Mais pour répondre à leur destination, de tels établissements veulent

être complets et un peu éclatants; si la parcimonie scientifique ou

économique s'en mêle, elle les tuera au moment même de leur naissance.

Il faut que, dans les nouvelles universités et dans leurs diverses

facultés, lettres, sciences, droit, médecine, théologie (si l'Église s'y

prête), le nombre et l'objet des chaires soient en harmonie avec l'état

actuel des connaissances humaines, et que la condition des professeurs y

soit assurée, commode, digne. Le but vaut la peine que l'État fasse

les sacrifices indispensables pour l'atteindre. C'est d'ailleurs la

disposition de notre pays que les innovations n'y réussissent que

si elles sont hardies et grandes; pour être bien venu à fonder des

établissements nouveaux, il faut faire et demander beaucoup. Aussi

avais-je dessein, en proposant aux Chambres la création des universités

locales, de montrer ce plan d'instruction supérieure dans toute son

étendue et de réclamer toutes les conditions nécessaires à son succès.

J'avais étudié la difficile question des lieux les plus propres à

recevoir et à faire prospérer de tels établissements, et quatre villes,

Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, m'avaient paru celles

qui, à tout prendre, offraient à l'institution nouvelle les meilleures

chances, et satisfaisaient le mieux aux besoins généraux de la France.

J'aurais présenté à cet égard, un projet d'ensemble, et recherché

d'un seul coup un résultat complet. Quand M. Cousin tenta, en 1840,

l'exécution de la même idée, il crut devoir procéder autrement; il

se borna à demander pour la ville de Rennes, déjà en possession des

facultés de droit et des lettres, la création d'une faculté des sciences

et d'une faculté de médecine, présentant ce projet comme un essai et

un échantillon «des grands centres d'instruction supérieure que le

gouvernement avait l'intention de créer sur quelques points de la

France.» Ainsi resserrée dans ces modestes limites, la proposition fut

encore mutilée; la Chambre des députés en rejeta ce qu'elle avait de

plus considérable, la création d'une faculté de médecine à Rennes. Un

projet plus grand et plus exigeant eût obtenu, je crois, plus de succès.

Une troisième réforme, plus morale que scientifique, était, de tous mes

projets quant à l'instruction supérieure, celui que j'avais le plus à

coeur.

Quand je visitai les universités d'Oxford et de Cambridge, une chose

surtout me frappa: la discipline à côté de la liberté, les maîtres

présents et vigilants au milieu d'une jeunesse en possession d'une large

mesure d'indépendance, l'éducation encore continuée dans l'âge des

études supérieures et de l'émancipation. Les jeunes gens vivent,

la plupart du moins, dans l'intérieur des divers collèges dont ces

universités se composent, fort libres chacun dans son logement

particulier, mais prenant leurs repas ensemble, tenus d'assister tous

les jours à la prière commune, d'être rentrés à une heure déterminée,

astreints à certaines règles, à certaines habitudes qui rappellent

l'intérieur de la famille, la soumission du nombre, le respect de

l'autorité, et maintiennent des devoirs stricts et de fortes influences

morales dans la vie déjà bouillonnante de ces générations qui touchent

au moment où elles prendront à leur tour possession du monde. Il y a, à

Oxford et à Cambridge, bien des jeunes gens qui étudient fort peu, qui

se dérangent, jouent, commettent des excès, font des sottises et des

dettes; la liberté est grande, mais la règle subsiste et se fait sentir;

l'autorité vit au sein de la liberté, présente aux esprits, même quand

elle ne gouverne pas les actions. Et c'est loin des grands foyers de

population et de mouvement, dans de petites villes exclusivement vouées

à l'étude, où les établissements d'instruction frappent partout les

yeux, où les étudiants rencontrent sans cesse leurs maîtres, que la

jeunesse anglaise vit sous ce régime spécial et sain, point asservie à

des exigences tracassières, mais point livrée à elle-même dans une

foule inconnue; assez médiocrement instruite à certains égards, mais

moralement contenue et disciplinée au moment où elle essaye sa force et

dans le passage difficile de l'enfance à la condition virile.

