La première, et celle qui, non pas pour moi, mais pour de bons esprits,

demeure encore indécise, fut la question de savoir s'il fallait faire,

de l'instruction primaire pour tous les enfants, une obligation absolue,

imposée par la loi à tous les parents, et sanctionnée par certaines

peines en cas de négligence, ainsi que cela se pratique en Prusse et

dans la plupart des États de l'Allemagne. Je n'ai rien à dire des pays

où cette règle est depuis longtemps établie et acceptée par le sentiment

national; elle y a certainement produit de bons résultats; mais je

remarque qu'elle n'existe guère que chez des peuples jusqu'ici peu

exigeants en fait de liberté, et qu'elle a pris naissance chez ceux où,

par suite de la Réforme du XVIe siècle, le pouvoir civil est, dans les

matières religieuses ou qui touchent de près aux intérêts religieux, le

pouvoir suprême. La fière susceptibilité des peuples libres et la forte

indépendance mutuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel

s'accommoderaient mal de cette action coercitive de l'État dans

l'intérieur de la famille; et là où les traditions ne la sanctionnent

pas, les lois échoueraient à l'introduire, car ou bien elles n'iraient

pas au delà d'un commandement vain, ou bien elles auraient recours, pour

se faire obéir, à des prescriptions et à des recherches inquisitoriales

odieuses à tenter et presque impossibles à exécuter, surtout dans un

grand pays. La Convention nationale le tenta; c'est-à-dire le décréta

en 1793, et parmi toutes ses tyrannies, celle-là du moins demeura sans

effet. L'instruction populaire est de nos jours en Angleterre, de la

part des pouvoirs nationaux et municipaux comme des simples citoyens,

l'objet d'un zélé et persévérant effort; personne pourtant ne propose

de la commander aux parents absolument et par la loi. Elle prospère aux

États-Unis d'Amérique; les gouvernements locaux et les associations

particulières font de grands sacrifices pour multiplier et perfectionner

les écoles; on ne songe pas à pénétrer dans l'intérieur des familles

pour y recruter forcément des écoliers. C'est le caractère et l'honneur

des peuples libres d'être à la fois confiants et patients, de compter

sur l'empire de la raison éclairée, de l'intérêt bien entendu, et de

savoir en attendre les effets. Je fais peu de cas des règles qui portent

l'empreinte du couvent ou de la caserne; j'écartai décidément la

contrainte de mon projet de loi sur l'instruction primaire, et nul de

mes collaborateurs n'insista pour l'y introduire, pas même ceux qui en

ressentaient quelque regret.

Après la question de l'instruction primaire obligatoire venait celle de

l'instruction primaire libre. Sur celle-ci, il ne pouvait y avoir de

doute; la Charte avait promis la liberté de l'enseignement, et ce

n'était pas en fait d'instruction primaire que cette promesse

pouvait donner lieu à des interprétations diverses et à de longues

contestations. Personne ne songeait à vouloir que l'instruction primaire

fût complétement livrée à l'industrie particulière évidemment incapable

d'y suffire et peu tentée de l'entreprendre. L'oeuvre est immense et

sans brillantes perspectives; l'action de l'État y est indispensable. La

libre concurrence entre l'État et les particuliers, les écoles privées

ouvertes à côté des écoles publiques et aux mêmes conditions, c'était là

tout ce que demandaient les libéraux les plus exigeants, et ce que ne

contestaient pas les plus prudents amis du pouvoir.

Une troisième question élevait plus de débats: dans les écoles

publiques, l'instruction primaire serait-elle absolument gratuite et

réellement donnée par l'État à tous les enfants du pays? C'était le

rêve de généreux esprits. Dans la Constitution de 1791, l'Assemblée

constituante avait décrété «qu'il serait créé et organisé une

instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard

des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes.» La

Convention nationale, en maintenant ce principe, avait fixé à 1,200

livres le _minimum_ du traitement des instituteurs. L'expérience

avait démontré la vanité de ces promesses aussi peu fondées en droit

qu'impossibles à réaliser. L'État doit offrir l'instruction primaire à

toutes les familles et la donner à celles qui ne peuvent pas la payer;

et en cela il fait plus pour la vie morale des peuples qu'il ne peut

faire pour leur condition matérielle. C'est là sur ce point le vrai

principe, et ce fut celui qu'adopta mon projet de loi.

