cascade et qui s'élevait presque sans aspérité, ainsi qu'une
énorme falaise.
-- Venez, on ne vous veut point de mal, je vous promets,
_Demouéselle_.
-- Comment passerons-nous?
La femme lui prit le bras sans aucune violence, mais ce geste
rappela à Aube qu'elle n'était pas la plus forte.
Le grondement continu, assourdissant, de la cascade résonnant
dans le complet silence, augmentait l'impression de solitude qui
pesait sur ce lieu perdu.
La femme conduisant Aube s'approcha du bord. Olge les suivit.
Elle voulut éloigner la mule, la chasser, mais Olge s'attachait
aux pas de sa maîtresse avec une obstination douce, invincible,
qui gonflait le coeur d'Auberte. Elle reculait un peu devant les
gestes menaçants de la femme et revenait aussitôt.
-- Elle se tuerait en voulant passer, dit la femme.
Et elle saisit Olge par sa bride et, non sans jeter des regards
inquiets et méfiants sur la mule, l'emmena vers un amoncellement
de rochers et de buissons dont les abords formaient un épineux
labyrinthe. Aube, en s'approchant, vit avec surprise une sorte de
petite étable. La femme attacha Olge à un anneau de fer, ramassa
à terre une brassée d'herbe sèche qu'elle jeta dans la mangeoire
branlante et ressortit avec Aube.
Elles regagnèrent le bord du torrent; en avant de la cascade, à
l'endroit où celle-ci ne l'avait point encore grossi de ses eaux,
le passage à gué n'était pas impossible. Elles passèrent en effet
à l'aide de pierres que la femme fit tomber aux endroits
propices. Aube, dirigée par ce bras qui semblait l'emprisonner
autant que la soutenir, arriva en bas de la falaise, sur une
étroite corniche irrégulière trouée de vides, et où il n'y avait
pas toujours place pour le pied. Mais la femme, avec l'adresse
que donne une longue habitude, marchait et faisait marcher Aube
droit sur la cascade. Déjà une pluie drue de gouttes fines,
innombrables, comme crépitantes, aspergeait Aube et trempait ses
vêtements. Elle eut un involontaire mouvement de recul, voulant
faire volte-face, mais les mains déformées qui la tenaient comme
en un double étau par les deux épaules, la poussèrent en avant,
dans la masse même de l'eau, lui parut-il. Aube, sans un cri, mit
sa main devant ses yeux.
Mais elle sentit aussitôt qu'on ne la noyait pas, bien que l'eau
l'enveloppât en masse épaisse et que sa voix puissante ébranlât
le sol.
Quand Aube rouvrit les yeux, elle eut la sensation étouffante
d'être dans une cage de verre, et il lui fallut plusieurs
secondes pour comprendre qu'elle se trouvait en réalité derrière
la cascade.
Il y avait un espace libre entre la masse principale de la chute
d'eau et la falaise. La cascade, formant par sa pente le toit et
le mur de cet étrange abri, tombait à cet endroit, limpide, sans
écume, d'une transparence de verre très épais où couraient, selon
les effets de jour, des lueurs mourantes vert pâle, ambrée ou
argent.
Aube n'avait donc fait que traverser sous l'impulsion de la femme
la draperie d'écume légère qui frangeait la lourde nappe.
Aube, aveuglée, étourdie, était clouée là par une sorte de
fascination. Elle éprouvait en même temps de la terreur et une
secrète ivresse à se sentir ainsi enfouie comme une naïade ou une
sirène sous l'épaisseur magique des eaux.
Elle ne s'apercevait pas qu'un froid meurtrier tombait de la
nappe mouvante, précipitée en un emportement si furieux qu'elle
en paraissait immobile.
Aube perdait conscience de son être, mais les mains de la femme,
toujours rivées à ses épaules, la tournèrent vers une paroi de
roc et la contraignirent à s'avancer. Son pied trébuchant
rencontra comme une marche. Elle s'engagea dans une sorte de
couloir, ou plutôt de crevasse sinueuse et profonde, par laquelle
elle arriva hors d'haleine en haut de la grande falaise.
Le terrain gazonné, semé d'arbustes rabougris et de rocs brisés,
s'inclina presque aussitôt, et, dans ce repli, il y avait une
habitation, une hutte de terre à toit de chaume verdâtre, adossée
à une élévation. Elle se confondait si bien avec les couleurs de
son cadre qu'Aube n'en reconnut l'existence qu'au moment où la
femme ouvrit une petite porte basse, arrondie, en disant de son
air taciturne: Passez.
