où il s'était trouvé au commencement du siècle, sous le Consulat et
l'Empire: il n'avait plus besoin, pour vivre tranquille, de l'appui
quotidien du pouvoir civil; il avait repris dans la société une place
incontestée et sur les âmes une grande puissance; il se sentait en état
de prétendre à bien plus que la sécurité de son culte; la foi vive,
exigeante, expansive, l'activité intellectuelle et la confiance dans sa
propre force lui étaient revenues. Il avait eu, sous la Restauration, la
faveur royale, souvent l'influence parlementaire; il comptait, parmi
ses fidèles et ses serviteurs, de puissants et brillants esprits, des
philosophes, des orateurs, des écrivains du premier ordre; en lui
enlevant la prépondérance politique, la révolution de Juillet lui avait
ouvert une nouvelle carrière, celle de l'indépendance; il s'y engageait
de jour en jour plus avant, relevant une multitude de questions que
l'indifférence religieuse croyait éteintes, et appelant à son aide, pas
toujours à propos, mais toujours avec une ardeur efficace, l'alliance un
peu oubliée de l'esprit religieux et de l'esprit de liberté.
Ce fut surtout en dehors de l'Église officielle, parmi les dévots
laïques et les prêtres sans charge d'âmes, qu'éclata d'abord ce
mouvement, et la question de la liberté d'enseignement en fut le premier
drapeau. On la réclama au nom du droit des familles, du droit de
l'Église, du droit de la Charte. On fit plus que la réclamer: deux
hommes jeunes, sincères, ardents, brillants, l'un pair de France,
l'autre moine, le comte de Montalembert et l'abbé Lacordaire,
entreprirent de la pratiquer; ils ouvrirent une école publique sans
demander au ministre de l'instruction publique, grand-maître de
l'Université, aucune autorisation. Traduits pour ce fait devant la Cour
des pairs, en août 1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, ils
furent condamnés, comme ils devaient l'être aux termes des lois en
vigueur; mais ils s'étaient défendus avec éclat; ils avaient soutenu et
répandu, dans une portion respectable du public, l'idée, le dessein, la
passion dont ils étaient eux-mêmes animés. La lutte au nom de l'Église
était engagée, et engagée au sommet de l'État, au sein des grands
pouvoirs constitutionnels.
Le mouvement qui fermentait dans le catholicisme était plus profond que
cette lutte même, et il s'agissait de bien autre chose que de la liberté
d'enseignement. A côté de l'esprit de réaction et de l'esprit de
soumission qui semblaient seuls présents et puissants dans l'Église
catholique, un esprit nouveau, l'esprit, je ne veux pas dire de réforme,
mais de rajeunissement et de progrès, tentait d'y pénétrer. Ces
tendances diverses se marquaient plus nettement de jour en jour.
Beaucoup de catholiques, prêtres ou laïques, convaincus que la religion
ne reprendrait son empire sur les âmes que si l'Église reprenait toute
sa place dans l'État, reportaient vers l'ancien régime leurs regrets et
leurs efforts. D'autres, plus sensés et plus pacifiques, pensaient que
l'Église n'avait rien de mieux à faire que d'occuper sans bruit la
position que le régime nouveau lui avait faite, de chercher, dans
l'alliance avec le pouvoir civil, sa force comme sa sûreté, et de mettre
à profit pour elle-même, en s'accommodant à leurs vicissitudes, le
besoin qu'avaient de son concours les gouvernements divers pour le
maintien de l'ordre social. Mais il y avait, parmi les catholiques
sincères, des esprits plus jeunes, plus sympathiques et plus hardis,
à qui ni cette ardeur rétrograde des uns, ni cette attitude un peu
subalterne des autres ne convenaient, et qui aspiraient, pour l'Église,
à des destinées plus fières et plus fécondes. Ceux-là regardaient
l'ancien régime comme ruiné sans retour, la nouvelle société française,
son organisation, ses idées, ses institutions comme définitivement
victorieuses; à leur sens, l'Église catholique pouvait et devait les
accepter hautement, en réclamant dans ce régime sa propre indépendance
et en usant de toutes les libertés qu'il promettait de fonder. Ainsi
seulement elle retrouverait son influence avec son efficacité morale, et
grandirait de concert avec la société elle-même, au lieu de prétendre
vainement à la rejeter dans un moule brisé, ou de se réduire à l'humble
rôle d'allié soldé du pouvoir.
