quelques mots très doux, très enfantins, et étendit les deux
mains en aveugle par un geste pathétique. On eût dit qu'elle
implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.
Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donné sa vie, tomba aux
pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.
C'était la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance
et, quand elle revint à elle, elle crut être à la Maison après sa
chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se
lever et sortir.
Au moment où elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait
couchée, elle vit devant elle Zoé rhabillée, recoiffée, mais
encore pâle et les cheveux humides.
L'enfant murmura avec une douceur singulière et craintive:
-- Gédéon dit que si vous voulez partir...
-- Oui, répondit Auberte.
Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant
elle entra dans la salle.
Gédéon était là, la tête couverte comme toujours, mais il se tint
debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontané,
instinctif, la grand'mère se leva aussi; et tous trois debout,
presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour à tour
Auberte et cette place où ils avaient vu Auberte agenouillée à
terre près d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.
Enfin Gédéon dit, d'une voix enrouée, qu'il y avait eu une erreur
et qu'il en était chagrin. Qu'après ce que... ce que...
Il regarda plus obstinément le foyer. Aube, très pâle, presque
imposante dans sa jeunesse, lui dit:
-- Si j'étais réellement celle que Nine a cru, si j'étais Mlle
Droy, que feriez-vous?
-- Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de
revendications qui ne peuvent vous conduire à rien de profitable,
et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous
n'inquiéterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'étais
Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?
Il fit un signe affirmatif.
-- Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est
passé; dites-le, je serai votre amie et je tâcherai de vous le
prouver.
Il y eut un court silence.
-- Oui, fit rudement Gédéon, je le dis.
Aube se tourna vers Zoé.
-- Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai à
Menaudru, si tu t'y trouves heureuse.
XIII
Mme de Menaudru était en route pour Sainte-Cécile.
Le trajet qu'elle faisait dans sa voiture lui parut un peu long.
Pendant sa courte absence, elle avait senti avec une sorte
d'angoisse sa tendresse pour Auberte; la mère reconnaissait
l'incapacité douloureuse de sa nature passive, absorbée par
d'autres devoirs, mais elle se répétait quelquefois, avec des
larmes muettes, combien elle aimait l'enfant.
Aujourd'hui, elle arrivait de Menaudru, où elle avait dû revenir
avec son mari avant de s'occuper d'Aube; elle avait une grande
hâte inavouée d'embrasser sa fille; elle se promit qu'Aube ne
retournerait pas de si tôt à Sainte-Cécile et que bien qu'elle
pût si peu jouir de l'enfant, elle la garderait jalousement près
d'elle.
Dans la seconde partie du trajet, elle se demanda pourquoi Aube
ne lui avait pas écrit: en trois jours, cela ne valait pas
beaucoup la peine, mais elle n'avait pas voulu emmener Jeanne
comme de coutume: qui sait si son épaule ne lui avait pas encore
fait mal? Elle n'avait rien fait dire non plus à Menaudru. La
Comtesse donna au cocher l'ordre de presser l'allure de ses
bêtes.
Aube se plaisait beaucoup à Sainte-Cécile: si elle allait vouloir
y rester? Mme de Menaudru eut un sourire: elle savait que même
Sainte-Cécile ne pouvait rivaliser pour Aube avec Menaudru.
L'enfant aimait trop ce château, il buvait son âme.
Peu après, le coupé entrait en grande pompe dans cette cour
riante, si régulièrement fleurie qu'Aube comparait ses parterres
à des émaux. La Comtesse avisa un vieux jardinier auquel elle
adressa la parole.
-- Mlle Auberte vous a-t-elle encore aidé? Je ne vois pas son
arrosoir.
-- Mlle Auberte? dit le vieux abritant ses yeux faibles de sa
main tremblante. Je ne l'ai point vue.
-- Elle n'est pas descendue au jardin, elle a été souffrante?
-- Je ne sais point. Elle n'est pas à Sainte-Cécile, madame la
Comtesse, ou peut-être qu'elle est arrivée aujourd'hui; mais ce
matin, pour sûr, elle n'était pas au déjeuner. C'est moi qui
avais arrangé le bouquet du milieu pour la table des dames
pensionnaires, et Mme de Moiat m'a appelé pour me faire
compliment.
Mme de Menaudru était persuadée que le vieillard se trompait, et,
pour mieux se prouver sa parfaite certitude, elle dit au valet de
pied que Mlle Auberte reviendrait en voiture et qu'il faudrait
ramener la mule. Elle ne posa même aucune question à la personne
qui l'introduisit; elle s'en repentit, car l'attente dans le
salon lui parut interminable.
