Elles marchèrent lentement dans l'après-midi terne et douce, sous
le ciel blanc où s'accumulaient des menaces de neige; Hugues
restait derrière elles, sans se rapprocher ni les quitter.
Aube commença avec sa candeur grave, sans détour:
-- Je ne vous ai pas dit encore l'histoire de mes fiançailles. Je
l'aurais dû.
Elle sentit en Stéphanie un mouvement de recul; mais elle
continua, se serrant contre sa compagne presque comme elle le
faisait avec sa mère:
-- J'ai toujours eu du regret de penser que je privais, bien
malgré moi, la famille Droy du château qui aurait pu lui revenir;
je me disais que c'était dur, surtout pour Gillette qui aime tant
Menaudru, mais qu'elle se réjouirait de voir le château à son
frère. Quand j'ai songé à cela, je ne connaissais pas Hugues
depuis longtemps, mais il me semblait, fit-elle avec une
simplicité parfaite, que c'était depuis plus longtemps que ma
vie. Je sais qu'Hugues pense de même, ou du moins qu'il a lu tout
de suite jusqu'au fond de moi. Hugues, vous pouvez rester et
m'entendre. Son père m'a avoué qu'il me voudrait pour fille, mais
qu'il n'oserait pas me demander. Vous, Stéphanie, m'avez montré
qu'Hugues était trop fier pour venir à moi, mais qu'un peu de
courage et d'humilité conquiert beaucoup de bonheur. J'ai
compris, j'ai bien compris?
Elle interrogeait Stéphanie; sous l'appel de ce regard presque
inquiet, Stéphanie fit un geste vague.
-- Hugues et Stéphanie, je ne me suis pas trompée? insista-t-elle.
-- Ils murmurèrent: Non, emportés tous deux par la même force
souveraine.
Elle leva vers eux ses yeux sombres dans lesquels semblait être
tombée toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des
vieux murs, des vieux ombrages... ces yeux où la flamme voilée du
bonheur, de la vie, vacillait comme incertaine et toujours prête
à s'éteindre.
-- J'ai attendu, pourtant, afin d'être bien sûre de moi et de
lui, puis j'ai fait ce que vous m'aviez dit, Stéphanie. J'ai...
Elle hésita, une honte virginale précipitait à la suffoquer le
battement de ses artères. Mais elle acheva avec le même héroïsme
d'innocence qui l'avait déjà soutenue quand elle avait parlé à
Hugues.
-- J'ai fait ce que vous m'aviez dit. Oh! ne vous rappelez-vous
donc plus vos paroles de ce jour, dans le petit salon de Mme
Droy. C'est moi, oui, c'est moi qui ai demandé à Hugues d'être sa
femme. Hugues, laissez-moi dire...
L'aveu était fait. Stéphanie n'y répondit pas. La voix qui lui
parlait était si loyale, si douce, montait d'un coeur tellement
généreux et purifié, qu'elle ne sentait pas sa propre voix
capable d'y répondre.
-- Oui, j'ai fait cela, c'était difficile, mais j'avais votre
encouragement. J'ai rêvé de vivre près de lui pour mieux vivre,
de trouver en lui ma conscience et mon guide, tout en faisant du
bien aux siens et en réparant l'injustice du sort; je tâcherai de
devenir une femme comme sa mère et comme vous, de n'être plus une
petite enfant pour personne... rien qu'un peu la sienne. Vous
avez raison, Stéphanie, je ne suis pas digne de lui, mais je
l'aimerai si fidèlement qu'à la fin, je pourrai peut-être...
De nouveau, elle eut un air de doute et d'angoisse:
-- Me suis-je trompée? Ai-je bien fait pour notre bonheur à tous?
Stéphanie[,] toute tremblante, mais essayant de sourire, murmura:
-- Le beau jour que promet cette aube...
-- Maintenant que vous savez, reprit Aube, dites que vous êtes
amis, que vous vous aimez comme avant. Donnez-vous la main.
Leurs mains à tous deux étaient froides, elle frissonna un peu en
les réunissant dans les siennes, mais elle fit passer en Hugues
comme en Stéphanie l'esprit de justice et d'abnégation qui est,
plus que l'amour, "une chose d'éternelle beauté et de joie
éternelle."
XVII
La famille Droy était dans une période heureuse, car, ce même
printemps, Pascal sortit de son école d'agriculture avec des
notes de premier ordre, et Marc subit fort convenablement ses
examens.
