La question de la conduite déjà tenue, ou encore à tenir envers madame

la duchesse de Berry me préoccupait surtout fortement. En novembre

1831, pendant le ministère de M. Casimir Périer, j'avais pris part à la

discussion de la loi du 10 avril 1832 qui avait interdit aux membres

de la branche aînée de la maison de Bourbon, comme aux membres de la

famille Bonaparte, le territoire de la France. Nous avions cru faire

beaucoup, à cette époque, au nom de la politique comme de la convenance

morale, en bornant la loi à cette prohibition, sans y insérer aucune

sanction pénale. Et il y avait eu, dans cet acte, quelque mérite, car il

avait fallu, de la part du gouvernement et de ses amis, un grand effort

pour faire écarter de cette loi l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire

les poursuites judiciaires et la peine de mort pour les princes des

maisons qui avaient régné sur la France, si, en rentrant sur le sol

français, ils y suscitaient la guerre civile. Placés, en novembre 1832,

en face de l'occurrence ainsi prévue, nous nous aperçûmes à l'instant

qu'on n'avait pas assez fait, en 1831, pour garantir la bonne politique:

les poursuites judiciaires et l'article 91 du Code pénal n'étaient pas

écrits, il est vrai, dans la loi du 10 avril 1832; mais la question

de leur application restait ouverte; la loi ne la résolvait pas et ne

donnait pas au gouvernement le droit de la résoudre lui-même. Nous nous

hâtâmes de déclarer dans _le Moniteur_, par une ordonnance du Roi,

«qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer

relativement à madame la duchesse de Berry.» C'était, disait-on, le seul

moyen de couper court à l'action des tribunaux déjà commencée par la

Cour royale de Poitiers, et à l'application du Code pénal que la loi du

10 avril n'avait pas plus interdite que prescrite. Mais ce moyen était

d'un difficile et périlleux emploi. C'est un principe constitutionnel

qu'en pareille matière les Chambres n'agissent que d'avance et par des

mesures générales, jamais après coup et en prononçant sur les personnes;

les souvenirs des temps révolutionnaires et de leurs proscriptions

législatives accroissaient beaucoup dans les esprits l'autorité de ce

principe; il était aisé de prévoir que la Chambre des députés n'aurait

nulle envie de statuer elle-même et directement sur madame la duchesse

de Berry, et que l'opposition aurait beau jeu à exploiter ses scrupules

ou, son humeur. Nous le sentîmes si bien que nous ne donnâmes, à

l'ordonnance qui avait annoncé un projet de loi, aucune suite: au lieu

de porter aux Chambres la question tout entière, le gouvernement prit le

parti de la résoudre lui-même, d'interdire envers madame la duchesse

de Berry toute poursuite judiciaire, toute application pénale, et de

n'avoir ainsi à débattre, devant les Chambres, qu'un fait accompli et sa

propre responsabilité en l'accomplissant. C'était, sans nul doute, dans

l'embarras de sa situation, la conduite que lui prescrivaient, et la

seule que lui permissent les convenances morales et la politique,

l'équité et le bon sens. Mais l'embarras eût été bien moindre et

probablement la résolution du cabinet bien plus complète si la loi du 10

avril 1832, en interdisant aux princes des familles royales déchues

le sol de la France, avait expressément déclaré d'avance que, s'ils

violaient cette interdiction, ils ne seraient, de leur personne, l'objet

d'aucune poursuite judiciaire, et qu'ils resteraient à la disposition

du gouvernement qui les renverrait du territoire ou les retiendrait

prisonniers, selon qu'il le jugerait opportun et sous sa responsabilité.

