Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (III)
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
RUE VIVIENNE, 2 BIS.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME TROISIÈME
1860
CHAPITRE XV
MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)
Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa
situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité
du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les
familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et
de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction
publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité
nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais
d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée
constituante et M. de Talleyrand.--L'Assemblée législative et M. de
Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et
la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction
publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du
cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires
au dedans et au dehors.--Je tombe malade.
Je n'ai nul dessein de toucher aux questions et aux querelles du temps
présent; j'ai bien assez de celles qu'éveillent les souvenirs du passé;
j'évite les comparaisons et les allusions, bien loin de les chercher.
Cependant, à l'époque où j'arrive, je rencontre un fait auquel je ne
puis me dispenser d'assigner son caractère et son sens véritables. C'est
au cabinet du 11 octobre 1832 qu'on rapporte en général le premier essai
prémédité de ce qu'on a appelé depuis le gouvernement parlementaire. Ce
fut effectivement en vue du parlement, ou pour mieux dire des chambres
et dans leur sein, que ce cabinet fut choisi pour assurer à la monarchie
nouvelle leur intime et actif concours. Je tiens à dire avec précision
ce qu'était, à nos yeux, la mission dont nous acceptions ainsi le
fardeau.
Les hommes de sens souriront un jour au souvenir du bruit qui se fait
depuis quelque temps autour de ces mots: «gouvernement parlementaire,»
et des mots qu'on met en contraste avec ceux-là. On repousse le
gouvernement parlementaire, mais on admet le régime représentatif. On ne
veut pas de la monarchie constitutionnelle telle que nous l'avons vue
de 1814 à 1848; mais à côté d'un trône on garde une constitution. On
distingue, on explique, on disserte pour bien séparer du gouvernement
parlementaire le régime national et libéral, mais très-différent, qu'on
entend lui donner pour successeur. J'admets ce travail; je livre le
gouvernement parlementaire aux anatomistes politiques qui le tiennent
pour mort et en font l'autopsie; mais je demande ce que sera son
successeur. Que signifieront cette constitution et cette représentation
nationale qui restent en scène? La nation influera-t-elle efficacement
sur ses affaires? Aura-t-elle pour ses droits, pour ses biens, pour
son repos comme pour son honneur, pour tous les intérêts, moraux
et matériels qui sont la vie des peuples, de réelles et puissantes
garanties? On lui retire le gouvernement parlementaire, soit; lui
donnera-t-on, sous d'autres formes, un gouvernement libre? Ou bien, lui
dira-t-on nettement et en face qu'elle doit s'en passer, et que les
formes qu'on lui en conserve ne sont que de vaines apparences, indigne
mensonge et puérile illusion?
Qu'il y ait des formes et des degrés divers de gouvernement libre, que
la répartition des droits et des forces politiques entre le pouvoir
et la liberté ne doive pas être toujours et partout la même, cela est
évident; ce sont là des questions de temps, de lieu, de moeurs, d'âge
national, de géographie et d'histoire. Que, sur ces questions, notre
régime parlementaire se soit plus d'une fois trompé, qu'il ait trop
donné ou trop refusé, tantôt au pouvoir, tantôt à la liberté, peut être
à tous les deux, je ne conteste pas. Mais si c'est là tout ce qu'on veut
dire quand on l'attaque, ce n'est pas la peine de faire tant de bruit;
les fautes de ce régime reconnues, reste toujours la vraie, la grande
question: la France aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un gouvernement
libre? C'est un acte d'hypocrisie que de prétendre se retrancher
derrière les erreurs du régime parlementaire pour ne pas répondre à
cette question suprême, ou pour la résoudre négativement sans oser le
dire. On parle sans cesse de 1789: oublie-t-on que c'était précisément
un gouvernement libre, ses principes et ses garanties, que la France
voulait en 1789? Croit-on qu'elle se fût alors contentée d'un nouveau
code civil et d'hommes nouveaux, sur le trône ou autour du trône, pour
prix de la révolution où elle se lançait?
Quand nous entrâmes dans le cabinet du 11 octobre 1832, c'était là, pour
nous, une question résolue. Nous ne nous inquiétions guère alors du
gouvernement parlementaire; nous n'en imaginions même pas le nom; mais
nous voulions sérieusement un gouvernement libre, c'est-à-dire
des garanties efficaces de la sécurité des droits et des intérêts
individuels comme de la bonne gestion des affaires publiques. C'est là
la liberté politique, et c'était bien la liberté politique que nous
entendions pratiquer pour notre compte et fonder pour notre pays.
Dans ce principe et ce but commun résidait l'unité du nouveau cabinet.
Il était loin de réunir toutes les conditions et d'offrir tous les
caractères qu'on a coutume de regarder comme essentiels à un cabinet
parlementaire. Nous n'entrions pas tous ensemble et en même temps au
pouvoir; nous ne sortions pas tous des mêmes rangs politiques; nous
n'avions pas tous professé les mêmes maximes et suivi le même drapeau.
Des huit ministres du 11 octobre 1832, quatre avaient appartenu au
cabinet précédent, quatre seulement étaient nouveaux. Quelques-uns
avaient soutenu et servi, d'autres avaient combattu la Restauration. Qui
aurait regardé de près à nos idées et à nos tendances générales, à nos
habitudes d'esprit et de vie, aurait trouvé entre nous des différences
graves; mais soit par principe, soit par goût, soit par bon sens
et prudence, nous regardions tous le gouvernement libre comme le
gouvernement nécessaire; nous voulions tous que la monarchie et la
Charte fussent l'une et l'autre une vérité.