La nouvelle de ce dernier succès fut apportée à la Maison par
Pascal qui, étant libéré depuis quelques semaines, avait pu
assister son frère dans l'épreuve. La commotion de cette joie
causa à Edmée la dernière palpitation qu'elle dût avoir de sa
vie; depuis que les séjours fréquents d'Hugues allégeaient une
part de sa tâche, elle retrouvait grand train sa santé.
L'arrivée triomphale de Marc, que Pascal n'avait précédé que de
peu, mit le comble à la joyeuse confusion. Cam traversa la
bibliothèque au pas de course en disant avec sang-froid à sa
famille:
-- Attendez-moi une minute que je cherche un plus grand mouchoir,
je sens que je vais pleurer comme une fontaine.
Et, cette sage précaution prise, elle s'abandonna à son émotion.
Auberte et Laurent, qui étaient présents à cette scène, offrirent
leurs félicitations aux fortunés parents.
-- Ah! on peut dire que nous avons eu de la peine, dit au premier
moment d'accalmie Cam qui, pour un peu plus, se serait épongé le
front avec son fameux mouchoir. Hugues est marié ou il ne s'en
faut guère. Gillette pourrait l'être, Marc est bachelier...
Elle les prenait tous à témoins que c'était de bonne besogne.
-- Il ne nous reste plus qu'à trouver pour Pascal une place tout
à fait avantageuse et supérieure.
Elle avait mis, comme de coutume, le doigt juste sur la place
sensible, le visage des aînés de la famille prit à ces derniers
mots une expression absorbée, Mme Droy regarda avec une
complaisance un peu soucieuse le grand garçon blond à l'air
sérieux et appliqué, presque lourd pour un Droy, à qui l'on avait
mis l'outil du travail en main, et qui aurait peut-être à
attendre encore longtemps son ouvrage.
Au milieu du silence qui avait suivi l'opportune remarque de
Camille, s'éleva la voix mesurée, indifférente, de Laurent qui
disait:
-- J'ai une proposition à vous faire.
C'était chose assez nouvelle pour que chacun ouvrît largement les
oreilles. Laurent reprit d'un ton délibéré:
-- Notre fermier général demande sa retraite. Si cela vous agrée,
Pascal, et si vos parents vous approuvent, nous entreprendrons à
nous deux de le remplacer. J'aurais déjà brigué sa succession
s'il n'avait été un vieil homme intéressant, auquel mon père
tient par tradition. Nous administrerons mes propriétés et celles
de mes parents. Hugues nous confiera aussi celle de ma soeur.
Vous êtes encore un peu jeune et moi assez ignorant, mais j'ai
lieu de croire qu'en combinant nos facultés, nous nous en
tirerons à l'honneur de Menaudru et de la Maison.
Ce fut de nouveau grande joie; l'allégresse prit, grâce aux bons
offices de Cam et des garçons, les proportions d'un tumulte,
Laurent fut entouré, remercié, complimenté, et même embrassé par
les babies sans perdre un atome de son flegme.
Les chères babies témoignaient d'un ravissement bien
désintéressé, si l'on considère qu'elles ne voyaient que du feu
dans tout ce qui se passait; elles se trémoussaient avec autant
de bonne foi que si elles avaient eu en même temps le
baccalauréat de Marc, la liberté reconquise d'Edmée, la place
inespérée de Pascal et la fiancée incomparable d'Hugues.
Après avoir reçu la poignée de main chaleureuse et les
remerciements plus discrets de Mme Droy et du Patriarche, et
échangé quelques mots avec eux, Laurent se recula vers sa soeur;
il y avait toujours autour d'Aube une atmosphère de paix radieuse
que tous les Droy réunis ne pouvaient troubler.
Laurent tomba, par hasard sans doute, sur Gillette qui, si l'on
avait pu associer son nom à pareille image, aurait paru
violemment intimidée.
Bien qu'elle eût une robe toute simple et ses cheveux pâles noués
comme de coutume, Gillette, par un autre hasard qui se
reproduisait tous les jours, était délicieusement mise et
coiffée; il était évident que si Gillette voulait coiffer sainte
Catherine, ainsi que l'assurait Cam, elle entendait la coiffer
droit.
Elle sourit à Laurent d'un petit sourire un peu tremblant, et
dit:
-- Je vous fais amende honorable, je vous ai calomnié; mais
j'avais cette excuse que je ne pensais pas le premier mot de mes
calomnies.
