longtemps et fortement préoccupés prend, à nos yeux, une importance à
laquelle notre vanité ajoute souvent trop de foi. Pourtant, plus j'y
ai pensé, plus je suis demeuré convaincu que je ne m'exagérais point
l'intérêt que doit avoir, pour une nation, sa propre histoire, ni ce
qu'elle gagne, en intelligence politique comme en dignité morale, à la
connaître et à l'aimer. Dans ce long cours de générations successives
qu'on appelle un peuple, chacune passe si vite! Et dans notre passage si
court, notre horizon est si borné! Nous tenons si peu de place et nous
voyons, de nos propres yeux, si peu de choses! Nous avons besoin de
grandir dans notre pensée pour prendre au sérieux notre vie. La religion
nous ouvre l'avenir et nous met en présence de l'éternité. L'histoire
nous rend le passé et ajoute à notre existence celle de nos pères. En
se portant sur eux, notre vue s'étend et s'élève. Quand nous les
connaissons bien, nous nous connaissons et nous nous comprenons mieux
nous-mêmes; notre propre destinée, notre situation présente, les
circonstances qui nous entourent et les nécessités qui pèsent sur nous
deviennent plus claires et plus naturelles à nos yeux. Ce n'est pas
seulement un plaisir de science et d'imagination que nous éprouvons à
rentrer ainsi en société avec les événements et les hommes qui nous ont
précédés sur le même sol, sous le même ciel; les idées et les passions
du jour en deviennent moins, étroites et moins âpres. Chez un peuple
curieux et instruit de son histoire, on est presque assuré de trouver un
jugement plus sain et plus équitable, même sur ses affaires présentes,
ses conditions de progrès et ses chances d'avenir.
La même idée qui m'avait conduit, la même espérance qui m'avait animé
quand je retraçais, dans mes cours à la Sorbonne, le développement de
notre civilisation française, me suivirent au ministère de l'instruction
publique et dans mes efforts pour ranimer et répandre le goût et l'étude
de notre histoire nationale. J'étais certes loin d'en attendre aucun
effet étendu ni prompt pour l'apaisement des passions politiques ou le
redressement des préjugés populaires; je savais trop déjà combien leurs
racines sont profondes, et quels coups puissants et redoublés, de la
main de Dieu même, sont nécessaires pour les extirper. Mais je me
promettais qu'à Paris d'abord, au centre des études et des idées, puis
çà et là dans toute la France, un certain nombre d'esprits intelligents
arriveraient à des notions plus exactes et plus impartiales sur les
éléments divers qui ont formé la société française, sur leurs rapports
et leurs droits mutuels, et sur la valeur de leurs traditions
historiques dans les nouvelles combinaisons sociales de nos jours. Ni la
lenteur inévitable de ce progrès intellectuel, ni la lenteur bien plus
grande encore de son influence publique ne me rebutaient: c'est une
prétention un peu orgueilleuse de vouloir redresser les idées de son
temps; ceux qui la forment doivent se résigner à voir à peine poindre
leur succès; ils prêchent aux peuples la patience dans la poursuite de
leurs désirs; il faut qu'ils sachent la pratiquer eux-mêmes dans leurs
travaux et leurs espérances.
Avant 1830, j'avais obtenu, non-seulement dans le public et par mes
cours, mais dans le système général de l'instruction publique, quelques
résultats importants pour l'étude de l'histoire. Cette étude n'était pas
même nommée dans la loi qui, sous le Consulat, en 1802, avait rétabli
l'instruction secondaire: «On enseignera dans les lycées, dit l'article
10, les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale et les
éléments des sciences mathématiques et physiques.» On fit un pas dans
le statut par lequel le Conseil de l'Université régla, en 1814, la
discipline et les études dans les collèges; l'enseignement de l'histoire
et de la géographie y fut introduit, mais d'une façon très-accessoire;
les professeurs de langues anciennes furent chargés de le donner en même
temps que l'enseignement littéraire; dans les mois d'été, depuis le 1er
avril jusqu'aux vacances, une demi-heure fut ajoutée aux classes du
soir des collèges, «et la demi-heure de plus, dit l'article 129, sera
exclusivement consacrée à la géographie et à l'histoire.» En 1818
seulement, la mesure décisive et seule efficace fut adoptée; M.