La porte s'ouvrit et Aube entra avec une petite fille.
Aube embrassa tendrement sa mère, lui présenta Zoé, puis envoya
la petite jouer au jardin.
Mme de Menaudru regardait sa fille avec une sorte d'étonnement.
-- Chère maman, dit Aube en passant sur son front et ses yeux la
chère main hésitante, si indulgente et si douce, qu'on lui avait
abandonnée, Mme de Gourville va venir, je vous prie de ne pas lui
demander ce que j'ai fait pendant ces trois jours, je vous le
dirai moi-même bientôt sans rien omettre: Je n'étais pas ici.
-- Pas ici! s'écria la Comtesse.
-- Il n'y a rien à regretter, j'ai eu là trois journées
précieuses... oui, malgré tout.
Ses lèvres frémirent au souvenir d'Olge, mais elle reprit
fermement:
-- Vous m'aviez promis depuis longtemps de me laisser faire un
petit séjour en montagne, le docteur disait que cela ferait du
bien à mes poumons; j'ai devancé votre permission sans le
vouloir, voilà tout, et vous verrez comme moi qu'il n'y a rien à
regretter, ni rien à faire.
-- Quelle enfant j'ai là... dit la Comtesse avec un intraduisible
soupir.
Mme de Gourville entrait, mais Mme de Menaudru n'avait que peu
d'instants à attendre pour recevoir les pleines confidences
d'Auberte.
Ce même jour, le coupé de Menaudru remmena Aube et sa mère; la
prévoyance de la Comtesse pour Olge s'était trouvée superflue.
Zoé n'accompagnait point Auberte; pour lui éviter la transition
trop brusque de la cabane au château, on lui avait permis de
passer quelques jours chez Mlle Anne.
Quant aux autres aveux de sa fille, Mme de Menaudru les avait
reçus sans rien manifester de ses impressions: elle aurait
peut-être eu trop à dire.
La voiture qui gravissait lentement la montée s'arrêta près de la
Maison, et une tête très rose et très blonde s'encadra dans la
portière.
-- Madame, prêtez-nous Aube, s'il vous plaît, dit Gillette avec
son irrésistible sourire et une révérence déférente à l'adresse
de Mme de Menaudru. Nous attendons Aube pour tout lui raconter.
La Comtesse, qui désirait sans doute réfléchir à l'aise, regarda
Auberte:
-- Enfant, cela vous distrairait, vous êtes trop sérieuse.
Aube descendit donc, Gillette passa un bras autour de son amie et
l'emmena en disant:
-- Ma petite princesse, c'est un délice de vous ravoir. Et tant
de choses à vous apprendre, tant de nouvelles. Mais qu'avez-vous
donc? reprit-elle remarquant comme la Comtesse un insaisissable
changement dans la personne d'Aube. Vous n'êtes plus tout à fait
la même. N'auriez-vous pas grandi? Venez, toute la tribu est sous
sa tente, même Hugues qui revient de la scierie. Nous disons déjà
la scierie: songez qu'il y a des trous de faits, pour planter les
murs dedans, je suppose, suggéra l'ingénieuse jeune personne qui
semblait n'avoir sur la construction que des données incomplètes;
autant dire que c'est fini. Le célèbre Gédéon a eu en votre
absence une conduite exemplaire, vivant et travaillant au grand
jour comme un honnête chrétien partout où l'on voulait bien de
lui, et ce n'est pas prétendre beaucoup, car ses services sont
peu recherchés. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'il a dit à
quelqu'un qu'on nous tenait, cette fois, et le Patriarche a reçu
une lettre anonyme embrouillée qui parlait de scierie et d'un
otage qu'on ne nous rendrait qu'à bon escient. Personne n'y a
compris goutte, Hugues a donné l'épître comme pensum à Joseph
pour qu'il en fasse une analyse logique.
Mais toute la logique de Joseph n'était pas arrivée à découvrir,
dans la fameuse lettre de Gédéon, que le braconnier avait cru
l'emporter sur M. Droy en séquestrant quelques jours un enfant de
la Maison; et que, par suite d'une erreur de Nine, c'était Aube
de Menaudru qui venait de remplir le rôle d'otage.