Contre cette législation exceptionnelle et toute politique, on réclamait

l'égalité devant la loi: il y a des cas où l'égalité devant la loi est

un mensonge qui choque également la justice et la politique, la morale

et la raison. Ce sont des esprits bien superficiels ceux qui disent que,

dans la monarchie, l'inviolabilité du monarque est une fiction; c'est au

contraire la simple reconnaissance d'une vérité morale que l'instinct

des hommes a pressentie, et qui est toujours ressortie plus éclatante

des orages où elle avait momentanément succombé. Quand une personne a

été le symbole permanent du pouvoir social suprême, rien ne peut faire

qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du côté de ceux

qui prétendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir

pas de rois; on ne juge pas les rois; et l'histoire est là pour nous

apprendre que la prétention de les juger n'a jamais produit que des

iniquités funestes, car la conscience publique n'a jamais vu, dans les

arrêts de cette prétendue justice, que les coups de la haine ou de la

peur. Sans être inviolables comme le Roi lui-même, les membres des

familles royales restent toujours, moralement et politiquement,

très-difficiles et très-nuisibles à juger, surtout quand le trône

qu'ils entouraient est tombé dans une tempête, et qu'ils ont l'air de

poursuivre leur droit en essayant de le relever. Il y a, entre leur

élévation comme princes et leur détresse comme déchus et accusés, un

contraste qui inspire pour eux plus d'intérêt que leurs entreprises

n'excitent de colère ou d'alarme; acquittés, ils deviennent presque des

vainqueurs; condamnés, ils sont des victimes de leur cause et de leur

courage. Gouvernement et Chambres, nous agissions en 1832 et en

1836 sous l'empire de cette juste appréciation morale quand, après

l'arrestation de madame la duchesse de Berry à Nantes et celle du prince

Louis-Napoléon à Strasbourg, nous prenions le parti de ne point les

livrer aux tribunaux; mais la loi du 10 avril 1832, par son timide

silence, rendit notre résolution plus difficile et plus incomplète.

Quand on a raison, on a plus raison qu'on ne croit et qu'on n'ose. Il

y a de la force comme de la dignité à proclamer hautement dans son

principe et à accepter pleinement dans ses conséquences la politique

qu'on se décide à pratiquer. Si nous avions trouvé la nôtre autorisée

d'avance dans la loi, nous aurions probablement reconduit sur-le-champ

madame la duchesse de Berry hors de France, et nous aurions ainsi

épargné à la monarchie de 1830 de pesants embarras et de tristes

spectacles sans lui faire courir un danger de plus.

C'était là, dès le premier moment, l'avis et le désir du roi

Louis-Philippe; il avait vu avec déplaisir la loi du 10 avril 1832, ne

la jugeant nécessaire ni pour la sûreté de la France, ni pour la sienne

propre, et la trouvant fâcheuse dès qu'elle n'était pas indispensable;

ses ministres ne l'avaient point proposée; malgré les atténuations

qu'elle avait subies à travers les débats des deux Chambres, il avait

tardé longtemps à la sanctionner, détestant sincèrement la moindre

apparence et jusqu'aux simples mots de proscription et de confiscation.

Quand le jour vint d'en faire l'application, le Roi eût souhaité qu'on

se bornât à la stricte observation du texte légal; la loi interdisait à

Charles X et à ses descendants le territoire de la France; elle était

satisfaite si madame la duchesse de Berry était immédiatement reconduite

hors de France: «Personne, au fond, ne veut la faire juger, me dit-il

un jour; on ne sait pas quels embarras on encourt en la retenant; les

princes sont aussi incommodes en prison qu'en liberté; on conspire pour

les délivrer comme pour les suivre, et leur captivité entretient chez

leurs partisans plus de passions que n'en soulèverait leur présence.»

Mais dans l'état des esprits en 1832, après les conspirations et les

insurrections de Paris et de la Vendée, aucun cabinet n'eût pu mettre

sur-le-champ madame la duchesse de Berry en liberté à la frontière, et

tout en laissant entrevoir sa pensée, le Roi ne nous le demanda point.

La méfiance est le fléau des révolutions; elle hébète les peuples, même

quand elle ne leur fait plus commettre des crimes. Pas plus que mes

collègues, je ne jugeai possible, en 1833, de ne pas retenir madame la

duchesse de Berry: des esprits grossiers ou légers ont pu croire que les

incidents de sa captivité avaient tourné au profit de la monarchie de

1830; je suis convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en

agissant avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et

cabinet, nous aurions fait acte de sage comme de grande politique en

nous associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.

Dans les premiers jours de janvier, je me sentis en état de rentrer dans

la vie active, et je la repris en présentant à la Chambre des députés

le projet de loi que, depuis la formation du cabinet, j'étais occupé de

préparer sur l'instruction primaire. J'étais encore si faible que je

ne pus lire moi-même à la tribune ni l'exposé des motifs, ni le projet

même. M. Renouard, l'un de mes amis particuliers dans la Chambre, et sur

qui je comptais avec raison pour me seconder dans cette discussion, s'en

acquitta pour moi. J'abordais avec plaisir et confiance cette grande

question tant de fois soulevée, jamais résolue, et à laquelle je me

croyais en mesure d'apporter une solution vraiment efficace. Je ne

savais pas quelles épreuves m'attendaient avant que je fusse appelé à

débattre le projet de loi que je présentais.