Royer-Collard et M. Cuvier, avec qui je m'en étais souvent entretenu,
firent prendre un arrêté portant:
«La Commission de l'instruction publique,
«Vu la disposition du règlement des colléges qui prescrit aux
professeurs de consacrer, pendant les mois d'été, une demi-heure,
après chaque classe du soir, à l'enseignement de l'histoire et de la
géographie;
«Considérant que les intentions de ce règlement n'ont point été
généralement remplies jusqu'à présent, et qu'il importe de donner,
à cette partie des études classiques, tous les développements que
réclament l'état de la société et le voeu des familles,
«Arrête ce qui suit:
«L'enseignement de l'histoire et de la géographie, dans les colléges
royaux et dans les colléges communaux qui seront désignés par la
Commission, sera confié à un professeur ou à un agrégé spécial.»
L'exécution répondit à la promesse; des professeurs spéciaux d'histoire
furent nommés et convenablement traités; l'enseignement des diverses
époques historiques fut distribué entre les classes successives;
l'histoire et la géographie eurent leur part dans les honneurs du
concours général comme leur place dans les écoles de l'État.
Un peu plus tard, en 1820., la Commission de l'instruction publique,
en communiquant aux professeurs le plan du nouvel enseignement, en
détermina sagement le caractère et la portée: «Le professeur aurait,
dit-elle, une fausse idée des soins qu'on attend de son zèle s'il se
croyait obligé d'entrer dans les développements et dans les discussions
de haute critique qui appartiennent à un enseignement approfondi; ce
n'est point ici un cours de faculté. Le professeur ne peut espérer
d'être utile à ses élèves qu'en se mettant toujours à leur portée; c'est
pour eux, et non pour lui, qu'il doit faire sa classe. Son objet étant
de graver dans leur mémoire les principaux faits de l'histoire, dont
on n'acquiert la connaissance qu'imparfaitement et avec beaucoup de
difficultés dans un âge plus avancé, il ne doit chercher d'autres
sources d'intérêt que dans la simple exposition des faits historiques et
dans la liaison naturelle qu'ils ont entre eux. Il devra surtout éviter
tout ce qui pourrait appeler les élevés dans le champ de la politique,
et servir d'aliment aux discussions de parti.»
Malgré cette réserve, quand l'influence d'abord et bientôt le pouvoir
passèrent aux mains de M. de Villèle, ou plutôt, de son parti,
l'enseignement de l'histoire devint suspect; et dans les mesures de ce
temps, notamment dans le nouveau statut rédigé en septembre 1821 pour le
régime des collèges, on entrevoit un effort caché, sinon pour abolir cet
enseignement, du moins pour l'amoindrir et le repousser dans l'ombre.
Mais visiblement aussi cet effort est embarrassé et timide. Ce fut, à
cette époque, le tort et le malheur des partis en lutte, des amis comme
des ennemis de la Restauration, de se trop redouter les uns les autres,
et de se croire mutuellement bien plus de pouvoir qu'ils n'en avaient
réellement. Leurs peurs réciproques dépassaient de beaucoup leurs
périls, et ils se menaçaient bien plus qu'ils ne se frappaient. En dépit
des méfiances affichées et des actes hostiles de ce qu'on appelait la
Congrégation contre l'Université et ses progrès, quand la Restauration
tomba, non-seulement l'Université restait debout, mais dans son sein et
aux divers degrés de l'instruction publique, dans les collèges comme
dans les facultés, l'enseignement de l'histoire était fondé.
