Plus vivement contestée que la première, cette nomination pourtant ne

parut d'abord susciter que les attaques des opposants d'habitude et

l'humeur des rivaux de profession. Mais lorsque à la rentrée annuelle

de l'École de droit, le 29 novembre 1834, M. Rossi ouvrit son cours de

droit constitutionnel, il fut assailli par des interruptions et des

clameurs qui ne lui permirent pas d'aller jusqu'au bout de sa leçon.

Trois fois, aux jours assignés, il remonta dans sa chaire et s'efforça,

mais en vain, de commencer son enseignement. Les perturbateurs étaient

en minorité; un grand nombre d'auditeurs, les élèves sérieux et libéraux

essayaient, par des cris _à l'ordre_ et des applaudissements au

professeur, de lutter contre le tumulte: ils échouaient toujours. Il

y avait évidemment, dans l'École, une petite émeute organisée, où se

jetaient volontiers des étudiants ignorants et turbulents, qui ne

croyaient pas déplaire à tous leurs professeurs, et qui prenaient

plaisir à se sentir soutenus par les émeutiers ordinaires du dehors.

A ce désordre obstiné et à des insultes qui menaçaient de devenir

violentes, M. Rossi opposait sa persévérance, son sang-froid, quelques

paroles dignes; et à chaque nouvelle scène, en sortant de l'École,

il venait me raconter ce qui s'était passé et concerter avec moi sa

conduite, un peu surpris, lui réfugié libéral et appelé à fonder un

enseignement libéral, de rencontrer, contre sa personne et son oeuvre,

cette opposition brutale et subalterne. Le conseil des ministres et

le conseil royal de l'instruction publique, à qui je rendis compte de

l'incident, pensèrent avec moi qu'après avoir fait arrêter quelques-uns

des perturbateurs, il convenait d'ordonner une enquête sur les causes du

tumulte, pour intimider les intrigues hostiles, et de suspendre le cours

jusqu'à ce que l'enquête fût terminée, pour donner aux esprits le temps

de se calmer. Les deux mesures atteignirent leur but; les ennemis eurent

un peu de honte; les turbulents se lassèrent; M. Rossi reprit son cours;

et quelques années après, à la complète approbation des étudiants comme

des professeurs ses collègues, il était le doyen de cette École de droit

dans laquelle il était entré au milieu de tant d'inimitié et de bruit.

Il était très-propre à surmonter les obstacles, à dissiper les

préventions hostiles, et à se concilier les esprits mal disposés, pourvu

qu'il eût devant lui du temps. Il était au fond plein de passion et

d'autorité; mais elles ne se manifestaient pas du premier coup, ni

avec cet élan et cette énergie extérieure qui dominent quelquefois les

tumultes parlementaires ou populaires. D'une apparence froide, lente et

dédaigneuse, il exerçait plus d'action sur les individus que sur les

masses, et savait mieux plaire et vaincre dans le tête-à-tête qu'au

milieu des troubles et des péripéties de la foule réunie en assemblée ou

en émeute. Pendant que les désordres suscités à l'occasion de son cours

devenaient presque une affaire de gouvernement, le Roi me dit un jour:

«Êtes-vous bien sûr que l'homme vaille l'embarras qu'il nous donne?--Il

vaut infiniment mieux, Sire; le Roi fera un jour de M. Rossi bien autre

chose qu'un professeur de droit constitutionnel.--En ce cas, vous avez

raison; soutenons-le bien.»

J'eus à la même époque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne

dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins bruyant, mais quelque

effet, même hors de France, parmi les esprits méditatifs, et dont les

idées sont devenues le _Credo_ d'une petite secte philosophique. Ces

chaires nouvelles, créées soit au Collége de France, soit dans les

Facultés, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M.

Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé

lui-même _la Philosophie positive_, me demanda à me voir. Je ne le

connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui.

Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse

créer pour lui, au Collége de France, une chaire d'histoire générale

des sciences physiques et mathématiques; et pour m'en démontrer la

nécessité, il m'exposa lourdement et confusément ses vues sur l'homme,

la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire.