Je n'ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée; plus les

sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment à se montrer,

car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois

livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne; on

n'étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent

le prix. Mais quand arrive le jour fatal où ces trésors nous sont ravis,

ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser

voir ce qu'ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent. J'ai

beaucoup aimé la vie politique; je m'y suis adonné avec ardeur; j'ai

fait, sans compter, les sacrifices et les efforts qu'elle m'a demandés;

mais elle a toujours été loin, bien loin de me suffire. Non que je

me plaigne de ses épreuves: beaucoup d'hommes publics ont parlé avec

amertume des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, des revers qu'ils

avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je

n'ai rien de semblable à dire, car je n'ai pas connu de tels sentiments:

quelque violemment que j'aie été atteint, je n'ai pas trouvé les hommes

plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destinée politique plus rude que je

ne m'y attendais; elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes

tristesses; c'est la loi de l'humanité. C'est dans les plus heureux

jours et au milieu des meilleurs succès de ma carrière que j'ai toujours

trouvé la vie politique insuffisante; le monde politique est froid et

sec; les affaires des sociétés humaines sont grandes et s'emparent

puissamment de la pensée; mais elles ne remplissent point l'âme; elle a

des ambitions autres, et plus variées, et plus exigeantes que celle des

plus ambitieux politiques; elle veut un bonheur plus intime, et plus

doux que tous les travaux et tous les triomphes de l'activité et de la

grandeur sociale n'en peuvent donner. Ce que je sais aujourd'hui, au

terme de ma course, je l'ai senti quand elle commençait et tant qu'elle

a duré; même au milieu des grandes affaires, les affections tendres sont

le fond de la vie, et la plus glorieuse n'a que des joies superficielles

et incomplètes si elle est étrangère au bonheur de la famille et de

l'intimité.

Je le possédais bien complet en 1832, quand je pris place dans le

cabinet du 11 octobre. Je me permets, non sans quelque hésitation, mais

sans scrupule, le douloureux plaisir d'en citer ici un témoignage qui

en dit plus que je ne pourrais et n'en voudrais dire moi-même. Le 22

octobre, ma femme écrivait à sa soeur: «Je sais que les affaires sont

difficiles, orageuses, périlleuses peut-être, et pourtant je jouis

beaucoup d'y voir mon mari rentré. Avant notre mariage, il me demanda un

jour si je ne serais jamais effrayée des vicissitudes de sa destinée; je

vois encore ses yeux briller sur moi en m'entendant lui répondre qu'il

pouvait être tranquille, que je jouirais passionnément de ses succès

et n'aurais pas un soupir pour ses revers. Ce que je lui ai dit est

toujours vrai; ce que je lui ai promis, je le tiendrai; je m'inquiète,

je me désole des obstacles, des ennuis, des luttes, des dangers qu'il

trouvera sur son chemin; mais, somme toute, j'ai bonne confiance et je

suis contente, car il l'est. Ma vie d'ailleurs n'est pas brisée, comme

pendant son ministère de l'intérieur; je le vois bien moins que je ne

voudrais, mais enfin je le vois; ma chambre est près de son cabinet; il

se porte bien, quoiqu'il travaille beaucoup; de plus son ministère lui

est agréable; il se retrouve avec plaisir au milieu des compagnons et

des travaux de sa jeunesse; l'instruction publique le repose de la

politique générale. C'est un grand avantage. Et puis, ma chère amie, que

Dieu me laisse à lui et lui à moi; je serai toujours, même au milieu

de toutes les craintes et de toutes les épreuves, la plus heureuse des

créatures.»

Moins de trois mois après cette lettre, le 11 janvier 1833, ma femme me

donna un fils, son plus vif désir au milieu de son bonheur, et l'objet,

à peine entrevu, de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se

rétablir parfaitement; onze jours après ses couches, elle se leva,

pleine de confiance, et tous autour d'elle confiants comme elle. M.