Le régime de 1830 fit disparaître, quant à la sécurité de cet
enseignement dans les collèges, toute inquiétude; mais il lui fit tort
dans les régions supérieures; plusieurs des hommes qui avaient fait
sa force se donnèrent tout entiers à la vie politique, et les travaux
historiques ne tardèrent pas à se ressentir du dérèglement des esprits.
Déjà presque aveugle et malade, M. Augustin Thierry, qui vivait auprès
de son frère Amédée, alors préfet de la Haute-Saône, m'écrivait de
Luxeuil le 3 septembre 1833: «Croyez-vous, mon cher ami, que ma présence
à Paris serait sans utilité pour les études historiques? Notre école a
été dissoute par votre retraite à tous; il n'en reste que des débris qui
vont se perdant de jour en jour. Je les rassemblerais autour de moi;
je me ferais centre d'études, et en vérité il y a urgence. Voyez quel
enseignement léger et sautillant commence à devenir populaire. Dans
les livres, ce qui se publie est encore plus étrange; sous le nom
d'histoire, on fait du dithyrambe et de la poésie. Vous avez créé un
conservateur des monuments historiques; créez un conservateur de la
méthode et du style en histoire; sans quoi, avant quatre ans, il ne
restera plus la moindre trace de ce qui nous a coûté, à vous surtout,
tant de peines et de travaux. Je consacrerai à cette oeuvre ce qui me
reste de vie. Mettez-moi en état de vivre à Paris; que votre justice
prononce sur les droits que me donne ce que j'ai fait pour la science et
ce que j'ai perdu pour elle; la Providence fera le reste.»
J'étais plus impatient que personne d'ouvrir de nouvelles sources de
force saine et de prospérité à des études qui m'étaient chères et
dont je voyais le péril. Le sentiment public me vint en aide.
Si l'enseignement supérieur de l'histoire avait fait des pertes
considérables, le goût des recherches et des méditations historiques se
répandait de plus en plus; c'était, pour beaucoup d'esprits actifs
que la politique n'attirait ou n'accueillait pas, une satisfaction
intellectuelle et une chance de renom littéraire, local ou général.
Quelques-uns de mes amis vinrent me parler de leur projet de fonder,
sous le nom de _Société de l'Histoire de France_, une société
spécialement vouée à publier des documents originaux relatifs à
notre histoire nationale, et à répandre, soit par une correspondance
régulièrement suivie, soit par un _bulletin_ mensuel, la connaissance
des travaux épars et ignorés dont elle était l'objet. Je m'empressai de
donner à ce projet mon assentiment et mon concours. Nous nous réunîmes
le 27 juin 1833, au nombre de vingt fondateurs; nous arrêtâmes les bases
de l'association; et six mois après, le 23 janvier 1834, la _Société de
l'Histoire de France_, qui comptait déjà cent membres, se formait en
assemblée générale, adoptait son règlement définitif, nommait un conseil
chargé de diriger ses travaux, et entrait sur-le-champ en activité. On
sait tout ce qu'elle a fait depuis vingt-cinq ans. Elle a publié 71
volumes de Mémoires et Documents inédits, presque tous d'un grand
intérêt pour notre histoire, et dont quelques-uns sont de vraies
découvertes historiques, curieuses pour le public amateur aussi
bien qu'importantes pour le public savant. Elle a dépensé pour ces
publications 360,000 francs. Elle a suscité, dans tout le pays et jusque
dans une multitude de petites villes étrangères à tout établissement
scientifique, l'étude curieuse du passé local, de ses souvenirs et
de ses documents. Elle compte aujourd'hui 450 membres; et ce nombre
toujours croissant, l'importance de ses publications, l'étendue de sa
correspondance, la régularité et l'intérêt de son _bulletin_ mensuel,
tout lui garantit un long et fécond avenir.
