En juin 1833, quand les deux sessions de 1832 et 1833, qui s'étaient

suivies à vingt-quatre heures d'intervalle, eurent atteint leur terme,

la situation du cabinet était bonne; il avait réussi au delà de

l'attente de ses amis et de la sienne propre. Aux premiers succès

qui avaient marqué son avènement, la fin de l'insurrection dans les

départements de l'Ouest et la prise d'Anvers, étaient venus se joindre

d'importants succès législatifs. M. Humann, en préparant, présentant, et

discutant coup sur coup les deux budgets de 1833 et 1834, avait mis fin

à la nécessité des crédits provisoires pour les dépenses publiques,

grief sans cesse répété des hommes d'ordre en matière de finances. Il

avait de plus, par une forte loi sur l'amortissement, réglé et affermi

cette base du crédit public. Le maréchal Soult et l'amiral Rigny avaient

présenté, sur l'état des officiers de terre et de mer, des lois qui,

sans compromettre l'autorité du Roi sur l'armée, donnaient aux droits

privés de solides garanties. Sur la proposition de l'amiral Rigny,

l'exercice des droits civils et politiques et le régime législatif dans

les colonies avaient été libéralement réglés, et tout en attribuant

aux colons une juste part d'influence, ces lois faisaient pressentir

l'abolition de l'esclavage. M. d'Argout avait proposé, sur

l'organisation et les attributions des conseils départementaux et

municipaux, et sur l'expropriation en matière d'utilité publique,

plusieurs lois qui associaient sincèrement le contrôle du principe

électif et du jury à l'action du pouvoir central, et qui donnaient

aux intérêts privés d'efficaces garanties. Un projet complet sur la

responsabilité des ministres et des agents du pouvoir avait été proposé

par M. Barthe. M. Thiers avait demandé, obtenu et commencé sur-le-champ

un grand ensemble de travaux publics. J'avais fondé l'instruction

primaire en y introduisant le principe de la liberté. Sur ces quinze

propositions législatives, dont quatre satisfaisaient aux promesses de

l'article 68 de la Charte, neuf avaient été votées et étaient devenues

des lois de l'État; les autres étaient prêtes pour la session prochaine.

Beaucoup d'autres travaux législatifs et d'ordonnances royales avaient

pourvu aux affaires courantes du pays. L'activité du cabinet, dans ses

rapports avec les Chambres, avait été féconde et efficace. Il avait

honorablement soutenu la lutte contre ses adversaires, et constamment

obtenu l'adhésion de la majorité. Aucun grand désordre extérieur n'avait

troublé la paix publique et la marche du gouvernement.

Des esprits hardis, et parmi eux quelques-uns de mes amis particuliers,

pressaient le cabinet de mettre à profit une situation si favorable, de

dissoudre la Chambre des députés, et de faire ainsi consacrer son succès

par une Chambre nouvelle qui serait née sous son influence et aurait

en perspective cinq ans de durée: «Sur toute ma route, m'écrivait de

Toulouse M. de Rémusat, j'ai trouvé la dissolution à peu près acceptée,

comprise même. Sur toute ma route, j'ai constaté qu'elle réussirait. La

situation générale est au moins aussi bonne que nous le croyons à Paris.

Je suis même surpris de l'intelligence du pays. On y voit beaucoup plus

clair que je n'espérais. On jouit réellement de la tranquillité et de la

prospérité renaissantes. Pour le moment, il n'y a, je vous en réponds,

nul souci à prendre de satisfaire les imaginations et de captiver les

esprits. Le repos leur est une chose nouvelle qui leur suffit et leur

suffira jusqu'à la session.» Le cabinet n'avait pas tant de confiance et

ne partagea point cet avis; après en avoir attentivement délibéré, il

fit dire dans le _Moniteur_: «On a discuté depuis quelque temps la

question de la dissolution de la Chambre des députés. Beaucoup de

personnes ont paru croire que telle était l'intention du gouvernement;

ces bruits sont dénués de fondement. Le gouvernement n'a aucun motif

d'abréger la durée légale d'une Chambre qui a prêté à la monarchie et à

la Charte de 1830 un concours si loyal et si efficace.»

On m'a souvent reproché de me préoccuper trop exclusivement de la

situation parlementaire et des dispositions de ce qu'on a appelé le pays

légal, et de tenir trop peu de compte de la situation nationale et des

dispositions du pays tout entier. Je dirai ailleurs ce que je pense de

ce reproche et des causes qui m'ont fait tomber dans cette faute, si en

effet j'y suis tombé. Quoi qu'il en soit, nous en étions fort loin en

1833, et notre sollicitude sur l'état général du pays fut l'un des

principaux motifs qui nous firent écarter l'idée de la dissolution.