-- Alors, demanda-t-il, nous sommes alliés?
-- Mon Dieu... fit-elle avec une hésitation rieuse, je crois bien
que, si l'on me donnait le choix aujourd'hui, j'aimerais mieux
être votre soeur que...
-- Que de mourir... mais, dit-il avec infiniment de sérieux,
c'est que moi, j'aimerais mieux mourir que d'être votre frère...
Gillette pâlit, le rose nacré et frais de son visage disparut,
elle devint toute blanche.
Il continua:
-- Vous m'avez demandé souvent pour quoi et pour qui je vivrais.
Eh bien!...
Laurent avait comme Aube de grands yeux bleu foncé, doux et
graves. Ses yeux plus que ses lèvres achevèrent:
-- Ce sera pour vous, si vous le voulez bien.
Et, pour la première fois de sa vie, Gillette Droy resta bouche
close.
..... Et dans cette joie universelle, se fit le mariage d'Aube
avec Hugues Droy.
Ils furent unis devant la loi à Menaudru, dans le grand salon
Empire où Hugues avait appris que le Comte ne lui refusait pas sa
fille. C'était la première occasion où tous les Droy se
trouvaient assemblés à Menaudru; du Patriarche aux babies, ils
étaient tous là. Les enfants avaient revendiqué le privilège de
voir marier Hugues. Ce fut une invasion respectueuse, mais ce fut
l'invasion du château par la Maison.
La tribu, en costume de cérémonie, se rangea dans le plus bel
ordre autour de son patriarche; Stéphanie, Gillette, Edmée
étaient vêtues de vert pâle et toutes trois semblablement parées
comme des soeurs; mais la même toilette, les mêmes perles, les
mêmes fleurs ne les faisaient point soeurs cependant.
Aube portait une robe toute droite, toute unie, d'une somptueuse
rigidité, une robe de velours bleu éteint, délicatement brochée
d'argent, qui devait sortir en droite ligne des coffres oubliés à
Menaudru par quelque jeune princesse burgonde. De très hautes et
vieilles dentelles ivoire encadraient son cou mince. Elle était
assise dans un raide fauteuil à haut dossier sombre, sculpté
comme un pan de chapelle gothique. Et elle avait, dans ce cadre
lourd, archaïque, la grâce et la fierté d'un lis.
Hugues, très grave aussi dans son uniforme, se tint debout près
d'elle pendant la lecture du contrat. Puis on ouvrit toutes les
portes et ils furent mariés.
Le regard d'Aube demanda ce qu'on lui faisait signer, puisqu'elle
venait de répondre oui, et ce qu'un trait de plume ajouterait à
sa parole. Elle se trompa et signa Auberte de Menaudru, on ne vit
l'erreur que plus tard.
L'assistance se sépara pour deux jours. Le Curé de Mirieux, un
vieil et cher ami d'Auberte, appelé inopinément dans sa famille,
ne pourrait revenir que le surlendemain célébrer le mariage
religieux.
Le château retomba dans une paix profonde; les invités
n'arrivaient pas aujourd'hui: Hugues retournait pour ce soir à
Besançon, le reste de sa famille vaquait aux derniers
préparatifs, car la Maison attendait aussi ses invités.
Aube était séparée jusqu'au surlendemain d'Hugues et de sa
famille, leur dernière séparation avant que l'Eglise bénît leur
mariage. Tout à l'heure, le Comte avait repris du geste un jeune
homme qui appelait Aube Madame: Mais le premier pas était
franchi, on avait scellé le premier anneau de l'indestructible
chaîne, et Dieu le savait comme Auberte.
Elle sentait encore la douceur tendre, le respect aimant des
lèvres qu'Hugues venait de poser sur ses doigts.
Quoiqu'elle dût passer ces heures dans la solitude, elle garda sa
robe d'apparat.
Le Comte s'était trouvé plus souffrant, Mme de Menaudru ne
pouvait le quitter. Aube, livrée à elle-même, désira refaire un
chemin qu'elle avait souvent suivi. Elle prit la clef de la porte
qui faisait communiquer le parc avec le cimetière, et elle ne dit
rien de son projet puisqu'elle ne devait pas sortir de Menaudru.
Mais se serait-on opposé au voeu rêveur de la petite fiancée? Il
y avait en elle quelque chose de si pur, de si sacré, que plus
que jamais, on avait un grand besoin de lui complaire, une
frayeur de froisser cette fleur frêle de joie confiante qui était
devenue son lot.