Mais au moment même de sa fondation, et par mes entretiens avec ses plus
zélés fondateurs, il me fut évident qu'elle serait loin de suffire à sa
tâche, et que le gouvernement seul possédait les moyens littéraires
et financiers indispensables pour une telle oeuvre. Je résolus de
l'entreprendre comme ministre de l'instruction publique, et de lui
donner, dès l'abord, l'étendue et l'éclat qui pouvaient seuls déterminer
les Chambres aux largesses que j'avais à leur demander. Dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre politique, c'est par les grandes
espérances et les grandes exigences qu'on provoque à d'énergiques
efforts la sympathie et l'activité humaines. J'avais plusieurs buts à
atteindre. Je voulais faire rechercher, recueillir et mettre en sûreté
dans toute la France les monuments de notre histoire qui n'avaient pas
péri dans les destructions et les dilapidations révolutionnaires. Je
voulais choisir, dans les archives locales ainsi rétablies et dans
celles de l'État, diplomatiques et militaires, les documents importants
de l'histoire nationale, et les faire publier successivement, sans
blesser aucun intérêt ni convenance publique, mais aussi sans puérile
pusillanimité. Pour qu'un tel travail fût dignement exécuté, il fallait
que les hommes éminents dans les études historiques vinssent s'y
associer, soit réunis en comité autour du ministre de l'instruction
publique pour juger l'importance et le mérite des documents, soit
individuellement pour en diriger la publication. Il fallait aussi que,
de tous les points du territoire, les érudits, les archéologues locaux
entrassent en correspondance avec le ministre et son comité pour lui
indiquer les richesses ignorées et en seconder l'exploitation. A ces
conditions seulement, l'oeuvre pouvait répondre à la pensée, et produire
une collection de documents inédits qui jetât de vives lumières, non sur
une seule époque et une seule province, mais sur tous les temps et tous
les théâtres de la longue et forte vie de la France.
Dans le projet de budget présenté à la Chambre des députés le 10 janvier
1834, je demandai une allocation spéciale de 120,000 francs pour
commencer l'entreprise. Des réclamations s'élevèrent contre une si
nouvelle et si _grosse_ dépense. La commission spécialement chargée de
l'examen du budget de mon département proposa de la réduire à 50,000
francs. La commission générale du budget en demanda à la Chambre le
rejet absolu. Je maintins ma proposition. La discussion fut vive et
très-mêlée. Je trouvai des défenseurs parmi mes adversaires et des
adversaires parmi mes amis. M. Garnier-Pagès m'accusa de vouloir enlever
aux journaux les jeunes gens qui y soutenaient _les principes_, pour les
attirer et les absorber dans des études étrangères à la politique. En
revanche, M. Mauguin se félicita et me félicita de la publicité que
j'allais donner aux archives et aux correspondances diplomatiques, bonne
école, dit-il, pour former les hommes politiques dont la France avait
besoin, et il ajouta: «Quand vous en formeriez seulement quelques-uns,
vous seriez indemnisés au centuple de vos frais.» M. de Sade et M. Pagès
de l'Ariége, M. Pelet de la Lozère et M. Gillon, firent valoir, pour et
contre ma demande, des arguments plus sérieux; la passion de l'économie
et le goût de la science étaient aux prises. La Chambre avait confiance
en moi pour de telles questions, et se plaisait aux mesures d'un
caractère libéral qui n'altéraient point la politique d'ordre et de
résistance. Elle me donna gain de cause. Le budget voté, je présentai au
Roi un rapport où j'exposai avec détail les motifs et les espérances, le
plan et les moyens d'exécution de l'entreprise[9]; il m'écrivit en me le
renvoyant: «Mon cher ministre, j'ai lu avec bien de l'intérêt le rapport
que vous m'avez remis ce matin. Vous le trouverez ci-joint revêtu de
mon approbation. C'est une grande, belle et utile entreprise que cette
publication. Il était digne de vous d'en concevoir la pensée, et son
exécution ne pouvait être confiée à des mains plus capables que les
vôtres d'en assurer le succès. C'est pour moi un motif de plus de
m'applaudir de vous avoir pour ministre.» J'avais l'adhésion et l'appui
des grands pouvoirs publics; je me mis immédiatement à l'oeuvre.