Ni la majorité groupée autour de nous dans les Chambres, ni la paix

rétablie dans les rues ne nous faisaient illusion sur l'ardente

opiniâtreté des partis ennemis et sur les périls permanents qu'ils nous

préparaient. Après leur défaite dans l'Ouest et à Paris en 1832, les

républicains et les légitimistes avaient, pour un temps du moins,

renoncé à l'insurrection; elle leur donnait l'armée à combattre et

ralliait contre eux les diverses fractions du grand parti attaché au

régime nouveau. Mais ils avaient contre lui d'autres armes, les unes

plus cachées, les autres plus légales en apparence: à l'aide des

sociétés secrètes et de la presse périodique, ils pouvaient miner

l'édifice et entretenir sous ses fondements un foyer destructeur, en

attendant un jour propice pour rallumer l'incendie. Ce fut à ces deux

moyens d'attaque qu'ils eurent recours en 1833, et ils les exploitèrent

avec une audace et une persévérance qui, au milieu de nos succès

parlementaires, ne nous permettaient ni confiance, ni repos.

Parmi les nombreuses sociétés secrètes nées ou renouvelées depuis 1830,

la principale, celle des _Amis du peuple,_ avait été dissoute en 1832

par un arrêt de la Cour d'assises de Paris, mais d'une façon peu

décourageante, car le jury, en reconnaissant son existence, avait

déclaré ses membres non coupables, et la Cour avait à la fois interdit

leurs réunions et prononcé leur acquittement. Ses chefs se hâtèrent

de la ressusciter sous le nom déjà connu de _Société des droits de

l'homme._ Ils l'organisèrent en sections, formées chacune de vingt

membres et dirigées par un comité de onze directeurs. Le nombre des

sections s'éleva bientôt, dans Paris, à cent-soixante-deux. Le comité

central avait ainsi sous ses ordres environ 3,000 hommes, tête de

l'insurrection et colonne d'attaque quand le jour viendrait d'attaquer.

Une multitude d'autres associations, la _Société de propagande_, la

_Société des droits du peuple_, la _Société patriotique et populaire_,

l'_Union_, etc., étaient en rapports intimes avec la _Société des droits

de l'homme,_ dont le comité central pouvait dire, dans ce qu'il appelait

un _ordre du jour_ adressé à ses fidèles: «Le comité vous déclare que la

_Société des droits de l'homme_ peut dès à présent se considérer comme

une société mère de plus de trois cents associations qui se rallient,

sur tous les points de la France, aux mêmes principes et à la même

direction.» Ces principes n'étaient pas équivoques et les sociétés

secrètes ne pouvaient être taxées d'hypocrisie; elles proclamaient leur

dessein de renverser, non-seulement la monarchie de 1830, mais toute

monarchie, et de fonder sur leurs ruines la république: non pas une

république abstraite et nouvelle, organisée d'après les utopies

des philosophes ou les exemples des États-Unis d'Amérique, mais la

république une et indivisible, née en 1792, et que connaissait déjà la

France. Le comité central, ne voulant laisser à cet égard aucun doute,

publia un exposé de ses principes et des bases de la constitution

républicaine qu'il préparait: «Héritiers de la mission qu'avait

entreprise le génie de la Convention nationale, voulant que la société

soit ramenée vers son véritable but, voulant à la fois affranchir et

assurer sa marche, les républicains doivent, avant tout, chercher les

guides qui, en l'améliorant, l'empêcheront de s'égarer. C'est dans cet

esprit que, dès son origine, la _Société des droits de l'homme_ adopta,

comme expression de ses principes, la déclaration présentée à la

Convention nationale par le représentant du peuple Robespierre. Le

comité central s'est uni à cette adoption.» Le comité ne se bornait pas

aux principes; il adoptait avec la même ferveur les souvenirs pratiques

de 1793, les noms propres, les enseignes, les images; les sections de la

Société à Paris se faisaient gloire de se les approprier; quatre d'entre

elles portaient le nom de _Saint-Just;_ d'autres s'appelaient _Marat,

Babeuf, Robespierre, Couthon_, _Le 21 janvier, Guerre aux châteaux,

Abolition de la propriété mal acquise_, etc. En vain ces résurrections

répugnaient à quelques-uns des membres ou des patrons de ces sociétés;

