des plus provoqués par les faits, et aussi celui où la faute que je
signale apparut le plus évidemment. Depuis longtemps, la Chambre
des députés, le corps et les membres, étaient indignement outragés,
calomniés, vilipendés par les journaux républicains, surtout par la
_Tribune_, alors le plus audacieux et le plus cynique de tous. Un homme
d'esprit et de courage, qui a eu ce rare mérite et cet heureux privilège
que ses élans d'amour-propre et ses boutades de langage, ses colères
naïves et ses libres épigrammes, n'ont jamais altéré ni sa conduite ni
l'estime et l'affection de ses nombreux amis, M. Viennet proposa à la
Chambre de citer à la barre le journaliste et de réprimer de tels excès.
Après de longs débats et malgré l'abstention déclarée de la plupart des
membres de l'opposition, la Chambre adopta la proposition; le gérant de
_la Tribune_ fut mandé, et ses deux principaux rédacteurs, M. Godefroi
Cavaignac et M. Armand Marrast furent admis à le défendre. Ils s'en
acquittèrent tous deux en gens d'esprit et de talent; l'un avec l'âpre
et menaçant orgueil d'un fanatique héritier de la Convention et des
Jacobins; l'autre avec l'intarissable fiel d'un lettré vaniteux et
envieux, irrité de vivre dans une situation au-dessous de son esprit, et
qui s'en venge en exhalant ses prétentions et ses haines sous le voile
de ses idées. Nous vîmes là s'étaler fastueusement devant nous les
principes et les desseins du parti appelé sur la scène; la tyrannie de
la multitude apparut sous le nom de souveraineté du peuple; le mensonge
électoral fut décoré du titre de suffrage universel; l'écrasante unité
du pouvoir central fut intronisée comme symbole de l'unité nationale;
nous entendîmes célébrer la prétendue abolition de toutes les inégalités
de condition, l'impôt progressif, l'intervention législative pour
assurer et accélérer la division illimitée de la propriété, toutes les
idées, tous les sentiments, tous les rêves antisociaux et antilibéraux
qui, plus d'une fois déjà, ont perdu et déshonoré parmi nous le nom
même de la République, mais qui, en attendant le jour des mécomptes,
soulèvent contre l'ordre établi tant de passions et d'espérances, les
unes essentiellement mauvaises et illégitimes, les autres absurdes
et chimériques. La Chambre assista avec une dignité triste à cette
représentation du chaos intellectuel, prélude du chaos politique qu'on
ne lui pardonnait pas de repousser. Son président, M. Dupin, conduisit
convenablement cette scène, sans mollesse et sans rudesse, et en
maintenant le respect dû à la Chambre et aux lois, en même temps qu'il
respectait lui-même le droit de libre défense pour l'accusé. Le
gérant de la _Tribune_ fut condamné; mais MM. Cavaignac et Marrast se
retirèrent fiers et contents, pour leur parti comme pour eux-mêmes, des
satisfactions qu'ils avaient données à leurs adhérents et des peurs
qu'ils avaient faites à leurs ennemis. Il ne convient pas aux grands
pouvoirs publics de se montrer ainsi silencieusement aux prises avec
les docteurs de la révolte et de l'anarchie; c'est dans l'arène de la
liberté, et avec ses armes, que doivent se livrer de tels combats.