-- A propos, vous avez rencontré Hugues le jour de votre départ,
continua Gillette, et il a été positivement captivé par notre
très langoureuse petite princesse. -- Oui, la tribu prospère,
puisque nous avons Hugues. Les garçons sont en vacances, même
Edmée, (Edmée était souvent confondue sous l'étiquette qui
désignait en bloc la portion masculine de la famille), Cam,
naturellement, est en disgrâce; vous vous demandez ce qu'elle a
pu imaginer encore, vous pensez comme nous qu'elle devrait avoir
épuisé depuis longtemps la liste des conceptions saugrenues. Pas
du tout. Figurez-vous que nous avons reçu d'Angleterre un petit
dogue auquel on n'a pas encore coupé les oreilles; la dernière
prouesse de Cam a été d'écrire à notre journal de modes pour
demander un patron d'oreilles de chien; et afin de donner plus de
poids à sa requête, elle a signé: un groupe de pères de famille.
Protestations indignées de la directrice, imprimées dans la
colonne des renseignements à l'adresse ostensible de la Maison
près Menaudru. Votre frère qui, d'habitude, ne jetterait pas les
yeux, même pour sauver ses jours, sur un objet aussi méprisable
qu'un journal de modes, a découvert la chose d'emblée avant qu'on
eût enlevé la bande. Et nous voilà tous dans la honte. Il a été
question d'attacher Cam pieds et poings liés sur sa chaise, pour
la mettre dans l'impossibilité de nuire; mais comment lui lier la
langue? Du reste, elle a reconnu qu'étant née pour commettre des
impairs, plus elle s'applique, plus elle en accumule, et les
punitions pleuvent sur sa tête. Elle en a été quitte, cette fois,
pour se voir confisquer sa bicyclette qui a pris le chemin
d'Angleterre, où elle va combler de joie le jeune cousin à qui
mon père l'a envoyée en échange du dogue aux malencontreuses
oreilles. Mais Cam ne sera pas sevrée sans retour de la pédale,
je lui passerai ma machine. Edmée et moi commençons à trouver que
ce genre de sport ne nous convient plus.
-- Ah! dit Aube avec une grande simplicité, vous devenez comme
mon frère Laurent qui dit que la bicyclette pour les jeunes
filles...
-- Vraiment? "mon frère Laurent" dit que... Je m'occupe bien de
ce que dit "mon frère Laurent", s'écria Gillette avec pétulance.
Ecoutez plutôt la nouvelle surprenante que j'ai pour vous: on a
découvert dans votre vieille chapelle, non pas le trésor, mais
une crypte qui est, paraît-il, la chose la plus curieuse du
monde. Comme on va faire tomber les ruines, cette crypte se
trouvera condamnée et il faudrait la visiter bientôt.
-- Et la fouiller soigneusement, dit Aube avec un intérêt subit.
Ne riez pas, Gillette, si le trésor se retrouvait, personne ne
pourrait plus accuser Mlle Anne.
-- Certainement non, pauvre vieille âme, et personne ne l'accuse.
On voudrait seulement qu'elle dise une bonne fois ce que son
aïeule a fait de nos richesses et on n'en parlerait plus.
Elles étaient arrivées dans la bibliothèque. Chacun accueillit
gaiement Auberte et retourna à ses occupations. Auberte,
surprise, vit Laurent assis près d'Hugues avec lequel il semblait
en conférence; il se leva pour venir embrasser sa soeur et resta
auprès d'elle.
-- Prenez ce fauteuil, dit Gillette à Aube. Maman et le
Patriarche sont dans le petit salon, vous les verrez tout à
l'heure... si toutefois M. Laurent de Menaudru nous accorde une
minute de répit.
-- Vous ne spécifiez pas qui sera le bénéficiaire du répit en
question, dit Laurent avec son plus indifférent sang-froid.
Aube promena son regard sur la scène animée qui l'entourait; Marc
était au piano, Edmée lui tournait les pages de sa musique; deux
petits garçons faisaient de l'escrime avec deux cannes; Stéphanie
achevait un dessin de Gillette, Cam montrait son repentir en
brodant avec un zèle démesuré; Pascal, sans quitter son livre des
yeux, balançait les babies dans un hamac audacieusement installé
dans l'espace, entre la suspension et un tableau; Antoine, pour
varier ses exercices, apprenait à marcher la tête en bas, et
montrait de telles aptitudes que le rôle de son professeur
n'était qu'une sinécure. Aube remarqua que le grave et beau
visage de Stéphanie s'était éclairé, elle entendit même rire la
jeune institutrice.
