Aussi quand la Charte eut institué en France le gouvernement libre,

quand la liberté des citoyens et la responsabilité du pouvoir

furent devenues le droit commun et pratique du pays, l'embarras de

l'Université, et du gouvernement à son sujet, fut extrême; ses

maximes, ses règles, ses traditions n'étaient plus en rapport avec les

institutions générales; au nom de la religion, des familles, de la

liberté, de la publicité, on élevait; autour d'elle et contre elle, des

réclamations qu'elle ne savait comment repousser sans se mettre en lutte

avec le système constitutionnel, ni comment admettre sans se démentir

et se mutiler elle-même. Le pouvoir qui la gouvernait, qu'il s'appelât

grand-maître, conseil royal ou président, n'était ni un ministre, ni

assez petit et assez dépendant pour n'être que le subordonné d'un

ministre. Nul ministre ne voulait répondre de lui; et il ne pouvait

porter lui-même, auprès des chambres et du public, le poids de la

responsabilité. Pendant six ans, de 1815 à 1821, des hommes supérieurs,

M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. Silvestre de Sacy, M. Lainé, usèrent

leur talent et leur influence dans cette situation anormale; ils

gagnèrent du temps; ils sauvèrent la vie à l'Université, mais sans

résoudre la question de son existence constitutionnelle. C'était une

pièce qui ne trouvait, dans la nouvelle machine de gouvernement, ni sa

place, ni son jeu.

Le sort a des combinaisons qui semblent se moquer de la prévoyance

humaine: ce fut sous un ministère regardé, non sans motif, comme hostile

à l'Université, et au moment où elle en redoutait le plus les coups,

qu'elle sortit de sa situation embarrassée et monta à son rang dans

l'État; M. de Villèle avait fait l'abbé Frayssinous grand-maître;

l'instruction publique était sous la direction d'un évêque; pour

satisfaire le clergé et pour l'attirer en même temps sous son influence,

il fallait à M. de Villèle quelque chose de plus; il associa l'Église

au gouvernement de l'État; il fit l'évêque d'Hermopolis ministre des

affaires ecclésiastiques, mais en lui donnant au même moment le titre et

les fonctions, non plus seulement de grand-maître de l'Université, mais

de ministre de l'instruction publique. L'instruction publique fut

ainsi officiellement classée parmi les grandes affaires publiques;

l'Université entra, à la suite de l'Église, dans les cadres et dans les

conditions du régime constitutionnel.

Moins de quatre ans après, elle fit un nouveau pas. Partout redoutée

et vivement combattue, la prépondérance ecclésiastique était

particulièrement suspecte en matière d'instruction publique; le

mouvement libéral qui, en 1827, renversa M. de Villèle et amena le

cabinet Martignac aux affaires, eut là aussi son effet; l'ordonnance

royale du 4 janvier 1828, en nommant les nouveaux ministres, déclara

«qu'à l'avenir l'instruction publique ne ferait plus partie du ministère

des affaires ecclésiastiques;» et le 10 février suivant, elle devint,

dans les conseils de l'État, un département spécial et indépendant qui

fut confié à M. de Vatimesnil.

Cette intelligente et prudente organisation ne fut alors qu'éphémère;

avec M. de Polignac, les passions de parti reprirent leur pouvoir;

l'Université rentra sous la main de l'Église; il n'y eut plus qu'un

ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.

La Révolution de 1830 laissa d'abord subsister cet état de choses;

seulement, par une mauvaise concession à la vanité de l'esprit laïque

et comme pour marquer sa victoire, elle changea les mots et déplaça les

rangs; l'Université prit le pas sur l'Église; il y eut un ministre de

l'instruction publique et des cultes. Ce fut sous ce titre et avec ces

attributions que le duc de Broglie, M. Mérilhou, M. Barthe, le comte

de Montalivet et M. Girod de l'Ain occupèrent ce département jusqu'au

moment où le cabinet du 11 octobre 1832 se forma.