en vain ils essayaient de refouler de tels noms dans le passé et

d'affranchir de leur contact la république future; leur voix se perdait

dans le tumulte; leurs réclamations étaient qualifiées de prétention

aristocratique ou de radotage girondin. C'était pitié de voir un

illustre et généreux vieillard, M. de La Fayette, et un jeune écrivain

d'un esprit et d'un caractère élevés, M. Armand Carrel, embarrassés à

désavouer timidement et sans succès des turpitudes atroces ou stupides

qu'ils auraient dû fouler aux pieds avec indignation et mépris.

Là était peut-être, sinon le plus grave péril, du moins la circonstance

la plus aggravante des périls contre lesquels nous avions à lutter.

Quelque dangereux que soit le travail des démolisseurs d'États par les

conspirations et les insurrections populaires, s'ils ne rencontraient

point d'appui dans d'autres régions sociales et au sein des pouvoirs

publics, ils auraient peu de chances de succès. Il faut qu'il y ait des

mains tendues d'en haut à ceux qui s'agitent en bas; il faut que des

situations aristocratiques viennent en aide aux passions démocratiques,

que des sages prêtent leur crédit aux fous, que d'honnêtes gens couvrent

de leur bonne renommée les desseins pervers. Cet appui nécessaire

ne manquait point aux républicains acharnés et aux conspirateurs

anarchiques qui travaillaient à renverser la monarchie de 1830. Ils

avaient pour alliés permanents les conspirateurs légitimistes; et parmi

les anciens chefs libéraux, quelques-uns des plus considérables, devenus

hostiles à la monarchie nouvelle qu'ils accusaient de leurs mécomptes,

prêtaient à ses plus ardents ennemis un concours plus ou moins avoué;

tantôt ils s'engageaient eux-mêmes, sous le nom de _Société pour la

défense de la liberté de la presse, pour le soulagement des condamnés_,

ou tel autre, dans des associations publiques distinctes, par leur

objet légal, des sociétés secrètes, mais qui, en définitive, par la

fermentation qu'elles excitaient et les rapports qu'elles établissaient

entre les personnes, tendaient au même résultat; tantôt ils protégeaient

dans les Chambres, par leurs discours et leurs votes, les conspirateurs

compromis. D'autres membres de l'opposition, étrangers à toute menée

hostile, mais plus préoccupés de leur situation populaire que de leur

mission parlementaire, se conduisaient en toute occasion, envers les

meneurs les plus agressifs, avec les plus pusillanimes ménagements.

J'en témoignais un jour quelque surprise à l'un d'entre eux, banquier

considérable dont je connaissais les opinions très-monarchiques: «Que

voulez-vous? me dit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal;

mais ces gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis

qui pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me

couper la tête; je ne veux pas me brouiller avec eux.» Par toutes ces

voies, les conspirateurs du dehors, les ennemis actifs de l'ordre établi

trouvaient dans les hautes régions sociales, et jusqu'au sein des grands

pouvoirs de l'État, des appuis qui leur donnaient une assurance et des

chances que, par eux-mêmes, ils n'auraient jamais possédées.

Ils avaient dans les journaux des alliés bien plus ardents encore et

plus efficaces. C'est aujourd'hui un lieu commun de regarder la presse

périodique libre comme le principal péril des gouvernements, et je ne

crois pas qu'il y ait, dans ce qu'on a dit de la part qu'elle a plus

d'une fois prise à leur chute, beaucoup d'exagération. Mais je crois en

même temps qu'on s'est beaucoup trompé et qu'on se trompe encore sur

la conduite à tenir en face de cette puissance et sur les moyens de

résister à ses coups. Je ne reviens pas sur ce que j'en ai déjà dit;

je persiste à penser que, si la liberté de la presse est, pour les

gouvernements et les peuples libres, la plus rude des épreuves, c'est en

même temps, dans nos sociétés modernes, une épreuve inévitable, et qu'il

n'y a qu'une façon de vivre honorablement avec une telle compagne, c'est

de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Pour garder

cette difficile situation, de justes lois répressives, très-nécessaires,

sont insuffisantes; il faut encore deux conditions trop souvent

méconnues ou négligées, car il y a ici une question de conduite et de

caractère qu'aucune législation ne saurait résoudre.

