suivies à vingt-quatre heures d'intervalle, eurent atteint leur terme,
la situation du cabinet était bonne; il avait réussi au delà de
l'attente de ses amis et de la sienne propre. Aux premiers succès
qui avaient marqué son avènement, la fin de l'insurrection dans les
départements de l'Ouest et la prise d'Anvers, étaient venus se joindre
d'importants succès législatifs. M. Humann, en préparant, présentant, et
discutant coup sur coup les deux budgets de 1833 et 1834, avait mis fin
à la nécessité des crédits provisoires pour les dépenses publiques,
grief sans cesse répété des hommes d'ordre en matière de finances. Il
avait de plus, par une forte loi sur l'amortissement, réglé et affermi
cette base du crédit public. Le maréchal Soult et l'amiral Rigny avaient
présenté, sur l'état des officiers de terre et de mer, des lois qui,
sans compromettre l'autorité du Roi sur l'armée, donnaient aux droits
privés de solides garanties. Sur la proposition de l'amiral Rigny,
l'exercice des droits civils et politiques et le régime législatif dans
les colonies avaient été libéralement réglés, et tout en attribuant
aux colons une juste part d'influence, ces lois faisaient pressentir
l'abolition de l'esclavage. M. d'Argout avait proposé, sur
l'organisation et les attributions des conseils départementaux et
municipaux, et sur l'expropriation en matière d'utilité publique,
plusieurs lois qui associaient sincèrement le contrôle du principe
électif et du jury à l'action du pouvoir central, et qui donnaient
aux intérêts privés d'efficaces garanties. Un projet complet sur la
responsabilité des ministres et des agents du pouvoir avait été proposé
par M. Barthe. M. Thiers avait demandé, obtenu et commencé sur-le-champ
un grand ensemble de travaux publics. J'avais fondé l'instruction
primaire en y introduisant le principe de la liberté. Sur ces quinze
propositions législatives, dont quatre satisfaisaient aux promesses de
l'article 68 de la Charte, neuf avaient été votées et étaient devenues
des lois de l'État; les autres étaient prêtes pour la session prochaine.
Beaucoup d'autres travaux législatifs et d'ordonnances royales avaient
pourvu aux affaires courantes du pays. L'activité du cabinet, dans ses
rapports avec les Chambres, avait été féconde et efficace. Il avait
honorablement soutenu la lutte contre ses adversaires, et constamment
obtenu l'adhésion de la majorité. Aucun grand désordre extérieur n'avait
troublé la paix publique et la marche du gouvernement.
Des esprits hardis, et parmi eux quelques-uns de mes amis particuliers,
pressaient le cabinet de mettre à profit une situation si favorable, de
dissoudre la Chambre des députés, et de faire ainsi consacrer son succès
par une Chambre nouvelle qui serait née sous son influence et aurait
en perspective cinq ans de durée: «Sur toute ma route, m'écrivait de
Toulouse M. de Rémusat, j'ai trouvé la dissolution à peu près acceptée,
comprise même. Sur toute ma route, j'ai constaté qu'elle réussirait. La
situation générale est au moins aussi bonne que nous le croyons à Paris.
Je suis même surpris de l'intelligence du pays. On y voit beaucoup plus
clair que je n'espérais. On jouit réellement de la tranquillité et de la
prospérité renaissantes. Pour le moment, il n'y a, je vous en réponds,
nul souci à prendre de satisfaire les imaginations et de captiver les
esprits. Le repos leur est une chose nouvelle qui leur suffit et leur
suffira jusqu'à la session.» Le cabinet n'avait pas tant de confiance et
ne partagea point cet avis; après en avoir attentivement délibéré, il
fit dire dans le _Moniteur_: «On a discuté depuis quelque temps la
question de la dissolution de la Chambre des députés. Beaucoup de
personnes ont paru croire que telle était l'intention du gouvernement;
ces bruits sont dénués de fondement. Le gouvernement n'a aucun motif
d'abréger la durée légale d'une Chambre qui a prêté à la monarchie et à
la Charte de 1830 un concours si loyal et si efficace.»
On m'a souvent reproché de me préoccuper trop exclusivement de la
situation parlementaire et des dispositions de ce qu'on a appelé le pays
légal, et de tenir trop peu de compte de la situation nationale et des
dispositions du pays tout entier. Je dirai ailleurs ce que je pense de
ce reproche et des causes qui m'ont fait tomber dans cette faute, si en
effet j'y suis tombé. Quoi qu'il en soit, nous en étions fort loin en
1833, et notre sollicitude sur l'état général du pays fut l'un des
principaux motifs qui nous firent écarter l'idée de la dissolution.