Mais tout paraissait un peu modifié à Aube, la Maison comme ses
habitants. Elle regardait le monde avec de nouveaux yeux, et le
monde lui paraissait nouveau.
Elle se trouvait déconcertée par ce retour tout naturel dans la
vie ordinaire, après tant d'incidents imprévus. Enfin, il y avait
certainement quelque chose d'inusité dans les manières
réciproques de Laurent et de Gillette. Aube se dit qu'ils se
connaissaient mieux et que leur antagonisme avait forcément
grandi avec leur intimité. Le charme grisant de Gillette, ce
pétillement de gaieté, d'esprit, de jeunesse, devait être
antipathique à Laurent, et Aube sut gré à son frère de s'oublier
pour ne pas abréger l'entretien de deux amies.
-- Vous n'ignorez pas, dit Gillette revenant vite à sa nouvelle,
que M. Laurent de Menaudru a amené un jeune architecte du plus
grand mérite pour les réparations du château: et c'est cet
architecte qui, en attendant mieux, a découvert la crypte sur
laquelle il nous a donné les détails les plus palpitants pendant
la visite qu'il a faite au Patriarche.
-- Vous attendiez-vous à moins d'un homme si habile? demanda
Laurent.
-- Oh! je sais, il est délicieusement snob, et il porte des
cravates rose nez de chat, on n'est pas parfait. Connaissez-vous
la perfection, vous, ma princesse? pour moi, je ne l'ai jamais
rencontrée.
-- On ne se connaît jamais soi-même, fit Laurent d'un ton
éminemment dogmatique.
-- Mais Gillette, mais Gillette!... dit Cam qui s'était faufilée
dans le petit groupe.
L'enfant ouvrait des yeux extraordinaires, et, pour mieux forcer
l'attention de sa soeur, lui serrait la main de toutes ses
forces.
-- Mais, Gillette, tu ne comprends pas, tu n'entends donc rien?
C'est un compliment qu'il te fait.
Son ébahissement était si comique que le rire gagna Aube et
Gillette.
Cam, offensée, emmena Laurent toujours imperturbable pour lui
expliquer, sous le sceau du secret, qu'afin d'éviter de nouveaux
ennuis à sa famille, elle consacrerait dorénavant toutes ses
facultés au jardinage. Là, du moins, il n'y aurait pas d'embûche
sous ses pas, et son génie se donnerait sans danger libre
carrière. Elle lui montra un premier essai et lui demanda
confidentiellement son avis au sujet du plus beau camélia de sa
mère, qu'elle venait de greffer solidement sur un héliotrope.
Aube alla frapper à la porte du petit salon.
-- Voilà notre Aube, dit Mme Droy avec bonté quand Auberte parut
sur le seuil, tandis que M. Droy posait sa plume pour regarder la
jeune fille qui avait vraiment en elle la fraîcheur pâle et
l'incomparable pureté du prime matin.
Le visage sérieux d'Aube annonçait pour le moins un important
message; comme Mme Droy en faisait la remarque, Aube murmura
timidement, mais sans reculer d'un pas:
-- C'est à M. Droy que je voudrais parler.
-- Ah! bien, je m'en allais, fit Mme Droy en riant, et elle
avait, comme tous ses enfants, le rire charmant et très jeune.
Il me semble qu'à la bibliothèque, la séance devient tumultueuse;
j'ai toujours une assurance, c'est que Cam ne fera pas de
sottises aujourd'hui.
Et, pleine de sa maternelle conviction, elle se retira avec le
dessein de faire, en passant, une visite à son camélia.
Aube n'avait pas voulu s'asseoir: elle restait très droite, la
tête un peu rejetée en arrière par le poids de ses cheveux.
-- J'aurai bientôt fini, dit-elle. C'est pour vous demander une
faveur.
-- S'il en est ainsi, parlez vite, ma petite princesse, pour que
j'aie plus tôt le plaisir de vous répondre oui.
-- Alors, répliqua-t-elle sans enjouement, mais d'une voix
persuasive, si vous répondiez oui tout de suite?
Il sourit.
-- Vous m'en donneriez envie. Mais qu'allez-vous me demander
qu'il faille me garrotter à l'avance?
Elle ne riait toujours pas, elle haletait un peu, les mots lui
coûtaient à prononcer.
-- Votre scierie... commença-t-elle.
Il parut tomber de son haut.
-- Quoi! cette entreprise prosaïque occuperait votre esprit?