Il y avait là le pressentiment d'une grande oeuvre à accomplir, et un
intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de
la religion et de l'Église chrétiennes. Par malheur cette excellente
cause eut alors pour principal champion l'homme le moins propre à la
comprendre et à la servir. L'abbé Félicité de la Mennais avait débuté et
brillé en attaquant indistinctement les principes comme les tendances
de la société moderne, et en soutenant les maximes comme les souvenirs
théocratiques; il inspira plus de surprise que de confiance quand on le
vit réclamer, au profit de l'Église, tous les droits de la liberté; on
le soupçonnait d'y chercher un moyen plutôt qu'un but, et de ne vouloir
l'Église si libre que pour la rendre souveraine maîtresse. Il
laissa bientôt éclater, je ne dirai pas son dessein, mais sa nature
personnelle, et comme on eût dit dans d'autres temps, le démon intérieur
qui le possédait. Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi
aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et
d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers,
de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur,
il pensait et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui
devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il érigeait en droit les
plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait
d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination.
Il était de plus sujet à cette séduction que le talent supérieur exerce
souvent sur l'homme qui le possède, encore plus que sur ceux qui
l'écoutent. L'idée qui avait sa foi, le sentiment dont il était pénétré
se présentaient à lui sous de si beaux aspects, il était si vivement
frappé de leurs mérites et de leurs charmes qu'en se livrant au plaisir
de les contempler ou de les peindre il perdait toute faculté d'en
apercevoir les erreurs ou les lacunes, même les plus graves, et que,
dans son enthousiasme idolâtre, il méprisait et détestait, comme des
barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et
ses sympathies. Les effets naturels de cette passion du logicien et de
l'artiste ne tardèrent pas à se manifester dans l'abbé de la Mennais:
quand une fois il se fut plongé dans le spectacle des misères de la
société humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des
souffrances matérielles et morales du peuple, quand il eut appliqué à
les peindre toute la puissance de son imagination et de son âme, il ne
vit plus rien hors de là, nul autre fait, nulle autre question; le monde
fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux où se déployait son
talent. Cet ardent défenseur de l'autorité ecclésiastique absolue, qui
avait fondé l'_Avenir_ pour la conquête des libertés de l'Église, devint
peu à peu l'apôtre de la liberté absolue et universelle; avec une
sincérité tantôt arrogante, tantôt mélancolique, le théoricien
théocratique se transforma en libéral, républicain, démocrate,
révolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de bonne heure
pressentir le jour où les doctrines et les passions les plus anarchiques
trouveraient en lui leur plus éloquent et plus amer interprète.
Les hommes sensés de l'Église catholique, entre autres la plupart des
évêques, ne s'y trompèrent point. Compromettant par ses violences, même
quand il soutenait leur cause, l'_Avenir_ leur parut bientôt dangereux
par ses doctrines, et tout en admirant encore l'abbé de la Mennais,
ils le regardèrent comme un allié suspect qui pourrait bien devenir
un ennemi. La cour de Rome les mit à l'aise en donnant raison à leurs
méfiances et à leurs alarmes. Quand l'abbé de la Mennais et ses deux
principaux collaborateurs dans l'_Avenir,_ le comte de Montalembert et
l'abbé Lacordaire, portèrent à Rome la question du mérite et de la durée
de leur entreprise, le pape Grégoire XVI les traita avec de grands
égards, loua leurs intentions, et essaya d'assoupir ou de laisser tomber