Aux yeux des spectateurs les plus intelligents et les plus
bienveillants, l'entreprise était difficile et hasardeuse. Grâce aux
rudes combats de M. Casimir Périer et à la grande lutte des 5 et 6
juin, le gouvernement de Juillet était debout, mais c'était là tout son
succès; les mêmes ennemis l'entouraient, les mêmes périls le menaçaient.
Les conspirations et les insurrections étaient toujours flagrantes
ou imminentes; les sociétés secrètes se montraient de plus en plus
passionnées et audacieuses; la presse périodique, en majorité violemment
hostile, agressive, destructive, dominait l'opposition parlementaire
entraînée ou intimidée. Cette vanité de la victoire, ce bouillonnement
continu de la tempête quand on se croyait dans le port, frappaient
les meilleurs esprits de surprise et d'inquiétude, et leur faisaient
concevoir, sur le succès d'une politique à la fois de résistance et de
liberté, de tristes doutes: «Vous voilà dans les plus grandes aventures,
vous et le pays, m'écrivait de Turin M. de Barante, le 17 octobre; je
suis content, mais inquiet. Ces horribles et stupides clameurs ont-elles
une grande influence dans la Chambre? Avez-vous persuasion que vous
trouverez une majorité? Probablement; sans cela vous n'auriez pas risqué
vous, vos amis et le sort commun.»
Huit jours plus tard, le 25 octobre, M. Rossi m'exprimait de Genève des
appréhensions analogues: «La partie est, comme vous le dites, engagée à
fond. Elle l'est partout. Mais c'est vous qui avez la grosse affaire sur
les bras. Nul, vous le savez, ne fait plus que moi des voeux sincères
pour votre succès. Vous l'obtiendrez si vous pouvez vous déployer tout
entier pour l'affermissement, le progrès et la gloire de la France. Le
pourrez-vous? Serez-vous compris? Ne serez-vous pas entravé? Voilà mes
craintes, tout en me flattant qu'elles sont chimériques.» Au moment
de la formation du cabinet, les mêmes inquiétudes préoccupaient
quelques-uns de ses membres les plus considérables; le duc de Broglie,
qui fit de mon entrée la condition de la sienne, avait douté peu
auparavant que lui-même fût en mesure de prendre part au pouvoir; il
m'écrivait le 25 juin: «Le développement qu'ont pris depuis six semaines
les affaires de la Vendée me paraît rendre mon entrée au ministère tout
à fait impossible. C'est bien assez de l'inimitié qui s'attache au nom
de doctrinaire; il ne faut pas dans ce moment y joindre l'inconvénient
de passer pour carliste aux yeux des sots; il ne faut pas donner, contre
un ministère qui se forme, les armes que donnerait ma conduite politique
dans la Chambre des pairs pendant le cours de la session dernière. C'est
un malheur dont je ne pourrais me racheter qu'en devenant persécuteur,
ce qui ne me convient nullement. J'ignore où vous en êtes, ce que vous
croyez possible ou désirable. Je pense que, si vous pouvez entrer avec
Thiers et Dupin, la chose sera bonne; mais si vous ne le pouvez pas, il
vaut mieux ne pas s'user et se compromettre en pure perte. Ce n'est pas
à vous, qui me connaissez, que j'ai besoin de dire que tout ce que je
puis vous appartient, en dedans comme en dehors du ministère, et que je
mettrai très-volontiers ma tête là où vous mettrez la vôtre; mais, je
le répète, il me paraîtrait absurde de braver l'orage que mon nom seul
soulèverait. Le cri de carlisme est véritablement le seul qui, en ce
moment, ait du retentissement en France; et quelque extravagant qu'il
soit de le pousser contre moi, il y a la moitié de la bonne portion de
la Chambre des députés et les trois quarts de notre meilleur public qui
ne se feraient pas faute d'y croire.»
Même le cabinet une fois formé, ses membres n'étaient pas tous bien
confiants dans sa composition et ses chances; l'amiral de Rigny écrivait
à M. Dupin: «J'étais peu porté, vous le savez, pour une pareille
combinaison, malgré ma haute estime pour les personnes. On ne m'accusera
pas au moins d'être resté par goût, car je déclare, et je crois encore
avoir le droit d'être cru, que je me suis fait violence. Certes, la
partie est périlleuse, je ne me le dissimule pas; elle l'eût été avec
votre appui, quoique, suivant moi, à un moindre degré; que sera-t-elle
privée de ce secours?»
M. Thiers aussi restait un peu inquiet de l'alliance des doctrinaires,
et quoique convaincu de la nécessité de leur concours, il prenait
quelque soin pour rester et paraître, non pas séparé d'eux, mais
différent et distinct.
