encore été trop confiant dans mon espérance. M. Saint-Marc Girardin fit,
au nom de la commission de la Chambre des députés, un habile rapport,
modèle de cet art, où il excelle, de marcher à son but en se jetant
tantôt à droite, tantôt à gauche de la route directe, et de faire
alternativement, avec une impartialité complaisante, la part des idées
contraires, sans déserter sa propre idée comme sans s'y enfermer tout à
fait. En apportant au projet de loi d'assez nombreuses modifications, ce
rapport en confirmait cependant les principes et en laissait intacts les
résultats essentiels. Quand on vint à la discussion, M. de Tracy et M.
Arago, l'un avec une honnête tristesse, l'autre avec un peu de faste
savant et de plaisanterie lourde, attaquèrent le projet de loi comme
incomplet, étroit, uniquement destiné à réparer çà et là l'édifice
universitaire, quand il aurait fallu construire un grand et général
système d'instruction publique. Ils exposaient leurs propres idées et
la loi qu'ils auraient faite eux-mêmes, bien plus qu'ils ne discutaient
celle dont la Chambre était saisie. Je redoutais peu ces attaques
générales et vagues qui ne touchaient pas à la question fondamentale
que mon projet tentait de résoudre. Mais bientôt des députés de moindre
renom, et qui n'appartenaient pas tous à l'opposition, dirigèrent leurs
attaques sur ce point délicat. Inquiets des suites de la liberté,
surtout de la liberté ecclésiastique qui était, à leurs yeux,
l'instruction publique livrée aux Jésuites, ils demandèrent, d'une
part, que les petits séminaires fussent soumis à toutes les conditions
imposées par la loi aux établissements privés d'instruction secondaire,
d'autre part, que tout chef d'un tel établissement fût tenu,
non-seulement de prêter le serment politique, mais encore de jurer qu'il
n'appartenait à aucune association ou corporation non autorisée. Je
réussis à faire écarter le premier de ces amendements; mais le second
fut adopté. C'était imposer, à la liberté de l'Église catholique et de
sa milice en matière d'enseignement, des restrictions particulières, et
enlever à la loi proposée ce grand caractère de sincérité et de droit
commun libéral que j'avais eu à coeur de lui imprimer. Seul parmi les
orateurs qui prirent part à ce débat, M. de Lamartine, qui n'était alors
ni de mes adversaires, ni de mes amis, comprit bien l'importance de ce
caractère et le mérite de la loi qui le consacrait: «J'entends depuis
quelques jours, dit-il, et à cette tribune et sur ces bancs, beaucoup de
membres d'opinions opposées déclarer qu'ils donneront une boule noire
à cette loi. Je m'en afflige. Les uns se préoccupent de ce fantôme de
jésuitisme que l'on fait sans cesse apparaître ici, et qu'il faudrait
déclarer plus puissant que jamais s'il avait la force de nous faire
reculer devant la liberté. Les autres semblent appréhender que le clergé
ne possède pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps,
représenté par l'Université, n'exerce le monopole sur l'élément
traditionnel et religieux représenté par des corps enseignants. C'est
précisément à cause de ces mécontentements des partis opposés que je
voterai et que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus
certaine conviction. Quoi? Après sept ans d'attente, après une
révolution faite pour obtenir cette liberté d'enseignement, après
qu'elle a été demandée par les opinions les plus diverses, et inscrite
dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de
1830, nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous
l'offre, et faire penser ainsi à la France et à l'Europe que la sphère
de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous
ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas
possible! Hâtons-nous, malgré les inconvénients, malgré ce serment
impolitique, malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous
de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent
involontairement entre vos mains contre l'intolérance religieuse ou la
tyrannie athée, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher.»
La loi fut votée en effet par la Chambre des députés; mais peu de jours
après, le cabinet fut dissous; je sortis des affaires, et mon projet
tomba avec moi, sans aller jusqu'à la Chambre des pairs. S'il fût
resté tel que je l'avais présenté d'abord, peut-être, malgré quelques
incohérences et quelques lacunes, eût-il suffi à résoudre la question de
la liberté d'enseignement, et à prévenir la lutte déplorable dont elle
devint plus tard l'objet. Mais, par les amendements qu'il avait subis,
ce projet de loi, en restreignant expressément, surtout pour l'Église
et sa milice, la liberté que la Charte avait promise, envenimait la
querelle au lieu de la vider. Il ne méritait plus aucun regret.
