Un autre moyen, inattendu et d'une assez difficile exécution, me parut

nécessaire et efficace pour entrer en rapport avec les instituteurs

dispersés sur toute la face de la France, pour les connaître réellement

et agir sur eux autrement que par des paroles vagues et au hasard. Un

mois après la promulgation de la loi nouvelle, j'ordonnai une inspection

générale de toutes les écoles primaires du royaume, publiques ou

privées. Je ne voulais pas seulement constater les faits extérieurs et

matériels qui sont communément l'objet des recherches statistiques en

fait d'instruction primaire, tels que le nombre des écoles, celui des

élèves, leur classification, leur âge, les dépenses de ce service;

je donnai surtout pour mission aux inspecteurs d'étudier le régime

intérieur des écoles, l'aptitude, le zèle, la conduite des instituteurs,

leurs relations avec les élèves, les familles, les autorités locales,

civiles et religieuses, l'état moral en un mot de l'instruction primaire

et ses résultats. Les faits de ce genre ne peuvent être recueillis de

loin, par voie de correspondance et de tableaux; des visites spéciales,

des conversations personnelles, la vue immédiate des choses et des

hommes sont indispensables pour les observer et les apprécier. Quatre

cent quatre-vingt-dix personnes, la plupart fonctionnaires de tout ordre

dans l'Université, se livrèrent pendant quatre mois à ce rude travail.

Trente-trois mille quatre-cent-cinquante-six écoles furent effectivement

visitées et moralement décrites dans les rapports qui me furent adressés

par les inspecteurs. L'un d'entre eux, dont j'avais depuis longtemps

éprouvé la rare capacité et l'infatigable zèle, M. Lorain, aujourd'hui

recteur honoraire, tira de tous ces rapports un Tableau de l'instruction

primaire en France, en 1833, encore plus remarquable par les vues

morales et pratiques qui y sont développées que par le nombre et la

variété des faits qu'il contient. Cette laborieuse mesure n'eut pas

seulement pour effet de me donner une connaissance plus complète et plus

précise de l'état et des besoins de l'instruction primaire; elle fut,

pour le public, jusque dans les coins les plus reculés du pays,

un témoignage vivant de l'active sollicitude du gouvernement pour

l'éducation populaire, et elle remua fortement les instituteurs

eux-mêmes en leur donnant le sentiment de l'intérêt qu'on leur portait

et de la vigilance avec laquelle on les observait.

Deux ans plus tard, sur ma proposition, une ordonnance du Roi transforma

cette visite accidentelle et unique des écoles primaires en une

institution permanente. Dans chaque département, un inspecteur fut

chargé de visiter régulièrement ces écoles et d'en faire bien connaître

au ministre, aux recteurs, aux préfets, aux conseils généraux et

municipaux, l'état et les besoins[3]. Depuis cette époque, et à travers

des débats répétés soit dans les Chambres, soit dans les conseils locaux

et électifs, l'utilité de cette institution est devenue si évidente que,

sur la demande de la plupart de ces conseils, un inspecteur a été établi

dans chaque arrondissement, et que l'inspection périodique des écoles

primaires a pris place dans l'administration de l'instruction publique

comme l'une des plus efficaces garanties de leurs mérites et de leurs

progrès.

[Note 3: _Pièces historiques_, n° III.]

