J'eus, deux ans plus tard, un piquant exemple de l'énergique et

confiante activité de ces derniers survivants de 1789, dans les plus

simples comme dans les plus graves circonstances de la vie: je me

trouvai un matin avec quelques personnes chez M. de Talleyrand venu en

congé de Londres à Paris: «Messieurs, nous dit-il avec un sourire de

contentement presque jeune que j'ai vu quelquefois sur sa froide figure,

je veux vous dire ce qui m'est arrivé hier; je suis allé à la Chambre

des pairs; nous n'étions que six dans la salle quand je suis entré: M.

de Montlosier, le duc de Castries, M. Roederer, le comte Lemercier (j'ai

oublié qui il nomma comme le cinquième) et moi; nous étions tous de

l'Assemblée constituante et nous avions tous plus de quatre-vingts ans.»

Ces fermes vieillards se plaisaient à voir et à faire remarquer que

partout ils arrivaient encore les premiers.

Un autre vieillard, l'un des débris d'une autre célèbre Assemblée, et

qui probablement se croyait célèbre lui-même par les grandes scènes et

l'acte terrible auxquels il avait pris part, M. Lakanal, membre de la

Convention nationale et l'un de ceux qui avaient voté la mort de Louis

XVI, avait été aussi membre de l'ancienne classe des sciences morales et

politiques. C'était même lui qui, en 1795, avait proposé et fait adopter

dans la Convention le règlement de fondation de l'Institut et la liste

des membres appelés à en former le noyau. En 1832, quand il fut question

du rétablissement de l'Académie à laquelle il avait appartenu, personne,

pas plus parmi ses anciens collègues que dans le public, ne se souvint

de lui; personne ne pensa à demander ce qu'il était devenu. On le

croyait mort, ou plutôt on ne s'enquit nullement de lui, tant il était

oublié. Il vivait pourtant; il était cultivateur dans l'un des États

naissants des États-Unis d'Amérique, dans l'Alabama, sur la dernière

limite, à cette époque, entre la civilisation américaine et les

sauvages. Il apprit là le rétablissement de son Académie et de ses

anciens collègues; il m'écrivit pouf réclamer son droit à reprendre,

parmi eux, sa place; je transmis à l'Académie son incontestable

réclamation; la mort de M. Garat laissait, à ce moment, dans la section

de morale, une place vacante; M. Lakanal y fut admis, de droit et sans

élection. Quand il le sut, il hésita à rentrer en France, et m'écrivit,

pour m'offrir ses services aux États-Unis, une longue lettre, singulier

mélange d'idées justes et d'idées confuses, de prudence expérimentale et

d'énergique fidélité à ses souvenirs révolutionnaires[8]. Je n'employai

point M. Lakanal; il rentra en France, reprit son siége à l'Académie, et

mourut en 1845, obscur encore, quoique avec tous les honneurs d'usage

rendus aux académiciens.

[Note 8: _Pièces historiques_, n° VIII.]

En activité depuis vingt-sept ans, l'Académie des sciences morales et

politiques a parfaitement expliqué et pleinement justifié elle-même sa

fondation. L'esprit de parti politique ou d'intolérance philosophique

n'y a jamais dominé; il a pu y apparaître quelquefois; c'est le fait

de la liberté; il a toujours été contre-balancé et contenu; c'est le

résultat du rapprochement habituel d'hommes divers de situations et

d'opinions, mais unis par le goût et le respect communs de la science

et de la vérité. Dans ses rapports soit avec le public, soit avec le

pouvoir, l'Académie a constamment fait preuve d'indépendance comme de

mesure; elle a, en toute occasion, fermement combattu le dérèglement et

hautement secondé le mouvement régulier des esprits. Le compte rendu

de ses séances et le recueil de ses mémoires attestent l'activité

intellectuelle de ses membres. Par les concours qu'elle a ouverts et les

questions qu'elle a proposées, elle a suscité hors de son sein beaucoup

de travaux importants, plusieurs très-remarquables, sur la philosophie,

l'histoire, la législation, l'économie politique, toutes les belles

et difficiles sciences auxquelles elle est consacrée. Des hommes d'un

mérite inconnu, des jeunes gens laborieux et distingués ont été ainsi

mis en lumière et sur la voie des fortes études comme des solides

succès. Jamais il n'a été plus inintelligent et plus inopportun que de

nos jours de combattre les académies: nous vivons dans une société plus

équitablement réglée et plus soigneuse du bonheur de tous que ne l'ont

été la plupart des sociétés humaines; mais les centres variés, les

groupes durables, les agrégations fortes, les impulsions indépendantes y

manquent; c'est une société à la fois dissoute et concentrée, qui montre

partout l'individu isolé en face de l'unité toute-puissante de l'État.

