avec effort. J'ai cru que Menaudru vous tentait. Mais j'ai
compris que vous n'aviez pu agir autrement pour le bonheur
d'Auberte.
Il y eut une pause pendant laquelle la nuit complète se fit dans
le réduit où Aube écoutait sans trembler, le coeur même immobile.
Les lueurs fuyantes, dans lesquelles elle avait vu des
pierreries, disparurent comme si les paroles qu'on prononçait
là-haut les avaient éteintes.
Stéphanie continua:
-- J'ai compris que, par le concours fatal de quelques
circonstances, Aube avait lieu de se croire aimée d'Hugues; elle
le croyait fermement, passionnément. Hugues était libre; quand il
m'avait demandée jadis, j'étais pauvre, je l'avais repoussé pour
ne pas entraver son avenir. Aube s'était attachée à Hugues dans
sa confiance d'enfant: il ne pouvait lui répondre non sans
l'outrager, la frapper d'un coup irrémédiable, exposer peut-être
cette fragile vie. Et elle lui était chère aussi, n'est-ce pas?
Alors, il a triomphé de son orgueil pour qu'elle fût heureuse,
elle qui avait mis son bonheur en lui.
Mme Droy n'eut pas un mot pour protester, et Stéphanie murmura
avec une sorte de ferveur:
-- Vous êtes si bons, je suis fière de vous!
-- Et moi, Stéphanie, je vous aurais voulue pour ma fille.
Les mots lui avaient échappé. Mais, dans sa fidélité à l'absente,
la mère dit aussitôt d'un ton mélancolique et résolu:
-- Nous aimons Auberte.
Elles s'étaient éloignées depuis longtemps; la terrasse était
solitaire, les enfants continuaient plus loin leurs jeux, et Aube
restait à la même place.
Elle y resta longtemps, et ce froid de cave qui régnait ici
s'abattit comme une lourde chape de glace sur ses épaules.
Le temps passa, le matin devait s'avancer; elle ne s'en aperçut
point, pas plus que du froid qui la pénétrait, incisif et
perfide, jusqu'aux moelles.
Elle fut éveillée à la fin par un bruit persistant, le choc des
outils que maniaient dans la chapelle plusieurs ouvriers arrivés
tardivement à l'ouvrage. Elle se leva.
Avant de quitter ce lieu où elle venait de subir son agonie, elle
essuya d'un geste machinal sa joue rigide, puis elle regarda sa
main comme si elle s'attendait à y voir du sang; mais elle
n'avait même pas pleuré des larmes.
Le soleil était plus haut, l'air brûlant dans la petite cour;
mais pour elle, dorénavant, il faisait partout aussi froid que
dans le caveau qu'elle venait de quitter. Elle n'était même pas
effleurée par toute cette ardeur de vie et elle reconnut, tout à
coup, sur ses lèvres, le goût de mort que le contact des lèvres
de Zoé y avait mis un jour.
Elle était restée trop longtemps immobile dans cette humidité, le
froid l'avait pénétrée. Elle leva les yeux vers le sapin; elle
s'était trompée en interprétant son langage, il avait dit sans
trêve: Ici, ici, tu entendras le mot funèbre de ton énigme...
Ici, ici, tu perdras ton bonheur.
Elle avait bien voulu donner un peu de ce bonheur aux autres;
mais pas cela... oh! Dieu savait bien qu'elle ne pouvait donner
cela. Elle défaillait devant le renoncement définitif, tout son
être se refusait au sacrifice suprême.
Il n'y avait personne dans la crypte, les hommes occupés dehors
ne devinèrent point Auberte dans cette pâle apparition. Elle ne
les vit ni ne les entendit: elle ne pensa point à la besogne
qu'ils allaient achever en comblant la cour et l'entrée du
caveau. Elle remonta dans sa chambre et, frissonnante, s'étendit
sur son lit.
Là, Aube fit avec une sorte d'âpreté son examen de conscience.
Elle se rappela les incidents qu'elle avait, jusqu'ici,
volontairement laissés dans l'ombre, les larmes qu'elle avait vu
verser à Stéphanie le premier jour de leur connaissance. Elle
avait voulu les oublier, n'en point chercher la vraie cause, ne
pas remarquer que Stéphanie, qui pleurait secrètement après un
départ d'Hugues, devenait rayonnante quand Hugues était là.
Et Hugues... Oh! pour lui, pour ce qui le concernait, il n'y
avait même pas à réfléchir; le silence de sa mère tout à l'heure,
autant que le cri qu'on lui avait, à la fin, arraché était le
plus formel aveu.
