Bien des gens penseront qu'en quittant ces régions sereines où se

préparaient les progrès de l'intelligence publique pour rentrer dans

l'arène tumultueuse où se débattait le gouvernement du pays, je devais

avoir le sentiment d'un pénible et fatigant contraste. Il n'en était

rien. J'ai dit pour quel but et dans quelle pensée s'était formé le

cabinet; nous avions tous à coeur de fonder en France un gouvernement

légal et libre; l'oeuvre était à nos yeux, belle en soi et glorieuse

pour nous-mêmes en même temps que salutaire pour notre pays; nous la

poursuivions avec ardeur et confiance, quels qu'en fussent les soucis

et les périls. On a souvent, à cette époque, accusé la politique de

résistance d'être négative et stérile, dénuée de vues et de grandeur. Je

n'imagine pas une accusation plus inintelligente, ni qui révèle mieux

à quel point des esprits, même distingués, peuvent être faussés et

abaissés par les spectacles et les routines révolutionnaires. La

politique de résistance tenta précisément, après 1830, l'oeuvre la plus

grande, la plus difficile et la plus nouvelle qu'un gouvernement puisse

jamais accomplir; car en luttant contre le désordre, elle entreprit

de le vaincre uniquement par les lois, et par des lois rendues et

appliquées en présence de la liberté. Quoi de plus grand que le

gouvernement de la loi, d'une règle générale, permanente et connue, mise

à la place des volontés personnelles, changeantes et imprévues d'un

homme ou de quelques hommes? C'est le plus noble effort que puissent

faire les sociétés humaines pour assimiler leur ordre politique à

l'ordre divin qui régit le monde. Et quoi de plus difficile et de plus

nouveau dans un pays livre pendant vingt-cinq ans aux révolutions ou au

despotisme, et le lendemain d'une révolution nouvelle dans laquelle le

premier essai sérieux de la monarchie représentative venait de faillir

et de succomber? Le régime politique légal reposé, de nos jours, sur

deux conditions: la première, qu'avant d'être établie, la loi soit

librement discutée par les grands pouvoirs de l'État, sous les yeux du

public, et par le public lui-même; la seconde, qu'une fois établie, la

loi soit scrupuleusement respectée, par le public comme par le pouvoir,

quelles que soient les difficultés attachées à ce respect. Qu'on varie

et qu'on dispute tant qu'on voudra sur l'origine et la forme de tel ou

tel pouvoir, sur la mesure et les garanties de telle ou telle liberté;

partout où seront réellement remplies ces deux conditions, la libre

discussion préalable et l'observation fidèle de la loi, la société peut

se rassurer; elle est dans les voies de la vraie liberté et de la vraie

grandeur.

Le roi Louis XVIII, en fondant la monarchie constitutionelle, avait fait

entrer la France dans ces voies; le roi Charles X l'en avait violemment

arrachée; porté violemment au trône, le roi Louis-Philippe l'y fit

aussitôt rentrer et marcher. Il n'avait pas, dans le plein développement

du régime constitutionnel parmi nous, une foi bien ferme; mais il était

profondément convaincu de sa nécessité, et parfaitement résolu à s'y

renfermer fidèlement. Il portait d'ailleurs, aux droits généraux de la

nation, à la justice égale pour tous, et au serment qu'il avait prêté en

acceptant la couronne, un respect sincère, et la loi lui paraissait le

meilleur bouclier pour le trône comme pour les citoyens. Il fit, du

régime légal, la base de sa politique intérieure; jamais il ne demanda à

ses conseillers de s'en écarter; il les y eût rappelés lui-même s'il en

eût eu l'occasion, et il se rendait sur-le-champ à cette observation

«c'est la loi,» quelque désagréable ou embarrassante qu'elle lui fût.

Son gouvernement a été mis, en ce genre, à de rudes épreuves; il les a

toujours courageusement acceptées.