Nous cherchons depuis longtemps déjà, et jusqu'ici sans beaucoup de

succès dans l'ordre politique, quelque remède à ces lacunes d'un état

social qui, à côté de grands bienfaits publics, laisse les droits bien

faibles, les libertés bien mal assurées et les existences individuelles

à la fois bien languissantes et bien mobiles. Les académies sont

aujourd'hui, dans l'ordre intellectuel, le remède naturel et presque

unique à ce grave défaut de notre société générale; elles groupent sous

un drapeau pacifique, sans leur imposer aucun joug, ni aucune unité

factice, des hommes distingués qui, sans ce lien, resteraient absolument

étrangers les uns aux autres; et en les groupant elles leur procurent à

tous, avec les plaisirs de généreuses relations, des moyens d'influence

et des garanties d'indépendance. Au dehors, elles attirent les esprits

vers les études et les questions où ils peuvent s'exercer et se

satisfaire sans se déchaîner; elles les contiennent dans certaines

limites de raison et de convenance en provoquant leur activité et en

soutenant leur liberté.

Préoccupé de ces idées, je tentai de les appliquer au delà de Paris, et

de faire concourir, au bon mouvement comme au bon ordre intellectuel,

les sociétés savantes des départements. Le nombre de ces sociétés,

l'attachement que leur portent la plupart de leurs membres, la faveur

qu'elles rencontrent d'ordinaire dans les Conseils électifs de leurs

départements et de leurs villes, prouvent qu'elles répondent à des

sentiments vivaces et qui ne demandent qu'à se déployer. Mais la

principale condition du succès, une notoriété et une sympathie vraiment

publiques, manque trop souvent à ces libérales associations. La plupart

languissent faute de grand jour, et leurs membres les plus zélés se

découragent, privés tantôt des moyens d'étude dont ils auraient besoin,

tantôt de leur part de gloire un peu étendue après leurs travaux. Des

esprits généreux, entres autres un savant archéologue français et

l'un des plus actifs correspondants de l'Académie des inscriptions et

belles-lettres, M. de Caumont, se sont efforcés, soit par des congrès

scientifiques, soit en formant, par la réunion fictive des sociétés

locales sous le nom _d'Institut des Provinces_, une société générale

quoique dispersée, d'imprimer à toutes ces associations le mouvement et

la publicité fécondante qui leur manquent. Je ne saurais bien mesurer

quel a été, ni bien prévoir quel pourra être le succès de ces efforts;

mais quoi qu'il en soit; je pensais, en 1834, qu'il appartenait au

pouvoir central de mettre la main à cette oeuvre; et après avoir

recueilli, sur les sociétés savantes de France, des renseignements

précis, je leur adressai uno circulaire pour les inviter à établir,

entre elles et le ministère de l'instruction publique, une

correspondance régulière: «Les sociétés, leur disais-je, me feront

connaître les travaux dont elles s'occupent ou voudraient s'occuper,

ce qui leur manque en ressources de tout genre, livres, instruments,

informations scientifiques. Je m'appliquerai à leur procurer tout ce qui

pourra les seconder dans leur libérale activité, et je ferai publier

chaque année, sous les auspices du Gouvernement, d'abord un recueil

contenant quelques-uns des mémoires les plus importants qui auront été

lus dans les principales sociétés savantes du royaume, ensuite un compte

rendu sommaire de leurs travaux, rédigé soit d'après leurs propres

comptes rendus, soit d'après les relations qu'elles m'auront adressées,

ce qui sera un véritable monument de l'activité intellectuelle du pays,

entant du moins qu'elle s'exerce et se manifeste par l'organe des

sociétés savantes.»

Pour bien convaincre ces sociétés que je ne m'adressais point à elles

par pure curiosité administrative, et que j'attachais à ma proposition

une importance réelle, j'ajoutai, aux motifs puisés dans leur intérêt

particulier, un motif d'intérêt général et supérieur: «Au moment, leur

disais-je, où l'instruction populaire se répand de toutes parts, et

où les efforts dont elle est l'objet doivent amener, dans les classes

nombreuses qui sont vouées au travail manuel, un grand et vif mouvement,

il importe beaucoup que les classes aisées, qui se livrent au travail

intellectuel, ne se laissent pas aller à l'indifférence et à l'apathie.