C'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une oeuvre

importante, de vouloir l'accomplir seul, et de se méfier de la liberté,

comme d'une rivale, ou même une ennemie. J'étais loin de ressentir cette

méfiance; j'avais au contraire la conviction que le concours du zèle

libre, surtout du zèle religieux, était indispensable et pour la

propagation efficace de l'instruction populaire, et pour sa bonne

direction. Il y a, dans le monde laïque, des élans généreux, des accès

d'ardeur morale qui font faire aux grandes bonnes oeuvres publiques

de rapides et puissants progrès; mais l'esprit de foi et de

charité chrétienne porte seul, dans de tels travaux, ce complet

désintéressement, ce goût et cette habitude du sacrifice, cette

persévérance modeste qui en assurent et en épurent le succès. Aussi

pris-je grand soin de défendre les associations religieuses vouées à

l'instruction primaire contre les préventions et le mauvais vouloir dont

elles étaient souvent l'objet. Non-seulement je les protégeai dans leur

liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant

comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires

que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil

pût rencontrer. Et je leur dois la justice de dire que, malgré

la susceptibilité ombrageuse que ressentaient naturellement ces

congrégations pieuses envers un gouvernement nouveau et un ministre

protestant, elles prirent bientôt confiance dans la sérieuse sincérité

de la bienveillance que je leur témoignais, et vécurent avec moi dans

les meilleurs rapports. Au moment même où la loi du 28 juin 1833 était

discutée dans les Chambres, pour en marquer nettement l'esprit, et

donner à la principale de ces associations, aux Frères de la doctrine

chrétienne, un témoignage public d'estime, je fis demander au frère

Anaclet, leur supérieur général, si les statuts de sa congrégation lui

permettaient de recevoir la croix d'honneur. Il me répondit par cette

lettre que je prends plaisir à publier:

«Monsieur le ministre, La démarche si honorable pour notre Institut

que M. Delebecque fit hier soir auprès de moi, de la part de Votre

Excellence, m'a pénétré de la plus vive reconnaissance, et convaincu de

plus en plus de la bienveillance toute paternelle dont le gouvernement

daigne nous honorer.

Notre saint instituteur n'a rien mis dans nos règles qui nous interdise

formellement d'accepter l'offre que vous avez eu la bonté de nous faire,

sans aucun mérite de notre part; parce qu'il n'a pu prévoir que ses

humbles disciples pourraient avoir un jour à refuser des offres aussi

flatteuses. Mais, en consultant l'esprit de ses règles, qui tendent

toutes à nous inspirer l'éloignement du monde et le renoncement à ses

honneurs et à ses distinctions, nous croyons devoir vous remercier

humblement, Monsieur le ministre, de l'offre si honorable que vous avez

daigné nous faire, et vous prier d'agréer nos excuses et nos actions de

grâces en même temps que notre refus. Nous ne conserverons pas moins,

tant que nous vivrons, le souvenir et la reconnaissance de vos

inappréciables bontés, et nous publierons hautement, comme nous le

faisons tous les jours, les marques de bienveillance et de protection

que nous recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi, et en

particulier de M. le ministre de l'instruction publique et de Messieurs

les membres du Conseil royal.»

Une autre association religieuse, la Congrégation de l'instruction

chrétienne, fondée en Bretagne par l'abbé J. M. de la Mennais, attira

particulièrement mon attention et mon appui. Le nom du fondateur, son

esprit à la fois simple et cultivé, son entier dévouement à son oeuvre,

son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti,

sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui

m'inspirait un confiant attrait, et il y répondit au point de provoquer

lui-même (rare abandon dans un ecclésiastique) l'inspection du

gouvernement dans ses écoles. Il m'écrivait le 3 mai 1834: «Lorsque

j'eus l'honneur de vous voir dans le mois d'octobre de l'année dernière,

vous eûtes la bonté de me dire qu'un inspecteur général de l'Université

visiterait de votre part, en 1834, mon établissement de Ploërmel. J'ai

le plus grand désir de voir s'accomplir cette bienveillante promesse;

mais je voudrais savoir à quelle époque M. l'inspecteur pourra venir,

car autrement il est presque certain qu'il ne me trouverait pas ici,

à cause des continuels voyages que je suis obligé de faire dans cette

saison. Cependant il m'importe beaucoup de m'entretenir avec M.

l'inspecteur; j'aurais à lui dire une foule de choses qui sont d'un

grand intérêt pour le progrès de l'instruction primaire en Bretagne.» Et

deux ans plus tard, le 15 octobre 1836, il me rendait compte avec

détail de l'état de son Institut, des obstacles qu'il rencontrait, de

l'insuffisance de ses ressources, des besoins auxquels il me demandait

de pourvoir; et il finissait en disant: «M. le ministre de la marine

à chargé M. le préfet du Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir

quelques-uns de mes frères pour l'instruction des esclaves affranchis de

la Martinique et de la Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, par ce serait

une si belle et si sainte oeuvre! mais je n'ai pas encore dit _oui_, car

la triste objection revient toujours; où prendre assez de sujets pour

suffire à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a

si peu?..... Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être[4].»