A la bonne heure, mon enfant, oui, occupez-vous, cela me fera
beaucoup d'honneur et, à vous, un peu de bien. Nous disions donc
que cette scierie?... Mais peut-être voudriez-vous, au contraire,
que je la supprime par amour du paysage ou de la rivière, comme
Gédéon Jaux. Je vous reconnaîtrais mieux.
-- Non, je voudrais que vous m'y gardiez une place, une bonne
place de contre-maître.
-- Pour vous?
-- Presque. Pour quelqu'un à qui je m'intéresse.
-- Et le nom de ce bienheureux protégé?
Aube hésita de nouveau, tant cette démarche était pénible à sa
réserve.
-- Il est très digne d'intérêt malgré les apparences, reprit-elle.
-- Chère princesse, excusez-moi; mais quand Mme Droy se sert de
ces mots, c'est invariablement pour surprendre ma simplicité à
l'égard de quelque chenapan de ma paroisse.
-- Il n'est pas un chenapan, mais un pauvre homme.
-- Jugez-vous les deux états incompatibles et supposez-vous que
les chenapans jouissent, par droit de profession, d'une félicité
sans nuage?
-- Il a des enfants...
-- Oh! vous m'apitoyez... personne mieux que moi ne saurait
compatir à son cas.
-- Il a une femme à demi infirme, une vieille mère impotente...
-- Et, à votre sens, ces fléaux divers le rendent éminemment
propre à surveiller ma scierie? Comment s'appelle-t-il?
Elle répondit courageusement:
-- Gédéon Jaux.
Il se tut sans se récrier, il examinait attentivement Auberte.
-- Sauriez-vous par hasard, Auberte, pourquoi j'ai reçu
dernièrement des avis bizarres qui ne pouvaient émaner que de cet
homme?
Sans répondre, elle poursuivit:
-- Il a été bûcheron avant de devenir braconnier, il se connaît
aux bois et à toutes ces sortes de choses. Mais il ne pourrait
peut-être pas obéir toujours; il lui faut une place
exceptionnelle, si bonne qu'il y tienne, qu'il en soit fier et
qu'il sente une responsabilité. Vous devez faire là-bas une
petite maison de gardien, vous y logerez sa famille en laissant
beaucoup d'espace autour, pour que Gédéon s'y plaise et que Nine
puisse travailler.
-- Et, pour achever sa conversion, il serait sans doute plus
prudent de lui offrir chaque année un permis de chasse.
Elle répondit d'un ton réfléchi:
-- Ce serait mieux.
-- Dames défuntes de Menaudru, l'entendez-vous? Est-ce Hugues qui
vous a catéchisée? Mais, petite princesse qui prêchez si bien,
mettez-vous vos doctrines en pratique?
Elle dit, un peu balbutiante:
-- Je ne peux pas faire beaucoup... mais j'essaie de tout mon
coeur.
Il la regarda encore, elle était pâle et résolue.
-- Princesse Aube, princesse Aube...
Il ne put d'abord en dire plus. Il se pencha vers elle avec une
sorte de respect, et l'embrassa au front.
-- J'avais tort tout à l'heure, je n'ai pas encore assez
d'enfants, ma tribu ne serait au complet que si vous deveniez ma
fille.
-- Mais, reprit-il, déjà revenu à son humeur vive, je n'oserais
pas appeler au milieu de mes canards sauvages un cygne tel que
vous.
Il se tourna vers la porte.
-- L'audience est close, dit-il à Stéphanie qui s'avançait.
Entrez, Stéphanie, contemplez Mlle de Menaudru dans le rôle de
solliciteuse, et dites-moi si on pourrait rien lui refuser, même
quand elle veut m'imposer les services de Gédéon Jaux?
Il sortit et Stéphanie, oubliant ce qu'elle était venue chercher,
dit à Auberte:
-- Comment l'avez-vous emporté? il vous a fallu de la bravoure.
C'est très bien à vous, et je vous souhaite que Gédéon réussisse.
Ses réclamations, si mal fondées qu'elles soient, nous causaient
de la peine à tous, et je crois que Hugues, que Hugues...
Elle avait parlé très vite, sous l'influence d'un sentiment
sincère; mais à peine eut-elle prononcé ce dernier nom qu'elle se
tut, confuse.