Et comme Auberte était brave, que le sang des vieux Menaudru
coulait intact dans ses veines délicates, elle pouvait être dure
envers elle-même quand l'honneur l'exigeait; elle se dit qu'elle
avait voulu épouser Hugues sans savoir si elle ne prenait pas le
bien d'une autre. C'était une faute à laquelle on ne pouvait plus
rien, puisque, légalement, Aube était la femme d'Hugues et que la
plus héroïque abnégation ne pourrait entamer leur engagement, que
Dieu n'avait pourtant pas consacré. Mais, devant le malheur
d'Hugues, elle oubliait son amère honte pour flétrir ce qui avait
été sa faute et l'erreur aveugle de son coeur.
Elle s'était affaissée toute vêtue sur son lit, le manteau de
glace était toujours sur elle, l'enveloppant, plus lourd, plus
accablant, appesantissant son esprit lui-même. Elle fit un faible
effort pour réagir, pour penser, elle se sentit plus mal et
songea qu'elle allait peut-être mourir.
Elle avait pris mortellement froid en cherchant le lotus de
Menaudru; et ce froid, oui, elle en était sûre, plus rien ne le
dissiperait. Le vide se faisait autour d'elle. Les autres,
Stéphanie, Laurent, Gillette, même sa mère et Hugues, reculaient
très loin, lui devenaient comme étrangers; elle n'avait déjà plus
rien de commun avec eux, elle était déjà seule avec Dieu sur une
rive; tout ce qu'elle avait aimé en ce monde restait sur l'autre.
Et là était pourtant le dénouement, l'infaillible remède. Tout
lui avait paru si affreusement dur, si désespérément perdu, et
voilà que sa mort pouvait tout réparer, tout aplanir. Dieu venait
à son aide en la rappelant à lui.
Deux heures s'étaient encore écoulées, mais on croyait Aube
endormie et l'on évitait l'approche de sa chambre pour mieux
respecter ce repos.
Quand on entra, à la fin, Aube n'avait plus bien ses sens; elle
s'aperçut cependant qu'on l'entourait, il y avait dans sa chambre
des chuchotements, des allées et venues de figures consternées
dont elle reconnaissait à peine les traits, et qui lui
paraissaient d'un monde auquel elle n'appartenait plus.
Il y eut aussi une longue visite du docteur qui ne lui recommanda
même pas de ne point se pâmer, jugeant sans doute la chose au-delà
de son pouvoir.
On parlait tout bas de congestion pulmonaire, mais on ne pouvait
s'empêcher de croire qu'il y avait eu en elle une détente de ses
forces, une soudaine et invincible lassitude de vivre.
On murmurait aussi le mot de foudroyant: la foudre était peut-être
tombée; en tout cas, l'orage était fini et Aube entrait en
pleine paix.
Elle allait donc vraiment mourir et elle en était heureuse:
c'était un dénouement facile en regard de la crainte qui l'avait
hantée. Depuis que son coeur s'était tourné tout entier vers
Dieu, elle le sentait pour la première fois rempli. Une quiétude
sereine descendait sur elle; elle n'était pas heureuse d'un
bonheur forcé, fait d'anéantissement moral et d'orgueil, mais
elle avait une grande joie, parfaite et solennelle, joie du repos
conquis, de la bataille gagnée, de la tâche achevée avant la
chaleur du jour.
Dieu ne lui avait jamais destiné une longue vie, c'était pour
cela que chacun s'était appliqué à la lui rendre douce. Et elle
pensait qu'il lui était bon de laisser du bonheur derrière elle,
de le léguer aux autres sans compter, à pleines mains.
Quand ses proches, ses amis vinrent lui dire adieu, elle ne put
que balbutier peu de mots; elle les regarda de ses yeux tendres
qui avaient vu le lotus de Menaudru et en gardaient le mystère.
Elle demanda que tout ce qu'elle possédait allât à son frère et
qu'il eût le château tout de suite pour le partager avec
Gillette.
-- Tout de suite, tout de suite, dit-elle de son air triste et
aimant: il ne faut pas attendre pour être heureux.
Et Gillette pensa, dans la désolation brûlante de ses larmes, que
c'était là sa punition d'avoir envié le château d'Auberte.
Oui, Laurent et Gillette à Menaudru, Hugues et Stéphanie à
Gourville un peu plus tard, quand ils pourraient penser à elle
comme à une chère petite soeur qu'ils auraient perdue et
regrettée ensemble. Oh! que leur bonheur futur lui était doux et
précieux, qu'elle était donc heureuse pour eux et pour elle... De
même que, dans son grand coeur, dans son angélique charité, Aube
avait eu le courage d'échapper à son rêve, d'entrer résolument
dans la vie réelle, de se donner en donnant ce qui lui
appartenait, elle put encore, à cette heure, renoncer à son
bonheur humain dans un élan volontaire.