Le jour baissait à peine dehors, mais il faisait nuit dans la
salle où Aube pénétra, bon gré mal gré. Un petit feu mettait un
rutilement de braise au fond de la pièce, sur l'âtre de terre
battue, et, auprès de ce primitif foyer, était assise une vieille
femme somnolente.
Elle se souleva à l'approche des nouvelles venues et fixa sur
Aube des yeux perçants aux paupières ridées.
-- Eh! Nine, s'écria-t-elle, en voilà bien d'une autre! Comment
as-tu fait?
-- J'ai fait comme Gédéon m'a commandé, répondit Nine qui n'était
pas décidément d'humeur expansive.
Aube, épuisée, tombait assise sur un grossier escabeau de bois.
-- C'est vous qui êtes malade? murmura-t-elle, s'attachant encore
à croire ce qu'on lui avait dit.
La vieille, sans répondre à Aube, continua de haranguer Nine.
-- Et tu en es venue à bout comme ça? Non, si jamais je me serais
figuré... disait-elle dans son émerveillement. Non, ce n'est pas
possible. Je voudrais mieux la voir. Allume la chandelle. Ah!
nous n'avons plus de chandelle... Nine, cause donc, ne te fais
pas arracher les mots. Comment t'est-ce arrivé?
-- Comme Gédéon a voulu, répondit Nine, qui se força cependant à
poursuivre pour en finir avec la curiosité inextinguible de la
vieille:
-- Vous savez que Gédéon était décidé à prendre une petite Droy
pour otage, comme il disait, en attendant que M. Droy se décide à
nous faire justice pour la rivière. Eh bien, voilà! Je ramassais
mes joncs après que Gédéon et les petits m'avaient quittée.
J'entends tout d'un coup Gédéon qui s'était glissé derrière moi,
comme une couleuvre, et qui me dit: La voilà, la demoiselle Droy,
elle vient ici. Regarde-la bien pour la reconnaître, quand tu la
verras seule. Elles sont deux, mais c'est celle qui est sur la
mule. Moi, je file avec les garçons.
Il est parti et, un moment après, elle a passé toute seule sur la
mule, l'autre l'avait laissée, je pense; je lui ai dit de venir.
Je l'ai amenée, et j'ai mis le signe pour que Gédéon sache
qu'elle est chez nous et qu'il aille se montrer ailleurs. Je l'ai
amenée, répéta-t-elle.
Il ne lui venait pas à l'esprit que le procédé ne fût point
parfaitement légitime; ses traits placides exprimaient plutôt
l'allégement qui suit le succès d'une tâche délicate, la
satisfaction du devoir accompli; et, comme si, après cet effort
d'éloquence, elle était résolue à ne plus accorder une syllabe
aux plus pressantes instances, elle se mit à remuer son feu.
Aube, secouant l'engourdissement de sa fatigue, dit d'une voix
tremblante qu'elle s'efforçait d'assurer et de rendre sévère:
-- Pourquoi m'avez-vous trompée? Que me voulez-vous?
-- N'ayez pas peur, mon agneau, nous ne vous voulons point de mal
et nous prendrons grand soin de vous. Votre père verra que le
moyen de ravoir sa fillette, c'est de démolir le commencement de
sa scierie. Cette scierie est une oeuvre de péché contre les
pauvres qui n'ont, pour vivre chichement, que le poisson de la
rivière. S'il n'y pense pas tout seul, on le lui fera comprendre
à demi-mots.
-- Mon père? fit vaguement Auberte. La scierie?
-- Oui, la scierie, votre père... Je vous dis que c'est une
oeuvre de péché... Ah! par exemple...
Cette exclamation s'adressait à Nine; la femme avait jeté des
pommes de pin sur le feu, une flamme venait d'en jaillir et
éclairait le visage pâle et troublé d'Auberte. La vieille,
stupéfaite, acheva:
-- Mais on disait tous ces Droy jaunes de cheveux comme de
l'étoupe?
-- Gédéon m'a bien dit que c'était la moins jaune, dit Nine,
jetant des racines qu'elle venait de peler dans l'eau bouillante
de la marmite.
-- C'est peut-être parce que celle-là est la plus maligne,
conclut sentencieusement la vieille.
Aube sentait sa tête s'appesantir, ses idées devenir confuses;
elle était trop mortellement lasse pour pouvoir discuter ou
protester. Elle avait obscurément l'idée d'une erreur dont elle
était victime, mais qui protégeait Edmée et qu'elle avait le
devoir de ne point détruire.