Une circonstance atténuait les difficultés de cette situation, et devait
aider le pouvoir nouveau à les surmonter. Indépendamment de la pensée
commune qui unissait tous ses membres dans la politique générale, le
cabinet du 11 octobre 1832 avait cet avantage que chacun d'eux était
bien approprié au poste spécial qu'il occupait. L'armée avait besoin
d'être non-seulement réorganisée, mais relevée de l'échec qu'elle avait
subi en 1830; le maréchal Soult était plus capable que personne de lui
rendre ce double service: «le plus grand organisateur de troupes»,
disait de lui l'empereur Napoléon; vieux soldat, glorieux capitaine,
Gascon sérieux, habile à se servir, pour les affaires publiques comme
pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire, et doué de
cette autorité à la fois rude et prudente qui sait se déployer en se
ménageant. Le respect des traités, l'indépendance et la dignité dans la
paix, la confiance de l'Europe dans la probité du nouveau gouvernement
de la France, les rapports intimes avec l'Angleterre, ces bases
nécessaires de notre politique extérieure étaient garanties par le
caractère comme par la situation du duc de Broglie qui trouvait, dans
ses relations personnelles avec lord Granville, alors ambassadeur
d'Angleterre à Paris, de précieuses facilités et de loyaux moyens de
succès. En acceptant le ministère de l'intérieur presque exclusivement
réduit aux attributions de sûreté générale, M. Thiers s'était
comme personnellement chargé de mettre fin à l'état d'insurrection
qu'entretenait dans les départements de l'Ouest la présence de madame la
duchesse de Berry; hardi témoignage de son dévouement à la cause qu'il
servait et au cabinet où il entrait. L'amiral de Rigny, qui s'était fait
honneur dans le commandement de notre escadre du Levant et à Navarin,
avait le rare mérite d'être exempt de préjuges dans les questions
relatives au régime de nos colonies, et disposé à entreprendre les
grandes réformes que commandaient, dans ce régime, le droit humain et la
bonne administration. M. Barthe avait été, sous la Restauration, trop
engagé dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente
pour que son dévouement au service de la monarchie de 1830 ne soulevât
pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles à toute
monarchie; mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du
parti libéral qui adoptait franchement le gouvernement nouveau; il ne
pouvait être soupçonné de complaisance pour le parti légitimiste, et il
se montrait résolu dans la défense du pouvoir contre ses divers ennemis.
Le roi Louis-Philippe, qu'il avait bien servi dans les embarras du
ministère Laffitte, lui portait confiance: «Bien peu d'avocats, me
disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; Barthe
y est arrivé; ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumière.» M. Humann ne trouvait pas tout à fait auprès du roi la
même faveur; c'était un ministre des finances exigeant, ombrageux,
susceptible, et qui craignait qu'on ne le crût facile envers la
couronne; mais sa capacité reconnue, sa grande fortune personnelle,
fruit de sa capacité, la gravité de ses moeurs qui n'ôtait rien à sa
finesse, son esprit d'ordre et de règle dans l'administration de la
fortune publique, lui donnaient au sein des Chambres, pour les affaires
de son département, une autorité que, dans les grandes occasions et
avec une intelligence élevée, il savait mettre au service de la bonne
politique générale. C'était, parmi les ministres du 11 octobre 1832,
l'un de ceux dont le mérite spécial était bien reconnu du public et
contribuait au crédit du cabinet.
J'ai occupé quatre ans le ministère de l'instruction publique. J'ai
touché, pendant ce temps, à presque toutes les questions qui en
dépendent ou qui s'y rattachent. J'ai à coeur de retracer ce que j'y
ai fait, ce que j'y ai commencé sans pouvoir l'achever, ce que je me
proposais d'y faire. J'ai été engagé, durant la même époque, dans toutes
les luttes de la politique intérieure ou extérieure, dans toutes les
vicissitudes de la composition et de la destinée du cabinet. Je placerai
hors de ce tumulte des affaires et des passions du jour les questions
relatives à l'instruction publique. Non que ces questions n'aient aussi
leurs passions et leur bruit; mais ce sont des passions qui s'allument à
un autre foyer, et un bruit qui se passe dans une autre sphère. Il y
a des combats et des orages dans la région des idées; mais alors même
qu'elle cesse d'être sereine, elle ne cesse pas d'être haute; et quand
on y est monté, il ne faut pas avoir à tout moment à en descendre pour
rentrer dans l'arène des intérêts temporels: quand j'aurai dit ce que
fut, de 1832 à 1837, mon travail au service des intelligences et des
âmes dans les générations futures, je reprendrai ma part, à la même
époque, dans les luttes politiques de mes contemporains.
Il y a un fait trop peu remarqué. Parmi nous et de nos jours, le
ministère de l'instruction publique est de tous les départements
ministériels le plus populaire, celui auquel le public porte le plus de
bienveillance et d'espérance. Bon symptôme dans un temps où les hommes
ne sont, dit-on, préoccupés que de leurs intérêts matériels et actuels.
Le ministère de l'instruction publique n'a rien à faire avec les
intérêts matériels et actuels de la génération qui possède en passant le
monde; c'est aux générations futures, à leur intelligence et à leur sort
qu'il est consacré. Notre temps et notre pays ne sont donc pas aussi
indifférents qu'on les en accuse à l'ordre moral et à l'avenir.
Les sentiments et les devoirs de famille ont aujourd'hui un grand
empire. Je dis les sentiments et les devoirs, non l'esprit de famille
tel qu'il existait dans notre ancienne société. Les liens politiques et
légaux de la famille se sont affaiblis; les liens naturels et
moraux sont devenus très-forts; jamais les parents n'ont vécu si
affectueusement et si intimement avec leurs enfants; jamais ils n'ont
été si préoccupés de leur éducation et de leur avenir. Bien que
très-mêlée d'erreur et de mal, la forte secousse que Rousseau et son
école ont imprimée en ce sens aux âmes et aux moeurs n'a pas été vaine,
et il en reste de salutaires traces. L'égoïsme, la corruption et la
frivolité mondaines ne sont certes pas rares; les bases mêmes de la
famille ont été naguère et sont encore en butte à de folles et perverses
attaques; pourtant, à considérer notre société en général et dans ces
millions d'existences qui ne font point de bruit mais qui sont la
France, les affections et les vertus domestiques y dominent, et font
plus que jamais, de l'éducation des enfants, l'objet de la vive et
constante sollicitude des parents.