En même temps que nous engagions ainsi quelquefois, contre l'esprit
révolutionnaire, des luttes peu opportunes et peu efficaces, nous lui
faisions quelquefois aussi, par nos actes ou par notre silence, de
fâcheuses concessions. Le dissentiment recommença entre les deux
Chambres sur l'abrogation de la loi relative au deuil du 21 janvier;
nous le laissâmes se rengager et se prolonger sans y prendre nous-mêmes,
dès le début, une attitude décidée et conforme au langage qu'avait
tenu le duc de Broglie en 1832, quand la Chambre des pairs avait eu
à délibérer pour la première fois sur cette proposition. M. Bavoux
renouvela à la Chambre des députés sa demande du rétablissement du
divorce; nous demeurâmes étrangers à la discussion de cette grave
question de morale sociale et de droit civil, et elle alla s'éteindre
dans la Chambre des pairs sans que le cabinet en eût dit son avis. Nous
gardâmes le même silence sur une autre grande question d'ordre civil et
politique, l'abolition des majorats, qui tient de si près à la portée du
droit de propriété et à la constitution de la famille. Nous nous crûmes
obligés de présenter le projet de loi provoqué par des pétitions en 1831
pour donner des pensions aux survivants d'entre les vainqueurs de la
Bastille, et en nous y associant, nous nous dispensâmes d'exprimer, à ce
sujet, les réserves que tout gouvernement se doit à lui-même quand il
s'agit d'une insurrection populaire accompagnée de meurtres et de
scènes déplorables. Notre abstention dans ces diverses occasions était
peut-être nécessaire; nous avions, en pratiquant la politique d'ordre
et de résistance, tant de luttes à soutenir, tant de graves questions à
décider nous-mêmes, que nous étions bien naturellement enclins à rester
en dehors de celles qui ne nous étaient pas absolument imposées, ou qui
pouvaient avoir, sans notre intervention, une bonne issue. Mais dans un
régime de liberté, il ne convient pas au pouvoir, et c'est pour lui une
triste apparence, de demeurer inerte au milieu des grands débats qui
s'élèvent autour de lui, et de souffrir qu'ils s'agitent entre ses
amis et ses adversaires sans y jouer lui-même le rôle et y exercer
l'influence qui lui appartiennent. Si ce n'est pas toujours un tort,
c'est toujours un affaiblissement.
Malgré ces troubles et ces embarras, nous avions droit, en ouvrant
la session de 1834, de croire le pays et son gouvernement dans une
situation favorable; aucun grand désordre matériel n'avait éclaté et
porté l'alarme dans les intérêts privés: «Les voyageurs qui reviennent
de France, m'écrivait de Turin M. de Barante, disent merveilles de notre
prospérité, du calme de notre situation, de notre incroyable liberté
et de la patience habile du roi Louis-Philippe.» Les nombreuses et
importantes lois rendues dans la session précédente recevaient leur
régulière application, les travaux publics étaient en pleine activité;
les écoles primaires se multipliaient rapidement; l'élection plaçait
tranquillement, dans toute la France, à côté de l'administration active,
de nouveaux conseils de département, et d'arrondissement, patrons
éclairés des intérêts locaux, et qui apportaient au gouvernement et à
sa politique l'appui de leur indépendante adhésion. La vie politique se
déployait au sein de l'ordre, sinon bien assuré, du moins maintenu dans
le présent, et ce qui restait d'alarme excitait les courages au lieu de
les glacer: «La situation s'est améliorée, m'écrivait de Toulouse M. de
Rémusat, précisément parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je
ne crains rien tant qu'une sécurité exagérée qui ferait éclater toutes
les nuances, toutes les prétentions, toutes les vanités. Nous avons
toujours besoin d'un peu de danger pour être raisonnables. Par les mêmes
raisons, je ne me préoccupe pas trop de ces coalitions d'ouvriers.
Malgré bien des apparences, je ne crois pas cela grave encore. Nul
ne croit plus que moi que nous avons en France une maladie sociale
sérieuse, supérieure peut-être à tous les remèdes connus; mais elle
peut être encore palliée longtemps; ces troubles sont des symptômes
prématurés; ils ne peuvent que rallier et mettre sur ses gardes la
classe moyenne. On est ici très-préoccupé de ces sortes d'événements;
des gens qui ne s'inquiétaient pas jusqu'à présent commencent à
s'inquiéter et à voir ce qui nous crève les yeux, à vous et à moi,
depuis trois ans.»