C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à

ses idées, modeste en apparence quoique, au fond, prodigieusement

orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour

l'esprit humain et les sociétés humaines, une ère nouvelle. J'avais

quelque peine, en l'écoutant, à ne pas m'étonner tout haut qu'un esprit

si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la nature ni

la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait,

et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti par ses propres

sentiments, moraux malgré lui, de l'immorale fausseté de ses idées.

C'est la condition du matérialisme mathématicien. Je ne tentai même

pas de discuter avec M. Comte; sa sincérité, son dévouement et son

aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le

silence. Il m'écrivit peu de temps après une longue lettre pour me

renouveler sa demande de la chaire dont la création lui semblait

indispensable pour la science et la société[7]. Quand j'aurais jugé à

propos de la faire créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la

lui donner.

[Note 7: _Pièces historiques_, n° VII.]

Les deux chaires conférées coup sur coup à M. Rossi ranimèrent, dans les

Chambres et dans les journaux, une question déjà plusieurs fois débattue

et qui devait l'être plus d'une fois encore, la question du cumul des

emplois et des traitements dans la sphère des lettres, des sciences et

de l'enseignement supérieur, car ce n'est guère que là que ce cumul peut

avoir lieu. Ce fut une explosion répétée de cette parcimonie jalouse

qui s'acharne contre le bien-être d'hommes laborieux, la, plupart

distingués, quelques-uns illustres, presque tous sans fortune native, et

qui leur marchande les fruits, toujours bien modestes, de leurs longs

travaux. Il y a là une injustice honteuse et un ignorant calcul: on

méconnaît à la fois les droits des personnes et les intérêts du pays. Si

on dressait la liste des hommes qui, de 1830 à 1848, occupaient, soit

dans l'enseignement, soit dans les sciences et les lettres, plusieurs

emplois, on trouverait en tête les maîtres des diverses carrières

intellectuelles, les hommes qui, dans les applications de la science

comme dans la science pure, pouvaient le mieux servir et ont en effet

le mieux servi l'État dans les divers postes qui leur étaient confiés.

C'est à ces hommes que l'on contestait tantôt leurs traitements, tantôt

leurs logements, tantôt les suppléants qu'ils réclamaient après bien

des années d'exercice personnel. Quelques-uns, pour échapper à ces

douloureuses piqûres, se démettaient de telle ou telle de leurs

fonctions; d'autres, qui s'étaient promis de mourir sous le même toit

que les collections qu'ils gardaient ou les établissements qu'ils

dirigeaient, se voyaient contraints d'aller vivre hors du séjour de leur

esprit et des instruments de leur travail. Et pour ceux-là même qu'elle

poursuivait sans les atteindre, cette petite guerre subalterne laissait

dans leur coeur un profond sentiment d'amertume contre des pouvoirs

inintelligents et ingrats.

Je veux insérer ici textuellement une lettre que m'adressa, à cette

occasion, l'un de nos plus éminents naturalistes, le collègue et,

selon quelques-uns, le rival scientifique de M. Cuvier, M. Geoffroy

Saint-Hilaire. Il avait été attaqué dans la Chambre des députés comme

occupant, disait-on, au Jardin-des-Plantes, un logement de soixante

pièces. Il m'écrivit sur-le-champ, le 8 avril 1833:

«Monsieur le ministre,

Le Muséum d'histoire naturelle a son personnel placé sous les ordres

et sous la surveillance des deux ministères; _Instruction publique_

et _Travaux publics._ Pour les logements nous dépendons du dernier

ministère. Attaqué vendredi dernier comme logé au Jardin du Roi, à la

tribune de la Chambre des députés, je viens de me justifier auprès de S.

E. monsieur le ministre Thiers. Permettez-moi, je vous prie, d'adresser

à Votre Excellence la même justification.