Royer-Collard vint me voir; elle voulut le voir, et causa gaiement avec

lui. Il me dit en sortant: «Elle est très-bien; veillez-y pourtant;

l'âme est plus forte que le corps; c'est une de ces natures héroïques

qui ne se doutent pas du mal tant qu'elles n'en sont pas vaincues.»

Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit; six

semaines après, le 11 mars, je l'avais perdue.

Il en est du malheur intime comme du bonheur; on ne peut ni en parler,

ni s'en taire absolument. Je me hâtai de reprendre mes travaux; je

rentrai au conseil et aux Chambres dès que je le pus avec convenance et

efficacité. Chaque jour, quand j'en avais fini avec mes affaires et mes

devoirs, je restais seul avec mes enfants, ma mère, et souvent avec

la duchesse de Broglie dont la sympathique amitié me fut, dans cette

épreuve, très-douce et secourable. M. Royer-Collard venait aussi me voir

quelquefois, et je prenais plaisir à sa conversation, sans lui parler de

moi et sans qu'il m'en parlât. Vers la fin du mois de juillet suivant,

pendant qu'il était dans sa terre de Châteauvieux, je lui écrivis, sans

doute dans un accès d'amère tristesse et avec plus d'effusion que je

n'avais jamais fait; il me répondit: «Votre lettre, mon cher ami, ne m'a

pas seulement ému; elle m'a fait descendre avec vous dans cet abîme où

vous êtes tombé. Je ne le croyais pas si profond; l'empire que vous avez

sur vous, et qui semblait régler votre âme comme vos paroles, sans me

tromper tout-à-fait, ne m'avait pas laissé pénétrer assez avant. Je

comprends votre état, autant qu'il est possible, n'ayant pas vu d'assez

près quel a été votre bonheur. Je trouve en moi de quoi compatir à vos

sentiments et à votre douleur. J'ai la confiance que, loin de la tourner

en désespoir, le temps, sans la guérir, sans la dénaturer, vous la

rendra supportable. Vous avez devant vous une longue vie, l'éducation de

vos enfants, une carrière à peine ouverte que vous êtes sûr d'honorer

par des services rendus à la cause de l'humanité. Ce sont de puissantes

distractions; vous les recevrez peu à peu, et vous les laisserez agir.

Quoique mon état diffère beaucoup du vôtre, comme la fin du jour diffère

du plein midi, il s'en rapproche en ce que je vis, comme vous et depuis

bien plus longtemps, dans une parfaite solitude, assez préoccupé du

passé, fort peu de l'avenir, ne comptant guère avec le présent, et

repassant silencieusement ma vie écoulée dans laquelle je trouve bien

des enseignements dont je ne profiterai pas.»

Cette lettre à la fois sympathique et fortifiante me fut bonne, et

aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans émotion. Elle est du 6 août

1833.

Ce fut pour moi, à cette douloureuse époque, une circonstance propice

que le projet de loi sur l'instruction primaire se trouvât à l'ordre

du jour, et m'imposât des efforts assidus. En entrant au ministère de

l'instruction publique, j'avais cette oeuvre-là particulièrement à

coeur. Parce que j'ai combattu les théories démocratiques et résisté aux

passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple,

que je n'avais point de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses

besoins, ses désirs. Il y a, dans la vie publique comme dans la vie

privée, des amours de plus d'une sorte; si ce qu'on appelle aimer le

peuple, c'est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses

goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à

penser, à sentir et à agir comme lui, j'en conviens, ce n'est pas là ma

disposition; j'aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et

un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me

servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte

en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de

le tromper, ni de l'aider à se tromper lui-même. On lui donne la

souveraineté; on lui promet le complet bonheur; on lui dit qu'il a droit

à tous les pouvoirs de la société et à toutes les jouissances de la vie.

Je n'ai jamais répété ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple

avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre,

c'est-à-dire d'exercer, sur ses destinées privées et publiques, la part

d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie et, la

société humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses

matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai été surtout touché et

préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain que, plus il se

guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là,

et que, pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme

qu'il faut épurer, affermir et éclairer.