la contestation; il lui en coûtait de condamner un homme qui avait
naguère défendu avec tant d'éclat l'autorité ecclésiastique, et il
espérait sans doute le ramener en le ménageant. Mais poussé à bout
et par l'insistance intraitable de l'abbé de la Mennais, et par la
nécessité de mettre un ferme au trouble de l'Église, le pape en vint
enfin, dans son encyclique du 15 août 1832, à un blâme formel et
péremptoire, bien qu'exprimé en termes généraux et bienveillants. L'abbé
Lacordaire, avec une sagacité rare dans un esprit brillant et passionné,
avait pressenti ce résultat, s'était efforcé d'engager ses deux amis à
le prévenir par une soumission modeste, et ne pouvant les y décider, il
avait seul quitté Rome, laissant l'abbé de la Mennais de plus en plus
irrité dans son âme, et M. de Montalembert encore charmé et retenu par
son influence. Quand l'encyclique du 15 août 1832 eut paru, une nouvelle
scission s'opéra; M. de Montalembert et, si je ne me trompe, tous les
autres rédacteurs de l'_Avenir_ se soumirent à leur tour, pleinement et
sans équivoque, bien résolus, quelles que fussent leurs pensées intimes,
à se conduire en catholiques fidèles. Resté seul en proie à la lutte
intérieure de son ancienne foi et des idées nouvelles qui grandissaient
en lui sous le souffle de l'orgueil offensé, l'abbé de la Mennais essaya
d'abord de quelques apparences de docilité mêlées aux réserves d'une
colère mal contenue; et trouvant la cour de Rome décidée à ne s'en point
contenter, il s'engagea enfin, par la publication des _Paroles d'un
croyant_, dans une révolte déclarée qui devint bientôt une guerre
implacable contre le pape, l'Église romaine, l'épiscopat français, les
rois, la monarchie, toutes les autorités, religieuses ou politiques,
qui, selon lui, tenaient sous un joug odieux les esprits et les peuples,
et leur ravissaient la liberté et le bonheur auxquels ils avaient droit.
Ainsi tomba cette première tentative pour réformer, non pas la doctrine
religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir,
entre l'Église catholique et la société moderne, non pas seulement une
froide paix, mais une vraie et féconde harmonie. La pensée était grande
et répondait à un grand intérêt social. Par son esprit faux et son
fougueux orgueil, l'abbé de la Mennais l'entraîna, pour un temps, dans
son propre naufrage, en l'associant à ces rêveries et à ces passions
antisociales qui ont toujours porté et porteront toujours, partout où
elles pénétreront, l'anarchie tyrannique au lieu de la liberté et le
chaos au lieu du progrès. Une seule question, la question de la
liberté d'enseignement, resta debout sur les ruines de l'_Avenir_,
déplorablement aggravée et envenimée par la polémique générale dont elle
avait été, sinon le principal objet, du moins la première origine. M. de
Montalembert, l'abbé Lacordaire et leurs amis, en se séparant hautement
de l'abbé de la Mennais rebelle à l'Église, reportèrent, sur la lutte
spéciale engagée entre l'Église et l'Université, toute leur ardeur. Là,
ils trouvèrent l'épiscopat français, sinon déjà prêt à les suivre, du
moins disposé à les soutenir dans le combat. C'était surtout en matière
d'éducation que les évêques conservaient, dans leurs rapports avec
l'État, des souvenirs et des désirs d'indépendance; ils avaient à
défendre leurs propres établissements d'instruction secondaire, les
petits séminaires, concurrents redoutables des collèges de l'Université;
ils protégeaient plus ou moins ouvertement les congrégations
religieuses, Jésuites, Ligoristes, Dominicains ou autres qui fondaient
des maisons d'éducation. Ils étaient ainsi les rivaux naturels de
l'Université et les alliés naturels des hommes engagés contre elle, au
nom de la liberté d'enseignement, dans une guerre de jour en jour plus
vive, précisément parce qu'elle s'était concentrée contre un seul
adversaire et sur un seul objet.