Le grondement du torrent lui rappelait cette barrière glacée,
presque infranchissable, qui la séparait des siens et de tout
secours, même d'Olge restée là-bas sur l'autre bord, malgré la
résistance désespérée de son fidèle amour. Elle ne put que
balbutier:
-- Olge... Je voudrais au moins qu'on soigne Olge.
-- C'est une bête qu'elle montait, expliqua Nine, une bête qui a
des yeux de personne et qui sent un peu le diable. Elle aurait
été capable d'aller quérir du monde. Je l'ai bien attachée.
-- Oui, on soignera Olge, comme vous dites, fit la vieille un peu
dédaigneuse; à moins, ajouta-t-elle avec un éclair malicieux de
ses petits yeux vifs, à moins que le torrent grossisse et que
Nine ne puisse plus le passer.
Nine dit, en versant le contenu fumant de sa marmite dans une
soupière noire:
-- La cascade courait si fort qu'elle nous a trempées.
-- Elle vous emportera quelque jour, dit la vieille, se
rencognant d'un air béat pour attendre sa soupe chaude. --
_Demouéselle_, vous tombez de sommeil; mangez et...
-- Je n'ai pas faim, dit Aube éveillée en sursaut.
-- Alors, couchez-vous, et Nine fera sécher vos affaires.
Nine servit la grand'mère et conduisit Aube dans un cabinet
contigu qui formait l'extrémité de la maison, et dont le plafond,
aux poutres brutes, s'abaissait en suivant la pente du toit.
Il n'y avait pas de luminaire céans, ainsi que l'avait annoncé la
vieille; mais il venait encore quelque clarté du dehors, et Aube
put constater que sa cabine, au sol de terre battue, contenait un
mobilier rudimentaire d'aspect décent: un petit lit de sangle
très bas qui n'avait pour literie qu'une paillasse de feuilles de
maïs, et une couverture grise de laine neuve qui ressemblait
beaucoup à celle dont Aube avait fait cadeau dernièrement à Zoé.
Il y avait, de plus, une planche sur trois pieds qui faisait
table et un gros tronc d'arbre, dressé sur sa base, qui
représentait peut-être une chaise.
Aube s'étendit sur sa couchette, elle était aussi rompue d'esprit
que de corps. Elle se savait chez Gédéon Jaux, l'intraitable
braconnier, et elle n'avait pas même peur, soit que ses
sensations fussent émoussées par l'excès de sa fatigue, soit
qu'elle devinât qu'en effet, on ne lui voulait aucun mal; il y
avait une sorte d'honnêteté rude chez ces femmes, dans ce milieu
misérable, et cette misère n'était pas de l'avilissement. Et oui,
elle était sûre d'avoir vu, sur le manteau grossier de la
cheminée, une vieille et belle image qui représentait Jésus
étendant ses deux mains ouvertes pleines de surnaturels rayons.
Tout devint nébuleux pour Aube, sauf un immense besoin de repos.
Elle serrait encore instinctivement les lèvres sur le cri qui
avait failli lui échapper en voyant Edmée et Joseph partir, sur
les mots qu'elle avait failli dire pour dissiper l'erreur des
deux femmes qui la prenaient pour Edmée Droy; elle se disait,
avec un peu de joie, qu'elle n'avait ni appelé ni parlé, mais son
cerveau embrumé n'étreignait plus bien les motifs de son silence.
Elle pensa encore qu'à Menaudru, on la croyait à Sainte-Cécile et
que son absence n'inquiéterait personne. Il ne se doutait guère
de la vaillance qu'elle avait montrée, celui qui la nommait avec
une si affectueuse pitié, petite enfant. Ma petite enfant, lui
avait dit Hugues... comme c'était doux cependant à entendre...
Avant de s'endormir tout à fait, elle répéta une parole
familière, sans cesse entendue à la Maison: Il nous faudrait
Hugues...
XI
Aube s'éveilla de bonne heure et sut tout de suite où elle était;
mais elle n'en prit point alarme: son esprit, comme ses membres,
s'était retrempé dans ce long sommeil. Elle n'avait pas quitté
tous ses vêtements et put bientôt sortir. Elle passa dans la
salle d'entrée, devant la vieille qui ne fit rien pour la
retenir, traversa en courant l'espace qui précédait la maison et
arriva à la falaise. Elle vit sur l'autre bord du torrent Nine,
qui, un paquet d'herbe fraîche sur la tête, se dirigeait vers
l'écurie d'Olge. C'était le seul point vivant de l'horizon, il
n'y avait même pas un oiseau dans le ciel où le soleil levant
dispersait les brumes matinales.