Ni la majorité groupée autour de nous dans les Chambres, ni la paix
rétablie dans les rues ne nous faisaient illusion sur l'ardente
opiniâtreté des partis ennemis et sur les périls permanents qu'ils nous
préparaient. Après leur défaite dans l'Ouest et à Paris en 1832, les
républicains et les légitimistes avaient, pour un temps du moins,
renoncé à l'insurrection; elle leur donnait l'armée à combattre et
ralliait contre eux les diverses fractions du grand parti attaché au
régime nouveau. Mais ils avaient contre lui d'autres armes, les unes
plus cachées, les autres plus légales en apparence: à l'aide des
sociétés secrètes et de la presse périodique, ils pouvaient miner
l'édifice et entretenir sous ses fondements un foyer destructeur, en
attendant un jour propice pour rallumer l'incendie. Ce fut à ces deux
moyens d'attaque qu'ils eurent recours en 1833, et ils les exploitèrent
avec une audace et une persévérance qui, au milieu de nos succès
parlementaires, ne nous permettaient ni confiance, ni repos.
Parmi les nombreuses sociétés secrètes nées ou renouvelées depuis 1830,
la principale, celle des _Amis du peuple,_ avait été dissoute en 1832
par un arrêt de la Cour d'assises de Paris, mais d'une façon peu
décourageante, car le jury, en reconnaissant son existence, avait
déclaré ses membres non coupables, et la Cour avait à la fois interdit
leurs réunions et prononcé leur acquittement. Ses chefs se hâtèrent
de la ressusciter sous le nom déjà connu de _Société des droits de
l'homme._ Ils l'organisèrent en sections, formées chacune de vingt
membres et dirigées par un comité de onze directeurs. Le nombre des
sections s'éleva bientôt, dans Paris, à cent-soixante-deux. Le comité
central avait ainsi sous ses ordres environ 3,000 hommes, tête de
l'insurrection et colonne d'attaque quand le jour viendrait d'attaquer.
Une multitude d'autres associations, la _Société de propagande_, la
_Société des droits du peuple_, la _Société patriotique et populaire_,
l'_Union_, etc., étaient en rapports intimes avec la _Société des droits
de l'homme,_ dont le comité central pouvait dire, dans ce qu'il appelait
un _ordre du jour_ adressé à ses fidèles: «Le comité vous déclare que la
_Société des droits de l'homme_ peut dès à présent se considérer comme
une société mère de plus de trois cents associations qui se rallient,
sur tous les points de la France, aux mêmes principes et à la même
direction.» Ces principes n'étaient pas équivoques et les sociétés
secrètes ne pouvaient être taxées d'hypocrisie; elles proclamaient leur
dessein de renverser, non-seulement la monarchie de 1830, mais toute
monarchie, et de fonder sur leurs ruines la république: non pas une
république abstraite et nouvelle, organisée d'après les utopies
des philosophes ou les exemples des États-Unis d'Amérique, mais la
république une et indivisible, née en 1792, et que connaissait déjà la
France. Le comité central, ne voulant laisser à cet égard aucun doute,
publia un exposé de ses principes et des bases de la constitution
républicaine qu'il préparait: «Héritiers de la mission qu'avait
entreprise le génie de la Convention nationale, voulant que la société
soit ramenée vers son véritable but, voulant à la fois affranchir et
assurer sa marche, les républicains doivent, avant tout, chercher les
guides qui, en l'améliorant, l'empêcheront de s'égarer. C'est dans cet
esprit que, dès son origine, la _Société des droits de l'homme_ adopta,
comme expression de ses principes, la déclaration présentée à la
Convention nationale par le représentant du peuple Robespierre. Le
comité central s'est uni à cette adoption.» Le comité ne se bornait pas
aux principes; il adoptait avec la même ferveur les souvenirs pratiques
de 1793, les noms propres, les enseignes, les images; les sections de la
Société à Paris se faisaient gloire de se les approprier; quatre d'entre
elles portaient le nom de _Saint-Just;_ d'autres s'appelaient _Marat,
Babeuf, Robespierre, Couthon_, _Le 21 janvier, Guerre aux châteaux,
Abolition de la propriété mal acquise_, etc. En vain ces résurrections
répugnaient à quelques-uns des membres ou des patrons de ces sociétés;
en vain ils essayaient de refouler de tels noms dans le passé et
d'affranchir de leur contact la république future; leur voix se perdait
dans le tumulte; leurs réclamations étaient qualifiées de prétention
aristocratique ou de radotage girondin. C'était pitié de voir un
illustre et généreux vieillard, M. de La Fayette, et un jeune écrivain
d'un esprit et d'un caractère élevés, M. Armand Carrel, embarrassés à
désavouer timidement et sans succès des turpitudes atroces ou stupides
qu'ils auraient dû fouler aux pieds avec indignation et mépris.
