Zoé, délivrée de ses appréhensions, se calma et devint à peu près

aussi taciturne que Nine. Elles rivalisèrent de silence, laissant

le champ libre à la grand'mère qui causait sans cesse, et, si

quelqu'un autour d'elle élevait par hasard la voix, déclarait

qu'on lui fendait la tête et qu'il n'y avait plus moyen de

s'entendre.

Zoé accepta promptement la société d'Aube comme un fait tout

naturel, et ne parut pas disposée à rendre à la jeune fille son

séjour plus agréable. Il y avait en elle un ferment d'hostilité.

Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-être

même dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi

l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la

voir en captivité, en tout cas, les deux femmes ne changèrent

rien à leur manière d'être vis-à-vis d'Aube. Elles étaient à leur

brusque façon si bonnes pour Zoé, elles partageaient si

libéralement leur nourriture avec la petite, se privant pour

elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrière-pensée,

qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait

alors les yeux sur l'image de Jésus: si le rayonnement de la

sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance,

ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivât à

ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette

lumière céleste leur apparaissait dans sa vérité dégagée de toute

ombre?

Pendant que Zoé et la grand'mère dormaient, Aube entendit Nine

travailler à sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour

payer la rançon de Zoé, après une journée dont la fatigue mettait

du plomb dans tout son corps. Quelle esclave était cette femme,

quelle pauvre bête de labeur... Elle avait défriché presque sans

outils un coin de terre, elle bêchait, fendait le bois qu'elle

allait couper. Elle essayait même de coudre. En voyant l'aiguille

se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui était venue s'asseoir

dehors près d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.

-- Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire

hésitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi,

je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes défunts parents

avaient une maison de pierre, un pétrin de chêne, des armoires

très belles. Mon frère a tout gardé. Gédéon est généreux comme un

prince. On ne donne pas des armoires à des vagabonds comme nous.

Il y en avait une sculptée avec un coeur et des roses... vous

l'auriez aimée. Nous n'avons plus rien, cette maison est à la

Mémé et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent

la montagne que nous n'habitons ici.

-- Et vous avez bien voulu quitter la plaine?

-- Oui, dit-elle calmement, j'ai traversé le torrent avec Gédéon.

Le torrent... Gédéon... c'est quelque chose comme ça dans

l'histoire sainte, il me semblait y être. On s'aime bien, on s'en

va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a été fini, nous

n'avons jamais pu redescendre.

Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.

-- Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui

veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que

c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je

vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme

celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon

Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être

pas bien sa volonté et les hommes sont durs.

Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.

Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.

Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le

monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le

comprendre.

XII

Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur

ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre

à un autre jour d'attente.

Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva

Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à

la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les

deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la

grand'mère dit, d'un air péremptoire:

-- Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se

lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse

décider s'il faut leur rendre la _demouéselle_. Ne vous occupez

de rien, Nine, et obéissez à votre époux.

-- Excusez-nous, _Demouéselle_, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle

a la _dure_ de ses garçons.

Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des

champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son

pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.

Elle marchait un peu derrière la cabane, quand elle entendit les

grelots d'Olge à quelque distance. Elle ne se demanda point

comment la mule avait passé le ravin; elle se dit seulement

qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.

Elle arriva bientôt vers un petit feu de broussailles; les

grelots tintaient toujours, mais Olge n'était pas là, il n'y

avait que Zoé. Du collier de la mule, Zoé s'était fait une

ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcière,

elle tournait avec lenteur, grisée par la musique argentine qui

accompagnait ses mouvements.

-- Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi

ce collier.

-- Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.

Aube étendit la main, mais Zoé fit un tour preste sur elle-même

et se trouva hors de portée.

Zoé disparut de son horizon et elle en fut allégée; l'enfant, qui

ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait

d'habitude avec une vigilance infatigable.

Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent

pour tâcher de voir Olge. Malgré ses prières, Nine avait toujours

refusé de faire sortir la mule de son écurie et Aube ne l'avait

pas revue.