Ces questions générales et en quelque sorte préliminaires ainsi

résolues, restaient les questions spéciales dont la solution devait

devenir le texte et le commandement de la loi. Quels doivent être les

objets et les limites de l'instruction primaire? Comment se formeront

et se recruteront les instituteurs publics? Quelles autorités seront

chargées de la surveillance des écoles primaires? Quels seront les

moyens et les garanties pour l'exécution efficace de la loi?

Parmi les sentiments qui peuvent animer un peuple, il en est un dont

il faudrait déplorer l'absence s'il n'existait pas, mais qu'il faut

se garder de flatter ou d'exciter là où il existe, c'est l'ambition.

J'honore les générations ambitieuses; il y a beaucoup à en attendre,

pourvu qu'elles ne puissent pas tenter aisément tout ce qu'elles

désirent. Et comme de toutes les ambitions, la plus ardente de nos

jours, sinon la plus apparente, surtout dans les classes populaires,

c'est l'ambition de l'esprit, dont elles espèrent à la fois des plaisirs

d'amour-propre et des moyens de fortune, c'est surtout de celle-là qu'il

faut, tout en la traitant avec bienveillance, surveiller et diriger avec

soin le développement. Je ne connais rien de plus nuisible aujourd'hui

pour la société, et pour le peuple lui-même, que le mauvais petit

savoir populaire, et les idées vagues, incohérentes et fausses, actives

pourtant et puissantes, dont il remplit les têtes.

Pour lutter contre ce péril, je distinguai dans le projet de loi deux

degrés d'instruction primaire: l'une élémentaire et partout nécessaire,

dans les campagnes les plus retirées et pour les plus humbles conditions

sociales; l'autre supérieure et destinée aux populations laborieuses

qui, dans les villes, ont à traiter avec les besoins et les goûts d'une

civilisation plus compliquée, plus riche et plus exigeante. Je renfermai

strictement l'instruction élémentaire dans les connaissances les plus

simples et d'un usage vraiment universel. Je donnai à l'instruction

primaire supérieure plus de variété et d'étendue; et tout en en

déterminant d'avance les principaux objets, le projet de loi ajoutait

«qu'elle pourrait, selon les besoins et les ressources des localités,

recevoir les développements qui seraient jugés convenables.» J'assurais

ainsi les progrès les plus étendus de l'instruction primaire là où ils

seraient naturels et utiles, sans les porter là où leur inutilité est

peut-être leur moindre défaut. La Chambre des députés demanda que

la perspective d'une extension variable et indéfinie fût ouverte à

l'instruction primaire élémentaire, aussi bien qu'à l'instruction

primaire supérieure. Je ne crus pas devoir lutter obstinément contre

cet amendement qui rencontra une approbation presque générale; mais il

indiquait peu d'intelligence du but que se proposait le projet de loi en

distinguant les deux degrés d'instruction primaire. Précisément parce

qu'elle est partout nécessaire, l'instruction primaire élémentaire doit

être fort simple, et partout à peu près la même. C'était faire assez

pour la variété des situations et pour l'esprit d'ambition dans

l'éducation populaire que de leur ouvrir les écoles primaires

supérieures. La tendance à étendre, par fantaisie d'esprit plutôt que

par besoin réel, l'instruction primaire universelle ne mérite pas

d'encouragement légal; les lois ont pour objet de pourvoir à ce qui est

nécessaire, non d'aller au-devant de ce qui peut devenir possible, et

leur mission est de régler les forces sociales, non de les exciter

indistinctement.

L'éducation des instituteurs eux-mêmes est évidemment l'un des plus

importants objets d'une loi sur l'instruction populaire. J'adoptai sans

hésiter, pour y pourvoir, le système des écoles normales primaires dont

les premiers essais avaient commencé en France en 1810, et qui comptait

déjà en 1833 quarante-sept établissements de ce genre créés par le libre

bon vouloir des départements ou des villes et les encouragements du

gouvernement. J'en fis une institution générale et obligatoire. Dans

l'état actuel et avec le caractère essentiellement laïque de notre

société, c'est là le seul moyen d'avoir toujours, pour l'instruction

primaire, un nombre suffisant de maîtres, et d'avoir des maîtres formés

pour leur mission. C'est de plus une carrière intellectuelle ouverte à

ces classes de la population qui n'ont guère devant elles, à leur entrée

dans la vie, que des professions de travail matériel; c'est enfin une

influence morale placée au milieu de ce peuple sur qui le pouvoir n'agit

plus guère aujourd'hui que par les percepteurs, les commissaires de

police et les gendarmes. A coup sûr, l'éducation des instituteurs dans

les écoles normales où ils se forment, et leur influence, quand ils sont

formés, peuvent être mauvaises; il n'y a point de bonne institution qui,

mal dirigée, ne puisse tourner à mal, et qui, même bien dirigée, n'ait

ses inconvénients et ses périls; mais ce n'est là que la condition

générale de toutes les oeuvres humaines, et on n'en accomplirait aucune

si l'on ne se résignait et à leur imperfection, et à la nécessité de

veiller toujours pour empêcher que l'ivraie ne s'empare du champ et n'y

étouffe le bon grain.