Une idée se joint à ces sentiments et leur prête un nouvel empire,
l'idée que le mérite personnel est aujourd'hui la première force comme
la première condition du succès dans la vie, et que rien n'en
dispense. Nous assistons depuis trois quarts de siècle au spectacle de
l'insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne
le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous
avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières
de la société, une foule d'hommes s'élever et prendre en haut leur place
par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir, du travail.
A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce
trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort
une grande leçon morale, la conviction que l'homme vaut surtout par
lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend essentiellement sa
destinée. En dépit de tout ce qu'il y a dans nos moeurs de mollesse et
d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un
sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles
et donne aux parents, pour l'éducation de leurs enfants, plus de bon
sens et de prévoyance qu'ils n'en auraient sans ces rudes avertissements
de l'expérience contemporaine. Bon sens et prévoyance plus nécessaires
encore dans les classes déjà bien traitées du sort que dans les autres:
un grand géologue, M. Élie de Beaumont nous a fait assister aux
révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que
proviennent les inégalités de sa surface; les volcans ont fait les
montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se
fassent point d'illusion; un fait analogue se passe sous leurs pieds;
la société humaine fermente jusque dans ses dernières profondeurs, et
travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste
et obscur bouillonnement, cet ardent et général mouvement d'ascension,
c'est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la
démocratie elle-même. Que deviendraient, en présence de ce fait, les
classes déjà investies des avantages sociaux, les anciens, les riches,
les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils
ne joignaient les mérites de l'homme; si par l'étude, le travail, les
lumières, les fortes habitudes de l'esprit et de la vie, ils ne se
mettaient en état de suffire dans toutes les carrières à l'immense
concurrence qui leur est faite, et qu'on ne peut régler qu'à condition
de la bien soutenir?
C'est à cet état de notre société, au juste instinct de ses besoins, au
sentiment de sollicitude ambitieuse ou prévoyante qui règne dans les
familles, que le ministère de l'instruction publique doit sa popularité.
Tous les parents s'intéressent vivement à l'abondance et à la salubrité
de la source où leurs enfants iront puiser.
A côté de ce puissant intérêt domestique un grand intérêt public vient
se placer. Nécessaire aux familles, le ministère de l'instruction
publique ne l'est pas moins à l'État.
Le grand problème des sociétés modernes, c'est le gouvernement des
esprits. On a beaucoup dit dans le siècle dernier, et on répète encore
souvent que les esprits ne doivent point être gouvernés, qu'il faut les
laisser à leur libre développement, et que la société n'a ni besoin ni
droit d'y intervenir. L'expérience a protesté contre cette solution
orgueilleuse et insouciante; elle a fait voir ce qu'était le
déchaînement des esprits, et rudement démontré que, dans l'ordre
intellectuel aussi, il faut des guides et des freins. Les hommes
qui avaient soutenu, ici comme ailleurs, le principe du complet
laisser-aller, se sont eux-mêmes hâtés d'y renoncer dès qu'ils ont eu
à porter le fardeau du pouvoir: jamais les esprits n'ont été plus
violemment pourchassés, jamais ils n'ont été moins libres de s'instruire
et de se développer à leur gré, jamais plus de systèmes n'ont été
inventés, ni plus d'efforts tentés pour les dominer que sous l'empire
des partis qui avaient réclamé l'abolition de toute autorité dans
l'ordre intellectuel.
Mais si, pour le progrès comme pour le bon ordre dans la société, un
certain gouvernement des esprits est toujours nécessaire, les conditions
et les moyens de ce gouvernement ne sont pas toujours ni partout les
mêmes; de notre temps, ils ont grandement changé.
L'Église avait seule jadis le gouvernement des esprits. Elle possédait
à la fois l'autorité morale et la suprématie intellectuelle. Elle était
chargée de nourrir les intelligences comme de régler les âmes, et la
science était son domaine presque aussi exclusivement que la foi.
Cela n'est plus: l'intelligence et la science se sont répandues et
sécularisées; les laïques sont entrés en foule dans le champ des
sciences morales et l'ont cultivé avec éclat; ils se sont presque
entièrement approprié celui des sciences mathématiques et physiques.
L'Église n'a point manqué d'ecclésiastiques savants; mais le monde
savant, docteurs et public, est devenu plus laïque qu'ecclésiastique. La
science a cessé de vivre habituellement sous le même toit que la foi;
elle a couru le monde. Elle est de plus devenue une puissance pratique,
féconde en applications quotidiennes à l'usage de toutes les classes de
la société.
En devenant plus laïques, l'intelligence et la science ont prétendu à
plus de liberté. C'était la conséquence naturelle de leur puissance, de
leur popularité et de leur orgueil qui grandissaient à la fois. Et le
public les a soutenues dans leur prétention, car tantôt il a vu que sa
propre liberté était intimement liée à la leur, tantôt il a jugé que la
liberté était, pour les maîtres de la pensée et de la science, la juste
récompense des forces nouvelles qu'ils mettaient à la disposition de la
société et des services qu'ils lui rendaient.
Qu'on s'en félicite ou qu'on les déplore, qu'on s'accorde ou qu'on
diffère sur leurs conséquences, qu'on s'aveugle ou qu'on s'alarme
sur leurs dangers, ce sont là des faits certains et irrévocables.
L'intelligence et la science ne redeviendront pas essentiellement
ecclésiastiques; l'intelligence et la science laïques ne se passeront
pas d'une large mesure de liberté.