C'est à l'instinct de cette vérité qu'est due l'importance qu'on attache

partout aujourd'hui à l'instruction populaire. D'autres instincts, moins

purs et moins sains, se mêlent à celui-là, l'orgueil, une confiance

présomptueuse dans le mérite et la puissance de l'intelligence seule,

une ambition sans mesure, la passion d'une prétendue égalité. Mais en

dépit de ce mélange dans les sentiments qui la recommandent, en dépit de

ses difficultés intrinsèques et des inquiétudes qu'elle inspire encore,

l'instruction populaire n'en est pas moins, de nos jours, fondée en

droit comme en fait, une justice envers le peuple et une nécessité pour

la société. Pendant sa mission en Allemagne, l'un des hommes qui ont

le mieux étudié cette grande question, M. Eugène Rendu demandait à un

savant et respectable prélat, le cardinal de Diepenbrock, prince-évêque

de Breslau, «si, dans sa pensée, la diffusion de l'enseignement au sein

des masses devait créer un péril pour la société.--Jamais, répondit

le cardinal, si l'idée religieuse assigne à l'instruction son but

et préside à sa marche. D'ailleurs il ne s'agit plus de discuter la

question; elle est posée; sous peine de mort, la société doit la

résoudre. Quand le wagon est sur les rails, que reste-t-il à faire? à le

diriger.»

Il y avait en 1832 autre chose encore à faire, parmi nous, que de

diriger le wagon; il fallait le mettre vraiment en mouvement, en

mouvement effectif et durable. Quand on regarde de près à ce qui s'est

passé de 1789 à 1832 en fait d'instruction primaire, on est frappé à la

fois de la puissance de cette idée et de la vanité des essais tentés

pour la réaliser. Elle préoccupe tous les hommes qui gouvernent ou

aspirent à gouverner la France. Quand elle s'éclipse un moment, c'est

devant d'autres préoccupations plus pressantes, et elle ne tarde pas à

reparaître. Elle pénètre jusqu'au sein des partis et des pouvoirs qui

semblent la redouter; de 1792 à 1795, la Convention nationale rend sept

décrets pour déclarer qu'il y aura partout des écoles primaires et pour

prescrire ce qu'elles seront; paroles stériles, et pourtant sincères.

L'Empire parle et s'occupe peu de l'instruction primaire; c'est

l'instruction secondaire qui est l'objet favori de sa sollicitude et de

ses habiles soins. Pourtant un homme se rencontre dans les conseils de

l'Empire où il ne tient qu'un rang modeste, mais d'un esprit et d'un

renom assez élevés pour attirer l'attention publique sur ses travaux et

ses idées, quel qu'en soit l'objet; M. Cuvier voyage en Hollande, en

Allemagne, en Italie, et rend compte, à son retour, des établissements

d'instruction publique qu'il a visités, notamment des écoles primaires

hollandaises dont la bonne et efficace organisation l'a frappé; un vif

intérêt se réveille pour ces institutions; on y pense, on en parle,

on compare, on regrette. L'Empire tombe; la Restauration arrive; les

grandes luttes politiques recommencent; mais au milieu de leur bruit, le

gouvernement de l'instruction publique est dans les mains d'hommes

qui veulent sérieusement le bien du peuple sans lui faire la cour; M.