Là était peut-être, sinon le plus grave péril, du moins la circonstance
la plus aggravante des périls contre lesquels nous avions à lutter.
Quelque dangereux que soit le travail des démolisseurs d'États par les
conspirations et les insurrections populaires, s'ils ne rencontraient
point d'appui dans d'autres régions sociales et au sein des pouvoirs
publics, ils auraient peu de chances de succès. Il faut qu'il y ait des
mains tendues d'en haut à ceux qui s'agitent en bas; il faut que des
situations aristocratiques viennent en aide aux passions démocratiques,
que des sages prêtent leur crédit aux fous, que d'honnêtes gens couvrent
de leur bonne renommée les desseins pervers. Cet appui nécessaire
ne manquait point aux républicains acharnés et aux conspirateurs
anarchiques qui travaillaient à renverser la monarchie de 1830. Ils
avaient pour alliés permanents les conspirateurs légitimistes; et parmi
les anciens chefs libéraux, quelques-uns des plus considérables, devenus
hostiles à la monarchie nouvelle qu'ils accusaient de leurs mécomptes,
prêtaient à ses plus ardents ennemis un concours plus ou moins avoué;
tantôt ils s'engageaient eux-mêmes, sous le nom de _Société pour la
défense de la liberté de la presse, pour le soulagement des condamnés_,
ou tel autre, dans des associations publiques distinctes, par leur
objet légal, des sociétés secrètes, mais qui, en définitive, par la
fermentation qu'elles excitaient et les rapports qu'elles établissaient
entre les personnes, tendaient au même résultat; tantôt ils protégeaient
dans les Chambres, par leurs discours et leurs votes, les conspirateurs
compromis. D'autres membres de l'opposition, étrangers à toute menée
hostile, mais plus préoccupés de leur situation populaire que de leur
mission parlementaire, se conduisaient en toute occasion, envers les
meneurs les plus agressifs, avec les plus pusillanimes ménagements.
J'en témoignais un jour quelque surprise à l'un d'entre eux, banquier
considérable dont je connaissais les opinions très-monarchiques: «Que
voulez-vous? me dit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal;
mais ces gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis
qui pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
couper la tête; je ne veux pas me brouiller avec eux.» Par toutes ces
voies, les conspirateurs du dehors, les ennemis actifs de l'ordre établi
trouvaient dans les hautes régions sociales, et jusqu'au sein des grands
pouvoirs de l'État, des appuis qui leur donnaient une assurance et des
chances que, par eux-mêmes, ils n'auraient jamais possédées.
Ils avaient dans les journaux des alliés bien plus ardents encore et
plus efficaces. C'est aujourd'hui un lieu commun de regarder la presse
périodique libre comme le principal péril des gouvernements, et je ne
crois pas qu'il y ait, dans ce qu'on a dit de la part qu'elle a plus
d'une fois prise à leur chute, beaucoup d'exagération. Mais je crois en
même temps qu'on s'est beaucoup trompé et qu'on se trompe encore sur
la conduite à tenir en face de cette puissance et sur les moyens de
résister à ses coups. Je ne reviens pas sur ce que j'en ai déjà dit;
je persiste à penser que, si la liberté de la presse est, pour les
gouvernements et les peuples libres, la plus rude des épreuves, c'est en
même temps, dans nos sociétés modernes, une épreuve inévitable, et qu'il
n'y a qu'une façon de vivre honorablement avec une telle compagne, c'est
de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Pour garder
cette difficile situation, de justes lois répressives, très-nécessaires,
sont insuffisantes; il faut encore deux conditions trop souvent
méconnues ou négligées, car il y a ici une question de conduite et de
caractère qu'aucune législation ne saurait résoudre.