«M. le député Lherbette a cru devoir dénoncer le logement que j'occupe

dans les bâtiments de l'État, _trop fastueux,_ dit-il, et qu'il a dit

être composé de soixante pièces. Il n'en est rien; la chose est de toute

fausseté: entre les deux époques des dénonciations de M. Lherbette, il

y a eu vérification des lieux par un député, membre de la commission du

budget, M. Prunelle. Cet honorable membre de la Chambre s'est porté sous

les combles et dans tous les galetas de mon habitation. L'escalier par

où il s'est introduit pouvait à peine le contenir; les deux basques de

son habit touchaient les deux murailles à la fois, et tout le logement

est à l'avenant.

Propriété privée autrefois, la maisonnette que j'occupe, laquelle n'est

composée que d'un rez-de-chaussée sous des combles, servait de demeure à

un appareilleur placé sous la main d'un maître maçon. Un état des lieux,

que l'on étendit à une description minutieuse de compartiments, de

planches, de tous les petits espaces, éclairés ou non, fut, avec

intention, communiqué à M. Lherbette, et causa les illusions que ce

député s'est faites.

Si, après quarante années de travaux non interrompus (mon entrée au

Jardin du Roi, à la place de Lacépède, date de mars 1793), si, après ce

laps de temps et la poursuite de recherches qui chaque jour commencent

dès trois à quatre heures de nuit, j'avais employé à un métier mon

activité, je serais riche maintenant. Tout au contraire, je me suis

appauvri, ayant consommé une bonne partie de mon patrimoine à acquérir

matériaux et livres pour mes recherches; je me suis appauvri en publiant

à mes frais des idées qui, non comprises dans leur nouveauté et

nullement populaires, ne sont point fructueuses pécuniairement, et sont

destinées à préparer dans l'avenir, à la philosophie, de nouvelles

bases.

«Jamais je n'ai rien demandé, par conséquent rien obtenu des

gouvernements qui répondent à ceux qui les obsèdent; rien obtenu, à

moins que l'on ne me compte ma croix d'argent, que Napoléon m'a de son

propre mouvement accordée. Loin de tourmenter les hommes puissants, j'ai

vécu dans la retraite, seule favorable au travail. Et c'est au bout

d'une carrière de quarante ans qu'on s'occupe enfin de moi pour me

reprocher le toit modeste sous lequel j'habite, et dont on vante

injustement l'étendue et les agréments; ma maisonnette, jusque-là non

encore enviée de personne, et dans laquelle je me plais, me suffit, il

est vrai, mes prétentions se bornant à la médiocrité célébrée par les

poëtes de la saine philosophie.

«Que si Votre Excellence, monsieur le ministre, croit tout ceci exagéré,

qu'elle fasse faire une nouvelle descente dans cette maisonnette; qu'on

la trouve trop spacieuse et qu'on songe à m'en renvoyer, je suis prêt,

comme le sont tous les novateurs, à tous les sacrifices; prêt, sans

murmurer, à aller errer, le bâton de la misère à la main, jusqu'à ce

qu'enfin ma vieillesse rencontre et recueille le repos éternel.»

Ce n'est pas un médiocre mal pour un gouvernement d'inspirer à de tels

hommes de tels sentiments, et les amis du régime parlementaire ne

savent pas assez quel tort lui a fait cette inquisition mesquinement

tracassière qui semblait ne voir partout, dans les plus modestes comme

dans les plus hautes fonctions, que des serviteurs trop chers dont elle

avait à contrôler les bénéfices ou à réduire les gages. Je pris à tâche,

pendant toute mon administration, de lutter contre cette disposition,

et j'eus souvent le bonheur d'en triompher. Quand on traite, avec des

assemblées politiques, de ce qui touche à l'intérêt et à l'honneur

intellectuel du pays, il ne faut pas craindre de proposer, de demander,

d'insister, de faire appel aux idées larges et aux sentiments généreux;