Aube revint lentement, retrouva la vieille qui, assise à la même
place qu'elle ne semblait pas avoir quittée cette nuit, essayait
de déraidir ses membres à la chaleur du feu. Elle accueillit Aube
par un regard narquois de ses petits yeux fureteurs.
-- Nous revoilà donc, _Demouéselle;_ nous avons trouve notre mur
trop haut pour le sauter, et une _Demouéselle_ comme vous ne
passerait pas seule sous la cascade sans être emportée.
-- Je n'y passerai pas seule, dit Aube d'un ton positif, Nine
m'accompagnera. A cette condition, j'empêcherai qu'on ne punisse
votre fille. Mais il est temps que je rentre.
-- Il est temps, mon agneau, vous avez bientôt dit. La petite
reine de Menaudru ne parlerait pas plus ferme. La connaissez-vous?
On la dit toujours renfermée et vivant avec les anges qui
n'ont jamais ni froid, ni soif, ni faim, et qui ne ressemblent
pas aux pauvres comme nous. A propos, Nine a trait la chèvre,
buvez le lait, je n'en prendrai pas: les vieux doivent laisser
les douceurs aux enfants.
-- Merci, dit Aube repoussant d'un signe cette offre, je n'ai
besoin que d'un morceau de pain.
-- On voit bien que vous n'êtes pas rassasiée du régime.
Un morceau de pain tout sec par ci par là peut être un régal.
Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux
on-dit racontent que la Maison mangera le château.
-- Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.
Vous avez très mal agi avec moi, on m'a trompée en me parlant
d'une malade.
-- Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas
assez malade? Et la Nine, elle n'a pas été malade des trois mois
avec les os tordus, la fièvre, et rien à lui donner que de l'eau?
Et Gédéon, où serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu
quelqu'un pour avoir pitié de nous? Il n'a pas été malade donc à
passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier
d'eau, à risquer la prison pour la vendre?... Moi, sur ma chaise,
une jambe paralysée, et les garçons qui avaient pour pitance du
pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades,
malades... nous le serons bien plus encore quand votre père aura
détourné l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu'à ce qu'il ne
reste plus une truite pour Gédéon. Alors nous serons tous si
malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas,
nous tenons votre père et nous le tiendrons serré. Qu'il vienne
vous chercher, si le démon lui montre le chemin. On voit de loin
ici. Nine aura si tôt fait de partir avec vous; moi, je resterai
pour lui répondre. Ah! oui, malade...
Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues
creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les
coeurs durs de ce monde.
-- Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi
partir et je...
-- Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura
pas cédé.
Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et
réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la
vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions:
on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du
même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses.
Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en
séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre
compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et
les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à
l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A
quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient
pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si
M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être
souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il
plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être
pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les
choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un
contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée,
incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une
douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un
peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette
même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors
que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir
de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant
qui venait de lui faire du mal.
Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme
une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle
avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une
ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui
habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié
sérieux, le docteur disait oui.
Voilà que son désir se réalisait. Le hasard mettait à sa portée
des découvertes que ne lui aurait point réservées la pieuse
retraite de Sainte-Cécile. Dans le secret de son coeur, Aube
avait une soif inavouée de savoir, de mieux connaître ces
malheureux, de pénétrer plus avant dans leur vie et leur âme.
Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas,
que Gédéon reviendrait forcément en ne recevant de la Maison ni
propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date
fixée pour son retour à Menaudru.
Les heures s'écoulèrent paisibles entre la grand'mère qui se
dédommageait de l'inertie forcée de ses membres par l'agilité de
sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait à ses travaux
de ménage.
A midi, Nine servit une soupe épaisse et quelques pommes de terre
dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprès de la vieille,
et, de ses doigts estropiés, commença à tresser des corbeilles.
Elle travaillait sans hâte et sans trêve, sans plainte et sans
joie, comme une pauvre machine.
Aube, qui était libre en apparence, se promena autour de la
maison. La journée était devenue radieuse; mais, sur ce sommet
désert, le beau soleil comme les nuages semblaient répandre une
paix mélancolique. Aube, en longeant la falaise, découvrit une
échappée par où l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se
dressa tout à coup comme une apparition et Aube, un peu
défaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui
de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la
lumière, il se découpait en arêtes vives sur le bleu
resplendissant du ciel.
Aube distingua, près du château, la tache plus blanche qui était
la Maison.
La Maison finira par manger le château, avait dit la vieille.