M. de Rémusat avait raison de croire que nous avons besoin d'un peu de
danger pour être raisonnables. Il en restait beaucoup dans la situation,
pas assez pourtant, c'est-à-dire pas assez de danger pressant et visible
pour maintenir unis les divers éléments du parti de l'ordre dans la
nouvelle monarchie. Dès les premières séances de la Chambre des députés,
dans la formation de son bureau, dans la composition et la discussion
de son adresse en réponse au discours du trône, la diversité de ces
éléments, sinon encore leur dissidence, s'empressa de se manifester. On
eut quelque peine à s'entendre pour le choix des vice-présidents et des
secrétaires de la Chambre, et le tiers-parti y eut une part plus large
que sa force réelle ne semblait le comporter. La première rédaction de
l'adresse, cette ébauche qui décide presque invinciblement de la couleur
du tableau, fut confiée à M. Étienne, écrivain-né du tiers-parti, esprit
mou et terne avec une clarté apparente et un agrément de mauvais aloi,
fin sans distinction, habile à laisser entendre sans dire et à nuire
sans frapper. L'adresse, pleine de déclarations générales en faveur de
l'ordre et contre toutes les factions, était d'ailleurs vague, presque
silencieuse sur la politique en vigueur, semée de conseils détournés et
d'espérances toutes portées sur l'avenir, comme s'il n'eût pas dû être
la continuation du présent. Aussi fut-elle, dans le débat, louée et
acceptée par les principaux orateurs de l'opposition, empressés à
signaler les symptômes et à développer les germes de division au sein de
la majorité. Le cabinet ne se laissa point attirer dans ce piége: sans
nous préoccuper de l'adresse, sans en rechercher les tendances cachées,
nous maintînmes fermement, contre des attaques ardentes quoique
vieillies, la politique que nous avions pratiquée et que nous entendions
poursuivre. Je persistai, comme je l'avais fait sous le ministère de
M. Casimir Périer, à la caractériser par son vrai nom, la résistance à
l'anarchie, et par son principe monarchique, le contrat du pays avec
un prince de la maison royale, étranger aux fautes comme aux fausses
maximes de ses aînés, et seul roi possible dans la crise que ces fautes
avaient fait éclater. Ce fut dans ce débat que se produisit en termes
formels le dissentiment tant de fois rappelé entre ma définition de
l'appel de M. le duc d'Orléans au trône en 1830, _parce que Bourbon_,
et celle de M. Dupin, _quoique Bourbon:_ dissentiment un peu puéril
en apparence, car les deux assertions étaient vraies; si M. le duc
d'Orléans n'eût pas été prince et Bourbon, personne n'eût pensé à lui;
et s'il eût été un autre Bourbon, un Bourbon engagé dans la cause de
l'ancien régime, le prince de Condé, par exemple, personne n'eût voulu
de lui. Mais malgré la vanité de son motif apparent, la dissidence était
sérieuse et caractérisait deux politiques très-diverses; où je voyais
un roi nécessaire et la charte maintenue en même temps que modifiée, M.
Dupin voyait «un roi élu et une charte faite par vous, disait-il à la
Chambre, et imposée par la nation à la royauté.» Je réclamais, au profit
de l'établissement de 1830, les traditions monarchiques; M. Dupin lui
donnait la révolution pour unique berceau.
Si je m'arrête un moment sur ces querelles aujourd'hui si loin de nous,
c'est qu'elles expliquent les événements comme elles ont contribué à les
produire. Les idées premières qui s'établissent comme des maximes dans
l'esprit des hommes ont sur eux plus de puissance qu'ils ne le savent
eux-mêmes, et il y a des entraînements de logique comme de passion
auxquels ils n'échappent point. Je dirai sans réserve ma pensée: il y
avait dans l'esprit de M. Dupin, sur ce sujet, plus de confusion et
d'incohérence que de système clair et de parti pris; il n'était point et
n'a jamais été un révolutionnaire, ni en principes, ni en conduite; et
quand ils se sont violemment mis en scène, il les a plus d'une fois
résolument combattus; mais il n'attaquait le mal ni, dans sa source, ni
dans ses lointains progrès. Par imprévoyance ou par prudence, d'autres,
avec moins d'esprit et de talent, gardaient, envers les avant-coureurs,
volontaires ou involontaires, des tentatives révolutionnaires, les mêmes
ménagements, et m'en voulaient de signaler trop haut et trop longtemps
d'avance des périls qu'ils se flattaient de conjurer en n'en parlant
pas. J'ai cru bien souvent entendre résonner à mes oreilles les paroles
de Prusias à Nicomède:
«Ah! ne me brouillez pas avec la république!»