Mais précisément parce qu'elles sont maintenant plus laïques, plus
puissantes et plus libres que jadis, l'intelligence et la science ne
sauraient rester en dehors du gouvernement de la société. Qui dit
gouvernement ne dit pas nécessairement autorité positive et directe:
«l'influence n'est pas le gouvernement,» disait Washington, et dans
l'ordre politique il avait raison; l'influence n'y saurait suffire; il y
faut l'action directe et promptement efficace. Il en est autrement dans
l'ordre intellectuel; quand il s'agit des esprits, c'est surtout par
l'influence que le gouvernement doit s'exercer. Deux faits, à mon
sens, sont ici nécessaires: l'un, que les forces vouées aux travaux
intellectuels, les supériorités lettrées et savantes soient attirées
vers le gouvernement, librement groupées autour de lui et amenées
à vivre avec lui en rapport naturel et habituel; l'autre, que le
gouvernement ne reste pas étranger au développement moral des
générations successives, et qu'à mesure qu'elles paraissent sur la scène
il puisse établir des liens intimes entre elles et l'État au sein duquel
Dieu les fait naître. De grands établissements scientifiques et de
grands établissements d'instruction publique soutenus par les grands
pouvoirs publics, c'est la part légitime et nécessaire du gouvernement
civil dans l'ordre intellectuel.
Par quels moyens pouvons-nous aujourd'hui, en France, assurer au
gouvernement cette part, et satisfaire à ce besoin vital de notre
société? La France possédait autrefois, et en grand nombre, des
établissements spéciaux et subsistant par eux-mêmes, des universités,
des corporations enseignantes ou savantes qui, sans dépendre de l'État,
lui étaient cependant unies par des liens plus ou moins étroits, plus ou
moins apparents, tantôt avaient besoin de son appui, tantôt ne pouvaient
se soustraire à son intervention, et donnaient ainsi au pouvoir
civil une influence réelle, bien qu'indirecte et limitée, sur la vie
intellectuelle et l'éducation de la société. L'Université de Paris, la
Sorbonne, les Bénédictins, les Oratoriens, les Lazaristes, les Jésuites
et tant d'autres corporations, tant d'autres écoles diverses
dispersées dans les provinces, n'étaient certes pas des branches de
l'administration publique, et lui causaient souvent de graves embarras.
Avant de disparaître dans la tempête révolutionnaire, plusieurs de ces
établissements étaient tombés dans des abus ou dans une insignifiance
qui avaient détruit leur crédit moral et fait oublier leurs services.
Mais pendant des siècles, ils avaient secondé le développement
intellectuel de la société française et prêté à son gouvernement un
utile concours. Presque tous anciens et propriétaires, attachés à leurs
traditions, fondés dans un dessein religieux, ils avaient des instincts
d'ordre et d'autorité en même temps que d'indépendance. C'était, dans
l'ensemble, un mode d'action de l'État sur la vie intellectuelle et
l'éducation de la nation; mode confus et incohérent, qui avait ses
difficultés et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignité, ni
d'efficacité.
En 1848, pendant mon séjour en Angleterre, on y débattait la question
de savoir s'il ne conviendrait pas d'instituer un ministère de
l'instruction publique, et de placer ainsi, sous l'autorité directe du
pouvoir civil et central, ce grand intérêt de la société. Des hommes
considérables, les uns engagés dans la politique et membres du
parlement, les autres appartenant à l'Église anglicane, d'autres,
esprits libres et purs philosophes, me demandèrent ce que j'en pensais.
Nous nous en entretînmes à plusieurs reprises; je leur exposai notre
système d'instruction publique en France; ils connaissaient bien celui
de l'Allemagne. Après un sérieux examen de la question, ils arrivèrent,
pour le compte de leur pays, à une conclusion que je tiens à reproduire
ici telle qu'elle se manifesta, car en même temps qu'elle peint
avec vérité la nature des établissements d'instruction publique en
Angleterre, elle jette, à cet égard, sur l'état comparé des deux pays,
une vive lumière.
«Nous n'avons point, disaient-ils, comme la France et la Prusse, un
système général et unique d'instruction publique; mais nous avons, en
abondance, des établissements d'instruction publique de tous les genres
et de tous les degrés: des écoles élémentaires pour l'éducation du
peuple, des colléges pour les études classiques et littéraires, des
universités pour l'enseignement supérieur de toutes les sciences.»
«Ces établissements sont distincts et isolés; ils subsistent chacun
à part et pour son propre compte, avec leurs ressources et leur
administration particulières. Ils sont divers; ils ont été et ils
restent organisés selon la pensée et le voeu des personnes qui les ont
fondés, ou de celles qui les dirigent, ou de la portion du public qui
leur confie ses enfants. Ils sont indépendants, sinon complètement, du
moins à un haut degré, du gouvernement central qui les surveille et y
intervient quelquefois, mais ne les dirige point. Enfin ils sont placés,
non pas tous, mais la plupart, sous des influences religieuses; le plus
grand nombre sous l'influence de l'Église anglicane, d'autres sous
celles des communions ou sectes dissidentes.