J'avais entrepris, par ce même projet, de poursuivre la solution, déjà
commencée dans ma loi sur l'instruction primaire, d'une question
dont les esprits ont été naguère vivement préoccupés, la question de
l'enseignement intermédiaire et pratique qui convient à des professions
et à des situations sociales sans lien nécessaire avec les études
savantes, mais importantes par leur nombre, leur activité et leur
influence sur la force et le repos de l'État. Les écoles primaires
supérieures étaient le premier degré de cet enseignement qui devait
devenir plus complet et plus spécial dans les collèges communaux de
second ordre, et trouver aussi une place dans les grands collèges de
l'État et des villes, sans que le haut enseignement littéraire et
scientifique, nécessaire et commun à toutes les professions libérales,
eût à en souffrir. La liberté de l'enseignement général et le
développement de l'enseignement intermédiaire, c'étaient là les deux
idées essentielles de mon projet de loi; elles tombèrent à la fois.
Je n'ai rien à dire d'une multitude de mesures spéciales dont,
pendant ces quatre années de mon administration, les établissements
d'instruction secondaire furent, pour moi, l'objet. Les grands problèmes
de cet important degré de l'instruction publique sont les seuls sur
lesquels j'aie à coeur de rappeler mes vues et mes travaux. Ma situation
était à cet égard, et j'ai déjà dit pourquoi, bien plus compliquée
et plus difficile qu'en matière d'instruction primaire: j'ai défendu
l'Université contre d'impatients rivaux dont j'ai reconnu les droits,
et dans l'Université les grandes études classiques contre de frivoles
novateurs dont je n'ai pas repoussé les légitimes voeux. Quand j'ai
voulu innover moi-même et résoudre, sur la liberté d'enseignement, les
questions qu'avait posées la Charte, je n'ai fait que des tentatives
modestes, et pourtant j'ai plus tenté qu'accompli. Les bons esprits qui
prendront la peine d'y regarder jugeront si ce fut ma faute, ou celle du
public auquel j'avais affaire, adversaires et amis.
CHAPITRE XVIII
INSTRUCTION SUPÉRIEURE.
Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction
supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les
entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM.
Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles
avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la
Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son
cours.--M. Auguste Comte et _la philosophie positive_.--Des procédés des
Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des
logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction
supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction
supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
supérieure.--Moyen d'y porter remède.
Ma situation, comme ministre de l'instruction publique, était infiniment
plus commode quand il s'agissait de l'instruction supérieure qu'en
matière d'instruction primaire ou secondaire. Je ne rencontrais point
de forte opinion publique qui me pressât d'accomplir, dans le haut
enseignement, quelque oeuvre générale et nouvelle. Je n'étais là en
présence ni d'un ardent appel à la liberté, ni d'une rivalité acharnée.
Dans les sciences mathématiques et physiques, la supériorité et
l'indépendance des écoles françaises étaient reconnues. Dans les
lettres, la philosophie et l'histoire, notre enseignement public venait
tout récemment de se déployer avec succès et de faire ses preuves de
liberté. Le gouvernement de la Restauration était modéré, même quand il
cédait à ses mauvaises pentes; les cours de la Sorbonne ouverts, fermés
et rouverts tour à tour, avaient montré que ses rigueurs n'avaient rien
d'irrévocable. Il était certain que le gouvernement de 1830 apporterait,
à la liberté des esprits, encore moins d'entraves. En fait d'instruction
supérieure, le public, à cette époque, ne souhaitait et ne craignait à
peu près rien; il n'était préoccupé, à cet égard, d'aucune grande idée,
d'aucun impatient désir; l'ambition intellectuelle faiblissait devant
l'ambition politique; le haut enseignement, tel qu'il était constitué et
donné, suffisait aux besoins pratiques de la société qui le considérait
avec un mélange de contentement et d'insouciance.