En prenant le ministère de l'instruction publique, je fus le premier à

demander qu'on en détachât les cultes. Protestant, il ne me convenait

pas, et il ne convenait pas que j'en fusse chargé. J'ose croire que

l'Église catholique n'aurait pas eu à se plaindre de moi; je l'aurais

peut-être mieux comprise et plus efficacement défendue que beaucoup de

ses fidèles; mais il y a des apparences qu'il ne faut jamais accepter.

L'administration des cultes passa dans les attributions du ministre

de la justice. Ce fut, à mon sens, une faute de n'en pas former un

département séparé; c'est un honneur dû à l'importance et à la dignité

des intérêts religieux. Précisément de nos jours et après tant de

victoires, le pouvoir laïque ne saurait trop ménager la fierté

susceptible du clergé et de ses chefs. C'est d'ailleurs une combinaison

malhabile de placer les rapports de l'Église avec l'État dans les mains

de ses rivaux ou de ses surveillants officiels. On ne témoigne pas

la méfiance sans l'inspirer, et le meilleur moyen de bien vivre avec

l'Église, c'est d'accepter franchement sa grandeur et de lui faire

largement sa place et sa part.

Réduites à l'instruction publique, les attributions du département que

j'allais occuper étaient, sous ce rapport, très-incomplètes; il avait eu

l'Université pour berceau et n'en était pas sorti; le grand-maître de

l'Université avait pris le titre de ministre de l'instruction publique

en général, mais sans le devenir effectivement. Je réclamai pour ce

ministère ses possessions et ses limites naturelles. D'une part,

tous les grands établissements d'instruction fondés en dehors de

l'Université, le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle,

l'École des chartes, les Écoles spéciales de langues orientales et

d'archéologie; d'autre part, les établissements consacrés, non à

l'enseignement, mais à la gloire et au progrès des sciences et des

lettres, l'Institut, les diverses sociétés savantes, les bibliothèques,

les encouragements scientifiques et littéraires furent placés sous la

main du ministre de l'instruction publique. Quelques lacunes restent

encore dans les attributions qui sont en quelque sorte le droit de

ce département; il n'a pas entre autres, dans la direction et

l'encouragement des beaux-arts, la part d'influence qui devrait lui

appartenir; les arts ont, avec les lettres, des liens naturels et

nécessaires; ce n'est que par ce commerce intime et habituel qu'ils sont

assurés de conserver leur propre et grand caractère qui est le culte du

beau, et sa manifestation aux yeux des hommes. Si Léonard de Vinci et

Michel-Ange n'avaient pas été des lettrés, passant leur vie dans le

monde lettré de leur temps, ni leur influence, ni même leur génie ne se

seraient déployés avec un si pur et si puissant éclat. Placés hors de la

sphère des lettres et dans le domaine de l'administration ordinaire, les

arts courent grand risque de tomber sous le joug, ou de la seule utilité

matérielle, ou des petites fantaisies du public. Le département de

l'instruction publique a encore, sous ce rapport, et dans l'intérêt

des arts eux-mêmes, une importante conquête à faire. A tout prendre

cependant, ce département reçut, au moment où j'y entrai, son extension

légitime et son organisation rationnelle; de 1824 à 1830, il n'avait

guère été qu'un expédient; en 1832, il devint, dans l'ensemble de nos

institutions, un rouage complet et régulier, capable de rendre à la

société et au pouvoir, dans l'ordre intellectuel et moral, les services

dont, aujourd'hui moins que jamais, ils ne sauraient se passer.

Le cabinet ainsi constitué et les attributions de tous les ministres

réglées, chacun de nous se mit à l'oeuvre pour accomplir sa mission

particulière dans la politique commune dont nous poursuivions le succès.