Quel contraste entre ce régime et la situation des jeunes gens qui

viennent à Paris faire leurs études supérieures et se préparer aux

diverses professions de la vie! Au sortir de la famille et du collège,

ils tombent dans cette ville immense, seuls, sans gardien, sans

conseiller, affranchis tout à coup de toute autorité et de toute règle,

perdus dans la foule et dans l'obscurité de leur vie, en proie à tous

les ennuis de l'isolement, à toutes les tentations, à toutes les

contagions de la passion, de l'inexpérience, de l'occasion, de

l'exemple, dénués de frein et d'appui moral précisément à l'époque où

ils en auraient le plus impérieux besoin. Je n'ai jamais regardé

ou pensé sans un profond sentiment de tristesse à cette déplorable

condition de la jeunesse qui afflue dans nos grandes écoles. Personne ne

sait, personne ne peut calculer combien de nos enfants se perdent dans

cette épreuve désordonnée et délaissée, ni quelles traces en restent,

pour tout le cours de leur vie, dans les moeurs, les idées, le caractère

de ceux-là même qui n'y succombent pas tout entiers.

Pourquoi ne placerions-nous pas, à côté de nos grandes écoles

d'instruction supérieure, des établissements où les jeunes gens

retrouveraient quelque chose du foyer domestique, et vivraient réunis en

un certain nombre, avec une large mesure d'indépendance personnelle et

de liberté, soumis pourtant à une certaine discipline, et surveillés,

soutenus dans leur conduite en même temps qu'aidés et encouragés dans

leurs travaux? A la tête de ces établissements devraient être des hommes

instruits, honorés, des chefs de famille capables de prendre un intérêt

sérieux à la vie morale comme aux études de leurs jeunes hôtes et

d'exercer sur eux une salutaire influence. C'est dans ce but que furent

fondés jadis, c'est à peu près là ce qu'étaient ces collèges des

diverses provinces, dites _nations_, où les étudiants, accourus aux

leçons de l'Université de Paris, habitaient et vivaient en commun. Les

formes, les règles, les habitudes de semblables maisons devraient être,

de nos jours, très-différentes de ce qu'elles étaient alors; mais l'idée

et le résultat seraient, au fond, les mêmes; les jeunes gens seraient

mis à l'abri du dérèglement comme de l'isolement. Par condescendance

pour nos habitudes et nos moeurs, je ne voudrais prescrire, à cet égard,

rien d'obligatoire; les étudiants qui le préféreraient resteraient

libres de vivre seuls et dans la foule, comme ils le font aujourd'hui;

mais les avantages moraux de la vie hospitalière dont je parle seraient

si évidents, et il serait si aisé d'y attacher, pour les études même,

des secours précieux, que la plupart des pères de famille n'hésiteraient

certainement pas à placer ainsi leurs fils.

C'était là l'institution que je me proposais de fonder et l'exemple

que je voulais donner pour prolonger l'éducation dans l'instruction

supérieure, et exercer quelque influence morale sur les jeunes gens dans

leur passage du collége au monde. Loin de prétendre placer sous la main

de l'État seul de tels établissements, je désirais au contraire qu'à

côté des siens il s'en fondât plusieurs divers par l'origine, la

tendance, et parfaitement indépendants. J'en avais exposé l'idée à

un digne prêtre catholique et à un pieux évêque qui l'avaient fort

accueillie, et s'étaient montrés disposés à soutenir de leur patronage

une fondation de ce genre. J'en avais aussi entretenu quelques-uns de

mes amis protestants qui ne demandaient pas mieux que de se concerter

pour ouvrir, aux étudiants de leur communion, un tel foyer de vie

laborieuse et régulière. Les objections et les difficultés abondent sous

les premiers pas de toute innovation sérieuse; pourtant il y a grande

chance de succès quand le pouvoir qui l'entreprend ne craint pas de s'y

compromettre et accepte sans hésiter le concours de la liberté.