Je ne partageais qu'à moitié le premier de ces sentiments, et pas du
tout le second. L'instruction supérieure ne manquait, à coup sûr, à
Paris, ni de force, ni de dignité, ni d'éclat. Dans l'Université, les
facultés des lettres, des sciences, de droit et de médecine comptaient
des chaires nombreuses, variées et occupées par des hommes éminents. En
dehors de l'Université et étrangers à son régime, le Collège de France,
le Jardin-des-Plantes, les diverses écoles spéciales assuraient
l'indépendance comme l'étendue du haut enseignement, et ne permettaient
pas que l'esprit exclusif ou la routine d'un corps unique s'en pussent
emparer. Dans le choix des maîtres et dans l'enseignement même,
le mérite et la liberté n'étaient pas sans garanties; soit par la
présentation de candidats, soit par le concours, les corps enseignants
et savants, les facultés, les écoles spéciales, l'Institut avaient,
sur les nominations, une juste part d'influence. Le gouvernement ne
prétendait à intervenir et n'intervenait en effet dans l'enseignement
que pour nommer les professeurs selon les règles établies, et pour
maintenir, dans les cours, l'ordre public. Ni l'efficacité pratique pour
les jeunes gens destinés aux diverses professions libérales, ni le luxe
intellectuel pour les amateurs d'esprit et de science ne manquaient à
ce grand ensemble d'instruction supérieure. Cependant elle était, à mon
avis, loin de satisfaire, dans la France entière, aux besoins sérieux
de la civilisation française, et surtout au développement moral des
générations près d'atteindre à l'âge d'homme et d'entrer, à leur tour,
en possession du sort de la patrie comme de leur propre destinée. Il
y avait là, dans l'intérêt de l'intelligence, de la liberté et de la
moralité nationales, de vastes lacunes dont le public ne s'inquiétait
guère, mais dont j'étais très-frappé, et que j'avais à coeur de remplir.
Je n'eus garde cependant d'entreprendre, dès le début, les réformes
et les innovations que je me proposais. De tous les départements
ministériels, l'instruction publique est peut-être celui où il importe
le plus au ministre de ménager l'opinion des hommes qui l'entourent, et
de s'assurer leur appui dans ses entreprises, car ils ont les droits et
quelquefois les prétentions de gens d'esprit par profession, accoutumés
à faire, du raisonnement et de la pensée, un continuel et très-libre
usage. Dans aucune branche du gouvernement, le choix des hommes, les
relations du chef avec ses associés, l'influence personnelle et la
confiance mutuelle ne jouent un si grand rôle. Avant de toucher, dans
le haut enseignement, à des questions difficiles et qui sommeillaient
encore, je voulais avoir acquis, parmi les maîtres des grandes écoles,
des collaborateurs, je dirais mieux des amis disposés et propres à me
seconder.
Le sort m'en fournit bientôt des occasions naturelles: dans la première
année de mon ministère, quatre chaires, les chaires de langue et
philosophie grecques, de langue et littérature sanscrites, de
littérature française et d'économie politique, vinrent à vaquer au
Collège de France. Les hommes dont la mort créait ces vides, MM. Thurot,
de Chézy, Andrieux, J.-B. Say avaient, dans le monde lettré, des noms
tous honorés, quelques-uns célèbres et populaires. Il leur fallait de
dignes successeurs. Je ne pouvais les choisir que parmi les candidats
présentés par le Collège de France et l'Institut, et je devais
m'attendre, pour deux au moins de ces chaires, à des présentations
diverses et disputées qui feraient peser sur moi l'embarras et la
responsabilité des choix. Je ne connais guère l'embarras, et je ne
crains pas la responsabilité. La chaire de langue et de littérature
sanscrites n'était l'objet d'aucune concurrence; présenté à la fois par
le Collège de France et par l'Académie des inscriptions, jeune alors et
destiné à mourir jeune encore, usé avant le temps par la passion et le
travail de la science, M. Eugène Burnouf était comme nommé d'avance par
tous les savants orientalistes de l'Europe, et je n'eus que le plaisir
de faire officiellement confirmer leur suffrage. Pour les chaires de
philosophie grecque, de littérature française et d'économie politique,
ma situation était moins simple: parmi les candidats présentés par le
Collège de France se trouvaient MM. Jouffroy, Ampère et Rossi, qu'on
savait mes amis et dont je désirais ouvertement le succès; mais M.