Il faut d'abord que le pouvoir et ses amis n'hésitent pas à se servir
eux-mêmes de la liberté de la presse, à s'en servir habituellement,
énergiquement, à soutenir cette lutte comme des champions dans une
arène, non comme des accusés sur leur banc. Un habile et honnête
journaliste écossais, M. Mac Laren, fondateur de l'un des journaux les
plus accrédités de son pays, _The Scotchman,_ vint en France pendant mon
administration; il s'étonnait que le gouvernement, dont il approuvait
et honorait la politique, n'eût pas, dans la presse périodique, un plus
grand nombre de partisans volontaires, et qu'une majorité parlementaire,
qui représentait si évidemment de grands principes et de grands intérêts
sociaux, ne créât pas elle-même, pour sa cause, de plus multipliés et
plus actifs organes. Il avait raison de s'étonner, et il touchait là à
l'une des faiblesses du parti conservateur en France; mais il ignorait
les causes qui, dans une certaine mesure, l'expliquent et l'excusent,
Dans les pays où, avec plus ou moins de liberté selon les temps, de
grands partis politiques se disputent depuis longtemps l'exercice du
pouvoir, ils ont senti la nécessité et pris l'habitude de s'expliquer et
de se défendre devant ce public où sont les juges qu'ils redoutent
et les alliés qu'ils recherchent. De là ces organes permanents et
indépendants, ces interprètes et ces avocats assidus, journaux, revues,
recueils, publications de toutes sortes, que de tels partis ont soin
d'instituer et de maintenir. Mais la France n'a jamais été un pays
de vrais partis politiques; jamais les grands intérêts et les grands
principes, divers ne s'y sont groupés, disciplinés et mis en présence
les uns des autres pour conquérir la prépondérance dans le gouvernement
du pays. La royauté, soutenue ou exploitée, servie ou entravée par les
diverses classes sociales, et, autour de la royauté et de ses plus
éminents serviteurs, un public sans organisation régulière, sans droits
reconnus, sans institutions efficaces, libre pourtant d'esprit et de
parole, et mettant toute sa liberté à regarder, à critiquer, à fronder,
comme des spectateurs au théâtre, tel a été pendant des siècles, sauf
quelques circonstances passagères, le régime politique de la France. Les
partis capables de prétendre au pouvoir, et de concourir à ce dessein
devant le pays, ne se forment point à un tel régime; aussi, quand la
monarchie constitutionnelle a été établie en France, n'en a-t-elle point
trouvé qui fussent prêts à jouer le rôle auquel elle les appelait, à en
comprendre les devoirs, à en remplir les conditions, à en accepter les
combats. Les amis ne manquaient point au pouvoir; mais c'étaient des
amis aussi peu exercés au mouvement que peu dressés à la discipline
politique, point accoutumés à agir par eux-mêmes et à soutenir
spontanément, avec indépendance et pour leur propre compte, le
gouvernement qui soutenait leur cause. De là l'isolement, le
délaissement et par conséquent la faiblesse où s'est souvent trouvé le
pouvoir: «Je suis approuvé, disait avec un peu de tristesse et d'humeur
le roi Louis-Philippe, mais je ne suis pas défendu.»
Il y avait, dans cette plainte, un peu d'injuste oubli; le gouvernement
du roi Louis-Philippe et le Roi lui-même n'ont pas manqué, dans la
presse périodique, d'habiles défenseurs; de 1830 à 1848, le _Journal
des Débats_ a soutenu la politique d'ordre légal et de résistance avec
autant de constance que de fermeté, d'esprit et de talent. Pour mon
compte, j'ai reçu de ce journal, sauf dans une circonstance dont je
parlerai à son temps, le plus décidé et le plus utile appui. J'ai
dit quelles furent d'abord mes relations avec ses deux principaux
propriétaires, MM. Bertin, surtout avec M. Bertin de Vaux. Après leur
mort, M. Armand Bertin, devenu rédacteur en chef du journal, et M. de
Sacy, son fidèle et infatigable compagnon, m'ont soutenu, durant tout
mon ministère, comme on soutient sa propre cause et ses meilleurs amis.
M. de Sacy a fait réimprimer naguère ses principaux articles de critique
philosophique, historique et littéraire pendant sa longue coopération au
journal qu'il dirige aujourd'hui; si, comme je l'espère, il recueille
aussi un jour ses principaux articles politiques, on verra que la
fermeté de sa foi monarchique et libérale et son actif dévouement à sa
foi n'ont pas été moindres que la judicieuse verve de son talent. On n'a
pas le droit de se dire délaissé quand on a de tels défenseurs. Mais il
n'en est pas moins vrai que, dans la lutte qu'il soutenait, le _Journal
des Débats_ était trop seul, et que le parti conservateur n'a pas su
se servir de la liberté de la presse, ni lancer dans cette arène assez
d'indépendants et hardis champions.