Elle voyait son château non pas fermé, condamné, désert, mourant
de sa mort à elle comme elle l'avait naguère souhaité, mais
embelli, ressuscité, plein de jeunesse et de joie.
Elle reconnut Mlle Anne qu'elle avait réclamée et qui s'était
rendue à son appel. Elle lui dit seulement: Moi aussi, je suis
heureuse...
Elle put encore dire aux autres que Mlle Anne était son amie et
qu'elle demandait qu'on l'aimât et qu'on l'entourât toujours en
souvenir d'elle.
Aube voulut dire: le lotus est retrouvé... mais la voix lui
manqua. Elle chercha le lotus pour le leur tendre, mais elle ne
le trouva point: elle n'avait plus sa fleur mystique, lumineuse.
La monture, dévorée de rouille, avait-elle cédé et, sous les
doigts inconscients d'Aube, les saphirs s'étaient-ils égrenés,
les pétales de pierreries s'effeuillant comme la corolle fanée
d'une vraie fleur? Ou bien Aube s'était-elle abusée,
l'ensorcelant rayon de soleil lui avait-il fait voir ce qui
n'existait pas? Alors, quel caillou brillant, quelle feuille
morte, quel fragment de branche sèche ou de vitraux brisés
avait-elle pris pour l'antique joyau royal?
Aube se rappela vaguement qu'elle avait quelque chose à révéler,
mais ne définit point que c'était la place du trésor. Et tout
cela lui paraissait si indifférent, si lointain. Elle reçut une
nouvelle absolution de ses fautes, le vieux curé, qu'on avait
rappelé en hâte, sanctionna tout en larmes son mariage au nom de
Dieu et de l'Eglise.
Puis ses amis, son mari, sa mère, la laissant un peu, se
retirèrent dans le petit salon qui touchait à sa chambre; ils la
voyaient encore par la porte ouverte, mais ils savaient qu'elle
ne les voyait plus.
Mme de Menaudru disait, dans une sorte de calme délire:
-- Elle vivait, la voilà morte. Qu'est-ce qui l'a tuée?
Elle les regardait tous avidement, interrogeant leur visage pour
y lire qui avait tué Aube, qui avait fait entrer le fer dans son
âme. Mais personne ne savait, personne n'était coupable, Hugues
Droy moins que les autres.
Elle se mourait, la petite princesse de Menaudru, sous ses vieux
arbres à l'ombre étouffante, sous son vieux toit écrasant, et,
comme elle n'avait jamais eu qu'une parcelle de vie, elle mourait
sans secousse, comme elle avait vécu, très douce et silencieuse,
très digne: elle retournait au sommeil enchanté d'où elle était
si peu sortie.
Les siens voyaient décliner cette jeune Aube délicieuse, un peu
mélancolique et languissante, qui les avait réjouis dans sa
pâleur et que ne devait point suivre le jour.
L'histoire terrestre d'Auberte allait se clore, une histoire
féconde; si courte qu'elle eût été, elle laisserait une semence
impérissable. Aube avait accompli sa tâche, tenu sa place, son
oeuvre serait durable parce qu'elle avait voulu le bien
par-dessus tout et, de toutes ses forces, l'avait accompli. L'on ne
pourrait méconnaître les leçons de l'être bon et tendre qui avait
cherché sa voie dans l'amour et le sacrifice.
Vers le soir, il y eut à Menaudru un ébranlement dont le
contre-coup arriva jusqu'à la chambre d'Auberte. Les hommes, qu'on
n'avait pas décommandés dans le funèbre désarroi du château,
avaient poursuivi leur ouvrage dans la chapelle; sous l'attaque
des pics et des pioches, les restes branlants du petit édifice
s'étaient brusquement écroulés, déracinant et entraînant le grand
sapin qui gémit, oscilla et s'abattit, brisé. Les démolitions
comblèrent d'elles-mêmes la petite cour, murant ainsi pour
jusqu'à la consommation des siècles, le caveau et le trésor, s'il
existait, si les yeux éblouis d'Auberte ne l'avaient pas déçue --
ou jusqu'à ce qu'une autre Auberte eût le coeur assez pur, les
yeux assez pleins d'innocence pour retrouver le trésor au prix de
son bonheur.
Dans le tronc du vieux sapin, on allait tailler à coups de hache
la dernière demeure d'Auberte. Il saignerait sa résine, il
pleurerait sa sève... Dans le coeur encore vivant du vieux sapin,
parmi ses branches fraîches et odorantes, on coucherait Auberte
pour son grand sommeil. C'est ainsi qu'elle passerait sous l'arc
de triomphe que lui avaient fait les peupliers et que, portée par
Gédéon et ses fils, elle s'en irait à l'église parée de saules,
de sapins et de roses.