«Il y a certainement, dans l'organisation et l'administration intérieure
de ces établissements, beaucoup d'imperfections à signaler, d'abus à
réformer, de lacunes à combler, d'améliorations à introduire. Nous
désirons ces réformes; nous approuvons que le pouvoir central de l'État,
soit le parlement, soit la couronne, intervienne pour suppléer à
l'insuffisance des établissements actuels, pour en redresser les abus,
pour leur fournir des moyens de développement, pour stimuler entre eux
le zèle et l'émulation. Mais nous regardons comme essentiel que le
gouvernement central borne là son action, et qu'il n'institue pas un
ministère spécial de l'instruction publique, chargé soit de fonder, en
dehors et à côté des établissements actuels, un système général d'écoles
diverses, soit de mettre la main sur les établissements actuels pour
les réunir dans un grand ensemble et les placer sous une seule et même
autorité. Une pareille tentative serait une véritable révolution en
matière d'instruction publique. Nous préférons le maintien de ce qui
existe.
«D'abord parce que cela existe, et que nous tenons essentiellement au
maintien des droits acquis et des faits établis, dans l'instruction
publique comme ailleurs. Il n'est pas aisé de créer des êtres qui vivent
réellement, et qui durent. Nos écoles élémentaires, soit celles de
l'Église, soit celles des dissidents, nos colléges classiques d'Éton,
de Harrow, de Westminster, de Rugby, nos universités d'Oxford et de
Cambridge sont des êtres vivants, éprouvés. On peut organiser sur
le papier des établissements d'instruction plus complets et plus
systématiques. Ces établissements s'élèveraient-ils au-dessus du papier?
grandiraient-ils? fructifieraient-ils? dureraient-ils? Il est permis
d'en douter: nous avons plus de confiance dans les faits consacrés par
le temps que dans les essais de la pensée humaine.
«La variété et l'isolement de nos établissements actuels sont d'ailleurs
des gages de liberté. Or, nous tenons beaucoup à la liberté, à la
liberté réelle et pratique, en matière d'instruction publique comme
en toute autre. C'est la liberté qui a fondé la plupart de nos écoles
actuelles, grandes et petites. Elles doivent leur existence aux
intentions libres, aux dons volontaires de personnes qui ont voulu
satisfaire un certain sentiment, réaliser une certaine idée. Les mêmes
idées, les mêmes sentiments qui animaient les fondateurs, tiennent
encore probablement une grande place dans notre société. Le monde
ne change pas autant, ni aussi vite que se le figurent des esprits
superficiels, et la liberté s'accommode mal de l'uniformité
scientifique. Nous voulons que les établissements divers, fondés jadis
par le voeu libre de personnes bienfaisantes, continuent d'offrir
au libre choix des parents, pour l'éducation de leurs enfants, des
satisfactions variées; et nous croyons cela essentiel à la prospérité
de l'instruction publique, qui ne peut se passer de la confiance des
familles, autant qu'à la stabilité de l'ordre social.
«Nous attachons de plus un prix immense aux influences et aux
habitudes religieuses qui prévalent aujourd'hui dans la plupart de nos
établissements d'instruction publique: influences et habitudes
qui disparaîtraient, qui seraient du moins fort affaiblies si ces
établissements formaient un vaste ensemble soumis à l'action directe et
partout présente du gouvernement de l'État. Nous ne voudrions nullement
confier à l'Église le gouvernement général de l'instruction publique;
mais nous ne voulons pas non plus remettre l'instruction publique tout
entière aux mains d'un pouvoir central laïque qui, peut-être en le
voulant, et quand même il ne le voudrait pas, y ferait bientôt perdre
aux pouvoirs religieux l'influence qu'ils y doivent exercer.
«On invoque un principe: l'instruction civile et l'instruction
religieuse doivent, dit-on, être complétement séparées; en laissant au
clergé seul l'instruction religieuse, et en lui assurant les moyens
comme la liberté de la donner, il faut placer sous la seule autorité
laïque l'instruction civile tout entière. Nous tenons ce principe pour
faux et funeste, du moins dans le sens et l'étendue qu'on voudrait lui
donner. En matière de hautes sciences et pour les hommes, ou pour les
jeunes gens qui touchent à l'âge d'homme, l'instruction civile et
l'instruction religieuse peuvent être complétement séparées; la nature
de ces études le comporte, et la liberté de l'esprit humain l'exige.
Mais l'enseignement supérieur n'est que l'un des degrés de tout système
général d'instruction publique. De quoi s'agit-il dans la plupart
des établissements, dans les écoles élémentaires, dans les écoles
classiques, et pour le plus grand nombre des enfants qui y vivent et
des années qu'ils y passent? Il s'agit essentiellement d'éducation,
de discipline morale. Bonne en elle-même et par les richesses qu'elle
ajoute aux facultés naturelles de l'homme, c'est surtout par son intime
rapport avec le développement moral que l'instruction intellectuelle
est excellente. Or, on peut diviser l'enseignement; on ne divise
pas l'éducation. On peut limiter à certaines heures les leçons qui
s'adressent à l'intelligence seule; on ne mesure pas, on ne cantonne
pas ainsi les influences qui s'exercent sur toute l'âme, notamment les
influences religieuses. Pour atteindre leur but, pour produire
leur effet, il faut que ces influences soient partout présentes et
habituellement senties. L'instruction purement civile peut former
l'esprit et le caractère; elle ne nourrit et ne règle point l'âme. Dieu
et les parents ont seuls ce pouvoir. Il n'y a de véritable éducation
morale que par la famille et par la religion. Et là où n'est pas la
famille, c'est-à-dire dans les écoles publiques, l'influence de la
religion est d'autant plus nécessaire. C'est l'honneur et le bonheur de
notre pays que, dans nos établissements d'instruction publique, cette
influence soit en général puissante. Nous ne voyons pas qu'elle ait nui
chez nous à l'activité ni au libre développement de l'esprit humain, et
en même temps il est évident qu'elle a grandement servi l'ordre public
et la moralité individuelle.