Jouffroy était engagé dans les luttes philosophiques de l'école
spiritualiste contre l'école sensualiste du dernier siècle; au lieu
de M. Ampère, l'Académie française avait présenté, pour la chaire de
littérature, l'un de ses plus honorables membres, M. Lemercier, poëte
brillant malgré ses chutes et critique éminent malgré le dérèglement
de la plupart de ses oeuvres; M. Rossi, réfugié d'Italie, professeur
à Genève, n'avait encore en France qu'une de ces réputations aisément
acceptées tant qu'elles demeurent lointaines, mais qui rencontrent, dès
qu'elles se rapprochent, des adversaires et des rivaux. L'Académie des
sciences morales et politiques opposait à cette candidature celle de
son secrétaire perpétuel, M. Charles Comte, homme d'études sérieuses,
d'opinions consciencieuses, d'un caractère aussi ferme que droit, et
gendre de M. J.-B. Say à qui l'on cherchait un successeur. Évidemment
MM. Ampère, Jouffroy et Rossi ne pouvaient être portés au sommet de
l'enseignement public sans susciter de vives jalousies, et sans faire
taxer d'esprit de parti ou de coterie, ou de faveur personnelle et
prématurée, le pouvoir qui les y appellerait.
Je n'hésitai point: malgré les humeurs et les attaques que je prévoyais,
MM. Ampère, Jouffroy et Rossi furent nommés, comme M. Eugène Burnouf,
aux chaires qui vaquaient.
Je n'avais alors, avec M. Ampère, point de relation intime et
habituelle; il n'avait encore accompli aucun de ces voyages ni produit
aucun de ces ouvrages qui ont montré en lui tour à tour un sagace
observateur du temps présent et un savant critique des temps anciens,
également curieux des hommes et des livres, aussi empressé à rechercher
et aussi habile à démêler la vérité dans les tombeaux de l'Égypte que
dans les rochers de la Norwége, et vivant avec la même familiarité
intelligente au milieu des ruines de Rome et dans les grandes villes
improvisées de la démocratie américaine. Mais quoique jeune, comme M.
Eugène Burnouf, M. Ampère s'était déjà distingué en 1833, d'abord dans
un cours de littérature générale qu'il avait fait à Marseille, puis
comme suppléant de MM. Villemain et Fauriel dans leurs chaires de
littérature française et étrangère. C'était l'un des esprits les plus
actifs, les plus laborieux et les plus ingénieux dans cette génération
de lettrés philosophes qui entreprenaient, je ne dirai pas de
renouveler, l'expression serait aussi fausse qu'impertinente, mais
d'agrandir et de raviver les lettres françaises, un peu menacées de
langueur, en leur ouvrant, dans le monde ancien et moderne, de nouveaux
espaces pour y faire, sous leur drapeau, de fécondes conquêtes. La
querelle des romantiques et des classiques a été, comme toutes les
querelles, l'occasion de prétentions fantasques et d'exagérations
puériles; mais elle révélait en Europe une nouvelle phase de l'esprit
humain, et en France un besoin profond de l'esprit national. La
littérature de l'Empire nous avait rendu un important service, trop
oublié; elle avait tiré les lettres des dérèglements et des déclamations
révolutionnaires, et les avait ramenées sous l'autorité de la tradition,
du bon sens et du goût; mais si la tradition, le bon sens et le goût
dirigent et règlent, ils n'inspirent pas; à l'esprit dans ses travaux,
comme aux navires sur l'Océan, il faut du vent aussi bien qu'une
boussole: le souffle inspirateur manquait à notre littérature quand
l'école romantique alla le chercher à des sources nouvelles, les
littératures étrangères et la liberté. Ce fut là son caractère original
et son vrai mérite. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle avait promis;
c'est le sort des promesses humaines; les oeuvres sont rarement au
niveau des tentatives; mais elle a imprimé aux lettres françaises un
mouvement qui n'a manqué ni d'éclat, ni d'effet, et dont ses adversaires
se sont ressentis aussi bien que ses adeptes. M. Ampère me parut,
en 1833, très-propre à seconder, dans l'enseignement public, cette
renaissance littéraire; et j'ai la confiance que tout ce qu'il a fait
depuis cette époque, ses voyages et ses travaux, cette singulière
alliance de courses aventureuses et d'études patientes, cette
infatigable ardeur intellectuelle, si désintéressée, si variée et
toujours jeune, ont bien justifié le pressentiment qui décida mon choix.