Mais ce qui manque, de nos jours, aux desseins un peu difficiles, c'est

le temps: nous avons à peine quelques heures d'activité puissante et

tranquille; nous vivons au milieu tantôt de la tempête, tantôt du calme

plat, condamnés tour à tour au naufrage ou à l'immobilité. Plus rapides

et plus forts que nous, les événements emportent nos idées et nos

intentions avant qu'elles aient pu passer dans les faits, souvent même

avant qu'elles soient devenues seulement des tentatives. J'ai peut-être

moins à me plaindre que d'autres de ce trouble continu de mon temps,

puisque j'ai pu, comme ministre de l'instruction publique, laisser çà

et là quelques traces durables de mon passage. Pourtant, je ne puis

me défendre de quelque tristesse quand ma pensée se reporte vers les

projets que j'avais formés, que je croyais bons, et qui ne se sont pas

même laissé entrevoir. Je dirai tout à l'heure comment la politique de

cette époque vint les arrêter, et me jeter dans des questions et des

luttes bien différentes de celles que je rappelle en ce moment.

CHAPITRE XIX

ACADÉMIES ET ÉTABLISSEMENTS LITTÉRAIRES.

Rétablissement de l'Académie des sciences morales et politiques dans

l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je

communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des

sciences morales et politiques. L'abbé Sieyès.--Le comte Roederer.--M.

Daunou.--Élections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Académie

des sciences morales et politiques et de l'utilité générale

des académies.--Mes relations avec les sociétés savantes des

départements.--De l'administration des établissements littéraires

et scientifiques.--Idées fausses à ce sujet.--De la suppression des

logements pour les conservateurs et employés dans l'intérieur de ces

établissements.--Réformes dans l'administration de la Bibliothèque

royale.--Augmentation du budget des établissements littéraires et

scientifiques.--Constructions nouvelles au Muséum d'histoire naturelle.

J'entrai au ministère de l'instruction publique profondément convaincu

que c'est maintenant pour le gouvernement de la France, quelque nom

qu'il porte, un intérêt éminent de se montrer, non-seulement exempt

de toute crainte, mais bienveillant et protecteur pour les travaux de

l'esprit humain, aussi bien dans les sciences morales et politiques que

dans les autres. Je ne connais guère, de nos jours, une situation plus

fausse et plus affaiblissante pour le pouvoir que d'être pris pour un

adversaire méfiant et systématique de l'activité intellectuelle, même

lorsque, étrangère à toute vue de circonstance ou de parti politique,

elle ne s'applique qu'à la recherche générale et abstraite de la vérité.

Je sais quels liens puissants unissent les idées abstraites aux intérêts

positifs de la société, et combien la transition est prompte des

principes aux faits et de la théorie à l'application. Je sais aussi

qu'il y a des temps et des lieux où la vérité, même générale et purement

scientifique, peut être, pour l'ordre établi un embarras et un danger.

Je n'ai rien à dire de cette difficile situation; je ne m'occupe que de

mon propre pays et de mon propre temps. Au point où nous sommes de

la vie nationale, après les expériences que nous avons faites et les

spectacles auxquels nous avons assisté, l'ordre et le pouvoir, loin

d'avoir, parmi nous, rien à craindre du libre et sérieux développement

scientifique de l'esprit humain, y trouveront de la force et de l'appui.

Non que beaucoup d'erreurs, et d'erreurs dangereuses, ne viennent encore

ainsi à se produire; mais dans les régions élevées de l'intelligence

comme de la société, les erreurs dangereuses, en morale et en politique,

n'ont plus maintenant le vent en poupe; elles y sont promptement

signalées, combattues et décriées. Ce n'est plus en haut, c'est en bas

que les théories qui portent le dérèglement dans les âmes et dans

les peuples sont favorablement accueillies et deviennent aisément

puissantes; ce n'est plus dans le monde savant, c'est dans le monde

ignorant qu'il faut les redouter et les poursuivre. Sur les hauteurs, la

tendance actuelle de l'esprit est de se redresser et de s'épurer; c'est

dans les rangs obscurs et pressés des régions inférieures qu'habitent et

travaillent aujourd'hui les démons pervers et ardents à répandre leur

perversité. Que le gouvernement sache avoir confiance dans le mouvement

intellectuel d'en haut; il y rencontrera plus de secours que de péril.