Il faut d'abord que le pouvoir et ses amis n'hésitent pas à se servir

eux-mêmes de la liberté de la presse, à s'en servir habituellement,

énergiquement, à soutenir cette lutte comme des champions dans une

arène, non comme des accusés sur leur banc. Un habile et honnête

journaliste écossais, M. Mac Laren, fondateur de l'un des journaux les

plus accrédités de son pays, _The Scotchman,_ vint en France pendant mon

administration; il s'étonnait que le gouvernement, dont il approuvait

et honorait la politique, n'eût pas, dans la presse périodique, un plus

grand nombre de partisans volontaires, et qu'une majorité parlementaire,

qui représentait si évidemment de grands principes et de grands intérêts

sociaux, ne créât pas elle-même, pour sa cause, de plus multipliés et

plus actifs organes. Il avait raison de s'étonner, et il touchait là à

l'une des faiblesses du parti conservateur en France; mais il ignorait

les causes qui, dans une certaine mesure, l'expliquent et l'excusent,

Dans les pays où, avec plus ou moins de liberté selon les temps, de

grands partis politiques se disputent depuis longtemps l'exercice du

pouvoir, ils ont senti la nécessité et pris l'habitude de s'expliquer et

de se défendre devant ce public où sont les juges qu'ils redoutent

et les alliés qu'ils recherchent. De là ces organes permanents et

indépendants, ces interprètes et ces avocats assidus, journaux, revues,

recueils, publications de toutes sortes, que de tels partis ont soin

d'instituer et de maintenir. Mais la France n'a jamais été un pays

de vrais partis politiques; jamais les grands intérêts et les grands

principes, divers ne s'y sont groupés, disciplinés et mis en présence

les uns des autres pour conquérir la prépondérance dans le gouvernement

du pays. La royauté, soutenue ou exploitée, servie ou entravée par les

diverses classes sociales, et, autour de la royauté et de ses plus

éminents serviteurs, un public sans organisation régulière, sans droits

reconnus, sans institutions efficaces, libre pourtant d'esprit et de

parole, et mettant toute sa liberté à regarder, à critiquer, à fronder,

comme des spectateurs au théâtre, tel a été pendant des siècles, sauf

quelques circonstances passagères, le régime politique de la France. Les

partis capables de prétendre au pouvoir, et de concourir à ce dessein

devant le pays, ne se forment point à un tel régime; aussi, quand la

monarchie constitutionnelle a été établie en France, n'en a-t-elle point

trouvé qui fussent prêts à jouer le rôle auquel elle les appelait, à en

comprendre les devoirs, à en remplir les conditions, à en accepter les

combats. Les amis ne manquaient point au pouvoir; mais c'étaient des

amis aussi peu exercés au mouvement que peu dressés à la discipline

politique, point accoutumés à agir par eux-mêmes et à soutenir

spontanément, avec indépendance et pour leur propre compte, le

gouvernement qui soutenait leur cause. De là l'isolement, le

délaissement et par conséquent la faiblesse où s'est souvent trouvé le

pouvoir: «Je suis approuvé, disait avec un peu de tristesse et d'humeur

le roi Louis-Philippe, mais je ne suis pas défendu.»

Il y avait, dans cette plainte, un peu d'injuste oubli; le gouvernement

du roi Louis-Philippe et le Roi lui-même n'ont pas manqué, dans la

presse périodique, d'habiles défenseurs; de 1830 à 1848, le _Journal

des Débats_ a soutenu la politique d'ordre légal et de résistance avec

autant de constance que de fermeté, d'esprit et de talent. Pour mon

compte, j'ai reçu de ce journal, sauf dans une circonstance dont je

parlerai à son temps, le plus décidé et le plus utile appui. J'ai

dit quelles furent d'abord mes relations avec ses deux principaux

propriétaires, MM. Bertin, surtout avec M. Bertin de Vaux. Après leur

mort, M. Armand Bertin, devenu rédacteur en chef du journal, et M. de

Sacy, son fidèle et infatigable compagnon, m'ont soutenu, durant tout

mon ministère, comme on soutient sa propre cause et ses meilleurs amis.

M. de Sacy a fait réimprimer naguère ses principaux articles de critique

philosophique, historique et littéraire pendant sa longue coopération au

journal qu'il dirige aujourd'hui; si, comme je l'espère, il recueille

aussi un jour ses principaux articles politiques, on verra que la

fermeté de sa foi monarchique et libérale et son actif dévouement à sa

foi n'ont pas été moindres que la judicieuse verve de son talent. On n'a

pas le droit de se dire délaissé quand on a de tels défenseurs. Mais il

n'en est pas moins vrai que, dans la lutte qu'il soutenait, le _Journal

des Débats_ était trop seul, et que le parti conservateur n'a pas su

se servir de la liberté de la presse, ni lancer dans cette arène assez

d'indépendants et hardis champions.