Et je n'avais rien de satisfaisant à y répondre, car, regardant de
nos jours et parmi nous la république comme le passe-port menteur
de l'anarchie, c'était précisément avec elle que j'avais à coeur de
brouiller mon temps et mon pays.
Encore une fois l'esprit révolutionnaire se chargea de prouver lui-même
qu'on se trompait quand on espérait avec lui quelque accommodement.
Pendant que les mérites ou les torts de la politique de résistance
étaient débattus dans les Chambres, le parti anarchique (je ne veux pas
dire toujours le parti républicain, quoiqu'il se donnât constamment ce
nom) employait, pour la combattre et pour fomenter la révolte, ses plus
audacieux moyens. Une multitude de crieurs publics parcouraient les
rues, vendant ou distribuant aux passants toute sorte de pamphlets et
de petits écrits, inventions du jour ou réimpressions des plus mauvais
jours: le _Catéchisme républicain,_ le _Catéchisme des droits de l'homme
et du citoyen, OEuvres choisies de Maximilien Robespierre, Opinion de
Couthon, membre de la Convention nationale, sur le jugement de Louis
XVI_, le _Calendrier républicain_, avec un portrait de Robespierre
dans un soleil, et daté de l'an 42 de la république qui réclamait sa
légitimité, le _Pilori, à la potence les sergents de ville!_ etc. Le
contenu de ces écrits répondait à leurs titres: c'étaient tantôt la
provocation directe à l'insurrection, tantôt la déclamation furibonde
contre les rois, les nobles, les riches, toutes les autorités, toutes
les supériorités non élues, tantôt les calomnies et les injures les plus
grossières contre les dépositaires du pouvoir, depuis le plus élevé
jusqu'au plus humble. L'administration tenta de mettre fin à ce bruyant
désordre; elle fit arrêter quelques crieurs et les déféra aux tribunaux.
Les tribunaux, la Cour royale aussi bien que les juges de première
instance, déclarèrent qu'aux termes de la législation existante, et
pourvu que les crieurs eussent fait la déclaration préalable exigée par
la loi du 10 décembre 1830, c'était là une profession libre, à laquelle
aucun obstacle ne pouvait être apporté, et qui ne pouvait donner lieu
qu'à des poursuites pour délits de la presse, comme tout autre genre
d'ouvrages et tout autre mode de vente ou de distribution. Armé de cet
arrêt, le gérant d'un journal populaire, _le Bon sens,_ M. Rodde, se
rendit en blouse et en casquette, costume ordinaire des crieurs, sur la
place de la Bourse, et commença à distribuer un paquet d'imprimés:
«Je résisterai, avait-il dit d'avance, à toute tentative de saisie et
d'arrestation arbitraire; je repousserai la violence par la violence;
j'appelle à mon aide tous les citoyens qui croient encore que force doit
rester à la loi. Qu'on y prenne garde; la perturbation, s'il y en a, ne
viendra pas de mon fait; je suis sur le terrain de la légalité, et
j'ai le droit d'en appeler au courage des Français. J'ai le droit d'en
appeler _à l'insurrection;_ dans ce cas, elle sera, ou jamais non, le
plus saint des devoirs.» Le courage était facile; l'administration avait
annoncé qu'elle cesserait, contre les crieurs, toute poursuite jusqu'à
ce que la jurisprudence eût été définitivement fixée, soit par la Cour
de cassation, soit par la loi. La foule qui, à son arrivée, avait
entouré et fêté le crieur journaliste, se dispersa. Le mal était
flagrant, le scandale au comble, l'impuissance légale constatée; plus de
six millions d'exemplaires d'écrits incendiaires ou insensés avaient été
distribués dans l'espace de trois mois. Le cabinet présenta à la Chambre
des députés une loi nouvelle qui soumettait la profession de crieur,
vendeur ou distributeur d'écrits sur la voie publique à l'autorisation