[Note 9: _Pièces historiques_, n° IX.]
Le bon vouloir et l'activité efficace que je rencontrai chez tous les
amis des études historiques me furent bientôt de sûrs garants du succès.
Les plus éminents parmi eux, MM. Augustin Thierry, Mignet, Fauriel,
Guérard, Cousin, Auguste Le Prévost, le général Pelet, s'empressèrent,
non-seulement de s'associer aux travaux du comité central institué
dans mon ministère, mais de diriger eux-mêmes les premières grandes
publications qui devaient inaugurer la collection. Le nombre et le zèle
de nos correspondants historiques dans les départements s'accrurent
rapidement; quatre-vingt-neuf étaient désignés en décembre 1834, quand
je leur envoyai mon rapport au Roi et des instructions générales sur
les travaux projetés; cinq mois après, en mai 1835, soit par des offres
spontanées, soit par des désignations nouvelles, ce nombre s'était élevé
à 153. Évidemment le sentiment national et scientifique était ému et
satisfait.
Je trouve, dans les papiers qui me restent de cette époque, deux noms
que je ne lis pas sans une impression de triste et affectueux regret:
un rapport de M. Michelet sur les bibliothèques et archives des
départements du sud-ouest de la France que je l'avais chargé de visiter,
et une lettre de M. Edgar Quinet qui m'offre son concours pour la
recherche et la publication des documents inédits. J'avais eu, avec l'un
et l'autre, de sérieuses et bonnes relations: la traduction, par M.
Quinet, du grand ouvrage de Herder sur l'histoire de l'humanité, et
l'_Introduction_ remarquable qu'il y avait ajoutée, m'avaient inspiré
pour lui un vif intérêt. Par mon choix, M. Michelet avait été un
moment mon suppléant dans ma chaire de la Sorbonne, et c'était sur mon
indication qu'il avait été appelé aux Tuileries pour donner des leçons
d'histoire, d'abord, si je m'en souviens bien, à S. A. R. Mademoiselle,
aujourd'hui madame la duchesse de Parme, ensuite aux jeunes princesses,
filles du roi Louis-Philippe. Le rapport que je retrouve de lui, sous
la date de 1835, est simple, net, un pur voyage archéologique,
sans prétention ni fantaisie. Quant à M. Quinet: «Si vous jugiez,
m'écrivait-il le 18 mai 1834, que la publication de quelques fragments
épiques du XIIe et du XIIIe siècles dût être comprise dans votre
collection, ce serait avec empressement que je me livrerais à ce
travail. Je serais de même à vos ordres s'il entrait dans vos
convenances de faire explorer les bibliothèques d'Allemagne, d'Italie
ou d'Espagne, et c'est même là ce que je désirerais plus. Dans tous
les cas, je m'estimerai heureux de recevoir vos instructions sur des
questions qui font l'objet de mes études journalières; et de pouvoir
profiter ainsi plus immédiatement de vos lumières.» Encore deux esprits
rares et généreux, que le mauvais génie de leur temps a séduits et
attirés dans son impur chaos, et qui valent mieux que leurs idées et
leurs succès.
Je n'ai rien à dire de la collection même qui commença ainsi par mes
soins, des documents qu'elle a mis au jour et des travaux qu'elle a
suscités sur notre histoire. A travers les troubles du temps et en dépit
des chutes des rois, des républiques et des ministres, cette oeuvre a
persisté et s'est développée, comme elle l'eût pu faire dans des jours
tranquilles. La collection compte aujourd'hui cent-quatorze volumes, et
dans ce nombre plusieurs des monuments les plus importants et jusque-là
les plus ignorés du passé de la France. Les maîtres éprouvés et leurs
disciples les plus distingués dans les études historiques continuent de
donner leurs soins à ces publications. Le ministère de l'instruction
publique a maintenant dans les départements trois cents correspondants
groupés autour de ce foyer de recherches nationales. Rien ne manque au
public pour apprécier l'oeuvre, sa pensée première et son exécution.