Le duc de Broglie entra en négociation intime avec le cabinet de Londres

pour résoudre enfin, par l'action concertée des deux puissances sur

Anvers, la question belge que la résistance du roi de Hollande aux

instances de l'Europe tenait encore en suspens. Le maréchal Soult et

l'amiral de Rigny se hâtèrent d'organiser l'un l'armée, l'autre la

flotte qui devaient être chargées de cette délicate opération. M. Thiers

porta, sur les moyens de mettre fin aux troubles des départements

de l'Ouest, tout l'effort de sa fertile et habile activité. Nous

entreprîmes, M. Humann, M. Barthe, M. d'Argout et moi, la prompte

préparation des divers projets de loi dont il avait été convenu que

nous occuperions les Chambres dans leur prochaine session. Elle devait

s'ouvrir le 19 novembre. Le discours d'ouverture du Roi était, pour la

couronne et pour le cabinet, d'une grande importance; la politique de

résistance et de liberté, d'indépendance et de paix, tentée dès le

lendemain de la Révolution et énergiquement pratiquée par M. Casimir

Périer, y devait être hautement adoptée au nom des diverses nuances

d'opinion qui venaient de s'unir autour du trône pour former le

Gouvernement. Je fus chargé d'en préparer la rédaction.

C'est une tâche qui m'est presque toujours échue dans les divers

cabinets dont j'ai fait partie. Tâche difficile en elle-même, car peu de

choses le sont davantage que de résumer, dans quelques phrases à la fois

générales et précises, et significatives sans être compromettantes, la

situation et la politique d'un gouvernement, à un moment donné et au

milieu même de l'action. Ce qui est plus difficile encore, c'est

de faire parler en même temps, parla bouche royale, le Roi et ses

conseillers, de façon à satisfaire à la dignité comme à la vraie pensée

des uns et des autres, en écartant les dissidences qui peuvent exister

entre eux, pour ne laisser paraître que l'action harmonique du pouvoir

qu'ils exercent ensemble. Malgré ces embarras, et précisément à cause

de ces embarras, cette épreuve que le régime constitutionnel impose

périodiquement au prince et à ses ministres est bonne et salutaire; elle

leur rappelle, à jour fixe et solennel, leur situation mutuelle et la

nécessité où ils sont de se montrer unis et de parler comme d'agir en

commun. Il y a, dans cette manifestation publique du Gouvernement tout

entier devant le pays, un hommage au rang qu'y tient la royauté et une

garantie pour l'influence du pays auprès de la royauté. C'est beaucoup

d'être obligé de paraître tel qu'il est à souhaiter qu'on soit en effet.

La publicité inévitable détermine souvent la bonne conduite et prévient

bien plus de fautes qu'elle n'en révèle.