En faisant des écoles normales primaires une institution publique et

légale, j'étais loin de vouloir détruire ou seulement affaiblir

les autres pépinières d'instituteurs que forment les associations

religieuses vouées à l'éducation populaire; je souhaitais, au contraire,

que celles-là aussi se développassent largement, et qu'une salutaire

concurrence s'établît entre elles et les écoles normales laïques.

J'aurais même désiré faire un pas de plus et donner, aux associations

religieuses vouées à l'instruction primaire, une marque publique de

confiance et de respect. Dans la plupart des ordonnances royales rendues

de 1821 à 1826 pour autoriser des associations de ce genre, notamment

pour la congrégation de l'instruction chrétienne fondée par l'abbé de la

Mennais dans les départements de Bretagne, pour la congrégation de même

nom à Valence, pour les Frères de Saint-Joseph dans le département de

la Somme, il était prescrit que «le brevet de capacité exigé de tout

instituteur primaire serait délivré à chaque frère de ces diverses

congrégations sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui

aurait été remise par le supérieur général de celle à laquelle il

appartenait.» Il n'y avait, selon moi, dans cette dispense d'un nouvel

examen accordée aux membres des associations religieuses que l'État

avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire,

rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers

écrite dans mon projet de loi; mais elle eût été certainement repoussée

par le public de ce temps et par les Chambres; le débat qui s'y éleva,

quand nous en vînmes à examiner quelles autorités devaient être chargées

de la surveillance des écoles primaires, révéla clairement l'esprit qui

y prévalait.

L'État et l'Église sont, en fait d'instruction populaire, les seules

puissances efficaces. Ceci n'est pas une conjecture fondée sur des

considérations morales; c'est un fait historiquement démontré. Les seuls

pays et les seuls temps où l'instruction populaire ait vraiment prospéré

ont été ceux où soit l'Église, soit l'État, soit mieux encore l'un et

l'autre ensemble s'en sont fait une affaire et un devoir. La Hollande,

l'Allemagne, catholique ou protestante, et les États-Unis d'Amérique

sont là pour l'attester: il faut, à une telle oeuvre, l'ascendant d'une

autorité générale et permanente, comme celle de l'État et de ses lois,

ou d'une autorité morale partout présente et permanente aussi, comme

celle de l'Église et de sa milice.

En même temps que l'action de l'État et de l'Église est indispensable

pour que l'instruction populaire se répande et s'établisse solidement,

il faut aussi, pour que cette instruction soit vraiment bonne et

socialement utile, qu'elle soit profondément religieuse. Et je n'entends

pas seulement par là que l'enseignement religieux y doit tenir sa place

et que les pratiques de la religion y doivent être observées; un

peuple n'est pas élevé religieusement à de si petites et si mécaniques

conditions; il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au

sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes

religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude

ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi,

une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce

qu'à ce prix, sur l'âme et la vie, toute sa salutaire action. C'est

dire que, dans les écoles primaires, l'influence religieuse doit

être habituellement présente; si le prêtre se méfie ou s'isole de

l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant,

non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est

perdue, et elle est près de devenir un danger.