Aux prises et avec les chefs officiels et avec les hardis volontaires
de l'Église, l'Université ne trouvait pas, dans la société laïque
elle-même, tout l'appui qu'elle aurait pu en espérer. Non-seulement
beaucoup de familles catholiques accueillaient les méfiances religieuses
du clergé; non-seulement les libéraux ardents persistaient de leur côté
à taxer l'Université de bigoterie en même temps que de despotisme; à
raison même de son caractère essentiel et de la pensée qui avait présidé
à sa fondation, elle rencontrait, dans une certaine région de la société
française, peu de confiance et de sympathie. Quand l'empereur Napoléon,
en créant l'Université, lui donna surtout pour mission de rendre à
l'instruction secondaire, aux études littéraires et classiques, leur
force et leur éclat, il était guidé par un instinct profond de notre
état social, de son histoire, de sa nature et de ses besoins; il savait
qu'après les prodigieux bouleversements de notre Révolution, après la
chute violente de toutes les existences hautes, au milieu de tant de
fortunes nouvelles et soudaines, pour consacrer de tels résultats, pour
sanctionner, en quelque sorte, le triomphe des classes moyennes et
assurer leur influence, il fallait cultiver et développer dans ces
classes les études fortes, les habitudes du travail d'esprit, le savoir,
la supériorité intellectuelle, et par là les montrer, les rendre en
effet dignes de leur rang. Il fallait qu'au même moment où la France
nouvelle prouvait sa force et se couvrait de gloire sur les champs de
bataille, elle fît dans l'ordre civil les mêmes preuves et jetât le même
éclat. Des magistrats, des administrateurs, des avocats, des médecins,
des professeurs capables, savants, lettrés, ce n'est pas seulement le
besoin intérieur d'un peuple, c'est sa dignité, c'est son crédit dans le
monde. C'était surtout à former ces grandes professions, ces portions
les plus élevées des classes moyennes que l'Université était vouée.
Beaucoup de familles de l'ancienne noblesse française ne voyaient pas
sans humeur ce foyer d'activité et de force sociale où la bourgeoisie
venait s'élever au niveau de ses laborieuses destinées; et elles ne
s'étaient pas encore décidées à envoyer aussi leurs enfants dans cette
arène commune pour y acquérir les mêmes moyens de succès, et s'y
préparer à reprendre, par l'intelligence et le travail, leur place dans
l'État.
C'était en présence de tous ces faits et de tous ces adversaires que
j'avais à préparer et à discuter publiquement une loi sur l'instruction
secondaire, c'est-à-dire à résoudre encore une fois, pour l'instruction
publique en France et dans ses plus difficiles parties, l'éternel
problème de la conciliation du pouvoir et de la liberté.
Une seule solution était bonne: renoncer complétement au principe de la
souveraineté de l'État en matière d'instruction publique, et adopter
franchement, avec toutes ses conséquences, celui de la libre concurrence
entre l'État et ses rivaux, laïques ou ecclésiastiques, particuliers
ou corporations. C'était la conduite à la fois la plus simple, la plus
habile et la plus efficace. Elle réduisait tous les adversaires de
l'Université au silence en satisfaisant, d'un seul coup, à leur plus
bruyante prétention, et, en même temps, elle leur imposait, pour rester
en lice, de continuels efforts, car l'État restait maître de donner, à
ses propres établissements d'instruction, tous les développements, tous
les mérites que l'intérêt social ou le voeu public pouvaient réclamer.
Aucun des prétendants à l'enseignement n'avait à se plaindre, car ils
avaient le plein et libre usage de toutes leurs armes; mais c'était
l'État qui fixait lui-même le niveau de la lutte, acceptant ainsi, au
moment où il abandonnait son empire, la salutaire obligation de ne rien
épargner pour maintenir ou ressaisir sa supériorité.
L'expérience, qui enseigne en général la réserve et la prudence, m'a
donné la leçon contraire; quand on a raison, on a bien plus raison et on
peut risquer bien plus qu'on ne croit. Il valait beaucoup mieux, pour
l'Université, accepter hardiment la lutte contre des rivaux libres que
défendre avec embarras la domination et le privilége contre des ennemis
acharnés. Le premier ébranlement une fois passé, elle était en état de
soutenir cette lutte, non-seulement avec succès, mais avec éclat, et
elle y eût bientôt gagné en puissance autant qu'en dignité.