En se penchant pour s'assurer que la mule n'était pas là, qu'un

bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la dérobaient

point à ses yeux, elle remarqua qu'à cet endroit, la falaise

n'était pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et

elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-être seule au

couloir qui aboutissait derrière la cascade. Une enfant comme Zoé

avait bien passé sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid

pour y réussir, elle retrouverait le gué et, une fois sur l'autre

bord, elle détacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin,

mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule

pour être sûre qu'Olge la ramènerait sans coup férir à Menaudru.

Et tout serait fini de cette manière.

Que n'y avait-elle songé plus tôt! Elle ne se dit pas que la

surveillance incessante dont elle avait été l'objet aurait

entravé toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne

apathie l'avait encore paralysée, l'avait empêchée de trouver une

solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et

d'audace. Mais l'idée avait enfin germé, elle n'en retarderait

pas l'exécution. Jamais les circonstances ne seraient plus

favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de

Zoé, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle commença à

descendre, s'arrêtant pour fermer les yeux et reprendre haleine

quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de

cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement

sous ses pieds.

En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle

aperçut Zoé qui, penchée sur le vide, la regardait.

-- Arrêtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!

Et comme Aube, sans l'écouter, continuait sa descente, Zoé se

désola. Les mots, toujours si lents à venir, se pressèrent sur sa

bouche.

-- Oh! arrêtez! revenez! dit-elle avec un accent de désespoir. On

m'avait dit de vous garder. Si Gédéon ne vous retrouve pas, il me

tuera, à moins que Nine me batte à mort ce soir. Quand elle a

peur de Gédéon, elle ne se connaît plus... elle est aussi

méchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez

pitié de moi... revenez, revenez... ou je me jette dans l'eau.

Aube, surprise par l'ardeur angoissée de cette prière, s'arrêta.

Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la

cascade jusqu'à elle, étaient les larmes de Zoé, et ces larmes

lui retombaient sur le coeur.

-- Revenez, revenez... je vous pardonnerai tout... tout ce que je

vous ai fait...

Tout ce que vous m'avez donné, aurait-elle pu dire.

-- Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!

Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zoé, elle fut

happée aux poignets par une petite main noire et sèche qui ne

lâcherait pas aisément sa proie.

-- Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les

yeux étincelaient, dites que vous ne chercherez plus à partir

avant que Gédéon soit rentré, et je ne raconterai rien à Nine de

peur qu'elle ne vous enferme...

La moindre résistance les aurait entraînées toutes deux.

Aube, qui gardait difficilement l'équilibre sur le bord de

l'excavation qui lui servait d'appui, prononça le oui qu'on

réclamait d'elle; elle venait de reconnaître que l'entreprise

était au-dessus de ses forces.

Zoé l'aida à reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux,

elle dit d'une voix sifflante:

-- Là! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant

battue, elle a un coeur de mésange. J'ai menti. Mais vous, vous

avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous

autres... Vous auriez bien voulu que Nine me tue.

Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, détacha un des grelots

d'Olge quelle portait encore à sa ceinture et le lança dans le

torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot.

Et, un à un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour

qu'Aube ne les eût jamais plus. Ils s'évanouirent, petites voix

éteintes, petites âmes harmonieuses perdues dans le torrent, et,

quoique l'eau fût violente, il sembla à Aube qu'un grand silence

s'était fait autour d'elle.

Aube regagna la cabane. Elle s'étendit sur son lit et refusa de

souper. La traîtresse violence de Zoé après ses larmes, l'avait à

la fois révoltée et anéantie. Mentir, c'est bon pour nous

autres... L'amère humilité de ces mots l'oppressait. Il était

impossible d'arriver jusqu'à ces coeurs retors et durs, aussi

impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien

n'éteindrait l'antagonisme qui les avait toujours séparés d'elle.

-- Va voir ce que veut la _demouéselle_, commanda dans la salle

la grand'mère.