Sous les roses, les sapins et les saules, elle reposerait à la
place où elle s'était souvent assise pour rêver, pendant que,
là-haut, Menaudru s'épanouirait d'une nouvelle vie; que Mlle Anne,
chérie par Zoé, vieillirait entourée ainsi qu'Aube l'avait voulu;
pendant que M. et Mme de Menaudru poursuivraient à travers le
monde une course lente, errante, à la recherche de la santé et de
l'oubli, le Comte toujours impénétrable, Mme de Menaudru le coeur
arraché, l'âme absente, engourdie et ne souffrant plus à force
d'avoir souffert, mais les yeux tournés vers le but céleste
qu'Aube avait atteint, suivant avec une foi sans borne le chemin
tracé par deux petits pieds las, qui n'avaient pas marché
longtemps et qui avaient saigné sur la route.
... Ceux qui s'étaient réjouis de sonner tout ce jour pour le
mariage d'Aube, sonnèrent pour sa mort; ils se relayèrent pour
qu'elle sût au moins qu'on pensait à elle.
La voix des cloches était la voix confondue de tous ceux qu'elle
avait assistés, et elle l'entendit peut-être encore quand elle
n'entendait plus rien. D'heure en heure, ces vibrations qu'elle
avait aimées lui envoyèrent de loin un salut et un adieu. Et si
rapide avait été le malheur, que bien des gens prirent pour un
salut à l'épouse ce qui était l'adieu à la jeune morte.
Cependant, Aube s'en allait comme sur une eau infinie et
majestueuse, sans remous et sans lames; son âme errait peut-être
dans ces paysages de rêve qu'elle avait peints, puis déchirés,
elle parcourait des routes imprécises, bordées de corolles
géantes, baignées d'ombre verte et de jour couleur de miel.
Toute cette nuit scintillante, presque blanche d'étoiles, dans sa
chambre aérienne qui dominait le grand gouffre bleuâtre, vaporeux
des vallées, elle mourut peu à peu, s'endormit bercée par la
douceur de son ancien rêve qui devenait pour elle une vérité
éternelle et bienheureuse.
Elle mourut à l'heure du matin où l'aube s'évanouit dans la
grande lumière du jour.
FIN
IMPRIMERIE BUSSIERE. -- SAINT-AMAND (CHER)
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
Chapitre 1: était abandonné depuis remplacé par était abandonnée
depuis
Chapitre 1: de plein-pied remplacé par de plain-pied
Chapitre 1: le commun des mortels appelaient remplacé par le
commun des mortels appelait
Chapitre 1: le jeune, frère sur remplacé par le jeune frère, sur
Chapitre 1: nos grands parents remplacé par nos grands-parents
Chapitre 1: demandez-le leur remplacé par demandez-le-leur
Chapitre 1: =percer sur le champ= remplacé par =percer sur-le-champ=
Chapitre 3: =-- Quel enfantillage= remplacé par =Quel enfantillage=
Chapitre 5: =Donnez-la moi= remplacé par =Donnez-la-moi=
Chapitre 6: =Jaux veux bien= remplacé par =Jaux veut bien=
Chapitre 7: =étàient toujours en chasse= remplacé par =étaient
toujours en chasse=
Chapitre 9: =Dites-le moi= remplacé par =Dites-le-moi=
Chapitre 10: =étau pa rles deux épaules= remplacé par =étau par
les deux épaules=
Chapitre 11: =je n'en prendrài= remplacé par =je n'en prendrai=
Chapitre 11: =colosse réussit= remplacé par =colosse réussît=
Chapitre 11: =béchait= remplacé par =bêchait=
Chapitre 12: =remmaillotta= remplacé par =remmaillota=
Chapitre 12: =ses dernières semaines= remplacé par =ces
dernières semaines=
Chapitre 12: =blémis= remplacé par =blêmis=
Chapitre 14: =ou je vous donnerai= remplacé par =où je vous donnerai=
Chapitre 15: =ellesd evaient se dire= remplacé par =elles
devaient se dire=
Chapitre 15: =vous me faitez mal= remplacé par =vous me faites mal=
Chapitre 16: =des cheveaux doux= remplacé par =des chevaux doux=
Chapitre 16: =dépouillée de la verdure= remplacé par =dépouillé
de la verdure=
Chapitre 16: =laisait parler= remplacé par =laissait parler=
Chapitre 16: =intercalla= remplacé par =intercala=
Chapitre 16: =pàs ma faute= remplacé par =pas ma faute=
Chapitre 16: =ça ne es a pas plus= remplacé par =ça ne les a pas plus=
Chapitre 17: =lourde chappe de glace= remplacé par =lourde chape
de glace=
Chapitre 17: =par dessus tout= remplacé par =par-dessus tout=
End of Project Gutenberg's La Demoiselle au Bois Dormant, by B. de Buxy