La politique de résistance a fait plus que respecter scrupuleusement le

régime légal; elle ne lui a pas demandé toutes les armes qu'elle eût

pu en recevoir. Je ne parle pas de ces temps révolutionnaires où, sous

l'empire d'une assemblée unique, le nom de la loi a servi de passe-port

et de voile à la tyrannie. Sous le régime constitutionnel même, et dans

des temps de liberté, la puissance de la loi s'est souvent déployée au

delà des limites du droit habituel et commun. En Angleterre, à diverses

époques, en France, avant 1830, les Chambres ont souvent voté des lois

d'exception ou de prévention, vivement débattues, accordées à

courte échéance, mais qui ont investi le gouvernement de pouvoirs

extraordinaires et porté tout à coup sa force au niveau du péril. Sous

la monarchie de 1830, la politique de la résistance n'a jamais demandé

ni reçu de tels pouvoirs; à coup sûr, les ennemis et les périls ne

lui ont pas manqué; elle n'a point voulu de lois d'exception ni de

prévention; elle n'a résisté et gouverné que par les lois générales,

permanentes et répressives; au milieu des plus grands dangers, elle n'a

invoqué que le droit commun.

Cette politique se trouvait pourtant dans une situation singulière

et peut-être sans exemple dans l'histoire. Presque tous les États de

l'Europe, même les États libres, comme l'Angleterre et la Hollande, ont

une législation pénale ancienne, instituée dans des temps très-rudes, et

qui, bien qu'adoucie ou en partie délaissée, met encore à la disposition

du pouvoir des moyens de police et de répression très-énergiques.

Quiconque a observé de près ce qui se pratique en Angleterre dans

l'administration de la justice criminelle, surtout l'action des

autorités municipales et des juges, ne peut conserver aucun doute sur la

valeur répressive des prescriptions ou des traditions de ces anciennes

lois. Rien de pareil n'existe plus en France depuis 1789; tout l'ancien

régime pénal a été aboli. On y a suppléé, d'abord par la violence

révolutionnaire, puis par le pouvoir absolu. Quoique refaite dans un

esprit d'ordre, quelquefois même de rigueur, si la législation pénale de

l'Empire eût été en présence de la liberté et au service d'un pouvoir

contraint de se renfermer strictement dans la légalité, elle se fût

trouvée, à coup sûr, bien incomplète et insuffisante; mais elle n'était

point mise à une telle épreuve, et il y avait, dans le libre arbitre

du pouvoir, de quoi combler les lacunes de la loi. La monarchie

constitutionnelle de 1814 à 1830 fut le premier gouvernement qui eut à

porter réellement le poids de ces lacunes; elle y remédia par quelques

lois nouvelles, et plus souvent en recourant à des mesures préventives

et temporaires, préalablement discutées dans les chambres et appliquées

par des conseillers responsables. La monarchie de 1830 n'avait à sa

disposition ni la tyrannie révolutionnaire, ni le despotisme impérial,

et elle ne voulut pas des lois d'exception. Elle se trouva donc, après

le vif élan de ses premiers pas et quand ses ennemis commencèrent à

l'attaquer passionnément, plus découverte et plus désarmée que ne

l'avait été aucun des gouvernements antérieurs.

Ce n'est pas tout: en même temps que le pouvoir nouveau avait à

combattre pour sauver l'ordre, et à se fonder lui-même en combattant,

il était appelé à développer rapidement les libertés publiques, et à

mettre, entre les mains de quiconque voulait l'attaquer, des armes

nouvelles, tandis qu'à lui-même les armes anciennes mêmes manquaient. Le

principe électif pénétrait partout, dans l'administration comme dans le

gouvernement, au sein de la force armée comme dans l'ordre civil, aux

extrémités comme au centre de l'État. La liberté de la presse, le jury,

toutes les institutions indépendantes et délibérantes étendaient

leur domaine, et le gouvernement voyait les moyens d'opposition et

d'agression s'accroître de jour en jour, précisément quand ses propres

moyens de défense et d'action allaient déclinant.

Je place, parmi les _Pièces historiques_ jointes à ces _Mémoires_, le

tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour

la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour

l'extension et la garantie de la liberté[11]. Ce simple rapprochement en

dira plus que personne n'en pourrait dire sur le vrai caractère de la

politique de résistance durant cette époque; politique essentiellement

modérée et libérale, qui innova bien plus qu'elle ne résista, et qui, en

résistant, demeura en deçà de la nécessité, bien loin de la dépasser.