Quand je proposai mon projet de loi, et avant même que l'expérience

eût porté dans mon esprit sa grande lumière, j'étais déjà profondément

convaincu de ces vérités, et elles avaient présidé à mon travail,

quoique, par instinct des préjugés publics, je ne les eusse présentées

et appliquées qu'avec ménagement. C'était sur l'action prépondérante et

unie de l'État et de l'Église que je comptais pour fonder l'instruction

primaire. Or le fait dominant que je rencontrai, dans la Chambre des

députés comme dans le pays, fut précisément un sentiment de méfiance et

presque d'hostilité contre l'Église et contre l'État; ce qu'on redoutait

surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir

central; ce qu'on avait à coeur de protéger d'avance et par la loi,

c'était l'action des autorités municipales et l'indépendance des

instituteurs envers le clergé. L'opposition soutenait ouvertement ce

système, et le parti conservateur, trop souvent dominé, au fond du

coeur et presque à son insu, par les idées mêmes qu'il redoute, ne le

repoussait que mollement. J'avais proposé que le curé ou le pasteur fût

de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de surveiller

l'école, et qu'il appartînt au ministre de l'instruction publique

d'instituer définitivement les instituteurs. À la Chambre des députés,

ces deux dispositions furent rejetées dans un premier débat, et il

fallut le vote de la Chambre des pairs et mon insistance lors d'un

second débat pour les faire rétablir dans la loi. On semblait

s'inquiéter du mauvais esprit qui pouvait envahir les instituteurs; on

parlait beaucoup de la nécessité qu'ils fussent efficacement dirigés;

et on s'appliquait à énerver dans leurs écoles, on voulait à peine y

laisser entrer l'Église et l'État, c'est-à-dire les seules autorités

capables d'étouffer les mauvais germes que le siècle y semait à pleines

mains.

Malgré ces luttes et ces faiblesses, je n'eus, à vrai dire, dans cette

circonstance, nul droit de me plaindre ni du public, ni des Chambres; la

loi sur l'instruction primaire fut accueillie, discutée et votée avec

faveur, et sans altération capitale. Restait la grande épreuve devant

laquelle toutes les lois sur cette matière avaient jusque-là succombé;

quelle en serait l'exécution?

Elle exigeait des mesures de deux sortes: des mesures administratives et

des mesures morales. Il fallait que les prescriptions de la loi pour

la création, l'entretien, la surveillance des écoles et le sort des

instituteurs, devinssent des faits réels et durables. Il fallait que les

instituteurs eux-mêmes fussent appelés à l'intelligence et animés de

l'esprit de cette loi dont ils devaient être les derniers et véritables

exécuteurs.

Quant aux mesures administratives, la loi avait pourvu d'avance aux plus

essentielles: loin de se borner à prescrire, dans toutes les communes

du royaume, l'établissement des écoles primaires, élémentaires ou

supérieures, elle avait décrété qu'un logement convenable et un

traitement fixe seraient partout fournis aux instituteurs, et qu'en cas

d'insuffisance des revenus ordinaires des communes, il y serait pourvu

au moyen de deux impositions spéciales obligatoires, votées, l'une

par les conseils municipaux, l'autre par les conseils généraux de

département, et qui, à défaut de ces votes, seraient établies par

ordonnance royale. Si ces impositions locales étaient elles-mêmes

insuffisantes, le ministre de l'instruction publique devrait combler le

déficit par une subvention prélevée sur le crédit porté annuellement

pour l'instruction primaire au budget de l'État. L'existence permanente

des écoles et les moyens de satisfaire à leurs besoins matériels étaient

ainsi assurés, indépendamment même de l'intelligence ou du zèle des

populations appelées à en recueillir le bienfait, et le pouvoir central

ne restait jamais désarmé devant leur mauvais vouloir ou leur apathie.

Une assez grave difficulté se rencontrait pour l'exécution efficace

et régulière de ces dispositions: elles exigeaient le concours de

l'administration générale de l'État, représentée dans les localités par

les préfets et leurs subordonnés, et de l'administration spéciale

de l'instruction publique, représentée par les recteurs et les

fonctionnaires de l'Université. Personne n'ignore combien il est malaisé

de faire ainsi marcher ensemble et vers un but commun deux séries

d'agents publics chargés de fonctions diverses et placés sous les ordres

de chefs différents. Après m'en être entendu avec M. Thiers, alors

ministre de l'intérieur, j'adressai aux préfets et aux recteurs des

instructions détaillées qui indiquaient aux deux administrations leurs

attributions spéciales dans l'exécution de la loi nouvelle et les

conditions de leur harmonie. Je fis un pas de plus: sur ma demande, il

fut décidé, en conseil du cabinet, que l'instruction primaire serait

annuellement, dans chaque département, l'objet d'un budget particulier

qui prendrait place dans le budget général du département, et qui,

annuellement aussi, en serait détaché pour être transmis au ministre de

l'instruction publique et soumis à son examen, comme le budget général

de chaque département est soumis à l'examen du ministre de l'intérieur.