Plus l'instruction élémentaire deviendra générale et active, plus il

est nécessaire que les hautes études, les grands travaux scientifiques

soient également en progrès. Si le mouvement d'esprit allait croissant

dans les masses pendant que l'inertie régnerait dans les classes

élevées de la société, il en résulterait tôt ou tard une dangereuse

perturbation. Je regarde donc comme le devoir du Gouvernement, dans

l'intérêt de la société tout entière, d'imprimer, autant qu'il est en

lui, une forte impulsion aux études élevées et à la science pure, aussi

bien qu'à l'instruction pratique et populaire.» Enfin, pour dissiper

d'avance, dans les sociétés savantes des départements, des méfiances que

je pressentais, je leur dis en terminant: «Il ne s'agit ici d'aucune

centralisation d'affaires et de pouvoir. Je n'ai nul dessein de porter

atteinte à la liberté et à l'individualité des sociétés savantes, ni de

leur imposer quelque organisation générale ou quelque idée dominante. Il

s'agit uniquement de leur transmettre, d'un centre commun, les moyens

de travail et de succès qui ne sauraient leur venir d'ailleurs, et de

recueillir, à ce même centré, les fruits de leur activité pour les

répandre dans une sphère étendue. Loin qu'une telle mesure puisse rien

faire perdre aux sociétés savantes de leur indépendance et de leur

importance locale, elle doit au contraire l'assurer et l'accroître en

donnant plus d'efficacité et de portée à leurs efforts.»

Envoyée à soixante-quinze sociétés savantes éparses dans tout le

royaume, cette circulaire y répandit un peu de mouvement et d'espérance.

Plusieurs de ces sociétés entamèrent avec mon département une

correspondance animée. Je leur fis parvenir des livres, des documents

nationaux et étrangers, des informations scientifiques, et quelques

petites sommes pour les aider dans leurs recherches et leurs

publications locales. L'un de mes successeurs au ministère de

l'instruction publique, M. de Salvandy, reprit en 1837 et en 1846, avec

l'ardeur généreuse qu'il portait partout où il touchait, l'oeuvre ainsi

commencée; il demanda aux Chambres et en obtint dans son budget un

chapitre spécial consacré aux sociétés savantes et doté de 50,000

francs. Il répartit cette somme entre soixante de ces sociétés; mode

d'appui que je suis loin de croire inutile, mais que je ne regarde pas,

dans ce cas particulier, comme le plus nécessaire ni le plus efficace.

Les encouragements doivent être appropriés aux personnes et aux travaux;

ce sont des satisfactions intellectuelles bien plutôt que des secours

pécuniaires qu'il importe d'assurer aux sociétés savantes; ce qu'elles

désirent surtout, c'est de se voir connues et appréciées dans le monde

lettré. Je me proposais de charger, dans mon département, un ou deux

hommes distingués d'entretenir avec ces sociétés une correspondance

assidue, et de préparer, de concert avec elles, les publications dont

elles devaient être l'objet. Ce genre d'encouragement leur eût été, je

crois, plus agréable et plus utile qu'une petite part dans une modique

allocation.

Je ne parlerais pas de quelques mesures assez peu importantes que

je pris dans les établissements scientifiques et littéraires,

bibliothèques, musées et collections diverses, si mes idées à cet égard

n'avaient été et ne restaient fort différentes de celles qui prévalent

aujourd'hui. Je tiens à dire avec précision ce que furent, envers ces

établissements, ma conduite et ses motifs.