et à la surveillance de l'autorité municipale. La discussion fut vive;
le ministre de l'intérieur, M. d'Argout, lut à la tribune plusieurs
passages des pamphlets distribués; la Chambre écoutait avec colère et
dégoût: «Assez! s'écria de sa place M. Dubois de Nantes, c'est une
honte!» Les défenseurs ne manquèrent pourtant pas aux crieurs; les
plus modérés réclamèrent la liberté de l'industrie, les plus violents
accusèrent la police de faire elle-même imprimer et distribuer les
pamphlets les plus choquants. La Chambre, à une forte majorité, adopta
la loi proposée; il se trouva pourtant 122 voix pour la repousser.
J'incline à croire que, dans ce nombre, plusieurs l'auraient votée s'ils
l'avaient crue en péril. Bien des gens se dispensent volontiers du
courage quand d'autres se chargent d'en avoir pour eux.
Nulle illusion n'était plus possible; la situation redevenait ce qu'elle
avait été sous M. Casimir Périer; la lutte recommençait dans les rues;
c'était à la force matérielle que le parti révolutionnaire voulait de
nouveau en appeler. Plus irrité que découragé par ses défaites répétées,
son espérance n'avait pas plus fléchi que sa passion. L'esprit s'enivre
comme le corps; il y a des idées capiteuses qui, une fois entrées dans
l'intelligence, troublent la vue, enflamment le sang, tendent les
muscles, et précipitent les hommes vers l'objet auquel ils aspirent et
qu'ils se promettent, quels que soient pour l'atteindre, les périls à
courir, les attentats à commettre et les obstacles à surmonter. Au nom
de la souveraineté du peuple, les révolutionnaires se croyaient en
possession du droit et du nombre; le sens moral et le bon sens ainsi
aveuglés, ils avaient également foi dans leur cause et dans leur succès.
Le renversement par l'attaque à main armée était leur idée fixe et leur
incessant effort. Ils s'y préparèrent en 1833 avec un singulier mélange
d'audace publique et de menées obscures; grâce à la discipline de
diverses sociétés secrètes sous le comité central de la _Société
des droits de l'homme_, ils avaient partout des affiliés, des
correspondants, des agents perdus dans la foule et ardents à y recruter
des alliés. Dans les villes manufacturières, dans tous les grands
foyers de population et d'industrie, ils entraient en rapport avec les
confréries et les associations de secours mutuels des classes ouvrières,
fomentaient parmi elles les mécontentements et les coalitions que
suscitaient les langueurs du travail ou les questions de salaire, et les
attiraient, souvent contre leur instinct et leur gré, dans le camp de
la république, tantôt en leur dissimulant son approche, tantôt en leur
promettant, en son nom, des satisfactions et des prospérités que, pas
plus que tout autre régime, elle ne pouvait leur donner. Dans l'été
de 1833 aux jours anniversaires de la Révolution de juillet, le
parti s'était promis à Paris une occasion favorable et avait préparé
l'insurrection. Elle avorta, grâce aux mesures de l'autorité, et un peu
aussi par les dissentiments intérieurs du parti lui-même. Il avait dans
son sein quelques hommes, non pas républicains moins décidés que leurs
fougueux amis, mais moins dénués de prévoyance et de scrupule, qui
désapprouvaient les violences désordonnées, les appels à la force
matérielle, et s'efforçaient d'en retarder du moins l'explosion. Mais de
telles entraves sont promptement usées et brisées; quand on ne veut pas
être entraîné par les liens de parti, il faut les rompre nettement après
avoir vainement tenté de les employer à retenir ses associés; M. de la
Fayette et M. Armand Carrel ne prirent point cette résolution, et
plus puissants qu'eux, M. Godefroi Cavaignac et M. Armand Marrast
continuèrent à se prévaloir de leurs noms en méprisant leurs conseils.