C'est trop souvent l'erreur et le malheur de notre pays de ne pas

s'attacher à l'exacte appréciation des faits mêmes, de s'enivrer de mots

et d'apparences, et de se livrer au flot qui l'emporte, dût ce flot

le porter où il ne veut point aller. La France n'avait cru et n'avait

voulu, en 1830, que défendre son honneur et ses droits; mais la France

est restée, depuis 1789, profondément imbue de l'esprit révolutionnaire,

quelquefois comprimé ou transformé, jamais extirpé ni vraiment vaincu.

Par moments, la France s'en-croit guérie; elle le maudit ou elle n'y

pense plus, mais le fatal esprit demeure; des factions subalternes, des

coteries rêveuses, des sociétés secrètes sont là qui se tiennent prêtes

à relever son empire. Dès que quelque grand événement lui fait jour, le

démon sort des retraites où il vivait caché, mais toujours actif; il

s'avance sous des noms divers, aujourd'hui la république, demain le

socialisme, puis le communisme, puis enfin et ouvertement l'anarchie,

son vrai et dernier drapeau. Tant qu'elle peut se faire illusion et

ne pas voir ce sinistre drapeau, la France se refuse à le prévoir, et

contre ses plus chers comme ses plus nobles intérêts, contre son voeu

réel et général, elle se complaît dans le mouvement qui ouvre à son

imagination des perspectives indéfinies et rallume dans sa mémoire des

feux mal éteints.

[Note 11: _Pièces historiques_, n° XI.]

Ce fut sur cette pente que la révolution de 1830 lança notre patrie, et

que la politique de la résistance, sans connaître ni mesurer elle-même

tout l'abîme, entreprit de la retenir. Bien loin d'en vouloir à la

liberté, au progrès, à l'amélioration du sort du peuple, à tout ce qui

embellit et honore les sociétés humaines, cette politique les défendait,

aussi bien que l'ordre, contre leur véritable et commun ennemi, l'esprit

révolutionnaire, ennemi flatteur, menteur et mortel.

Nous étions tous, dans le cabinet, également résolus à mettre en

pratique, avec son double caractère de résistance et de liberté, cette

politique, condition d'honneur comme de salut, selon nous, et pour le

pays et pour le gouvernement que nous avions à fonder. Nous acceptions

mutuellement, sans embarras, les diverses nuances d'attitude et de

langage qui existaient entre nous. La parfaite unité eût, à coup sûr,

mieux valu; mais c'est une grande petitesse d'esprit de porter dans la

vie publique les exigences ou les susceptibilités du foyer domestique,

et de ne pas savoir s'accommoder aux différences, même aux dissidences

qui n'empêchent pas le concours efficace vers le but commun. Nous

n'avions pas, avec le Roi, plus de difficulté qu'entre nous: sur tous

les points essentiels, il était d'accord avec le cabinet et lui portait

une confiance sans jalousie; aucun de nous n'avait, avec lui, la

situation exclusive ni l'humeur rude de M. Casimir Périer; et pourtant

nous étions tranquilles sur l'efficacité et la dignité de notre rôle

dans le gouvernement, bien sûrs que, lorsque nous aurions arrêté, entre

nous, un avis et une résolution, le Roi y accéderait, sauf quelqu'une de

ces occasions suprêmes où la royauté et ses ministres, en désaccord sur

une question capitale, ont droit et raison de se séparer. Mais aucune

occasion semblable n'était alors en perspective, même à l'horizon.

C'était dans les chambres que résidaient, pour nous, la difficulté et

l'incertitude. Y trouverions-nous tout l'appui dont nous avions besoin

pour que notre politique fût efficace et parût, à l'Europe comme à la

France, assurée d'un peu d'avenir? Je regrette d'avoir à me servir de

mots que des souvenirs ou des préjugés historiques ont rendus suspects à

des hommes de bien et de sens, mais je ne saurais les éviter. Pour que,

sous le régime représentatif, le gouvernement acquière la régularité,

la force, la dignité et l'esprit de suite qui sont au nombre de ses

conditions les plus essentielles, il faut que les grands intérêts et les

grands principes qui sont en présence et en lutte soient représentés et

soutenus par des hommes qui en aient fait la cause et l'habitude de leur

vie: c'est-à-dire pour appeler les choses par leur nom, qu'il faut des

partis, de grands partis, avoués, disciplinés et fidèles, qui, soit dans

le pouvoir, soit dans l'opposition, s'appliquent à faire prévaloir les

principes et les intérêts qu'ils ont pris pour foi et pour drapeau.