Et qu'il soit infatigable à combattre le désordre intellectuel d'en bas;

les faits ne lui en fourniront que trop souvent les occasions avec la

nécessité; car c'est en bas surtout que les erreurs de l'esprit

se transforment rapidement en passions anarchiques, en actions

destructives, et qu'elles tombent ainsi sous les justes atteintes du

pouvoir.

Ce fut dans ces vues, et avec des espérances ainsi limitées, que, peu

de jours après la formation du cabinet, je proposai au Roi le

rétablissement, dans l'Institut, de la classe des sciences morales et

politiques fondée en 1795 par la Convention, et supprimée en 1803

par Napoléon, alors premier Consul. Naguère, au plus fort des orgies

politiques et intellectuelles de 1848, le général Cavaignac, alors chef

du gouvernement républicain, demanda à cette Académie de raffermir

dans les esprits, par de petits ouvrages répandus avec profusion, les

principes fondamentaux de l'ordre social, le mariage, la famille, la

propriété, le respect, le devoir. C'était se faire, dans un bon dessein,

une grande illusion sur la nature des travaux d'une telle compagnie et

sur la portée de son action. Il n'est pas donné à la science de réprimer

l'anarchie dans les âmes, ni de ramener au bon sens et à la vertu les

masses égarées; il faut, à de telles oeuvres, des puissances plus

universelles et plus profondes; il y faut Dieu et le malheur. C'est dans

les temps réguliers que, par les justes satisfactions données et

la saine direction imprimée aux esprits élevés et cultivés, les

corporations savantes exercent, au profit du bon ordre intellectuel, une

influence salutaire, et peuvent prêter au pouvoir lui-même, s'il sait

entretenir avec elles d'intelligents rapports, un indirect, mais utile

appui. C'était là le résultat que je me promettais de l'Académie des

sciences morales et politiques; rien de plus, mais rien de moins. Le Roi

et le cabinet adoptèrent avec empressement ma proposition.

Ce n'est pas qu'elle ne rencontrât des objections graves et que

d'excellents esprits ne la reçussent avec peu de faveur. Dans mon propre

parti et parmi les plus fermes soutiens de notre politique, plusieurs se

méfiaient grandement de la spéculation philosophique, et doutaient que,

même animée des plus sages intentions, elle pût servir à raffermir

l'ordre et le pouvoir. D'autres voyaient avec déplaisir des hommes

fameux dans les plus mauvais temps révolutionnaires remis en honneur au

nom de la science et en dépit de leurs fâcheux souvenirs. La première et

inévitable conséquence de la mesure proposée était en effet de rappeler,

comme noyau de la nouvelle Académie, les douze membres encore vivants de

l'ancienne classe des sciences morales et politiques; deux d'entre eux,

l'abbé Sieyès et M. Merlin de Douai, avaient voté la mort de Louis XVI;

un troisième, M. Garat, était ministre de la justice à cette sanglante

époque, et avait lu au Roi son arrêt; presque tous appartenaient à

l'école sensualiste du XVIIIe siècle et convenaient mal à la philosophie

spiritualiste et à l'esprit religieux. On s'inquiétait du retour de leur

influence; on regrettait que le gouvernement parût s'en faire le patron.

J'eus, de cette disposition d'une portion du public, un témoignage

irrécusable: M. Royer-Collard, absent au moment où l'Académie restaurée

se préparait à se compléter par l'élection de nouveaux membres,

m'écrivit: «Si le public et les gens de lettres mettent beaucoup

d'intérêt à votre Académie des sciences morales et politiques, vous

avez bien fait pour vous; mais comme elle ne serait pour moi qu'une

niaiserie, un réchauffé de lieux communs, et qu'elle s'élève d'ailleurs

sur des fondements conventionnels et révolutionnaires, je ne me soucie

nullement d'y figurer. Je l'ai écrit, il y a quelques jours, à

Cousin. Écartez donc mon nom.» Selon son voeu, ce nom qui était là si

naturellement appelé, n'y fut pas même prononcé.