Aube entra dans l'église qui était déserte, et c'était une
charmante vieille petite église avec sa voûte très basse, ses
bancs austères, sa sainte pauvreté. L'allée centrale était dallée
de pierres usées, fendues, inégales, qui étaient encore des
tombes de Menaudru. Les fenêtres avaient de petites vitres
maillées de plomb, contre lesquelles venaient frapper les
branches d'arbustes du cimetière, et ce cimetière étroit, qui
servait d'enclos, envoyait ici un reflet léger, flottant, du vert
profond et humide de son feuillage et de ses herbes.
Aube frôla au passage la corde qui tombait du clocher. Dès
demain, cette corde mettrait en branle les cloches pour annoncer
à toute la contrée les noces d'une fille de Menaudru.
Stéphanie, Edmée et Gillette s'étaient levées avant l'aurore pour
commencer la décoration de l'église. Stéphanie montrait à Aube
une affection muette.
Elles avaient disposé le long des murs des branches de saule, de
sapin et de roses; et dehors, dans le cimetière, Aube retrouva
des roses, des sapins et des saules.
Elle alla vers les tombes de sa famille. Il y avait un an qu'elle
s'était assise sur l'une de ces pierres, cachant de sa main un
mot pour que le nom gravé là fût tout semblable au sien. Si elle
mourait après-demain, on aurait un autre nom à inscrire.
Elle avait bien changé depuis ce temps: elle n'était plus cette
Auberte bercée par sa chimère qui s'en allait pleine de sérénité
mélancolique, oublieuse de la vie réelle. Mais voilà qu'un peu de
cette mélancolie pensive vint la ressaisir, tandis qu'elle
mesurait le chemin parcouru depuis qu'elle s'était assise à cette
place.
Elle y faisait une nouvelle station, qu'y aurait-il ensuite pour
Aube? quelle serait sa prochaine étape?
Elle était si éprise du présent, si peu curieuse de l'avenir
matériel, qu'elle connaissait à peine les plans arrêtés par
Hugues et le Comte. Quand le congé d'Hugues aurait pris fin, elle
habiterait encore un peu Menaudru où son mari passerait tous ses
jours disponibles. Il n'était que vaguement question de son
installation à Besançon, dans un vieil hôtel espagnol délabré et
superbe qu'y possédait son père; mais cette demeure future lui
semblait si lointaine qu'elle n'y croyait guère.
Si de tels soins ne l'effleuraient pas, Aube voyait clairement
pour elle un lot de responsabilités et de devoirs. Elle
remerciait Dieu de le lui accorder. En cette minute, elle pensait
surtout et avec une conviction intense, presque surnaturelle,
qu'elle avait confessé la veille toutes les fautes de sa vie et
qu'elle ne voulait plus pécher.
Cette nuit, le vent souffla et gémit, tournoyant à grand bruit
furieux ou plaintif autour de la chambre élevée d'Auberte.
Et Auberte rêva qu'elle s'en allait à la recherche du trésor de
Menaudru.
Il fallait qu'elle trouvât le lotus pour la réhabilitation de
Mlle Anne. Elle vit soudain Mlle Anne devant elle; les lèvres
pâles de la vieille demoiselle s'agitaient faiblement, mais elles
ne formulaient pas une prière, elles racontaient une légende, la
légende du trésor de Menaudru qu'une âme toute blanche retrouvera
un jour en y perdant son bonheur. Aube l'écoutait à peine, elle
avait tant de bonheur dans sa part, qu'elle en pouvait bien
risquer un peu. Elle ne croyait pas à la menace, elle voyait le
vieux sapin qui l'appelait de son murmure; cette fois, elle
comprenait bien son langage, il disait: Ici, ici le trésor... Il
faisait signe à Aube, il étendait l'une des ses branches comme un
bras pour montrer une place, et l'ombre de sa verdure traçait à
terre ses signes compliqués qu'Aube essayait en vain de lire.
Aube s'éveilla et se leva aussitôt. Il était de grand matin, mais
elle s'habilla pour sortir. Et, pour ne pas éveiller Jeanne en
entrant dans sa chambre, elle remit la robe qu'elle avait portée
la veille, la belle, la lourde robe de velours fleurie d'argent.