on réussit souvent plus qu'on n'a espéré, et quand on échoue, on n'a

pas beaucoup à souffrir de l'échec. Parmi les hommes engagés dans les

carrières scientifiques, quelques-uns surtout m'inspiraient un vif

et particulier intérêt; c'étaient les voyageurs savants, ces hardis

pionniers de la science et de l'intelligence, qui, pour conquérir à leur

pays des connaissances et des relations nouvelles, pour agrandir sa

renommée et sa fortune, vont user au loin, à travers toutes sortes de

souffrances et de périls, leur jeunesse, leur courage, leur santé, leur

vie, et qui, revenus dans leurs foyers, n'y retrouvent même pas la

modeste situation qu'ils y avaient en les quittant, et ne savent

seulement pas s'ils parviendront à mettre sous les yeux du public les

trésors de science et de nouveauté qu'ils ont amassés pour lui. En 1832

et 1833, je me trouvai en présence, non de la personne, mais déjà de

la mémoire de deux des plus illustres parmi ces héros-martyrs de la

science, Champollion jeune et Victor Jacquemont, morts tous deux, l'un

à quarante et un, l'autre à trente et un ans, victimes tous deux des

fatigues de leurs travaux, et laissant tous deux, inédits et enfouis

dans leurs familles, les manuscrits et les collections, oeuvres de leur

génie et prix de leur vie. Peu de jours après mon entrée au ministère de

l'instruction publique, M. de Tracy vint me parler de Victor Jacquemont,

déjà malade et mourant dans l'Inde sans qu'on le sût à Paris. On lui

avait alloué, pour son voyage, un traitement si insuffisant qu'il aurait

langui dans l'impuissance et la détresse si l'amitié de lord William

Bentinck, alors gouverneur général des Indes, ne fût venue à son aide.

Lorsque, à la fin du XVIIe siècle, l'infatigable adversaire de Louis XIV

et de la France, Guillaume III, veillait, avec une tendre sollicitude

dont on est tenté de s'étonner, sur le fils de J. W. Bentinck, son

intime et presque son seul ami, il ne se doutait pas que, près d'un

siècle et demi plus tard, un Bentinck, maître, au nom de l'Angleterre,

d'un grand empire en Asie, rendrait, à un jeune Français isolé loin de

sa patrie, les mêmes affectueux services. Je me plais à rapprocher ces

souvenirs qui attestent, entre la France et l'Angleterre, le progrès des

moeurs douces et généreuses. Je m'empressai de doubler le traitement

alloué à Victor Jacquemont; justice encore bien petite et qui arriva

trop tard. Quand on sut à Paris qu'il était mort du choléra à Bombay, je

m'entendis avec sa famille et ses amis pour assurer la publication

du _Journal et_ des _Collections_ de son voyage; grand ouvrage plein

d'observations et de peintures piquantes autant que de recherches

savantes, et aussi intéressant à lire pour les esprits cultivés que

curieux à étudier pour les géologues et les naturalistes de profession.

La mémoire et les travaux de Champollion jeune méritaient une justice

encore plus éclatante; je présentai aux Chambres une loi qui ordonna

l'acquisition de ses manuscrits dont je fis commencer aussitôt la

publication, et qui donna à sa veuve une pension de 3,000 francs. Par

une loi semblable et simultanée, la bibliothèque de M. Cuvier fut

achetée pour l'État, et sa veuve reçut, avec une pension de 6,000

francs, l'autorisation de continuer à occuper toute sa vie, au

Jardin-des-Plantes, l'appartement qu'il avait habité.

C'étaient là des actes d'administration, des améliorations spéciales et

des justices personnelles qui ne contenaient et n'annonçaient aucune

grande réforme dans notre système général d'instruction supérieure.

J'en méditais pourtant plusieurs, importantes mais difficiles, et pour

lesquelles le public, le gouvernement et l'Université n'étaient encore

que peu empressés ou peu préparés.