En appelant M. Jouffroy à la chaire de philosophie grecque et latine,
j'agissais, non par pressentiment, mais avec pleine connaissance et
confiance. A peine sorti de l'École normale, ce jeune philosophe m'avait
inspiré beaucoup d'estime et un intérêt affectueux. Il y avait en lui,
dans son âme comme dans sa figure, un beau et aimable mélange de
fierté et de douceur, de passion et de réserve, d'indépendance un peu
ombrageuse et de dignité tranquille. C'était un esprit parfaitement
libre et même hardi, avec un goût naturel pour l'ordre et le respect;
capable d'entraînement téméraire, mais sans entêtement, et toujours prêt
à s'arrêter ou à revenir sur ses pas, pour écouter les leçons de la vie
ou considérer les diverses faces de la vérité. Il avait l'imagination
vive et la réflexion lente, plus d'abondance et de finesse que de
puissance dans la pensée, plus d'observation progressive que d'invention
première, et quelque penchant à s'engager dans des vues ingénieuses ou
des déductions subtiles qui auraient pu l'égarer si sa droiture de coeur
et de sens ne l'avait averti et contenu. Je n'ai point connu d'homme
plus sérieux ni plus sincère, dans la science comme dans la vie; et
son orgueil même, car il en avait, ne dominait ni sa conscience, ni
sa raison. Quand je le fis nommer au Collége de France, il avait déjà
déployé depuis quinze ans, soit dans l'intérieur de l'École normale,
soit à la Faculté des lettres, son rare talent pour le haut enseignement
philosophique; il siégeait depuis dix-huit mois dans la Chambre des
députés, et s'y montrait un juge aussi sensé que libre de la politique,
sans intention d'y devenir un grand acteur. Il était de ce petit
nombre d'excellents esprits ouverts à l'expérience quoique voués à la
spéculation, et en qui la vie publique éclaire et règle la pensée au
lieu de l'enivrer.
Trois ans après sa nomination, il fut atteint du mal auquel, sept ans
plus tard, il devait succomber. Sa poitrine gravement menacée lui
rendait nécessaire, non-seulement le repos, mais l'air doux et chaud du
Midi. Il était marié et presque sans fortune. Je lui offris une mission
en Italie, à Florence et à Pise, où il pourrait se rétablir en faisant
à loisir des études sur l'état de l'instruction publique en Toscane,
et des recherches dans les manuscrits de ses bibliothèques. Dans les
journaux et dans les Chambres, une légèreté dure et brutale a souvent
attaqué ces faveurs accordées, sous des prétextes plausibles, pour des
causes très-légitimes. Je n'ai jamais tenu compte de ces attaques. Quel
plus digne et plus utile emploi peuvent recevoir les fonds destinés à
l'encouragement des lettres que de soutenir, dans les difficultés de la
vie, la force et le courage des hommes qui les honorent? M. Jouffroy
accepta la mission que je lui proposais; et je prends plaisir à
retrouver dans les lettres qu'il m'écrivit d'Italie[5], la preuve
qu'elle lui fut bonne pour la tranquillité de son esprit comme pour la
prolongation de sa vie.
[Note 5: _Pièces historiques_, n° V.]