Zoé obéit avec indifférence. Quand elle fut dans la chambre

d'Aube, celle-ci se souleva à demi sur sa couchette.

-- Viens, Zoé, dit-elle à voix basse.

Zoé s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant

à elle, sous la clarté indécise qui tombait encore de la petite

fenêtre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans

les yeux mornes de Zoé. Mais elle avait dit:

-- Zoé, écoute... C'est moi qui te demande pardon.

Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchés pour

condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'était cette prière

qui était sortie de sa bouche.

Zoé ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson

qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite créature

toujours rétive tressaillit; puis, tout à coup, se ploya comme

brisée et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait

Camille Droy repentante.

L'enfant dit tout bas d'une voix essoufflée:

-- Je suis fâchée... bien fâchée.

Elle s'en alla, rappelée par la grand'mère. Aube retomba sur son

lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre.

Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite

paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilisée et

fine. Le même instinct tout puissant, irrésistible, avait jeté

dans ses bras les deux enfants coupables.

Le lendemain, Aube s'éveilla bien avant son heure accoutumée et

entendit qu'on parlait d'elle.

-- Tu devrais emmener la _demouéselle_ pendant la visite de

l'autre, disait, derrière la cloison, Nine à Zoé. Puisque c'est

le jour et l'heure...

-- L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.

La _demouéselle_ ne s'éveillera pas avant deux heures... et je ne

veux pas m'en aller, conclut finalement Zoé.

-- Laisse la petite, Nine, et va plutôt au-devant de ton monde

pour l'assister, interrompit la grand'mère.

Et elle ajouta:

-- S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux.

Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais

jamais pouvoir attendre à aujourd'hui.

Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revînt, et elle

n'était pas seule. Aube écouta, curieuse de connaître la

visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme

et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise.

Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par

les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.

La vieille demoiselle se débarrassa de son manteau suranné et

d'un petit panier dont elle déballa le contenu. Son ajustement

pauvre et fané était aussi irréprochable que si elle n'eût jamais

quitté sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet

endroit perdu.

Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours

recouvertes de mitaines.

Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile,

tout en répondant aux paroles de bienvenue murmurées autour

d'elle. Pour l'engager à ne pas faire de bruit, on lui avait

vaguement parlé d'un enfant qui dormait, et elle évoluait

discrètement. Elle étendit sur un escabeau la jambe de la

grand'mère, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle

remmaillota ensuite avec prestesse.

Aube s'expliqua pourquoi Zoé n'avait pas voulu manquer cette

visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses

moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.

-- _Mademouéselle_ Anne, on vous espérait bien, dit la grand'mère

étirant sa jambe à petits coups pour la ramener à elle.

-- Je ne suis pas venue ces dernières semaines, parce que j'étais

souffrante, et puis l'eau était forte. Aujourd'hui, la cascade

n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.

-- Ah! _Demouéselle_, vous vous êtes bien souvent passé d'elle,

des fois que la cascade était méchante à tout emporter, quand nos

maux pressaient et que Nine avait ses fièvres: et la nuit, quand

on vous a envoyé le petit parce que Gédéon s'en allait mourant.

Vous avez guéri Gédéon du mauvais coup que lui avaient donné les

gardes, le soignant comme votre fils et restant là des jours dans

cette chambre -- elle montrait la chambre d'Auberte -- pour le

veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un médecin sans mettre

mon garçon dans la peine.

Elle baissa soudain la voix en chuchotant:

-- C'est que nous avons là un enfant endormi.

-- Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec

douceur, personne ne m'attendait.

Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le

front pâle et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.

-- Ai-je bien fait? Gédéon m'avait promis de ne plus braconner.

-- Oh! _Demouéselle_, la faim, la faim... voyez-vous...

La vieille répéta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant

la tête.

Mais Nine, revenant malgré elle à un permanent souci, demanda

brusquement:

-- Qu'est-ce qu'on dit, à Mirieux? Y a-t-il du nouveau à la

maison des Droy?

-- Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux

cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour

par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappelée; elle

m'a saluée, mais elle a rappelé l'enfant, murmura-t-elle se

parlant à elle-même. Je ne sais pas autre chose.

Puis, comme si elle cherchait un réconfort, un appui, elle posa

la main sur l'épaule de Zoé qui s'était assise à terre contre

elle.

-- Et toi, mon petit coeur, te voilà donc ici? Nine m'a raconté

en venant. Tu es contente?

L'enfant dit:

-- Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour

vous servir.

Les traits de Mlle Anne s'illuminèrent divinement; ce ne fut

qu'une flamme passagère.

-- Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne

mettrai personne dans mon ombre.

Elle reprit:

-- Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des

vêtements, dès que Gédéon se sera définitivement entendu sur ce

sujet avec Hermance.

Elle se leva, et les yeux fixés sur le Christ aux mains pleines

de rayons:

-- Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je

reviendrai, je suis à votre service et... et je vous remercie.

Elle sortit avec Nine et Zoé.

Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle

visitait les Jaux par charité, elle était restée de son libre

accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et où elle avait

laissé son empreinte de netteté et de paix. Elle secourait ces

parias avec une céleste pitié, elle était venue ici, la nuit, par

tous les temps... Aube croyait la voir s'avancer dans ces

solitudes, frêle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue

sur sa bouche résignée. Elle la voyait soigner du même coeur les

plaies de leur misérable corps et l'infirmité de leur conscience

dévoyée. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice

qui aurait dû la courber. C'était, pour Aube, une vision

lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine,

de victorieuse abnégation. Elle en restait troublée et ravie; la

leçon entrait comme un fer dans son âme, et cette leçon venait

des Jaux autant que de Mlle Anne.

Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parlé à la vieille

demoiselle? Sa promesse à Zoé l'engageait-elle ici? Elle ne

savait plus, ses idées se confondaient. Et si, comme l'avait dit

la grand'mère, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle

était déjà loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir à

portée. Pour la première fois, le découragement tomba sur elle.

Aube se rappela que le moment approchait où sa mère irait la

chercher. Cette après-midi, oui, elle en fit le calcul, cette

après-midi, sa mère devait passer à Sainte-Cécile. Certes, Gédéon

serait là avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tôt

qu'elle ne l'avait primitivement décidé? Avec un serrement de

coeur, Aube se représenta sa mère arrivant à Sainte-Cécile, elle

descendait de voiture dans la belle grande cour dont les

plates-bandes ressemblaient à des émaux. On l'introduisait au salon,

elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'était la Mère

supérieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait

point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de

l'émotion qui menaçait Mme de Menaudru.

Sa toilette achevée aussi bien que le lui permettait son

installation élémentaire, elle monta sur la falaise pour

surveiller de loin l'approche de Gédéon, puisque cet omnipotent

autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorité

nécessaire pour convaincre Nine de sa méprise et remettre Aube en

liberté.

Elle ne vit rien à l'horizon qui ressemblât au portrait qu'elle

s'était fait de Gédéon. Il faisait clair et doux, un soleil sans

ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumière

blonde. La cascade n'était pas bruyante et Aube entendit la voix

de Zoé de l'autre côté du torrent.

Zoé avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait près de

l'étable au lieu de suivre Nine qui remontait, courbée par le

poids de deux lourds seaux d'eau.

La voix de Zoé s'élevait par intervalles, et il sembla à Aube que

l'enfant parlait à Olge.

Il y eut un piétinement, un bruit de pierres roulées, de

broussailles froissées; Aube eut une commotion de joie quand elle

vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde,

dont Zoé ne gardait qu'avec peine une extrémité dans sa main.

La mule s'arrêta, huma l'air.

-- Olge! dit Aube involontairement.

Olge leva la tête vers la falaise, vit Aube.

D'un seul élan, elle échappa à Zoé si soudainement que la petite

fille roula à terre.