Personne encore ne réclamait, ou du moins n'insistait pour réclamer

l'application à l'instruction supérieure du principe de la liberté

d'enseignement. En fait, la liberté, déjà grande dans cette région de

l'instruction publique, donnait satisfaction au désir des esprits; en

principe, le bon sens public pressentait l'extrême péril et partant

l'impossibilité de reconnaître au premier venu le droit d'ouvrir à

tout venant un lieu de réunion, d'y élever une chaire, et de professer

publiquement, sur toutes les matières du haut enseignement, toutes les

idées qui peuvent traverser l'esprit humain. Quelles limites devaient

être assignées à ce droit et quelles garanties exigées pour son

exercice? Ces questions étaient plutôt entrevues que posées, et il n'y

avait, pour le pouvoir, aucune nécessité pratique et pressante de

les résoudre. C'est précisément à un tel moment et dans une telle

disposition des esprits qu'il convient à un gouvernement sensé d'aborder

de telles questions; il le peut faire alors avec prévoyance et mesure,

sans avoir à lutter contre des passions ou des systèmes déjà puissants,

et en plaçant de fortes garanties pour l'ordre et la morale publique à

côté d'une liberté encore peu aguerrie. Je ne doutais pas que bientôt,

par le mouvement naturel des idées et des institutions, on n'en vînt à

demander la liberté pour le haut enseignement comme pour l'instruction

primaire et secondaire, et je voulais que ce voeu, quand il deviendrait

sérieux, se trouvât déjà réglé et contenu en même temps que satisfait.

L'institution des agrégés auprès des diverses facultés offrait un moyen

naturel d'atteindre à ce but. Ces professeurs encore jeunes et en

attente, élus par leurs maîtres après les fortes épreuves du concours,

existaient déjà depuis 1823 dans les facultés de médecine, et sous le

nom de suppléants dans les facultés de droit, où ils étaient admis à

suppléer, dans l'occasion, les professeurs titulaires. En 1840, M.

Cousin, alors ministre de l'instruction publique, étendit cette

institution aux facultés des lettres et des sciences, et la développa

en donnant aux agrégés, dans toutes les facultés, le droit de faire des

cours libres à côté des cours des professeurs titulaires de l'État.

C'était précisément ce que je me proposais de faire en 1835 pour ouvrir,

dans le haut enseignement, une place convenable au principe de la

liberté. J'en aurais réglé les conditions un peu autrement que ne le fit

M. Cousin; j'aurais donné à la liberté, soit pour l'ouverture, soit pour

la suspension des cours des agrégés, quelques garanties de plus, et fait

une plus large part à l'intervention des facultés elles-mêmes entre le

ministre de l'instruction publique et les professeurs libres. Mais en

soi et dans ses dispositions essentielles, la mesure était excellente,

et si elle eût été exécutée comme elle avait été conçue, elle eût

réalisé, dans l'instruction supérieure, l'un des principaux progrès que

je me proposais d'y accomplir.

Pour une autre réforme, bien plus considérable, nous avons eu aussi, M.

Cousin et moi, les mêmes vues. J'ai déjà parlé, dans ces Mémoires, de la

part que j'ai prise à l'ordonnance du 17 février 1815, rendue par le roi

Louis XVIII, sur l'organisation générale et le régime de l'Université.