Ils n'hésitaient pas davantage à compromettre leurs soldats que leurs
chefs; dès qu'ils recevaient, de leurs associés dans les départements,
des adhésions et des promesses de fidélité à tout événement, _la
Tribune_ les publiait avec un grand fracas d'éloges et d'espérances. Le
parti faisait ainsi acte, tantôt d'habileté souterraine, tantôt d'audace
éclatante, et exploitait tour à tour, au service de ses desseins, les
avantages du mystère et ceux de la publicité.
Quand la loi sur les crieurs publics fut promulguée, on essaya d'en
repousser l'exécution: le comité protesta; des crieurs reparurent dans
les rues; ils furent arrêtés; ils résistèrent; des groupes tumultueux
se formèrent; les sergents de ville et quelques compagnies de gardes
nationaux et de soldats intervinrent; des luttes s'engagèrent; la
répression fut efficace; elle était nécessaire et légale; elle fut
peut-être quelquefois brutale. La sédition était flagrante: à Lyon, à
Marseille, à Saint-Étienne, elle éclatait comme à Paris; un agent de la
police municipale fut assassiné, un commissaire de police grièvement
blessé; les gouvernements n'ont pas à leur service des anges pour lutter
contre les démons. On fit grand bruit à la Chambre des députés de la
rudesse des agents pour pallier la violence des séditieux; mais cette
querelle tomba bientôt; de part et d'autre, on s'attendait à de plus
sérieux combats: déterminés à l'attaque, les républicains se mettaient
partout en armes; le cabinet résolut d'attaquer le mal dans sa racine;
huit jours après la promulgation de la loi sur les crieurs publics, la
loi sur les associations fut présentée.
Je n'en veux nullement atténuer la portée et le caractère: elle
soumettait à la nécessité de l'autorisation du gouvernement, et d'une
autorisation toujours révocable, toutes les associations formées,
selon les termes du Code pénal, «pour s'occuper d'objets religieux,
littéraires, politiques ou autres.» Elle assurait, par la classification
des juridictions, par la prévoyance des récidives, et par la précision
plus que par la gravité des peines, l'efficacité de ses dispositions. Le
gouvernement qui la proposait n'avait, à coup sûr, nulle intention
de l'appliquer aux réunions étrangères à la politique, notamment aux
réunions religieuses; il s'en expliqua formellement dans les deux
Chambres; mais des explications parlementaires ne sont pas des
dispositions législatives; les paroles d'un ministre ne lient
passes successeurs; les réunions les plus innocentes comme les plus
séditieuses, la religion comme la conspiration, tombèrent sous la
nécessité de l'autorisation préalable; et n'eût-elle jamais apporté, en
fait, aux réunions non politiques, aucune entrave, la loi nouvelle n'en
eût pas moins été en principe une grave dérogation à la liberté, surtout
à la liberté religieuse. Elle maintenait, en le développant, le Code
pénal de l'Empire; elle est devenue la base de la législation de
l'Empire nouveau. C'était une loi de circonstance, nécessaire, j'en
demeure convaincu, et que les pouvoirs constitutionnels avaient
pleinement le droit de rendre, mais qui n'eût dû être présentée que
comme une loi d'exception et pour un temps limité. C'était là son vrai
caractère, et ainsi définie, elle n'eût eu à redouter aucune solide
objection. Mais le nom seul de loi d'exception était devenu si
impopulaire, il semblait si étroitement lié aux plus mauvais souvenirs
de la Révolution et de la Restauration, que personne, pas plus parmi les
amis du cabinet que parmi ses adversaires, n'en eût voulu prendre la
responsabilité; lorsque des amendements furent proposés dans ce sens,
ils furent presque universellement repoussés. On acceptait un mauvais
principe plutôt qu'une apparence décriée; on aimait mieux restreindre à
toujours les libertés publiques que les suspendre formellement, mais
à temps et en les reconnaissant. Ce n'est pas là l'unique occasion où
l'esprit public se soit montré si peu judicieux et si routinier dans ses
préoccupations, au grand dommage des intérêts permanents et des libertés
du pays.