Etait-il possible que la Maison finît par l'emporter sur son
grand ennemi héréditaire; que l'infime pygmée attaché au flanc de
l'antique colosse réussît à y faire une blessure par où tout le
vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit
autour du château comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla à
Aube que c'était tout le sang de Menaudru qui, s'étant échappé,
s'épandait dans la plaine.
Ils avaient Hugues, à la Maison, ils étaient heureux, sans souci
du regard tendre, un peu éperdu, qui les cherchait à travers le
vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si
rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parlé à
Aube, quelque chose de cette ardeur ferme était entré en elle,
que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi
battait plus fort.
Quand Aube détourna enfin ses yeux éblouis, un point noir
apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea très
vite vers la maison où l'attendait Nine, qui était sortie sur sa
porte.
Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.
A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir
une enfant, et dans cette enfant, Zoé, Zoé éplorée, les vêtements
en lambeaux, mouillée des pieds à la tête, probablement par un
contact récent avec la cascade.
Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zoé, la muette,
l'insensible Zoé qui, le visage inondé de larmes et marbré de
meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?
Zoé s'arrêta devant Auberte, aussi pétrifiée que si elle voyait
un fantôme. La présence de Mlle de Menaudru acheva de la
bouleverser; mais, dominée par une frayeur pire, elle passa
devant Auberte pour se précipiter dans la salle, se jeter les
bras étendus vers la grand'mère et, tremblante, égarée comme un
animal maltraité poussé au paroxysme de la terreur, elle répétait
avec véhémence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre...
-- Ce que j'ai fait à Hermance? reprit-elle à travers ses
sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours
battue, toujours... Est-ce que ça se doit? Est-ce que... est-ce
que...
Elle se tut, étouffée par la question passionnée qu'elle semblait
adresser au sort plutôt qu'à Nine.
-- Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru
me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrières.
J'ai rencontré votre homme, Gédéon; il m'a dit qu'il allait
travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je
vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop méchante et
que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.
J'ai passé la cascade toute seule, et j'aurais passé si elle
avait été de feu. Nine, _Mémé_, gardez-moi. Vous n'avez guère à
manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je
mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez
vous.
Oh! je sais bien que je ne vous suis rien à vous, _Mémé_, gémit
la petite fille, rien que la cousine à Nine... Mais, pourtant,
Gédéon a dit...
Sa voix s'étrangla.
-- Que c'était une honte! Et c'est une honte, je le dis avec
Gédéon, s'écria solennellement la grand'mère. Tu ne retourneras
plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te
rapportent les charités de la _demouéselle_ de Menaudru, vaut
encore mieux misérer avec nous.
Zoé répétait, pleurant toujours, mais plus bas:
-- Je sais... je sais que vous n'avez guère.
-- Tu auras comme nous, dit brièvement Nine.
Elle posa la main sur la tête humide et ébouriffée de la petite.
Aube comprit alors que Nine ressemblait à Zoé; mêmes traits
épais, même lourde carrure, même crinière ténébreuse. Et cette
main surmenée, déformée, posée sur ce front d'enfant en détresse,
dans un geste d'adoption, parut à Aube inexprimablement triste.
Aube était rentrée aussi; comme personne ne lui accordait la
moindre attention, Zoé ne semblant même plus la voir, elle
regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scène,
elle voyait Zoé toujours appuyée contre Nine. Nine, par l'effet
de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait
longtemps les mêmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux
intonations rouillées où vibra une sourde tendresse: Tu as vu
Gédéon, as-tu vu mes garçons?
-- Non, fit la petite.
Et Nine s'écarta pour se remettre à l'ouvrage. La grand'mère
continua: Gédéon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais
il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien la
_demouéselle_ de Menaudru, elle est capable de se faire continuer
ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.
Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisque
Gédéon va garder sa rivière, et Nine lui tressera des paniers...
Qu'est-ce que Gédéon t'a dit pour nous? demanda encore la
vieille.
-- Y n'a pas pu venir à cause des affaires qu'il a et que vous
savez.
-- Il a-t-il eu bien du tapage à la Maison des Droy?
-- Du tapage? je ne sais pas. Gédéon a dit que quelque chose ne
marchait pas, que si ça n'allait pas mieux, il reviendrait
demain. Je n'ai pas bien compris.
Aube n'écoutait plus, elle était atterrée par les révélations de
cette enfant, qui fuyait si désespérément sa protection pour se
réfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance
abusait indignement de son autorité; Zoé était malheureuse chez
cette femme qu'aucun élan religieux n'élevait à sa tâche de mère
adoptive.