M. Royer-Collard était parfaitement libre de ne consulter, dans cette

circonstance, que ses goûts ou ses dégoûts personnels; mais j'aurais

eu grand tort de me conduire par de tels mobiles: j'avais, comme homme

public, un double devoir à remplir; l'un, de rétablir une institution

scientifique que je jugeais bonne; l'autre, de placer cette institution

en dehors des dissentiments et des ressentiments politiques, même

légitimes. Je n'ignorais pas que des idées philosophiques, qui n'étaient

point les miennes, dominaient dans cette classe de l'Institut au moment

de sa première fondation et y reparaîtraient dans sa renaissance; mais

je ne craignais pas que, dans l'enceinte que je leur rouvrais, ces idées

redevinssent puissantes ni redoutables; et les inconvénients de quelques

mauvais souvenirs révolutionnaires étaient, à mon avis, bien inférieurs

aux avantages présents et futurs de cette éclatante démonstration de la

confiance du pouvoir dans la liberté laborieuse et réfléchie de l'esprit

humain.

La mesure une fois résolue, je n'hésitai pas plus sur le mode

d'exécution que sur le principe. J'étais bien décidé à ne faire faire

par ordonnance du Roi aucune nomination académique; l'élection est de

l'essence des sociétés savantes; on n'y entre dignement que par le choix

de ses pairs. Je me souvenais qu'un vieux et fidèle royaliste, l'abbé

de Montesquiou, nommé en 1816 membre de l'Académie française par

l'ordonnance royale qui écarta de cette compagnie quelques-uns de ses

membres, n'avait jamais voulu y prendre séance, disant: «Je ne suis

pas académicien; ce n'est pas le Roi qui fait des académiciens.» Je ne

voulus pas même faire rendre l'ordonnance de rétablissement sans en

avoir concerté les dispositions et l'exécution avec les membres encore

vivants de l'ancienne classe des sciences morales et politiques qui

devaient y être appelés. Je n'ai pas plus de goût aux formes qu'aux

maximes du pouvoir absolu; je me sens à l'aise et satisfait pour mon

propre compte en témoignant, aux hommes avec qui j'ai à traiter, les

égards dus à des créatures intelligentes et libres. A part mon penchant

personnel, le pouvoir a, dans la plupart des cas, bien plus d'avantage

à accepter de bonne grâce le travail de la délibération préalable et

officieuse qu'à affronter aveuglément les critiques en agissant seul

et brusquement, selon sa seule science et fantaisie; quand il procède

ainsi, c'est bien plus souvent par paresse et inhabileté que par

nécessité et prudence. Décidé donc à communiquer aux anciens

académiciens les bases de mon projet, je cherchai quel était, parmi eux,

celui avec qui je pourrais le plus sûrement m'entendre, et qui aurait

ensuite le plus d'influence sur ses collègues. De tous les survivants,

l'abbé Sieyès était le plus célèbre. J'allai lui faire une visite.

J'eus quelque peine à en être reçu, et je le trouvai dans un extrême

affaiblissement d'esprit et de mémoire. Un moment, dans notre courte

entrevue, le nom de la classe des sciences morales et politiques parut

le ranimer et lui inspirer quelque intérêt: lueur vacillante et qui

s'évanouit rapidement. Je renonçai à toute intervention de sa part dans

la petite négociation que je méditais. En parcourant les autres noms,

le comte Roederer me parut le plus propre à en être chargé. C'était un

homme d'un esprit ouvert, flexible, sensé, libéral, lettré, et, malgré

sa préoccupation de bien des préjugés de son temps, exempt de passion et

d'entêtement de parti dans la pratique des affaires. Il était dans sa

terre de Matignon; sur ma prière il vint sur-le-champ à Paris; je lui

communiquai mon projet et mes vues pour son exécution, en le priant de

réunir ses anciens collègues et de s'en entretenir avec eux. Il s'en

chargea avec empressement, et le 24 octobre, je reçus de lui cette

lettre:

«Monsieur, j'ai lu aux anciens membres de la classe des sciences morales

de l'Institut la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ce

matin.

Ils applaudissent au rétablissement de cette classe.