Elle sortit par son petit escalier tournant, et se trouva sur
l'étroite esplanade de gazon qui bordait Menaudru sous ses
fenêtres, du côté des contreforts. Elle regarda l'horizon de
montagnes, les alvéoles inégales, déchiquetées, les cirques, le
grand amphithéâtre de Menaudru, l'immense gouffre d'ombre qu'elle
avait vu tant de fois le soleil emplir d'une brume verte, rousse
ou dorée.
Le vent s'était apaisé sans pluie, il faisait une aurore chaude
et éclatante; mais elle pouvait distinguer les traces de
l'ouragan de cette nuit. Là-bas, sur la route qu'elle suivrait
demain tout de blanc vêtue pour aller à l'église, un grand
peuplier à demi abattu s'inclinait en arc de triomphe; le vent
avait travaillé pour Aube, il avait tendu cette magistrale
guirlande pour la fêter.
Elle revint dans le jardin et se dirigea vers la chapelle.
Peut-être voulait-elle revoir les ruines qui allaient disparaître
aujourd'hui même, le répit qu'elle avait obtenu était à son
terme. Peut-être voulait-elle s'assurer que son sapin n'avait pas
souffert de la tourmente; le sapin était toujours debout et
immuable dans sa sombre gloire.
Aube constata de loin que, si le château dormait, la Maison était
en pleine activité. Elle entra avec précaution dans les ruines;
c'était bien une visite d'adieu. Les travaux allaient s'achever,
on devait abattre les dernières pierres, condamner la crypte,
aplanir la surface de l'ancienne chapelle dont les démolitions
combleraient la petite cour; on avait apporté des montagnes de
sable et de terre pour servir au nivellement définitif. Aube
descendit dans la crypte. Elle n'avait plus de craintes
superstitieuses; ses croyances enfantines à moitié volontaires,
ces ombres puériles et aimées qui avaient peuplé la torpeur
enchantée de son adolescence, s'effaçaient comme s'effacent et
meurent les nuées quand le soleil se lève.
Elle avait atteint l'extrémité de la crypte; mais, au moment de
retourner sur ses pas, elle s'arrêta et tressaillit. L'ombre du
sapin, glissant par le soupirail brisé, s'allongeait sur le sol
comme dans le rêve d'Auberte: et, comme dans son rêve, il lui
faisait signe et lui montrait un chemin. Aube poussa la porte
qu'elle avait découverte cet hiver et réussit, cette fois, à
l'ouvrir; elle entra dans la petite cour encaissée, encombrée
d'herbes folles et que jonchaient les débris de la chapelle. Le
soleil qui frappait fortement dans cet espace restreint, y créait
une température de serre. Des essaims de mouches d'or bruni
bourdonnaient dans l'air vibrant et limpide, et les lézards
couraient sous l'herbe chaude.
Aube suivit le sentier noir que lui traçait l'ombre du sapin, et
arriva en quelques pas au pied de l'arbre; elle caressa l'énorme
tronc résineux, puis, cédant à un attrait, elle l'entoura de ses
bras et appuya son front contre lui. Un souffle froid comme une
respiration glacée lui fit tourner la tête; autour d'elle, tout
était chaleur, bruissements de vie et de lumière, d'où venait cet
air humide qui avait passé et qu'elle ne sentait déjà plus? Elle
le sentit de nouveau et plus fort. En se penchant sur un
amoncellement de ronces vigoureuses comme des lianes, dans
l'angle formé par les restes de la chapelle et le mur des Droy,
elle aspira une odeur de terre fraîchement remuée et une odeur de
cave.
Elle vit que les racines du sapin plongeaient sous ces ronces
comme pour s'en aller bien loin fouiller le sol. Sans souci des
épines qui égratignaient ses mains, qui s'accrochaient, méchantes
et tenaces, à ses cheveux, elle travailla à faire une trouée dans
ce rideau de végétation exubérante; elle rencontra des pierres
récemment éboulées, puis le vide noir et froid d'une cavité peu
profonde qui se creusait sous la terrasse des Droy et paraissait
sans communication avec la crypte ou la chapelle. Les racines du
sapin, en cherchant la bonne terre, avaient désagrégé un pan de
maçonnerie invisible sous l'épais enchevêtrement de broussailles.
Aube s'attacha des mains à une branche et se laissa glisser en
fermant les yeux. Un bruit de pierres roulantes lui rappela que
la chapelle était ébranlée par les récents travaux; si Aube
allait être ensevelie et murée là toute seule, pendant qu'au
château et à la Maison, on préparait ses noces?