«Nous regarderions donc comme un grand mal et nous repousserions toute
organisation de l'instruction publique qui altérerait gravement l'état
actuel de nos divers établissements et les influences qui y prévalent.
Nous applaudirons à toutes les réformes, à tous les développements qui
pourront y être introduits; mais nous ne voulons ni les refondre dans un
seul et même moule, ni en concentrer le gouvernement dans une seule et
même main.»
Je comprends que les Anglais arrivent à cette conclusion, et je les en
approuve. En France, nous n'avons pas même à nous poser la question qui
les y conduit. Chez nous, tous les anciens et divers établissements
d'instruction publique ont disparu, les maîtres et les biens, les
corporations et les dotations. Nous n'avons, dans la grande société,
plus de petites sociétés particulières, subsistant par elles-mêmes et
vouées aux divers degrés de l'éducation. Ce qui s'est relevé ou ce qui
essaye de naître, en ce genre, est évidemment hors d'état de suffire aux
besoins publics. En matière d'instruction publique, comme dans toute
notre organisation sociale, un système général, fondé et soutenu par
l'État, est pour nous une nécessité; c'est la condition que nous ont
faite et notre histoire et le génie national. Nous voulons l'unité;
l'État seul peut la donner; nous avons tout détruit; il faut créer.
C'est un curieux spectacle que celui de l'homme aux prises avec le
travail de la création, et l'ambitieuse grandeur de sa pensée se
déployant sans souci des étroites limites de son pouvoir. De 1789
à 1800, trois célèbres assemblées, vrais souverains de leur temps,
l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et la Convention
nationale, se promirent de donner à la France un grand système
d'instruction publique. Trois hommes d'un esprit éminent et très-divers,
M. de Talleyrand, M. de Condorcet et M. Daunou furent successivement
chargés de faire un rapport et de présenter un projet sur cette
importante question dont les gens d'esprit engagés dans les luttes
révolutionnaires se plaisaient à se préoccuper, comme pour prendre, dans
cette sphère de la spéculation et de l'espérance philosophique, quelque
repos des violences du temps. Les rapports de ces trois hommes,
brillants représentants de la société, de la politique et de la science
de leur époque, sont des oeuvres remarquables et par leur caractère
commun et par leurs traits divers et distinctifs. Dans tous les trois
une pensée commune éclate: l'homme règne seul en ce monde, et la
révolution de 1789 est l'avénement de son règne; il s'y lance confiant
dans sa toute-puissance, disposant en maître de la société humaine, dans
l'avenir comme dans le présent, et assuré de la façonner à son gré. Dans
le travail auquel M. de Talleyrand a donné son nom, c'est l'orgueil de
l'esprit qui domine, avec une ardeur bienveillante, sans colère encore
comme sans mécompte. L'instruction publique y est appelée un _pouvoir_
qui embrasse tout, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux fêtes les
plus imposantes de la nation;--tout nécessite une _création_ en ce
genre;--son caractère essentiel doit être _l'universalité_, et quant aux
choses, et quant aux personnes;--l'État règle les études théologiques
comme les autres; «la morale évangélique est le plus beau présent que la
Divinité ait fait aux hommes; c'est un hommage que la nation française
s'honore de lui rendre.» _L'Institut_, successeur de toutes les
académies, est présenté comme l'école suprême, le sommet de
l'instruction publique; il sera à la fois corps savant, corps
enseignant, et corps administrant les établissements scientifiques
et littéraires. Entre le rapport de M. de Talleyrand à l'Assemblée
constituante et celui de M. de Condorcet à l'Assemblée législative,
la filiation est visible; on a roulé sur la même pente; mais l'espace
parcouru est déjà immense; l'ambition philosophique a cédé la place à
la passion révolutionnaire; une pensée politique spéciale, exclusive,
domine le nouveau travail; l'égalité en est le principe et le but
souverain: «L'ordre de la nature, dit Condorcet, n'établit dans
la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la
richesse;--établir entre les citoyens une égalité de fait et rendre
réelle l'égalité établie par la loi, tel doit être le premier but d'une
instruction nationale;--à tous les degrés, dans tous les établissements
publics d'instruction, l'enseignement sera totalement gratuit;--la
gratuité de l'instruction doit être considérée surtout dans son rapport
avec l'égalité sociale.» Tout le rapport et le plan de Condorcet sont
dédiés à ce tyrannique dessein de l'égalité qui pénètre jusque dans le
sein de la grande société nationale des sciences et des arts, destinée
à être le couronnement de l'édifice; nul membre ne pourra être de deux
classes à la fois, «ce qui nuit à l'égalité.» La liberté tient plus de
place que l'égalité dans le travail de M. Daunou pour la Convention
nationale; il reproche à ses prédécesseurs de n'en avoir pas assez
reconnu et garanti les droits; dans le plan de M. de Talleyrand, il
trouve «trop de respect pour les anciennes formes, trop de liens et
d'entraves; Condorcet, dit-il, instituait en quelque sorte une Église
académique.» M. Daunou ne veut point d'organisation publique de
l'enseignement scientifique et littéraire; l'État, selon lui, ne
doit s'occuper que de l'instruction primaire et de l'instruction
professionnelle; hors de là, «liberté de l'éducation, liberté des
établissements particuliers d'instruction, liberté des méthodes
instructives.» Mais à côté de ce large laisser-aller en fait
d'instruction publique, M. Daunou aussi a son idée fixe et sa manie;
la passion de la république est, pour lui, ce qu'était, pour M. de
Condorcet, la passion de l'égalité: «Il n'y a de génie, dit-il, que dans
une âme républicaine;--un système d'instruction publique ne peut se
placer qu'à côté d'une constitution républicaine;» sous l'empire d'une
telle constitution, «le plus vaste moyen d'instruction publique, dit-il,
est dans l'établissement des fêtes nationales;» et il consacre tout un
titre de son projet de loi à l'énumération et au règlement de ces fêtes
annuelles instituées au nombre de sept, fêtes de la République, de la
Jeunesse, des Époux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, de la
Liberté et des Vieillards.