J'étais lié depuis plusieurs années avec M. Rossi. Le duc de Broglie,
qui l'avait beaucoup vu à Genève et à Coppet, m'avait souvent parlé de
lui. Avant 1830, il avait fait à Paris des voyages pendant lesquels nous
avions beaucoup causé. Il était devenu l'un des collaborateurs de la
_Revue française_ dont je dirigeais la publication. Les divers cours sur
le droit, l'économie politique et l'histoire qu'il avait faits à Genève,
et son _Traité de droit pénal_ publié à Paris en 1828 l'avaient placé en
Europe parmi les maîtres du haut enseignement, soit par la parole, soit
par les écrits. Depuis 1830, il avait pris, aux affaires générales de la
Suisse, une part active et influente; le canton de Genève l'avait élu
son représentant à la grande Diète réunie à Lucerne en 1832 pour revoir
et modifier l'organisation de la Confédération helvétique; la Diète
l'avait nommé membre de la commission chargée de réviser le pacte
fédéral, et la commission l'avait pris pour son rapporteur. Il avait
manifesté ses principes et fait ses preuves comme acteur politique aussi
bien que comme publiciste. Je savais ce qu'il avait été en Italie, ce
qu'il était en Suisse, ce qu'il deviendrait partout. Je résolus de
l'attirer et de le fixer en France. Pendant le moyen âge, l'Église a
plus d'une fois admis dans son sein et porté à ses premiers rangs des
proscrits qui s'étaient réfugiés dans ses asiles, et dont elle avait
démêlé les mérites; pourquoi l'État n'aurait-il pas aussi cette
intelligence généreuse, et ne s'approprierait-il pas les hommes éminents
que les troubles de leur patrie ont contraints de chercher au loin
l'hospitalité? Une seule chose importe; c'est de n'accorder cette faveur
qu'à bonnes enseignes et à des hommes capables d'y répondre dignement.
A cette condition, elle sera toujours rare. La Suisse ne s'était pas
trompée en adoptant M. Rossi. Je ne me trompai pas quand je pris à coeur
de faire de lui un Français.
Ce n'est pas qu'il ne soit toujours resté très-italien. Nos
conversations ne m'en avaient pas laissé douter, et j'ai déjà publié de
lui, dans ces _Mémoires_, des lettres qui prouvent avec quelle ardeur,
en 1831, il se préoccupait des destinées italiennes. Mais je le savais
trop homme de sens et d'honneur pour sacrifier, ou seulement subordonner
jamais les intérêts de sa patrie adoptive aux espérances de sa jeunesse.
Je reviendrai plus tard sur ce sujet. En 1848, M. Rossi est mort pour
l'Italie. De 1833 à 1848, il a bien servi et honoré la France.
Quoique critiquée, sa nomination comme professeur d'économie politique
au Collége de France ne rencontra point d'obstacle; il avait été
présenté par le Collége même, et le succès de son cours fit bientôt
cesser les critiques. Mais cette chaire ne pouvait suffire à le
dédommager de la situation qu'il avait abandonnée en Suisse, et à le
fixer définitivement en France. Quand on veut acquérir un homme rare et
ses services, c'est à la fois justice et bonne politique de lui assurer
ces conditions extérieures de la vie qui donnent la liberté et le repos
d'esprit dans le travail. En appelant M. Rossi à Paris, je lui avais
laissé entrevoir la perspective d'une autre chaire qui compléterait sa
situation dans le haut enseignement, et le mettrait à portée de prendre
toute sa place dans sa nouvelle patrie. J'avais dessein d'établir
en France l'enseignement du droit constitutionnel devenu la base du
gouvernement français. Un essai avait été tenté en ce genre peu de mois
après la Révolution de 1830; une chaire de droit public français avait
été instituée dans la Faculté de droit de Toulouse, au profit d'un homme
très-populaire dans sa ville et vraiment distingué, M. Romiguières, qui
devint plus tard procureur général près la Cour royale de Toulouse et
membre de la Chambre des pairs. Je voulais que cet enseignement fût
institué avec plus d'efficacité et d'éclat, sous son vrai nom, au centre
des grandes études, et que la Charte constitutionnelle fût expliquée et
commentée, dans son vrai sens, devant les nombreux étudiants de l'École
de droit de Paris. Je proposai au Roi, qui l'accepta, la création d'une
chaire de droit constitutionnel dans cette école; et le jour même où le
_Moniteur_ publiait le rapport destiné à exposer les motifs et l'objet
précis de cette chaire[6], je nommai M. Rossi pour la remplir.
[Note 6: _Pièces hitcriques_, n° VI.]