Je tiens seulement, pour ce qui me touche, à rappeler encore un fait.
Lorsque, au mois de février 1836, le cabinet du 11 octobre 1832 fut
dissous et que j'eus quitté le ministère de l'instruction publique, mon
successeur dans ce département, le baron Pelet de la Lozère, se fit
faire un rapport sur la situation des travaux historiques qu'il trouvait
accomplis, commencés ou ordonnés d'après mes instructions. Ce rapport,
en date du 23 mars 1836, constate avec précision l'impulsion donnée et
les pas déjà faits dans la voie que je venais d'ouvrir. Je me permets
de l'insérer dans les _Pièces historiques_ que je joins à ces
_Mémoires_[10].
[Note 10: _Pièces historiques_, n° X.]
J'ai dit quelle espérance politique, réelle et vive quoique lointaine,
s'était unie pour moi, dès le premier moment, à la valeur scientifique
de ces travaux. Elle ne m'a point abandonné. Même aujourd'hui, au
lendemain de nos convulsions sociales à peine comprimées, si un
observateur éclairé et impartial parcourait la France, il trouverait
partout, dans toutes nos villes, grandes ou petites, et jusqu'au fond de
nos campagnes, des hommes modestes, instruits, laborieux, voués avec une
sorte de passion à l'étude de l'histoire, générale ou locale, de leur
patrie. S'il causait avec ces hommes, il serait frappé de l'équité de
leurs sentiments comme de la liberté de leur esprit sur l'ancienne comme
sur la nouvelle société française; et il aurait quelque peine à croire
que tant d'idées justes, répandues sur tous les points du territoire,
puissent rester toujours sans influence sur les dispositions et les
destinées du pays.
CHAPITRE XXI
POLITIQUE INTÉRIEURE (1832-1836).
Vrai caractère de la politique de résistance de 1830 à 1836.--État des
partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance
du tiers-parti dans la chambre des députés.--M. Dupin
président.--Révocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Débat à ce
sujet.--Sessions de, 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des
sociétés secrètes à cette époque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans
la Chambre des députés.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le
pouvoir en présence de la liberté de la presse périodique.--Quelle fut,
à cet égard, notre erreur.--Procès de _la Tribune_ devant la Chambre des
députés.--Concessions inutiles à l'esprit révolutionnaire.--Session
de 1834.--Débat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_
Bourbon.--Explosion des attaques républicaines et anarchiques.--Loi sur
les crieurs publics.--Loi sur les associations.--Traité des 25
millions avec les États-Unis d'Amérique.--Échec et retraite du duc
de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa
reconstitution.--Insurrections d'avril 1834 à Lyon et sur plusieurs
autres points.--A Paris.--Leur défaite.--Procès déféré à la Cour des
pairs.--Dissolution de la Chambre des députés.---Les élections nous sont
favorables,--Péril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras
intérieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algérie.--Le
maréchal Soult.--Sa retraite. Le maréchal Gérard, président du
conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre
des députés.--Question de l'amnistie.--Le maréchal Gérard se
retire.--Démission de MM. Duchâtel, Humann, Rigny, Thiers et
moi.--Ministère des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons
au pouvoir, avec le maréchal Mortier comme président du conseil.--M. de
Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsèques de M.
de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement
et retraite du cabinet.--Crise ministérielle.--Le roi et le duc de
Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre Comme président du
conseil et ministre des affaires étrangères.--Travaux du cabinet
reconstitué.--Procès des accusés d'avril devant la Cour des
pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi--Lois de
septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann
et la conversion des rentes.--Échec et dissolution du cabinet du 11
octobre 1832.