Ni pour le roi Louis-Philippe, ni pour ses conseillers, cette obligation

n'avait, en novembre 1832, rien d'embarrassant; ils étaient parfaitement

d'accord et sur les maximes générales de la politique, et sur la

conduite à suivre dans les questions particulières qu'ils avaient à

résoudre. Ni de la part du Roi, ni de celle des ministres, aucune

prétention exorbitante, aucune susceptibilité jalouse ne gênaient entre

eux les rapports. Le cabinet se réunissait tantôt chez son président, le

maréchal Soult, tantôt aux Tuileries autour du Roi, selon la nature et

l'état des affaires dont il avait à s'occuper; et dans l'une comme dans

l'autre de ces réunions, la liberté de la discussion était entière

sans grand'peine, car elle n'avait point de profonds dissentiments à

surmonter. La rédaction du discours de la couronne n'offrait donc,

quant au fond même de la politique, point de difficulté grave; restait

seulement l'obligation, toujours difficile, de se mettre d'accord, et

entre ministres et avec le Roi, sur la mesure, les convenances et les

nuances du langage qu'à propos des diverses questions à l'ordre du jour,

le Roi devait tenir, au nom de la France devant l'Europe, au nom du

gouvernement devant la France. Avant, d'arriver devant le cabinet tout

entier, c'était entre le Roi et moi que cette difficulté se rencontrait,

et ici ma tâche ne laissait pas d'être laborieuse. Non-seulement le

roi Louis-Philippe prenait fort au sérieux ses devoirs de Roi et les

affaires du pays; il avait de plus l'esprit singulièrement abondant,

soudain, vif, mobile, et chaque idée, chaque impression exerçait sur

lui, au moment où elle lui arrivait, un grand empire. Clairvoyant et

judicieux dans le but qu'il se proposait d'atteindre en parlant, il ne

pressentait pas toujours avec justesse l'effet de ses paroles sur le

public auquel elles s'adressaient, et ne se préoccupait guère que de

satisfaire sa propre et actuelle pensée à laquelle il attachait souvent

plus d'importance qu'elle n'en avait réellement. Je lui remis mon projet

de discours dans les premiers jours de novembre, et pendant quinze

jours, nous eûmes, sur chaque paragraphe, presque sur chaque mot, des

discussions sans cesse déroutées et renouvelées par quelque nouvelle

intention ou quelque nouveau doute qui venait se jeter à la traverse

des résolutions adoptées la veille. Je recevais chaque jour, et souvent

plusieurs fois dans la journée, de petits billets du Roi qui me

transmettaient les résultats de cet incessant travail de son esprit, et

m'obligeaient à remanier incessamment le mien. Par respect monarchique,

et aussi dans la conviction qu'en définitive le résultat en serait bon,

j'acceptais de bonne grâce cette longue controverse, souvent assez

insignifiante quoique assez vive. Mon espérance ne fut pas trompée; en

relisant au bout de vingt-sept ans, et comme dans une ancienne histoire,

ce discours d'ouverture de la session de 1832, je le trouve digne du

gouvernement sensé d'un peuple libre; et si je ne m'abuse, tout juge

impartial en recevrait encore aujourd'hui la même impression.

Quand nous en fûmes à peu près tombés d'accord, le Roi et moi, le

cabinet, que j'avais tenu au courant de nos petits débats, adopta

sur-le-champ mon projet de discours, avec de légères modifications.

Je tiens à dire qu'en y insérant, à propos de la politique de

résistance, cette phrase en l'honneur de M. Casimir Périer: «C'est là le

système que vous avez affermi par votre concours, et qu'a soutenu avec

tant de constance le ministre habile et courageux dont nous déplorons la

perte,» je ne rencontrai, de la part du Roi, aucune objection.

Les événements servirent bien le discours. Quand le jour de l'ouverture

des Chambres arriva, le 19 novembre, la politique extérieure et

intérieure du cabinet avait déjà réussi. L'entente et l'action commune

de la France et de l'Angleterre pour mettre fin à la question belge

étaient conclues; les flottes française et anglaise bloquaient ensemble

les côtes de Hollande; l'armée française entrait en Belgique; les ducs

d'Orléans et de Nemours venaient de partir pour aller prendre place dans

ses rangs. Madame la duchesse de Berry avait été découverte à Nantes et

aussitôt transférée à Blaye. Un incident, fort inattendu alors, vint

ajouter à l'effet déjà grand de ces succès du pouvoir: au moment même où

le Roi entrait dans la salle du Palais-Bourbon et commençait à prononcer

son discours, l'assemblée apprit qu'un coup de pistolet venait d'être

tiré sur lui, comme il passait sur le pont des Tuileries; l'émotion fut

aussi vive et aussi générale que soudaine: émotion d'indignation encore

plus que d'alarme; le public n'était pas encore blasé sur l'assassinat.

J'assistais, avec mes collègues, à la séance royale. Ce fut de ma part

un effort; j'étais atteint, depuis trois semaines, d'une bronchite

que la préparation du discours de la couronne et toutes les allées et

venues, les conversations et les discussions auxquelles elle donnait

lieu avaient fort aggravée. Je me mis au lit en rentrant de la séance,

amèrement triste de me sentir hors d'état de prendre part aux débats qui

allaient s'ouvrir.

CHAPITRE XVI

INSTRUCTION PRIMAIRE.

Je suis malade pendant six semaines.--Prise d'Anvers.--Arrestation de

S. A. R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans

cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la

Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie

domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire

de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire

doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté

dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction

primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs

primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours

nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit

être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer

l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation

de la loi du 28 juin 1833,--Ma circulaire à tous les instituteurs

primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des

inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations

religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé

J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en

avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel

de l'instruction primaire.