Pendant quinze jours, la Chambre discuta solennellement ce projet
de loi. Jamais peut-être toutes les opinions et toutes les nuances
d'opinion ne s'étaient manifestées avec tant de vérité. Les partisans
de la politique de résistance, convaincus qu'ils faisaient face à
une nécessité urgente et qu'ils remplissaient un devoir impérieux,
adhérèrent sans réserve à la loi proposée, et la défendirent aussi
énergiquement que les ministres eux-mêmes. Dans l'opposition, le gros du
parti, les hommes qui désiraient sincèrement le maintien du gouvernement
de 1830, étaient perplexes; ils sentaient le mal et ne voulaient pas
du remède; ils en proposèrent d'autres plus propres à calmer leur
perplexité qu'à guérir le mal; M. Bérenger de la Drôme et M. Odilon
Barrot furent les honorables et habiles organes de cette consciencieuse
et inefficace timidité. Dans l'un et l'autre camp, deux voix isolées
s'élevèrent, l'une pour combattre, l'autre pour appuyer le projet de
loi, mais par des considérations étrangères au tour général du débat: M.
Mauguin, avec l'adroite et quelquefois brillante faconde où se déployait
sa fatuité, reprit la querelle des premiers jours de 1830, de l'Hôtel
de ville contre la Chambre des députés, de M. Casimir Périer contre M.
Laffitte, imputant à la politique de résistance tous les maux, tous les
périls de la situation, et faisant appel à toutes les passions, à toutes
les routines révolutionnaires, tout en se donnant l'air de les désavouer
avec le dédain d'un politique consommé. M. Jouffroy admit le danger des
associations, sans le croire aussi grave, et l'utilité de la loi, sans
la croire aussi efficace que le pensaient ses défenseurs. C'était,
dit-il, à un mal plus profond que le pays était en proie et qu'il
fallait un plus puissant remède: depuis l'affaiblissement de la foi et
de la discipline chrétiennes, la France était travaillée d'un besoin
moral non satisfait, vraie cause du trouble social; et il appela, sur
ce point élevé de l'horizon, la sollicitude du pouvoir, tout en lui
donnant, dans des régions inférieures, l'appui qu'il demandait.
Étrangers aux deux camps en présence, mais spectateurs très-intéressés
des coups qu'ils se portaient, M. Berryer et M. Garnier-Pagès, l'un au
nom du droit monarchique, l'autre au nom du suffrage universel et de la
république, l'un avec son expansive éloquence, l'autre avec ses claires
réticences, se donnèrent le facile plaisir de dire au cabinet et à
l'opposition: «Vous traitez un mal incurable; vos remèdes sont iniques
et vains; résignez-vous à votre impuissance comme à vos périls.» La
Chambre écoutait tout le monde avec sympathie ou déplaisir selon que
ses sentiments étaient satisfaits ou heurtés, mais dans une complète
indépendance des orateurs; la gravité de la situation avait réglé
d'avance les opinions et les conduites; la fermeté des résolutions avait
même amorti les passions. La discussion, solide et brillante, ne fut ni
orageuse ni efficace; au bout de quinze jours, la Chambre, à une forte
majorité, vota le projet de loi comme elle l'aurait probablement voté
dès le premier jour, c'est-à-dire tel que l'avait présenté le cabinet
qui le porta immédiatement à la Chambre des pairs.