Royer-Collard y préside; M. Cuvier y exerce une grande influence; ils

s'appliquent à multiplier, à améliorer, à surveiller efficacement les

écoles primaires; sur leur provocation, le Roi rend des ordonnances

qui réclament et règlent le concours des autorités et des sympathies

locales; le Conseil de l'instruction publique entretient une

correspondance assidue pour en assurer l'exécution. De nouvelles

méthodes s'annoncent en Europe avec quelque fracas, l'enseignement

mutuel, l'enseignement simultané, le docteur Bell, M. Lancaster; elles

inspirent aux uns de l'enthousiasme, aux autres de l'inquiétude; sans

prendre parti, sans rien épouser comme sans rien proscrire, le Conseil

de l'instruction publique accueille, encourage, surveille. Le pouvoir

politique change de mains; il passe dans celles d'un parti qui se méfie

de cet élan libéral; mais en même temps qu'ils ménagent les méfiances et

font de funestes concessions aux exigences de leurs adhérents, les chefs

intelligents de ce parti ne veulent pas qu'on les tienne pour ennemis de

l'instruction populaire; ils sentent qu'il y a là une force qui ne se

laissera pas étouffer, et ils essayent de la diriger à leur profit en

lui donnant satisfaction. De 1821 à 1826, huit ordonnances du Roi,

contre-signées par M. Corbière, ministre de l'intérieur, autorisent,

dans quatorze départements, des congrégations religieuses sincèrement

vouées à l'instruction primaire, et qui instituent un certain nombre

de nouvelles écoles; les Frères de l'instruction chrétienne fondés en

Bretagne par l'abbé J.-M. de la Mennais, les Frères de la doctrine

chrétienne de Strasbourg, de Nancy, de Valence, les Frères de

Saint-Joseph dans le département de la Somme, les Frères de

l'instruction chrétienne du Saint-Esprit dans cinq départements de

l'Ouest, datent de cette époque et l'honorent. En 1827, une nouvelle

secousse politique reporte vers d'autre rangs le gouvernement de la

France; le ministère Martignac remplace le ministère Villèle; un des

premiers soins du nouveau ministre de l'instruction publique, M. de

Vatimesnil, est non-seulement de donner aux écoles primaires de nouveaux

encouragements, mais de rappeler dans leur administration l'esprit

libéral des ordonnances provoquées en 1816 et 1820 par M. Cuvier. La

crise fatale de la Restauration approche; son mauvais génie prévaut

dans sa politique générale; appelé en novembre 1829, comme ministre

de l'instruction publique, dans le cabinet du prince de Polignac, M.

Guernon de Ranville y propose cependant, pour l'extension des écoles

primaires et le meilleur sort des instituteurs, des mesures excellentes;

il rencontre des doutes, des objections, une résistance timide, mais

répétée; il persiste, et sur sa demande le roi Charles X signe une

ordonnance remarquable non-seulement par ses prescriptions pratiques,

mais par les idées et les sentiments dont l'expression officielle les

accompagne. On ne peut pas dire que, de 1814 à 1830, l'instruction

primaire ne se soit pas ressentie des atteintes de la politique; mais

elle n'a point péri dans ce dangereux contact; soit équité, soit

prudence, les pouvoirs même qui s'inquiétaient de ses prétentions ont

cru devoir la traiter avec bienveillance et seconder ses progrès.

Le gouvernement de 1830 lui devait être et lui fut, dès son origine,

hautement favorable. M. Barthe, sous le ministère de M. Laffitte, et

M. de Montalivet, sous celui de M. Casimir Périer, s'empressèrent

de présenter, l'un à la Chambre des pairs, l'autre à la Chambre des

députés, des projets de loi destinés à multiplier rapidement les écoles

primaires, à leur donner des garanties d'avenir, et à introduire dans ce

premier degré de l'enseignement, la liberté promise par la Charte. Il y

avait rivalité entre le gouvernement et les Chambres pour entreprendre

cette oeuvre; au même moment où ces projets de loi étaient présentés,

deux propositions spontanées naissaient dans la Chambre des députés,

conçues dans des principes un peu différents, mais inspirées par le même

esprit et tendant au même dessein. M. Daunou fit, sur l'un des projets

de loi, un rapport remarquable par un sentiment profondément libéral,

un langage habilement modéré et une antipathie visible, quoique

discrètement contenue, pour l'Université impériale. Mais aucun de ces

projets n'alla jusqu'à une discussion publique: le mouvement était

imprimé, les obstacles écartés, le public impatient de voir enfin

l'instruction primaire fondée; quand le cabinet du 11 octobre 1832

se forma, l'oeuvre était de toutes parts réclamée et solennellement

promise, mais à peine commencée.

J'avais autour de moi, dans le Conseil royal de l'instruction publique,

toutes les lumières et tout l'appui que je pouvais souhaiter pour

l'accomplir. Investis dans les lettres, dans les sciences, dans le

monde, de cette autorité librement acceptée que donnent le talent

supérieur et la longue expérience, les membres de ce conseil étaient

de plus mes confrères et mes amis. Nous vivions dans une grande et

naturelle intimité. Quelle que fût la diversité de nos études et de nos

travaux, nous avions tous, quant à l'instruction populaire, les mêmes

idées et les mêmes désirs. M. Villemain et M. Cousin, M. Poisson et M.

Thénard, M. Guéneau de Mussy et M. Rendu portaient, au projet de loi que

nous préparions ensemble, presque autant d'intérêt que moi. M. Cousin,

pendant son voyage en Allemagne en 1831 et dans le beau rapport publié à

son retour, en avait posé et étudié avec soin toutes les questions. Je

doute qu'elles aient jamais été plus sérieusement débattues qu'elles ne

le furent dans notre conseil intérieur, avant la présentation du projet

de loi.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 3 / 34 段