J'atteignais ainsi un double but: d'une part je plaçais, dans toutes les

localités, l'instruction primaire, ses besoins, ses ressources et

ses dépenses, à part et en relief, ce qui en faisait une véritable

institution locale et permanente, investie de droits et objet de soins

particuliers; d'autre part, tout en assurant à l'instruction primaire le

concours de l'administration générale, je la rattachais fortement aux

attributions du ministère de l'instruction publique, comme le premier

degré de ce grand ensemble d'études et d'écoles que le génie de

l'empereur Napoléon avait voulu fonder sous le nom d'_Université de

France_, et dont j'avais à coeur de maintenir la grandeur et l'harmonie,

en l'adaptant à un régime de liberté et aux principes généraux du

gouvernement de l'État.

Je n'aurais pu réussir dans ce dessein un peu compliqué si je n'avais

trouvé dans M. Thiers cette largeur d'esprit et ce goût du bien public

qui font taire les ombrageuses rivalités d'attributions et les mesquines

jalousies personnelles; il se prêta de bonne grâce aux petites

altérations que je demandais dans les habitudes du ministère de

l'intérieur, et rendit facile cette action commune de nos deux

départements dont la loi sur l'instruction primaire avait besoin pour

son prompt et complet succès.

Huit jours après la formation du cabinet, dès que j'avais commencé à

m'occuper de cette loi, et pour la préparer dans l'esprit de ses agents

futurs en même temps que dans le conseil du Roi, j'avais fait créer,

sous le titre de _Manuel général de l'instruction primaire_, un recueil

périodique destiné à faire promptement arriver, sous les yeux des

instituteurs, des administrateurs et des inspecteurs des écoles, les

faits, les documents et les idées qui pouvaient les intéresser ou les

éclairer[1]. La loi une fois rendue, je fis composer et publier cinq

manuels élémentaires propres à diriger les instituteurs dans le modeste

enseignement dont elle déterminait les objets et les limites. J'avais

hâte de pourvoir aux besoins intellectuels de ces écoles et de ces

maîtres dont les besoins matériels étaient, sinon pleinement satisfaits,

du moins mis à l'abri du dénûment et de l'oubli.

[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]

Les meilleures lois, les meilleures instructions, les meilleurs livres

sont peu de chose tant que les hommes chargés de les mettre en oeuvre

n'ont pas l'esprit plein et le coeur touché de leur mission, et n'y

apportent pas eux-mêmes une certaine mesure de passion et de foi. Je

n'ai nul dédain du travail législatif et du mécanisme administratif;

pour être insuffisants, ils n'en sont pas moins nécessaires; ce sont les

plans et les échafaudages de l'édifice; mais les ouvriers, des ouvriers

intelligents et dévoués y importent bien plus encore, et ce sont surtout

les hommes qu'il faut former et animer au service des idées quand on

veut qu'elles deviennent des faits réels et vivants. Je tentai de

pénétrer jusqu'à l'âme des instituteurs populaires, et d'y susciter

quelques notions claires et un respect affectueux pour la tâche à

laquelle ils étaient appelés. Trois semaines après que la loi sur

l'instruction primaire eut été publiée, je l'envoyai directement

à 39,300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre où je

m'appliquais non-seulement à leur en faire bien comprendre l'intention

et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau

moral de leur humble situation sociale, sans leur donner le prétexte

ni la tentation d'en sortir[2]. Je leur demandai de m'accuser

personnellement réception de cette lettre, désirant avoir quelque indice

de l'impression qu'ils en avaient reçue. 13,850 réponses me parvinrent,

et beaucoup me donnèrent lieu de penser que je n'avais pas toujours

frappé en vain à la porte de ces modestes demeures où des milliers

d'enfants obscurs devaient venir recevoir d'un homme ignoré les

premières, et pour la plupart d'entre eux les seules leçons de la vie.

Cette expérience et d'autres encore m'ont appris que, lorsqu'on veut

agir un peu puissamment sur les hommes, il ne faut pas craindre de leur

montrer un but et de leur parler un langage au-dessus de leur situation

et de leurs habitudes, ni se décourager si beaucoup d'entre eux ne

répondent pas à ces provocations inaccoutumées; elles atteignent bien

plus d'âmes qu'on ne pense, et il faut savoir croire à la vertu des

germes, même quand on ne voit pas les fruits.

[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.]

Quand l'idée me vint de cette circulaire aux instituteurs, j'en parlai à

M. de Rémusat et je le priai d'en essayer, pour moi, la rédaction. C'est

de lui, en effet, que je la reçus à peu près telle qu'elle fut envoyée

à sa destination et bientôt publiée. Je prends plaisir à le rappeler

aujourd'hui: les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir,

survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 4 / 34 段