Zoé n'avait aucun mal, elle se releva pour s'élancer derrière la

mule, qui allait mettre à profit sa liberté reconquise et prendre

à toutes jambes le chemin de Menaudru.

Mais Olge, les yeux attachés sur Aube, courait le long de la

berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse,

étrange, de bête fantôme; elle commença à descendre vers l'eau.

-- Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec épouvante, repoussant

la mule du geste et de la voix.

Mais Olge, la pauvre, la noble bête, maigrie et ardente, sauta

bravement et entra dans le torrent. C'était avant la cascade, le

courant, vif, n'était pas insurmontable et la mule avait pied.

Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise,

l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissèrent et elle

retomba. Elle recommença une fois, dix fois son effort, raidie

contre le courant, les yeux toujours fixés sur Auberte, refusant

de retourner en arrière, pendant que Zoé criait et se lamentait

sur l'autre rive.

Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain,

le courant l'emportait peu à peu, perfidement, vers la cascade.

Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon,

serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.

-- Oh! Olge... gémissait Aube, comme elle eût imploré un ami,

Olge, ne viens pas... Olge, retourne, je t'en supplie.

Elle jeta un cri, Zoé était aussi dans l'eau sans qu'elle l'eût

vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec

une invincible résolution sur ses traits blêmis, nageait comme

une petite désespérée vers la mule.

Déjà le remous de la cascade étreignait Olge, que l'écume

baignait jusqu'au poitrail; elle élevait encore sa belle tête

dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte;

puis la tête s'enfonça à demi, Aube ne vit plus que ces yeux

infiniment tendres et fidèles. Puis, brusquement, plus rien, ni

Zoé, ni la mule.

Une voix d'homme résonna, une voix encore lointaine, à laquelle

Nine répondait près d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce

qui se passait.

Peu d'instants après, un homme, petit, trapu, gravit la falaise

avec Nine qui avait couru à sa rencontre. Aube balbutia:

-- Zoé... Olge...

Olge était partie, entraînée par le formidable courant qui

l'avait étouffée, brisée en l'emportant.

Mais Zoé était là, Gédéon l'avait retirée avant qu'elle eût été

prise par le tourbillon; il l'avait rapportée et mise dans les

bras de Nine. L'enfant était inanimée et semblait morte.

Ils retournèrent tous à la maison. On étendit Zoé sur le sol

devant le feu, on essaya de la faire revenir à elle; tous les

soins furent inutiles.

Aube, agenouillée près d'elle, lui tenait les mains. Les yeux

clos, les narines serrées, une blancheur de cire aux joues, avec

de grands creux d'ombre sous les paupières, Zoé s'idéalisait dans

la mort. Ses cheveux noirs défaits, rejetés en arrière comme

s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dégageaient son

cou, son front, ses tempes; elle était belle d'une beauté pure et

sauvage.

La petite esclave qu'elle était encore malgré sa farouche

indépendance, était allée si résolument, si follement à la mort

dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder

le plaisir des riches, ses maîtres.

Le coeur de Zoé ne battait plus, aucun soin n'avait réussi, ses

parents n'essayaient plus rien. Nine et Gédéon restaient près

d'elle, écrasés; la grand'mère étouffa un petit sanglot sec qui

lui déchira la gorge.

Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire.

Elle pensa que, pour que Zoé revécût, il suffirait peut-être

comme pour d'autres de rendre l'air à sa poitrine suffoquée.

Elle se pencha, se pencha jusqu'à ce que son visage touchât celui

de Zoé. Comme cette bouche d'enfant était froide... elle en

frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son âme; mais

elle ne s'écarta point. Appuyée contre Zoé, presque couchée sur

elle, Aube respira fortement, communiquant à la petite fille son

haleine, sa vie.

Et c'était bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit

que si Zoé revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle

pour elle-même et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces

lèvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un

goût de mort. Elle était consentante, solennellement et sans

retour, à ce que Zoé vécût à sa place.

Avec une ardeur fervente, passionnée, elle concentra son haleine

et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 10 / 16 段