Elle avait pour but de décentraliser, comme on dit aujourd'hui, non pas

le gouvernement de l'instruction publique, mais l'enseignement même,

surtout le haut enseignement. Elle créait, en beaucoup trop grand

nombre, des universités particulières, distribuées sur les divers points

du territoire, et où devaient se trouver réunies toutes les parties de

l'instruction, supérieure, littérature, philosophie, histoire,

sciences mathématiques et physiques, droit, médecine, l'ensemble des

connaissances humaines et des études nécessaires aux professions

libérales. Nous ne saurions nous le dissimuler: si nous promenons nos

regards sur toute la France, nous voyons, partout ailleurs qu'à Paris,

ces belles études en déclin; en même temps que le niveau général de

l'instruction primaire et industrielle s'élève, celui de l'instruction

supérieure et du grand développement intellectuel s'abaisse; et la

France d'aujourd'hui, bien mieux pourvue d'écoles élémentaires et de

bons praticiens en divers genres qu'elle ne l'était jadis, offre, loin

de sa capitale, bien moins d'esprits richement cultivés et noblement

ambitieux qu'elle n'en possédait en 1789, lorsque l'Assemblée

constituante sortit tout à coup de son sein. Je fais grand cas du savoir

élémentaire et pratique; c'est le pain quotidien des nations; mais

comme le dit l'Évangile, «l'homme ne vit pas seulement de pain,» ni les

nations non plus; quand elles ont été et pour qu'elles restent grandes,

il faut que la grande culture de l'esprit n'y soit pas un phénomène rare

et concentré au seul sommet de la société. C'est malheureusement ce qui

arrive de nos jours; par une multitude de causes très-diverses, Paris

attire et absorbe moralement la France. La richesse et le bien-être

matériel s'accroissent partout, mais c'est vers Paris que les esprits se

tournent et que leur ambition aspire. Nos départements ne voient plus

guère, comme autrefois les provinces, des hommes considérables par les

lumières et les goûts intellectuels comme par leur situation sociale,

rester fixés dans leur ville ou dans leur campagne natale, et y vivre

satisfaits et animés, répandant autour d'eux les trésors de leur

intelligence comme ceux de leur fortune. Les économistes se plaignent

que la population afflue outre mesure vers les grandes villes, surtout

vers Paris; les moralistes sont encore plus en droit d'élever la même

plainte; car cette concentration de la vie intellectuelle dans Paris

n'a pas seulement pour effet de la faire languir et dépérir dans les

provinces; elle l'altère et finit par l'énerver ou la corrompre là même

où elle la développe. Ce ne sont pas seulement des esprits cultivés et

éclairés qu'il faut à une grande nation; il lui faut des esprits variés,

originaux, indépendants, qui travaillent par eux-mêmes, pensent en

liberté, et restent, en se développant, tels que les ont faits leur

nature et les accidents particuliers de leur destinée. Or, les esprits

ne conservent guère ces précieuses qualités que lorsqu'ils grandissent

et vivent là où ils sont nés, recevant la lumière de tous les points

de l'horizon d'où elle vient, mais sans se détacher du sol paternel.

L'homme peut vivre partout, corps et âme; pourtant, la transplantation

lui enlève beaucoup de sa beauté propre et de sa vigueur naturelle.

L'unité nationale est admirable; l'uniformité des poids et mesures est

bonne; mais l'uniformité des esprits fait tôt ou tard leur faiblesse et

leur servitude; résultat aussi déplorable pour l'honneur et l'influence

d'un peuple dans le monde que pour sa liberté.

Je n'ai garde de croire que trois ou quatre universités, placées çà et

là loin de Paris, puissent avoir la vertu de guérir ce mal produit et

fomenté par tant de causes, quelques-unes peut-être insurmontables.

Pourtant, de tous les remèdes à employer en pareil cas, celui-là est

l'un des plus praticables et des plus efficaces. Beaucoup de liens

puissants, de sentiment comme d'intérêt, attachent les hommes aux lieux

de leur naissance et de leur enfance; et ces liens ont leur empire

sur les esprits actifs, avides d'étude et de science, comme sur les

caractères tranquilles dont le désir se borne à cultiver les champs,

ou à pratiquer sous le toit natal la profession de leurs pères. Ce qui

éloigne de leur ville ou de leur province les hommes en qui l'ambition

intellectuelle est vive, c'est qu'ils n'y trouvent ni les moyens de

s'élever au but où ils aspirent, ni les jouissances dont, ce but une

fois atteint, ils ne sauraient se passer. Qu'il y ait, sur divers points

de la France, de grands foyers d'étude et de vie intellectuelle où les

lettres et les sciences, dans toute leur variété et leur richesse,

offrent à leurs adeptes de solides leçons, les instruments du travail,

d'honorables carrières, les satisfactions de l'amour-propre, les

plaisirs d'une société cultivée; à coup sûr, les maîtres éminents et

les jeunes gens distingués se fixeront volontiers là où ils trouveront

réunis et à leur portée de tels avantages; ils y attireront et y

formeront peu à peu un public animé des mêmes goûts, sensible aux mêmes

plaisirs; et Paris, sans cesser d'être, parmi nous, le grand théâtre de

l'activité littéraire et savante, cessera d'être le gouffre où viennent

s'engloutir tant d'esprits capables d'une plus utile vie et dignes d'un

meilleur sort.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 8 / 34 段