Ceci n'est point, comme on l'a dit souvent, une fantaisie de philosophe

ou un emprunt aux exemples de l'Angleterre; c'est la leçon de l'histoire

de tous les pays libres et le conseil du bon sens politique. On

demandait à l'un des députés les plus indépendants et les plus

intelligents de notre temps, à M. Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère,

comment il faisait pour voter constamment avec nous: «Vous êtes donc

toujours de l'avis des ministres? lui disait-on.--Non, répondit-il; je

ne fais pas toujours ce que je veux; mais je fais toujours ce que j'ai

voulu.» Je ne connais pas de meilleure définition, ni de meilleure

raison des partis politiques dans le régime représentatif; ils sont un

principe d'ordre et de stabilité porté dans les régions les plus agitées

et les plus mobiles du gouvernement.

Nous ne trouvions parmi nous, en 1832, point de partis semblables; ni

les traditions de notre histoire, ni l'organisation de notre société ne

nous les donnaient. Nous étions au début du régime représentatif, et

c'était au sein d'une société démocratique que nous avions à l'établir.

Nous ne méconnaissions nullement ces faits, et nous n'avions nulle

prétention d'introduire dans nos assemblées, avec toutes ses exigences

et ses habitudes, l'organisation des partis anciens et aristocratiques.

Mais nous étions en présence de deux opinions très-diverses sur le

caractère que devait prendre et la ligne de conduite que devait tenir

le gouvernement nouveau. La politique de résistance et la politique de

concession avaient eu, dès les premiers jours, leurs adhérents et leurs

adversaires. C'était là un fait actuel, national, incontestable, qui

devait naturellement enfanter, non pas des tories et des whigs anglais,

mais deux partis de gouvernement et d'opposition, très-modernes et

très-français l'un et l'autre, et très-différents de principes et de

tendances dans l'exercice ou la recherche du pouvoir. C'étaient là les

partis que, dans un intérêt public et permanent plus que dans notre

propre intérêt du jour, nous avions à coeur de constater et de former.

Au moment même de la formation du cabinet, nous prîmes, sur la Chambre

des pairs, une de ces mesures qui restent pesantes, même quand elles

sont nécessaires. Depuis la double mutilation que lui avaient fait

subir, d'abord la révolution de 1830, puis l'abolition de l'hérédité,

cette chambre était languissante et comme dépeuplée. Elle n'offrait

plus, comme la Chambre des pairs de la Restauration, la réunion des

hommes les plus considérables et les plus éprouvés parmi les adhérents

du pouvoir établi. Nous essayâmes de lui rendre ce caractère et

l'autorité qui s'y attache. Une nomination de soixante pairs fit entrer

dans cette chambre des magistrats, des officiers généraux, des

membres de l'Institut, de grands propriétaires influents dans leurs

départements, de grands chefs d'industrie, d'anciens membres de la

Chambre des députés, et quelques administrateurs importants, tous hommes

dont les noms rappelaient ou de fortes situations sociales, ou de longs

services rendus à l'État. La simple inspection de ces noms prouvait que

nous n'avions point cherché, en les choisissant, des complaisants pour

nous-mêmes, mais d'honorables, solides et utiles appuis pour le régime

que nous avions à fonder. Restait l'inconvénient de ces promotions

nombreuses et soudaines jetées par la couronne dans l'un des grands

corps de l'État; mais c'était là une condition inévitable de l'oeuvre de

création trop complète à laquelle nous étions appelés.