[Note 4: _Pièces historiques_, n° IV.]

Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux

ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, et si absolument

enfermé dans son état et dans son oeuvre, ma pensée se reportait

tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions,

tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait

né pour être l'un de ses guides les plus sévères. Je n'ai point connu,

je n'ai jamais vu l'abbé Félicité de la Mennais; je ne le connais que

par ses écrits, par ce qu'ont dit de lui ses amis, et par cette image

bilieuse, haineuse, malheureuse, qu'a tracée de lui Ary Scheffer, le

peintre des âmes. J'admire autant que personne cet esprit élevé et hardi

qui avait besoin de s'élancer jusqu'au dernier terme de son idée, quelle

qu'elle fût, ce talent grave et passionné, brillant et pur, amer et

mélancolique, âpre avec élégance et quelquefois tendre avec tristesse.

J'ai la confiance qu'il y avait dans cette âme, où l'orgueil blessé à

mort semblait seul régner, beaucoup de nobles penchants, de bons désirs

et de douloureux combats. A quoi ont abouti tous ces dons? Ce sera l'un

des griefs les plus sérieux contre notre époque que ce qu'elle a fait de

cette nature supérieure, et de quelques autres de même rang que je ne

veux pas nommer, et qui, sous nos yeux, se sont également perverties et

perdues. Sans doute, ces anges déchus ont eu eux-mêmes leur part dans

leur chute; mais ils ont subi tant de pernicieuses tentations, ils ont

assisté à des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vécu

au milieu d'un tel dérèglement de la pensée, de l'ambition et de la

destinée humaines; ils ont obtenu, par leurs égarements mêmes et en

flattant les passions et les erreurs de leur temps, de si faciles et si

brillants succès, qu'il n'y a pas à s'étonner beaucoup que les mauvais

germes se soient développés et aient fini par dominer en eux. Pour moi,

en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes

contemporains, je ressens plus de tristesse que de colère, et je demande

grâce pour eux, au moment même où je ne puis m'empêcher de prononcer

dans mon âme, sur leurs oeuvres et leur influence, une sévère

condamnation.

Je reviens à l'instruction primaire. Le 15 avril 1834, moins d'un an

après la promulgation de la loi du 28 juin 1833, je rendis compte au Roi

des commencements de son exécution, dans un rapport détaillé où j'en

recueillis les actes, les documents et les résultats. Je résume ici,

en quelques paroles et en quelques chiffres, ceux de ces résultats qui

peuvent s'exprimer sous cette forme. Dans le cours de cette année, le

nombre des écoles primaires de garçons avait été porté de 31,420 à

33,695, et celui des élèves présents dans ces écoles de 1,200,715

à 1,654,828. Dans 1,272 communes, des maisons d'école avaient été

construites, ou achetées ou complètement réparées. Enfin 15 nouvelles

écoles normales primaires avaient été instituées. Treize ans plus tard,

à la fin de 1847, grâce aux efforts soutenus de mes successeurs dans le

département de l'instruction publique, le nombre des écoles primaires de

garçons s'était élevé de 33,695 à 43,514; celui des élèves de 1,654,828

à 2,176,079, et celui des maisons d'école appartenant aux communes de

10,316 à 23,761. Soixante-seize écoles normales primaires fournissaient

des maîtres à tous les départements. Je passe sous silence tout ce qui

avait été commencé ou déjà accompli pour les écoles de filles, les

salles d'asile, les ouvroirs et les divers établissements directement ou

indirectement affectés à l'éducation populaire. Tels étaient, au bout

de quinze ans, les résultats de la loi du 28 juin 1833, et du mouvement

qu'elle avait, non pas créé, mais fait aboutir à une véritable et

efficace institution.