Mais tout repoussait, sous le gouvernement de Juillet, cette politique
complète et hardie que, malgré sa faveur pour l'Église, la Restauration
n'avait pas osé tenter. L'immense majorité du public, je pourrais
dire le public voyait dans la liberté ecclésiastique le précurseur et
l'instrument de la domination ecclésiastique, objet d'antipathie et
d'effroi. L'esprit laïque, devenu si puissant, restait âprement méfiant,
et ne se croyait pas en sûreté si ses rivaux déployaient, comme lui, et
peut-être contre lui, les libertés qu'il avait conquises sur eux. Les
traditions de la vieille monarchie française venaient en aide, sur ce
point, aux passions de la France nouvelle; nos anciennes lois sur les
rapports de l'État et de l'Église, sur les interdictions ou les entraves
imposées aux congrégations religieuses, étaient invoquées comme
le rempart des conquêtes libérales. A ces méfiances générales et
historiques, la Révolution de 1830 en avait ajouté de nouvelles, plus
directes et plus personnelles. L'État et l'Église ne sont vraiment en
bons rapports que lorsqu'ils se croient sincèrement acceptés l'un par
l'autre, et se tiennent pour assurés qu'ils ne portent mutuellement,
à leurs principes essentiels et à leurs destinées vitales, aucune
hostilité. Telle n'était pas malheureusement, depuis 1830, la
disposition mutuelle des deux puissances; elles vivaient en paix, non en
intimité, se soutenant et s'entr'aidant par sagesse, non par confiance
et attachement réciproque. Au sein même de l'Église officielle et
ralliée au pouvoir nouveau, apparaissaient souvent des regrets et des
arrière-pensées favorables au pouvoir déchu, et l'Église à son tour se
voyait souvent en présence de l'indifférence ironique des disciples de
Voltaire ou de l'hostilité brutale des séides de la Révolution. Les
ardents apôtres de la liberté d'enseignement aggravaient eux-mêmes les
obstacles que lui opposait cet état des partis et des esprits; les
emportements tour à tour théocratiques et démocratiques de l'abbé de
la Mennais redoublaient les méfiances et les colères civiles les plus
diverses, celles des conservateurs comme celles des libéraux, celles
des magistrats comme celles des avocats et des étudiants. Quiconque
eût donné alors au gouvernement le conseil de renoncer absolument, en
matière d'instruction publique, à la souveraineté de l'État, au
régime de l'Université, aux entraves de l'Église et des congrégations
religieuses, et d'encourir, sans précautions fortes, la libre
concurrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, eût passé
pour un Jésuite secret, ou pour un lâche déserteur, ou pour un aveugle
rêveur.
Sans me rendre, de toutes ces difficultés, un compte aussi clair que je
le fais aujourd'hui, j'en avais, en 1836, un vif instinct, et j'en fis,
soit dans la préparation, soit dans la discussion du projet de loi sur
l'instruction secondaire, la règle de ma conduite. Je concentrai sur
trois points mon dessein et mon effort: maintenir l'Université, fonder à
côté d'elle la liberté, ajourner les diverses questions dont l'état des
partis et des esprits ne permettait pas une bonne et efficace
solution. Je pris l'Université, son organisation et ses établissements
d'instruction, comme un grand fait accompli et bon en soi, qui pouvait
être amélioré et devait être adapté au régime constitutionnel, mais
qu'il ne fallait pas remettre en discussion. Je soumis l'Université à la
libre concurrence de tous ses rivaux, sans distinction ni exception, et
sans imposer à aucun d'eux aucune condition particulière. Je renvoyai
à d'autres temps et à d'autres lois les questions qui ne tenaient pas
essentiellement au principe que je voulais fonder, entre autres celles
que soulevaient les petits séminaires, les congrégations religieuses et
les divers établissements, ecclésiastiques ou laïques, qui avaient été
l'objet de mesures spéciales, soit de faveur, soit de rigueur.
Dans un projet ainsi conçu, il y avait, je n'hésite pas à le dire, acte
de désintéressement et de courage. En maintenant fermement l'Université
et en acceptant franchement la liberté, j'encourais à la fois
les attaques et des libéraux opposants, et d'un grand nombre de
conservateurs mes amis. En me refusant à remettre en question
l'établissement universitaire et le régime exceptionnel de certains
établissements ecclésiastiques, je fermais l'arène aux systèmes nouveaux
et aux vieilles passions. Mon projet de loi avait une apparence de
timidité en même temps que d'obstination, et je me condamnais à défendre
partout des positions très-menacées, au lieu de me donner les plaisirs
et les chances d'une grande guerre en rase campagne, contre une seule
sorte d'ennemis.