Au milieu de la tourmente révolutionnaire, tous ces projets, tous ces
rêves, tour à tour généreux, dangereux ou puérils, demeurèrent sans
résultats. On décréta l'instruction primaire universelle et gratuite;
mais il n'y eut ni écoles, ni instituteurs. On essaya sous le nom
_d'écoles centrales_ un système d'instruction secondaire qui, malgré
des apparences ingénieuses et libérales, ne répondait ni aux traditions
del'enseignement, ni aux lois naturelles du développement intellectuel
de l'homme, ni aux conditions morales de l'éducation. En matière
d'instruction supérieure et spéciale, quelques grandes et célèbres
écoles s'élevèrent. L'Institut fut fondé. Les sciences mathématiques et
physiques prodiguèrent à la société leurs services et leur gloire;
mais aucun grand et efficace ensemble d'instruction publique ne vint
remplacer les établissements détruits. On s'était et on avait beaucoup
promis; on ne fit rien. Des chimères planaient sur des ruines.
Le gouvernement consulaire fut plus sérieux et plus efficace. La loi
du 1er mai 1802, vaine quant à l'instruction primaire, incomplète et
hypothétique quant à l'instruction supérieure, rétablit, sous le nom et
au sein des lycées, une véritable instruction secondaire dans laquelle
se retrouvaient de bons principes d'enseignement et des garanties
d'influence sociale et de durée. Pourtant l'oeuvre manquait
d'originalité et de grandeur: l'instruction publique était considérée
comme un simple service administratif, et placée à ce titre, personnes
et choses, parmi les nombreuses et très-diverses attributions du
ministre de l'intérieur. Ni le rang qui lui appartenait, ni le mode de
gouvernement qui lui convenait n'étaient compris; elle tombait sous
l'empire de ce mécanisme bureaucratique qui règle et dirige bien les
affaires d'ordre matériel, mais dont les affaires d'ordre moral ne
sauraient s'accommoder.
L'empereur Napoléon ne s'y trompa point: averti par ces instincts
grands et précis qui lui révélaient la vraie nature des choses et les
conditions essentielles du pouvoir, il reconnut, dès qu'il y pensa
lui-même et à lui seul, que l'instruction publique ne pouvait être ni
livrée à la seule industrie privée, ni gouvernée par une administration
ordinaire, comme les domaines, les finances ou les routes de l'État.
Il comprit que, pour donner aux hommes chargés de l'enseignement la
considération, la dignité, la confiance en eux-mêmes et l'esprit de
dévouement, pour que ces existences si modestes et si faibles se
sentissent satisfaites et fières dans leur obscure condition, il fallait
qu'elles fussent groupées et comme liées entre elles, de manière à
former un corps qui leur prêtât sa force et sa grandeur. Le souvenir des
corporations religieuses et enseignantes revint à l'esprit de Napoléon;
mais en les admirant, comme il admirait volontiers ce qui avait duré
avec éclat, il reconnut leurs vices qui seraient plus graves de nos
jours. Les corporations religieuses étaient trop étrangères et au
gouvernement de l'État et à la société elle-même; par le célibat, par
l'absence de toute propriété individuelle et bien d'autres causes
encore, elles vivaient en dehors des intérêts, des habitudes et presque
des sentiments généraux. Le gouvernement n'exerçait sur elles qu'une
influence indirecte, rare et contestée. Napoléon comprit que, de nos
jours, le corps enseignant devait être laïque, menant la vie sociale,
partageant les intérêts de famille et de propriété personnelle,
étroitement uni, sauf sa mission spéciale, à l'ordre civil et à la masse
des citoyens; Il fallait aussi que ce corps tînt de près au gouvernement
de l'État, qu'il reçût de lui ses pouvoirs et les exerçât sous son
contrôle général. Napoléon créa l'Université, adaptant, avec un
discernement et une liberté d'esprit admirables, l'idée-mère des
anciennes corporations enseignantes au nouvel état de la société.
Les meilleures oeuvres n'échappent pas à la contagion des vices de
leur auteur. L'Université était fondée sur le principe que l'éducation
appartient à l'État. L'État, c'était l'Empereur. L'Empereur voulait et
avait le pouvoir absolu. L'Université fut, en naissant, un régime de
pouvoir absolu. En dehors de l'institution, ni les droits de la famille,
ni ceux de l'Église, ni ceux de l'industrie privée n'étaient reconnus
et respectés. Dans le sein même de l'institution, il n'y avait, pour la
situation, la dignité et la juste indépendance des personnes, point
de réelles garanties. Si, en France, l'Empereur était l'État, dans
l'Université le grand-maître était l'empereur. Je me sers d'expressions
trop absolues; en fait, le gouvernement de l'Université s'est toujours
appliqué à ménager les droits divers; mais quelles que soient la
prudence ou l'inconséquence des hommes, les principes portent leurs
fruits; selon les principes de la constitution universitaire, il n'y
avait, en matière d'instruction publique, point de liberté pour les
citoyens, point de responsabilité du pouvoir envers le pays.