussi impatiemment dans le conseil que nous étions, dans les Chambres,
embarrassés à le soutenir. Nous persistâmes à réclamer pour l'Algérie
un gouverneur civil, comme le maréchal à s'y refuser. La session
approchait; le cabinet ne pouvait s'y présenter dans cet état de
discorde inerte. Nous résolûmes d'y mettre un terme. A nos premières
ouvertures, le Roi fit beaucoup d'objections: «Prenez-garde, le maréchal
Soult est un gros personnage; je connais comme vous ses inconvénients,
mais c'est quelque chose que de les connaître; avec son successeur, s'il
accepte (c'était du maréchal Gérard qu'il s'agissait), vos embarras
seront autres, mais plus graves peut-être; vous perdrez au change.»
Notre parti était pris d'insister. Le Roi partit le 8 juillet pour le
château d'Eu; je l'y accompagnai, chargé par mes collègues de le décider
au changement, pendant que M. Thiers, plus lié qu'aucun de nous avec le
maréchal Gérard, déciderait celui-ci à l'acceptation. A peine arrivé
au château d'Eu, je reçus de M. Thiers cette lettre: «J'ai causé
très-longuement, et voici le résultat. On ne craint plus, comme il y a
deux mois, le fardeau des affaires; on craint la tribune; évidemment
c'est la crainte de quelqu'un qui songe à s'exécuter. J'ai dit
formellement que je parlais d'accord avec vous et Rigny, que nous
allions faire une démarche formelle à la première occasion, et on m'a
répondu: «Mais voyez, prenez garde; tâchez de vous entendre entre vous;
je crains un pareil fardeau.» Jamais on ne m'a dit non, ni oui, et ma
conviction, c'est qu'on céderait à la première attaque formelle du Roi.
Faites-lui bien sentir la nécessité de nous tirer d'un gâchis atroce
où nous perdons tous les jours quelque chose.» Le lendemain, M. Thiers
était moins confiant: «Mon convive d'avant-hier est retourné; sa femme,
effrayée pour sa santé, travaille sans relâche à nous l'enlever; il
recule, il recule à perte de vue, et je ne vois plus moyen de fonder sur
un terrain qui cède indéfiniment. Soyez donc moins insistant auprès du
Roi; ce serait lui donner une espérance trompeuse. Je pensais, avec nos
amis, à l'illustre personnage de Londres, quand est venue aujourd'hui
une dépêche télégraphique de Calais qui annonce la retraite de lord
Grey. Voilà un nouvel horizon. Ce sera peut-être une occasion de faire,
et plus probablement une occasion de ne rien faire du tout. Il faut
voir, et songer à exiger une concession du vieux maréchal.» Le jour
suivant, le maréchal Gérard se montrait plus près d'accepter: «On croit,
m'écrivait M. Thiers, que l'impossibilité d'avoir M. de Talleyrand, qui
est aujourd'hui indispensable à Londres, peut être un moyen sur mon
convive qui toujours s'est retranché sur la possibilité d'en avoir un
autre. Tous nos collègues, Rigny, Duchâtel, Persil, sont unanimes sur
l'impossibilité de marcher longtemps comme nous sommes.»
Plus en effet l'incertitude se prolongeait, plus la difficulté du
_statu quo_ devenait grande. Le Roi le sentit, et tout en répétant ses
objections et ses pronostics, il prit son parti de presser lui-même
l'acceptation du maréchal Gérard. La distribution des récompenses, à la
suite de l'exposition des produits de l'industrie, le rappelait à Paris;
nous quittâmes le château d'Eu le 13 juillet, et le 18, le _Moniteur_
annonça que la démission du maréchal Soult était acceptée, et que le
maréchal Gérard devenait ministre de la guerre et président du Conseil.