Je suis grand partisan de la monarchie et de l'administration; la France

leur doit beaucoup de son bien-être et de ses progrès, mais je ne crois

pas qu'un roi soit nécessaire partout, ni que les ministres doivent tout

régler. Je sais gré à l'empereur Napoléon d'avoir dit un jour à M. de

Fontanes: «Laissez-nous au moins la république des lettres;» et je

prends cette parole plus au sérieux que ne le faisait probablement

Napoléon. Le régime de la monarchie administrative, son unité

intraitable, son impulsion monotone de haut en bas, sa froide

préoccupation des choses bien plus que des personnes, sa rigueur contre

les irrégularités et son indifférence pour les libertés ne conviennent

nullement là où domine le caractère littéraire et scientifique; il

faut à de tels établissements une plus large part d'indépendance, de

spontanéité, de variété et de gouvernement propre. Non pour complaire

à des fantaisies d'imagination où de vanité, mais à cause de la nature

même des hommes avec qui l'on traite et des affaires qui se traitent en

pareil cas. Ce que veut l'administration générale et supérieure, ce sont

des règles et des agents; ce qu'elle redoute et réprouve par-dessus

tout, ce sont les volontés individuelles, les actes imprévus, les

anomalies, les abus. Elle est peu propre à manier des lettrés et des

savants, des hommes habitués et enclins à inventer, à critiquer, à

décider eux-mêmes de leurs idées et de leurs travaux, et avec qui il

faut causer et discuter sans cesse, au lieu de leur adresser tout

simplement des instructions et des circulaires. L'administration

mettra-t-elle au-dessus d'eux un agent qui lui soit analogue, un petit

souverain administratif? Ou bien les savants et les lettrés qu'elle lui

subordonnera s'offenseront, et elle aura à encourir leur opposition

sourde et leur humeur; ou bien ils se résigneront, s'annuleront, et

les affaires des lettres et des sciences seront faites par des hommes

étrangers à leurs besoins, à leurs goûts, à leurs désirs, à leurs

plaisirs, à leurs études, à leurs livres, qui mettront l'ordre peut-être

dans les établissements littéraires, mais qui y tueront la vie. Et l'on

s'étonnera ensuite de la langueur des lettres et de la malveillance des

lettrés!

Je veux donner un exemple des erreurs où tombe l'autorité et du mal

qu'elle fait lorsqu'elle applique aux établissements scientifiques et

littéraires les idées purement administratives; et je prendrai l'un des

exemples les plus favorables à l'administration, un cas où des motifs

plausibles semblent justifier ses mesures. Depuis longtemps et sous le

régime parlementaire comme aujourd'hui, on a taxé d'abus les logements

accordés dans les établissements scientifiques aux conservateurs,

professeurs ou employés divers qui y exercent leurs fonctions; on à

trouvé ces logements tantôt trop multipliés, tantôt trop vastes, tantôt

trop beaux, et j'ai cité naguère la réponse amère d'un savant illustre

à ces plaintes acharnées. Pour couper court aux abus, on a, dans la

Bibliothèque impériale, aboli récemment l'usage; il a été décidé

qu'aucun conservateur ou employé n'habiterait plus dans l'établissement,

et on a alloué à ceux qu'on expulsait ainsi une indemnité de logement.

On a voulu et cru faire un acte de bonne administration; mais on

a méconnu la nature et la puissance morale des établissements

scientifiques; on a porté aux moeurs et à la vie savantes une grave

atteinte. Une bibliothèque publique, un musée d'histoire naturelle, des

conservatoires de grandes collections sont, pour les hommes chargés de

les conserver, de les enrichir, d'y enseigner, tout autre chose qu'un

bâtiment où ils s'acquittent de leurs fonctions; c'est une patrie où

habite leur âme, où ils vivent au milieu des instruments de leur travail

et des plaisirs de leur pensée; je dirais volontiers que c'est un

couvent laïque et voué à la science, où s'enferment librement des hommes

pour qui la science est une affaire de tous les moments, et qui trouvent

là leur délassement comme leur occupation. Ils font bien plus qu'y

recevoir le public et satisfaire à ses demandes; ils exploitent

eux-mêmes les richesses qu'ils gardent; ces bibliothèques, ces musées

qu'ils habitent sont leur laboratoire personnel; c'est à la faveur de

cette cohabitation continue, de cette intimité matérielle, si l'on peut

ainsi parler, avec les monuments et les dépôts de la science qu'ont été

préparés et accomplis, par les employés eux-mêmes des établissements

scientifiques, la plupart des grands travaux qui en sont sortis. Se

figure-t-on que les mêmes sentiments se développeront, que les mêmes

liens se resserreront, que les mêmes résultats seront obtenus lorsque

ces établissements seront des édifices déserts, excepté à certains

jours et certaines heures où les conservateurs et les professeurs s'y

rendront, comme le public, pour s'acquitter de leur tâche, sauf à en

sortir aussitôt pour aller retrouver dans leurs propres foyers ces

jouissances, de l'étude: et de la famille qui ne s'incorporent plus pour

eux avec ces salles et ces murs où ils ne vivent plus? On a, détruit la

cité et la famille savantes; fussent-ils les plus savants et les plus

exacts, du monde, des employés dispersés ne la remplaceront pas.