Avec la Chambre des députés, la difficulté était pour nous tout

autre. Nous avions là à conserver et à cimenter, pour la politique de

résistance, une majorité que, sous le ministère de M. Casimir Périer et

après l'insurrection des 5 et 6 juin, l'extrême péril avait ralliée,

mais dont les éléments étaient divers et mal unis. A l'ouverture de la

session de 1832, le vent du péril soufflait encore; les dissentiments

restaient couverts, le tiers-parti ne dressait pas encore son drapeau;

mais il était là, déjà visible et semant dans les rangs de la majorité

des germes d'humeur et de désunion. A mon avis, on a été tour à tour,

envers le tiers-parti, peu juste et trop peu sévère. C'était un

petit camp très-mêlé lui-même: d'honnêtes indécis et des intrigants

méticuleux; des esprits sages, mais timides et enclins à placer la

sagesse dans la fluctuation; des esprits vaniteux et prétentieux, sans

hardiesse ni puissance, mais exigeants et tracassiers; des coeurs droits

mais faibles; des amours-propres susceptibles et jaloux. Déposé dans un

petit nombre de personnes, ce levain dissolvant fermentait au sein de la

majorité et en troublait la cohésion. Le tiers-parti s'attribuait pour

représentant et pour chef l'un des hommes les plus importants de la

Chambre, M. Dupin; en quoi il avait tort, car M. Dupin ne se donne et

ne se lie jamais à personne, guère plus à ceux qui lui ressemblent qu'à

ceux dont il diffère; mais sans appartenir au tiers-parti, M. Dupin

avait, avec ses divers éléments, bons et mauvais, d'assez fortes

analogies; il leur plaisait et les servait même dans l'occasion,

quoiqu'ils se fussent grandement trompés s'ils avaient compté sur lui.

Nous n'hésitâmes point; nous adoptâmes M. Dupin comme candidat du

gouvernement à la présidence de la Chambre, et nous fîmes à ses amis,

connus ou présumés, une large part dans les honneurs du bureau. Autant

nous étions décidés à pratiquer fermement la politique de résistance,

autant nous avions à coeur de ménager la majorité qui l'avait jusque-là

soutenue. Il ne faut pas voir les divisions qu'on ne veut pas aggraver.

Notre prudence à cet égard ne tarda pas à être mise à l'épreuve. Dans

la discussion du budget de 1833, un membre de l'opposition proposa, par

voie d'amendement, «la révision générale des pensions accordées depuis

le 1er avril 1814 jusqu'au 29 juillet 1830, et la radiation de toutes

celles qui auraient été accordées pour services rendus en dehors des

armées nationales, ou pour services particuliers aux princes de la

branche aînée des Bourbons, enfin de toutes celles dont les titulaires

ne réunissaient pas toutes les conditions exigées par les lois

existantes.» C'était une violation formelle de l'article 60 de la

Charte de 1830 qui portait: «Les militaires en activité de service, les

officiers et soldats en retraite, les veuves, les officiers et soldats

pensionnés conserveront leurs grades, honneurs et pensions.» C'était de

plus la résurrection financière, pour ainsi dire, de la guerre civile,

de ses inimitiés, de ses vengeances, de ses classifications entre les

citoyens. La loi fondamentale et la politique repoussaient également cet

amendement. Le cabinet le combattit de tout son pouvoir. Deux membres

de la Chambre, investis de fonctions publiques, et qui n'étaient

pas habituellement engagés dans l'opposition, M. Dubois de Nantes,

inspecteur général de l'Université, et M. Baude, conseiller d'État,

l'appuyèrent chaudement. Après un vif débat, l'amendement fut rejeté;

et au moment où le président déclara le vote, quelques membres de la

majorité, ravis de la victoire, se levèrent en s'écriant: «_Vive la

Charte!»_ A ce cri, M. Dubois répondit par cette exclamation: «_Vivent

les traîtres! vivent les chouans_!» répétée aussitôt sur les bancs de

l'opposition. La séance fut levée au milieu d'un tumulte passionné.