Ils pensent que, sans la diviser en sections, quant à présent, il

convient de réunir dans un article général les attributions des

sections, et d'y ajouter _la philosophie de l'histoire_ (ou les méthodes

à suivre dans les compositions historiques pour qu'elles soient, le plus

qu'il se pourra, profitables à la morale et à la politique).

Ils estiment que cette classe pourrait être bornée à trente membres, et

recevoir le titre _d'Académie des sciences morales et politiques_.

Ils regardent comme une conséquence de la réintégration de la classe

celle de tous les membres qui en subsistent encore, et de plus celle de

deux membres qui n'étaient qu'associés lors de la dissolution, mais

qui ont reçu depuis le caractère électoral dans une des classes

subsistantes.

Ils croient convenable d'adjoindre quatre membres pour élire les quinze

autres qui feront le complément de l'académie; mais ils estiment que

cette adjonction doit se faire par voie _d'élection régulière_, et

qu'aucune élection ne peut avoir de régularité qu'après l'émission de

l'ordonnance de rétablissement.

Ils croient que les élections doivent être faites en trois temps.

La première, immédiatement après la publication de l'ordonnance; elle

nommera les quatre adjoints.

Par la seconde, les quinze membres formés par l'adjonction aux onze

anciens nommeront huit membres, ce qui fera vingt-trois.

La troisième sera faite par les vingt-trois, et nommera les sept membres

complémentaires de la classe.

Voilà, monsieur, le résultat de notre longue délibération, où tous se

sont montrés bienveillants pour le projet.»

Il n'y avait rien là que de parfaitement conforme aux idées que j'avais

communiquées à M. Roederer, et l'ordonnance fut immédiatement rendue.

Mais quand on en vint à l'exécution, et d'abord à l'élection, par les

anciens membres, des quatre adjoints qui devaient, de concert avec

eux, compléter l'Académie, les rivalités, les susceptibilités et les

méfiances philosophiques apparurent. Les quatre adjoints devaient être

pris dans les autres classes de l'Institut, et parmi les noms mis en

avant pour ces choix se trouvait fort naturellement celui de M.

Cousin. M. Daunou le repoussa, non pas, dit-il, qu'il voulût l'écarter

absolument de l'Académie; il trouvait convenable et même nécessaire que

M. Cousin en devînt membre, mais il demandait qu'il ne fût élu que plus

tard et quand l'Académie aurait à se compléter définitivement. Pressé

d'objections et de questions, il répondit qu'il ne voulait pas, en

appelant M. Cousin parmi les quatre premiers adjoints, lui donner sur

les élections suivantes une influence dont il pourrait abuser «au profit

de son parti doctrinal contre le nôtre.» Comme la discussion continuait,

M. Daunou finit par dire qu'il ne faisait point d'objection à ce que

le gouvernement nommât lui-même d'office les quatre adjoints dans

l'ordonnance de rétablissement de l'Académie, et y comprît M. Cousin;

ce ne serait là que suivre les exemples du passé, et personne n'y

trouverait à redire. M. Merlin se rangea à cet avis. Ces académiciens

renonçaient ainsi à leur droit d'élire eux-mêmes leurs collègues et

provoquaient le pouvoir à un acte de bon plaisir pour s'épargner

l'embarras d'écarter ou le déplaisir d'admettre un candidat dont les

doctrines philosophiques inquiétaient les leurs. Je déclarai que je ne

proposerais jamais au Roi de nommer lui-même des académiciens, et que

les anciens membres de l'Académie rétablie étaient parfaitement libres

d'élire les quatre premiers adjoints comme il leur conviendrait.

L'élection eut lieu en effet; je ne sais comment vota M. Daunou, mais

M. Cousin fut l'un des quatre élus; les seize membres ainsi réunis se

complétèrent par deux élections successives qui appelèrent chacune sept

nouveaux membres, et le 4 janvier 1833, M. Roederer ouvrit les séances

de l'Académie définitivement constituée par un discours plein d'une

satisfaction joyeuse et d'une espérance un peu vaniteuse dans

l'influence de la philosophie, caractère persévérant de la brillante et

forte génération à laquelle il appartenait.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 9 / 34 段