C'est trop sauvent notre disposition de nous préoccuper exclusivement

de certaines fautes, de certains maux qui frappent notre esprit ou

soulèvent notre humeur, et d'oublier, de sacrifier, pour les faire

cesser, les biens précieux auxquels ils s'attachent. Je n'ai nul goût

pour les abus; mais j'aime mieux supporter quelques plantes parasites

autour de l'arbre que d'abattre ou d'énerver l'arbre lui-même. Je crois

d'ailleurs qu'avec quelques mesures persévérantes d'inspection et de

publicité, on pourrait prévenir ou redresser la plupart des griefs qui

s'élèvent contre l'administration des établissement scientifiques sans

leur enlever leur caractère. Lorsqu'en novembre 1832, je fus appelé par

les réclamations et les commissions des Chambres mêmes, à apporter dans

le régime de la Bibliothèque royale certaines modifications, je pris

grand soin qu'elles ne détruisissent point l'ancienne indépendance, et

ce que j'appellerai l'autonomie littéraire de cet établissement; je

laissai le gouvernement intérieur de ses affaires à la réunion de

ses conservateurs; je leur imposai seulement l'obligation d'indiquer

eux-mêmes; et parmi eux, par la présentation de trois candidats,

un président du conservatoire qui en serait, au dedans, le pouvoir

exécutif, et au dehors le représentant vis-à-vis de l'administration

générale. C'était un principe d'unité et de responsabilité introduit

dans l'établissement, sans altérer la dignité de ses chefs savants,

ni leur enlever leurs attributions naturelles. Je fortifiai même la

position des employés, supérieurs et inférieurs, de la Bibliothèque,

en leur donnant, pour leur nomination et leur avancement, de sérieuses

garanties contre l'action spontanée et arbitraire du pouvoir central.

L'administration du Muséum d'histoire naturelle eût été susceptible de

quelques modifications analogues; mais le public les réclamait moins

vivement, et les chefs de l'établissement, tous professeurs de renom,

paraissaient les redouter encore davantage. Je leur laissai, sans y

toucher, cette ancienne organisation sous laquelle les sciences et leur

enseignement ont fait tant de progrès et jeté tant d'éclat.

Je fis, pour ces deux établissements, ce qui importe beaucoup plus à la

prospérité des sciences et des lettres que la suppression de quelques

logements ou la répression de quelques irrégularités administratives;

je demandai et j'obtins des Chambres un notable accroissement à leur

dotation. De 1833 à 1837, le budget ordinaire du Muséum d'histoire

naturelle fut porté de 337,000 à 434,000 francs, et celui de la

Bibliothèque royale de 205,000 à 274,000 francs. C'était une

augmentation d'un tiers, principalement appliquée à mettre en bon état

et à enrichir le matériel de ces établissements. En vertu de la loi des

travaux publics extraordinaires, proposée le 29 avril 1833 par M. Thiers

et promulguée le 27 juin suivant, une somme de 2,400,000 francs fut

consacrée à l'extension des terrains du Muséum d'histoire naturelle et

à la construction d'une galerie minéralogique et de grandes serres

nouvelles depuis longtemps désirées dans l'intérêt laborieux des savants

comme pour la satisfaction curieuse du public. Le roi Louis-Philippe

alla poser lui-même, le 29 juillet 1833, la première pierre de la

galerie minéralogique, et je l'accompagnai dans cette cérémonie. La

foule était grande; tous les savants du Muséum, ses visiteurs habituels,

des étudiants, la garde nationale du quartier; au nom de ce public,

je remerciai le Roi des nouveaux moyens qu'il venait mettre à la

disposition de la science pour faire valoir ses richesses: «C'est votre

destinée, Sire, lui dis-je, et ce sera votre gloire, dans les petites

comme dans les grandes choses, d'accomplir ce qui était projeté, de

terminer ce qui était commencé, de toucher au but marqué par tous les

voeux, de satisfaire définitivement aux besoins modestes de la science

comme aux grands intérêts de la société.» J'exprimais là le sentiment

commun des nombreux assistants qui m'écoutaient. Les plus honnêtes

espérances sont présomptueuses; mais les hommes sentiraient leur coeur

se glacer et tomberaient dans l'inertie s'ils savaient combien leurs

oeuvres sont incertaines et si l'avenir cessait d'être obscur à leurs

yeux.

CHAPITRE XX

ÉTUDES HISTORIQUES.

Importance morale et politique des études historiques.--État des études

historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de

l'enseignement spécial de l'histoire dans les collèges.--Du caractère et

des limites de cet enseignement.--État des études historiques après

la Révolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry à ce

sujet.--Fondation de la _Société pour l'histoire de France_.--Je propose

la publication, par le ministère de l'Instruction publique, d'une grande

collection des Documents inédits relatifs à l'histoire de

France.--Débat dans les Chambres à ce sujet.--Mon rapport au roi

Louis-Philippe.--Lettre du Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De

l'état actuel des études sur l'histoire générale et locale de la France,

et de l'influence de ces études.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 10 / 34 段