Le conseil se réunit dans la soirée; autant la majorité avait été

ferme, autant elle était irritée; elle demandait avec vivacité que le

gouvernement soutînt ceux qui le soutenaient et se séparât de ceux qui

l'attaquaient; la résistance à l'esprit de réaction révolutionnaire,

déjà si difficile, deviendrait impossible, disait-on, si cet esprit

était toléré dans nos propres rangs. La révocation de MM, Baude et

Dubois fut mise en délibération dans le conseil. J'avais des doutes sur

la convenance de la mesure. M. Dubois et M. Baude étaient des hommes

quelquefois peu conséquents dans leurs idées et d'un caractère

indépendant jusqu'à la susceptibilité fougueuse, mais étrangers à toute

intrigue, à toute manoeuvre intéressée, point engagés dans l'opposition

ni dans le tiers-parti, et qui avaient parlé et voté dans cette

circonstance avec peu de jugement politique, mais sans dessein prémédité

ni hostile contre la politique générale du cabinet. Ils avaient l'un

et l'autre, pendant la Restauration et dans les journées de juillet,

déployé un dévouement et un courage qui méritaient des égards. La

révocation de M. Dubois, comme inspecteur général des études, soulevait

d'ailleurs des questions délicates: jusqu'à quel point ses droits comme

membre de l'Université le suivaient-ils dans sa situation politique?

Pouvait-il être révoqué sans les formes prescrites par les décrets

constitutifs de l'Université? Je soumis au conseil ces considérations;

mais il y avait eu scandale et il y avait clameur; le conseil persista

à penser que les deux révocations étaient nécessaires. C'était à moi à

prononcer celle qui devait rencontrer les objections les plus vives:

je me déclarai prêt à faire ce que désiraient mes collègues et à en

accepter la responsabilité. J'écrivis, en rentrant chez moi, à M.

Dubois: «Je ne veux pas, monsieur, que vous appreniez par le _Moniteur_

que vous avez cessé d'exercer les fonctions d'inspecteur général de

l'instruction publique. C'est avec un véritable regret que je me crois

obligé de vous les retirer. Je n'ai sans doute pas besoin de vous dire

les motifs qui m'y décident. Vous tenez avec raison à votre dignité

personnelle; vous comprendrez sans peine que le gouvernement aussi soit

attaché à la sienne et prenne soin de la maintenir.»

Dès le lendemain, comme il était aisé de le prévoir, la mesure fut

violemment attaquée dans la Chambre. Plus violemment qu'habilement. Au

lieu de se borner à en contester l'équité et la convenance, on éleva

confusément des questions générales et des prétentions absolues; on posa

en principe que tout député fonctionnaire avait droit de voter selon

son opinion, et droit en même temps de conserver ses fonctions, sans

s'inquiéter de savoir si sa conscience et sa situation étaient d'accord,

et sans que le gouvernement, qu'il servait et attaquait à la fois, eût

droit de renoncer à ses services pour mettre fin au désordre intérieur

de ses attaques. En cela, disait-on, consistait essentiellement

l'indépendance du député fonctionnaire, et s'il n'était pas maître

d'attaquer sans risque ni sacrifice, comme député, le pouvoir qu'il

servait comme fonctionnaire, cette indépendance n'existait plus. C'était

me rendre la défense plus facile qu'elle n'eût dû l'être, car c'était

détruire à la fois l'harmonie du gouvernement, la responsabilité des

ministres et la probité politique des fonctionnaires. Je revendiquai ces

principes nécessaires de tout gouvernement régulier et libre;

j'établis que, dans l'instruction publique, les droits des fonctions

administratives n'étaient pas et ne pouvaient pas être les mêmes que

ceux des fonctions enseignantes; je distinguai l'opposition générale et

habituelle de la dissidence spéciale et accidentelle; et sur le terrain

où les adversaires du cabinet s'étaient placés, je réduisis le débat à

une question de bon sens et de loyauté, à la question de savoir si l'on

pouvait être à la fois dans la garnison de la place et dans l'armée des

assiégeants. Le succès ne pouvait guère me manquer; j'avais pour moi les

maximes constitutionnelles, les nécessités pratiques du gouvernement et

la passion comme la conviction de la majorité. Loin de compromettre le

cabinet, cette affaire, dans laquelle je persiste à penser que nous

avions un peu dépassé la mesure de l'intérêt politique et de l'équité

envers les personnes, le fortifia sensiblement en donnant satisfaction

et confiance à ses adhérents.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 12 / 34 段