L'année 1848 mit cette loi, comme toutes nos lois, et les écoles comme

la France, à une terrible épreuve. Dès que la tempête fut un peu

apaisée, une forte réaction s'éleva contre l'instruction primaire,

comme contre la liberté, le mouvement et le progrès. Les instituteurs

primaires furent en masse accusés d'être des fauteurs ou des instruments

de révolution. Le mal était réel, quoique moins général qu'on ne l'a cru

et dit. Je demandai un jour, à un respectable et judicieux évêque qui

connaissait très-bien l'histoire des écoles dans l'un de nos grands

départements, combien d'instituteurs, à son avis, s'y étaient livrés à

l'esprit révolutionnaire: «Tout au plus un cinquième,» me répondit-il.

C'était beaucoup, beaucoup trop, et le symptôme d'un mal bien digne de

remède. Comment ce mal n'eût-il pas atteint les écoles quand il régnait

partout? J'ai dit quels germes de faiblesse morale et politique étaient

restés, malgré mes efforts, dans la loi et dans toute l'organisation de

l'instruction primaire; on y avait redouté et affaibli les autorités

naturelles et efficaces, l'Église et l'État. Et quand la révolution

éclata, l'État lui-même, les pouvoirs publics du jour provoquèrent les

instituteurs primaires à devenir les associés de tous les rêves, les

complices de tous les désordres révolutionnaires. Nous nous en prenons

aux institutions et aux lois du mal que nous nous faisons nous-mêmes;

nous les en accusons pour nous en acquitter; comme ferait un homme qui

maudirait sa maison et n'en voudrait plus, après y avoir lui-même mis le

feu. L'instruction primaire n'est point une panacée qui guérisse

toutes les maladies morales du peuple, ni qui suffise à sa santé

intellectuelle; c'est une puissance salutaire ou nuisible selon qu'elle

est bien ou mal dirigée et contenue dans ses limites ou poussée hors

de sa mission. Quand une grande force nouvelle, matérielle ou morale,

vapeur ou esprit, est entrée dans le monde, on ne l'en chasse plus; il

faut apprendre à s'en servir; elle porte partout pêle-mêle la fécondité

et la destruction. A notre degré et dans notre état de civilisation,

l'instruction du peuple est une nécessité absolue, un fait à la fois

indispensable et inévitable. Et la conscience publique en est évidemment

convaincue, car dans la catastrophe où les infirmités de l'instruction

primaire ont éclaté, au milieu de la grande alarme qui s'est élevée à

son sujet, elle n'a point succombé; beaucoup de gens l'ont accusée;

personne n'a cru qu'on pût ni qu'on dût l'abolir. La loi du 28 juin

1833 a reçu diverses modifications, quelques-unes salutaires, d'autres

contestables; mais tous ses principes, toutes ses dispositions

essentielles sont restés debout et en vigueur. Fondée par cette loi,

l'instruction primaire est maintenant, parmi nous, une institution

publique et un fait acquis. Il reste, à coup sûr, beaucoup à faire pour

le bon gouvernement des écoles, pour faire dominer dans leur sein les

influences de religion et d'ordre, de foi et de loi, qui font la dignité

comme la sûreté d'un peuple: mais si, comme j'en ai la confiance, Dieu

n'a pas condamné la société française à s'user, tantôt bruyamment,

tantôt silencieusement, dans de stériles alternatives de fièvre ou de

sommeil, de licence ou d'apathie, ce qui reste à faire pour la grande

oeuvre de l'éducation populaire se fera; et quand l'oeuvre sera

accomplie, elle n'aura pas coûté trop cher.

CHAPITRE XVII

INSTRUCTION SECONDAIRE.

Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans

l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses

deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes

de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État

intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation

de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé

Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour

le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la

Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé

Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI

condamne l'_Avenir._--L'Université dans ses rapports avec la société

civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et

par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur

l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il

fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des

députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.