Une autre condition n'est pas moins nécessaire pour que, dans un régime

de liberté, le pouvoir et la presse périodique vivent à côté l'un de

l'autre sans grand trouble pour l'État: il faut que le pouvoir s'arme

d'indifférence aussi bien que de hardiesse, et qu'en même temps que ses

partisans soutiennent résolument la lutte, il supporte tranquillement

les coups, sans beaucoup prétendre à les arrêter ni à les punir. Point

de langueur à combattre devant le public; point d'empressement à

poursuivre devant les tribunaux. Le plus illustre et le plus sensé

des chefs de gouvernement libre, Washington, a donné à cet égard des

exemples d'autant plus frappants qu'à lui-même sa sagesse lui coûtait

beaucoup; personne n'a été plus indigné des violences de la presse, ni

plus blessé de ses calomnies; personne n'en a plus vivement ressenti

le mal et reconnu le péril: «Si le mécontentement, la méfiance,

l'irritation, sont ainsi semés à pleines mains, écrivait-il au procureur

général Randolph; si le gouvernement et ses officiers ont incessamment

à subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner

les faits et les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun

homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les

pièces de la machine.» Et plus tard, à propos des attaques personnelles

dont il était l'objet: «Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à

ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible,

que, pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir

une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver ce pays

des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient

torturés, défigurés, de la façon à la fois la plus grossière et la

plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents qu'à peine

pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire ou même

à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez: j'ai déjà été trop loin

dans l'expression de mes sentiments.» Washington n'alla pas plus loin;

il attendit la justice de l'opinion sans réclamer celle des lois. Je

conviens que cette patience dédaigneuse lui était facile; sa politique

et sa personne étaient, il est vrai, indignement attaquées; mais les

attaques ne portaient guère au delà. Il en était bien autrement pour

nous en 1833: c'était à l'existence même du Gouvernement, bien plus, aux

bases fondamentales de la société elle-même que s'adressaient les coups

de la presse ennemie; tout nous poussait à les réprimer fortement, le

péril réel, la violation évidente des lois, les clameurs indignées des

amis de l'ordre, l'effroi que répandaient dans le public ces attaques

désordonnées, et le besoin d'intimider à leur tour ceux qui alarmaient

ainsi la société. Pressés par de si puissants motifs, nous nous

engageâmes dans une série de procès de presse qui étaient loin

d'atteindre tous les cas dignes de poursuite, ni de satisfaire aux

instances de nos amis, mais qui ramenaient sans cesse les mêmes

questions, les mêmes délits, les mêmes scènes, souvent les mêmes

accusés. Ce fût là, j'en suis convaincu, une faute inévitable peut-être

dans l'état des partis et des esprits; mais qui aggrava le mal que

nous voulions étouffer. La plupart de ces procès aboutirent à des

acquittements scandaleux qui révélaient la faiblesse des jurés,

quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des

assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononcées, plusieurs

manquaient d'équité, car elles frappaient plus sévèrement les

légitimistes que les républicains: triste symptôme d'une partialité

pusillanime, et source d'irritation dans le parti d'une inégale rigueur.

Les cours d'assises et les tribunaux devinrent des théâtres sur lesquels

les conspirateurs ne craignaient pas de paraître et se déployaient

plus encore qu'ils ne l'avaient fait dans leurs écrits. La rareté des

poursuites, au milieu du scandale des attaques, n'eût certainement pas

été sans inconvénients; elle eût surtout soulevé contre le pouvoir les

reproches et les plaintes de ses amis; mais bien expliquée, soit à la

tribune, soit dans les luttes mêmes des journaux, et présentée comme un

acte, non d'insouciance ou de crainte, mais de volonté et de prévoyance

politique, elle eût fini par être comprise, et; en tout case, ses

inconvénients auraient mieux valu que l'étalage continu des violences et

des insolences des factions à côté des faiblesses de la justice, et de

nouveaux prétextes incessamment fournis aux déclamations haineuses ou

calomnieuses, sans aucun sérieux effet de répression ni d'intimidation.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 13 / 34 段