Je fus malade et condamné à l'inaction pendant plus de six semaines. Mon

mal fut assez grave pour qu'on doutât un moment de ma guérison. Le bruit

courut que j'étais parti pour Nice et que le séjour dans le midi me

serait longtemps nécessaire. Pendant que j'étais confiné dans mon lit,

et que non-seulement toute action, mais toute conversation m'était

interdite, les événements se développaient, les débats se succédaient.

Les deux Chambres discutèrent et votèrent leurs adresses en réponse au

discours du trône. L'action concertée de la France et de l'Angleterre

pour consommer enfin la séparation de la Belgique et de la Hollande

atteignit son but; Anvers fut pris. Quand, le 24 décembre au soir, le

Roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sortir;

ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries: «J'ai été hier

au château, écrivait-elle le lendemain à sa soeur; le Roi et la reine

faisaient plaisir à voir, si patriotes et si paternels, si heureux de

la gloire de nos armes, si contents de voir leurs enfants à l'abri du

danger, si simples en parlant de leur bonne conduite:--Mes fils ont fait

leur devoir, m'a dit la reine; je suis charmée que l'on sache qu'on peut

compter sur eux en toute occasion.» Quelques jours après, le cabinet eut

à défendre, à la Chambre des députés, sa résolution de ne point traduire

madame la duchesse de Berry devant les tribunaux: le débat fut grave;

le duc de Broglie et M. Thiers en portèrent seuls le poids; j'étais

étranger aux luttes comme aux fêtes.

Il ne m'est resté pourtant, de cette retraite forcée, point de mauvais

souvenirs: j'étais entouré des soins les plus tendres; mes collègues

dans le cabinet ne négligeaient rien pour atténuer mon déplaisir de ne

pouvoir prendre ma part de leur fardeau et pour éloigner de moi

toute préoccupation irritante. Le duc de Broglie, quoique le moins

démonstratif des hommes, est plein de délicatesse et de scrupule dans

ses affections. M. Thiers, avec qui je n'avais point de lien intime,

voulut aussi que j'eusse confiance dans son fidèle intérêt; il écrivit à

ma femme: «J'ai voulu plusieurs fois, Madame, aller voir M. Guizot; mais

j'en ai été empêché par M. de Broglie qui me l'a défendu tout à fait. Il

craint que la vue d'un collègue ne l'agite et ne le fasse trop parler.

Je me suis donc abstenu, malgré le désir que j'aurais de voir un

collègue que j'aime, et dont, plus que personne, je sens le besoin

auprès de nous. Obligez-moi de lui exprimer la part que je prends à son

état et les voeux que je forme pour son rétablissement prochain. On nous

dit que nous jouirons bientôt de sa présence; je le désire ardemment,

car nous avons de lui un besoin indispensable. Dites-moi, je vous

prie, quand je pourrai le voir.» J'étais touché de ces manifestations

amicales. Il n'est pas dans ma nature de m'irriter, même des maux

auxquels je ne me résigne pas; je n'aggravais pas mon impuissance par

mon agitation; mais je la subissais avec un profond chagrin; au fond de

mon lit et dans mon silence, je passais mon temps à réfléchir sur les

événements qui s'accomplissaient, sur les batailles qui se livraient

sans moi; je discutais en moi-même ce que j'aurais fait ou dit, je

sentais ce que j'aurais senti si j'y avais assisté. C'est le puissant

attrait de la vie politique qu'elle emploie l'homme à des desseins

infiniment plus grands que lui-même, et mêle un sentiment désintéressé

aux joies et aux peines personnelles qu'il éprouve en les poursuivant.

Je me soulageais dans ma tristesse et je l'oubliais presque en occupant

ma pensée solitaire des intérêts publics pour lesquels je ne pouvais

rien en ce moment.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) · 第 2 / 34 段