J'avais, en fait d'instruction secondaire, la même question à résoudre

qu'en fait d'instruction primaire; là aussi il fallait établir la

liberté promise par la Charte. Mais si le devoir était le même, la

situation était bien différente. Dans l'instruction primaire, tout était

à fonder; l'établissement public aussi bien que le droit privé; il

fallait créer les écoles de l'État en même temps que garantir la liberté

des écoles particulières. Et dans cette oeuvre double que j'avais à

accomplir, je rencontrais peu d'adversaires ou de rivaux; la fondation

des écoles publiques était ma grande mission; commandée par la Charte et

au nom d'un principe, la liberté des écoles particulières n'était

point réclamée ni soutenue par des intérêts puissants et des passions

ardentes; c'était surtout du gouvernement que le public attendait

l'accomplissement de ses voeux; en fait d'instruction primaire,

l'industrie privée avait des droits, mais peu de prétentions et de

crédit.

Dans l'instruction secondaire, au contraire, j'étais en présence d'un

grand établissement public tout fondé, systématique, complet, en pleine

activité, et en présence aussi des rivaux, je ne veux pas dire des

ennemis de cet établissement, nombreux, puissants, réclamant la liberté

pour eux-mêmes et avec passion. Et la liberté qu'ils réclamaient était,

pour l'établissement qu'ils attaquaient, un fait nouveau, étranger à son

origine et à ses principes constitutifs. Fondée au nom de cette maxime

que l'éducation appartient à l'État, l'Université reposait sur la double

base du privilège et du pouvoir absolu. J'avais à introduire la liberté

dans une institution où elle n'existait pas naturellement, et en même

temps à défendre cette institution elle-même contre de redoutables

assaillants. Il fallait à la fois garder la place et en ouvrir les

portes.

L'Université avait deux sortes d'adversaires presque également animés

contre elle, quoique très-divers: des libéraux qui la taxaient de

despotisme, et des dévots qui l'accusaient d'irréligion. La constitution

même, je dirais presque la physionomie de l'Université déplaisaient aux

libéraux; ils n'aimaient pas ce corps enseignant qui leur rappelait ces

anciennes corporations qu'ils avaient tant combattues, ni ces formes et

cette discipline militaires qui préparaient les jeunes générations au

régime belliqueux qu'ils détestaient dans l'État. Les catholiques zélés

n'avaient pas confiance dans les principes religieux d'un grand nombre

des maîtres de l'Université; ils regrettaient les congrégations dans

lesquelles la religion et l'éducation étaient étroitement unies, et

s'efforçaient de les faire revivre pour leur confier leurs enfants.

Plusieurs de ces congrégations, plus ou moins déguisées, s'étaient

rétablies sous la Restauration; et pour assurer leur succès, leurs

partisans attaquaient incessamment l'Université qu'ils représentaient

comme imbue de l'esprit irréligieux du XVIIIe siècle, et propageant

parmi la jeunesse, sinon l'impiété, du moins l'indifférence.

Il y avait, dans ces attaques, beaucoup d'injustice et quelque

ingratitude. Le gouvernement de l'Université, grand-maître ou conseil

royal, ministre ou président, avait toujours usé de son pouvoir avec

une grande modération; à la fois rival et maître des établissements

particuliers d'instruction secondaire, il les avait surveillés sans

jalousie et sans rigueur, les autorisant partout où ils offraient des

chances de légitime succès, et ne portant jamais, sans de puissants

motifs, atteinte à leur stabilité ou à leur liberté. C'était, au milieu

du despotisme général et d'une institution despotique elle-même, une

administration juste et libérale.

C'était aussi une administration sincèrement et sérieusement préoccupée

des droits et des intérêts religieux. Si les chrétiens ennemis de

l'Université s'étaient reportés à son origine, si l'état dans lequel

elle avait alors trouvé l'instruction publique avait été replacé devant

leurs veux, s'ils s'étaient rappelé tout ce qu'elle avait fait pour

ramener à la religion les générations naissantes, toutes les luttes

qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmontés dans

ce dessein, s'ils avaient été obligés de mesurer eux-mêmes la distance

entre le point de départ de l'Université dans les voies chrétiennes en

1808 et le point où elle était arrivée en 1830; ils auraient, j'ose le

dire, ressenti dans leur coeur quelque embarras à ne tenir aucun compte

de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs.