Une autre condition n'est pas moins nécessaire pour que, dans un régime
de liberté, le pouvoir et la presse périodique vivent à côté l'un de
l'autre sans grand trouble pour l'État: il faut que le pouvoir s'arme
d'indifférence aussi bien que de hardiesse, et qu'en même temps que ses
partisans soutiennent résolument la lutte, il supporte tranquillement
les coups, sans beaucoup prétendre à les arrêter ni à les punir. Point
de langueur à combattre devant le public; point d'empressement à
poursuivre devant les tribunaux. Le plus illustre et le plus sensé
des chefs de gouvernement libre, Washington, a donné à cet égard des
exemples d'autant plus frappants qu'à lui-même sa sagesse lui coûtait
beaucoup; personne n'a été plus indigné des violences de la presse, ni
plus blessé de ses calomnies; personne n'en a plus vivement ressenti
le mal et reconnu le péril: «Si le mécontentement, la méfiance,
l'irritation, sont ainsi semés à pleines mains, écrivait-il au procureur
général Randolph; si le gouvernement et ses officiers ont incessamment
à subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner
les faits et les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun
homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les
pièces de la machine.» Et plus tard, à propos des attaques personnelles
dont il était l'objet: «Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à
ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible,
que, pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir
une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver ce pays
des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient
torturés, défigurés, de la façon à la fois la plus grossière et la
plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents qu'à peine
pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire ou même
à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez: j'ai déjà été trop loin
dans l'expression de mes sentiments.» Washington n'alla pas plus loin;
il attendit la justice de l'opinion sans réclamer celle des lois. Je
conviens que cette patience dédaigneuse lui était facile; sa politique
et sa personne étaient, il est vrai, indignement attaquées; mais les
attaques ne portaient guère au delà. Il en était bien autrement pour
nous en 1833: c'était à l'existence même du Gouvernement, bien plus, aux
bases fondamentales de la société elle-même que s'adressaient les coups
de la presse ennemie; tout nous poussait à les réprimer fortement, le
péril réel, la violation évidente des lois, les clameurs indignées des
amis de l'ordre, l'effroi que répandaient dans le public ces attaques
désordonnées, et le besoin d'intimider à leur tour ceux qui alarmaient
ainsi la société. Pressés par de si puissants motifs, nous nous
engageâmes dans une série de procès de presse qui étaient loin
d'atteindre tous les cas dignes de poursuite, ni de satisfaire aux
instances de nos amis, mais qui ramenaient sans cesse les mêmes
questions, les mêmes délits, les mêmes scènes, souvent les mêmes
accusés. Ce fût là, j'en suis convaincu, une faute inévitable peut-être
dans l'état des partis et des esprits; mais qui aggrava le mal que
nous voulions étouffer. La plupart de ces procès aboutirent à des
acquittements scandaleux qui révélaient la faiblesse des jurés,
quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des
assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononcées, plusieurs
manquaient d'équité, car elles frappaient plus sévèrement les
légitimistes que les républicains: triste symptôme d'une partialité
pusillanime, et source d'irritation dans le parti d'une inégale rigueur.
Les cours d'assises et les tribunaux devinrent des théâtres sur lesquels
les conspirateurs ne craignaient pas de paraître et se déployaient
plus encore qu'ils ne l'avaient fait dans leurs écrits. La rareté des
poursuites, au milieu du scandale des attaques, n'eût certainement pas
été sans inconvénients; elle eût surtout soulevé contre le pouvoir les
reproches et les plaintes de ses amis; mais bien expliquée, soit à la
tribune, soit dans les luttes mêmes des journaux, et présentée comme un
acte, non d'insouciance ou de crainte, mais de volonté et de prévoyance
politique, elle eût fini par être comprise, et; en tout case, ses
inconvénients auraient mieux valu que l'étalage continu des violences et
des insolences des factions à côté des faiblesses de la justice, et de
nouveaux prétextes incessamment fournis aux déclamations haineuses ou
calomnieuses, sans aucun sérieux effet de répression ni d'intimidation.