Mon Dieu! qu'il faisait froid ici! Après l'atmosphère ensoleillée
du dehors, c'était une nuit funèbre, un froid de tombe. Par les
interstices de la verdure qu'elle venait d'écarter, filtra un
rayon de soleil, mince et fugitif, qui fit jaillir un éclair
devant Aube et lui montra à ses pieds le lotus de Menaudru.
Oui, il était là, à ses pieds. Dans le bref flamboiement du
soleil, elle en avait reconnu la barbare magnificence, les
pierres bleues transparentes qui formaient ses pétales et ses
longs pistils de diamant, clairs et lumineux comme des
étincelles. Le rayon déplacé par un balancement du feuillage
était déjà envolé, la phosphorescence bleue s'était éteinte. Aube
ramassa à tâtons la sauvage amulette. Mais, dans le réduit
ténébreux, une autre clarté entra, puis partit; puis il en revint
une autre et une autre encore, toutes éphémères, incertaines, et
allumant partout où elles avaient passé de courtes flammes rouges
et blanches, des scintillements de pierres précieuses. Aube pensa
qu'elle avait trouvé le trésor. Sous le vol rapide, espacé, de
ces clartés indécises, elle voyait tout l'amoncellement de joyaux
enterrés là depuis un siècle. Opales, diamants, topazes, rubis
étaient jetés autour d'elle pêle-mêle, à l'aventure. Aube avait
retrouvé le trésor de Menaudru.
Cela ne l'étonnait pas outre mesure; sans bien s'en rendre
compte, elle s'y était toujours un peu attendue, elle n'était
qu'à demi surprise d'étreindre une portion miraculeuse de son
vieux rêve. Seulement ses jambes défaillirent; elle s'assit sur
une pierre et posa le lotus sur ses genoux. En attendant qu'elle
pût le contempler au grand jour, elle l'attacha à une chaînette
rentrée dans son corsage.
Son regard se tourna vers l'ouverture où la houle de feuilles,
agitées par son passage, laissait encore glisser un peu de
lumière, elle vit une voûte noircie de fumée. Et elle crut
revivre toute la scène: le château assailli au moment où Mme de
Mareux s'échappait avec son intendant, la fuite éperdue de la
dame pendant que le vieillard, avant de se faire tuer, jetait en
désordre dans ce caveau les bijoux qu'il ne pouvait plus sauver.
Il avait essayé de faire sauter la chapelle et peut-être le
château, en allumant la poudre dont les traces noircissaient
encore la voûte, et n'avait réussi qu'à faire écrouler un mur qui
avait obstrué l'accès de la cachette. Sur l'éboulement de terre
ainsi provoqué, les premiers maîtres de la Maison avaient appuyé
leur terrasse, et les choses seraient restées toujours ainsi si
le vieux sapin n'avait, à la longue, déplacé les pierres de ses
racines altérées et fait un passage pour Auberte.
Aube considéra d'un oeil de reproche la fumée de cette poudre
sacrilège qui avait voulu détruire Menaudru.
Le rideau de verdure avait fini par s'immobiliser; entraîné par
son poids, il était retombé, interceptant le jour, cloîtrant
Auberte. La jeune fille fit un mouvement pour se lever, toucher
du doigt les richesses fantastiques qu'elle n'avait fait que
deviner et entrevoir.
-- Prenez garde! dit la voix de Mme Droy tout près d'elle.
Mais Mme Droy n'était pas avec Aube, non plus que les enfants qui
lui répondirent:
-- Oh! le mur est très solide et nous ne tomberons pas.
Aube entendit sur sa tête des pas si rapprochés qu'elle percevait
le froissement des feuilles sèches foulées par les promeneurs.
Elle entendit des cris et des ébats d'enfants qui s'éloignaient
ou se rapprochaient, sans doute au hasard du jeu.
Stéphanie et Mme Droy marchaient sur la terrasse, pendant que les
enfants s'amusaient autour d'elles et cueillaient des fleurs pour
la fête. Elles se parlaient sur un ton d'affection et de
tristesse.
Stéphanie disait:
-- Je n'ai jamais été injuste pour Auberte. Vous avez eu raison
de vous attacher à elle. Je l'aime moi-même. Elle est droite et
bonne comme une petite sainte.
La mère répéta avec douceur:
-- Oui, notre petite sainte, notre petite enfant... Que Dieu nous
la conserve!