A côté des faits se placent les noms: M. de Fontanes, M. le cardinal

de Beausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. l'abbé Frayssinous, voilà

quels ont été, de 1810 à 1830, les principaux chefs de l'Université. Il

faut les oublier aussi pour croire que, pendant ce temps, elle a été

tyrannique et impie.

Mais la passion; même honnête, ne s'inquiète guère d'être équitable

envers le passé et envers les personnes; c'est du présent seul et de

ses propres intérêts dans le présent qu'elle se soucie. Après 1830,

abstraction faite du passé, il y avait, dans le système et dans l'état

de l'Université, soit pour des libéraux, soit pour des catholiques, des

motifs sérieux et naturels d'hostilité et de lutte.

En fait, le gouvernement de l'Université avait toujours été modéré; mais

en droit, il était absolu et fondé sur un principe absolu: «En matière

d'éducation, hors de l'enceinte de la famille, l'État est souverain;

dès que l'enfant, pour son éducation, fait un pas hors des mains de son

père, il tombe dans les mains de l'État; l'État seul a droit de faire

élever ceux que n'élèvent pas leurs propres parents, et nul ne peut,

sans l'autorisation de l'État, prendre lui-même, ni recevoir des parents

eux-mêmes cette mission.» Un tel principe n'est autre que la dictature

placée, en fait d'éducation, sur le seuil de la maison paternelle. Or,

au lendemain d'une grande anarchie révolutionnaire et pour en sortir,

toutes les dictatures sont possibles et peut-être nécessaires; mais sous

un gouvernement constitutionnel, dans un régime de liberté, en présence

de la liberté de conscience, de la liberté de discussion, de la liberté

des professions, la dictature en matière d'éducation; sous quelque forme

qu'elle se présentât et de quelques adoucissements qu'elle pût être

entourée, ne pouvait pas ne pas susciter les vives réclamations des

libéraux qui possédaient d'ailleurs contre elle, dans les promesses de

la Charte, un titre écrit et incontestable.

On ne sait pas d'ailleurs combien d'abus et de griefs secrets naissent

et subsistent sous la main du despotisme le plus modéré, ni combien de

fois il lui arrive de choquer et de blesser profondément les sentiments

qu'il s'applique le plus à ménager. La souffrance et la colère

s'amassent ainsi sans qu'on s'en doute. Le pouvoir a besoin d'y voir

clair pour savoir ce qu'il fait, et c'est seulement à la lumière de la

liberté qu'il peut bien apprécier ses propres actions et leurs effets,

pour lui-même comme pour les peuples.

La situation de l'Université n'était guère moins difficile en fait de

religion qu'en fait de liberté: son gouvernement avait constamment

protégé l'esprit religieux; dans ses instructions générales, dans

le choix des maîtres, dans son travail de tous les jours, les

considérations et les intentions religieuses avaient toujours tenu une

grande place; mais il avait pour mobile dominant, dans cette conduite,

l'intérêt de l'ordre social plutôt que la foi; il était bien plus en

réaction contre l'impiété révolutionnaire qu'en retour vers la piété

chrétienne; il rendait à la religion des services sincères, mais qui

n'excluaient pas l'indifférence de l'âme. On croit communément de nos

jours que, lorsqu'on a assuré à l'Église le plein exercice de son culte,

quand on a pourvu à ses besoins et qu'on lui témoigne un bienveillant

respect, on a fait pour elle tout ce qu'elle peut désirer, et qu'on est

en droit d'attendre d'elle tout ce qu'entre alliés on peut avoir à se

demander. La méprise est profonde: la religion ne se contente pas qu'on

la regarde comme un moyen d'ordre et une grande utilité sociale; elle

a de sa mission une plus haute idée; elle a besoin de croire que

ses alliés politiques sont aussi de ses fidèles, ou du moins qu'ils

comprennent et respectent vraiment son divin caractère; et quand elle

n'est pas intimement persuadée que ce sont là les sentiments intimes

qu'ils lui portent, l'Église se tient sur la réserve, et, même en

faisant son devoir, elle ne donne pas son dévouement.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 5 / 34 段