-- Vous croyez que Hugues serait content de moi? acheva Aube d'un
air pensif. Je l'espère aussi. Mais, reprit-elle, encouragée par
la sympathie que venait de lui témoigner Stéphanie, ce n'est pas
à vous qu'il sied de louer le courage des autres, n'êtes-vous pas
le courage personnifié?
-- Parce que je travaille, voulez-vous dire? mais je n'en souffre
pas. J'ai été riche, je devrais l'être plutôt et dans une
situation élevée; mais cela ne vaudrait pas toute l'affection
qu'on me prodigue ici. Et puis je ne tiens pas au rang comme
Gillette, par exemple, qui est, au fond, plus aristocrate que
moi.
Aube s'était déjà aperçue qu'en dépit d'un raffinement presque
altier, Stéphanie d'Aumay était d'un naturel tendre et accessible
quand on avait brisé en elle la première glace, et c'était encore
un point commun entre elle et Laurent.
-- C'est vrai, je suis devenue pauvre, mais ce n'était pas une
raison pour défaillir et arrêter là ma vie. Enfin, ajouta-t-elle
souriante, la fortune peut me revenir, il en est question: cela
dépend beaucoup de moi et un peu de votre famille.
Pendant qu'Aube retenait l'exclamation qui était montée à ses
lèvres, Stéphanie poursuivit:
-- J'aime le courage chez les autres, sans doute parce que je
n'en ai guère à aimer chez moi. Qu'est-ce, pourtant, que j'ai eu
à supporter? Que sont les menus tracas d'une jeune fille à côté
de l'épreuve d'un homme jeune, intelligent, asservi sous le joug
de la médiocrité?
-- Vous pensez à Hugues Droy? dit Aube.
Stéphanie tressaillit. Elle avait parlé pour elle-même, et voilà
que cette enfant lisait à livre ouvert dans son esprit.
-- Vous pensez, continua Auberte, qu'il devrait être plus riche
et que c'est dur pour lui de n'avoir pas le château de Menaudru.
Stéphanie tenta une diversion en disant:
-- Gillette vous tourmente à plaisir. Comment pouvez-vous ajouter
foi à de pareils enfantillages?
-- Alors, dit Aube avec insistance, vous ne trouvez pas qu'il est
à plaindre de vivre comme il le fait, de se soumettre sans cesse
aux exigences d'une profession brillante dans une situation
étroite?
-- Je trouve, dit Stéphanie, que c'est un grand malheur pour
lui... et pour nous.
Elle n'essayait plus de donner le change à Auberte. Elle reprit
d'un trait:
-- Ce qu'il y a d'affreux à songer, c'est que Hugues, avec ses
dons supérieurs, est dans une impasse, que, malgré le noble parti
qu'il tire de sa situation, cette situation n'a pas d'issue. Son
défaut de fortune lui interdit d'épouser une femme pauvre, il est
trop fier pour jamais en demander une autre...
-- Même s'il l'aimait? fit Auberte.
-- Il ne le fera jamais; vous ne le connaissez pas.
-- Mais si une jeune fille riche, de notre monde, se savait
appréciée de Hugues et voyait qu'elle peut transformer son sort,
elle devrait aller à lui et lui dire loyalement qu'elle souhaite
d'être sa femme. Oh! croyez-vous qu'elle le pourrait? dit Aube
toute frémissante.
-- Elle le devrait, fit Stéphanie; oui, si elle était brave, ce
serait peut-être son devoir et son bonheur... Mais un tel
sacrifice...
Elle ne voyait plus Aube, elle regardait en elle-même et ses yeux
semblaient n'y découvrir qu'un sombre, un triste horizon.
Depuis quelque temps, en effet, Stéphanie voyait naître pour elle
des espérances de fortune; devant cette perspective elle n'avait
pensé qu'à Hugues, à Hugues qu'elle avait formellement refusé
d'épouser quand elle était trop pauvre pour lui. Elle s'était dit
que, maintenant, si elle devenait une héritière, ce serait à elle
de parler, de décider Hugues à leur union. En entendant Aube
exprimer cette même idée, elle n'eut pas une minute le soupçon
que la jeune princesse de Menaudru ambitionnait pour elle-même le
titre de fiancée d'Hugues, et qu'elle voyait dans les réponses de
Stéphanie un encouragement positif à ses timides espérances.
Stéphanie fut soudain rappelée à elle: une main se posait sur son
bras.
-- Mais, dit Aube tout bas, il faudrait être bien sûre qu'il
l'aime.
-- J'en suis sûre.
Les mots lui avaient échappé, c'était trop tard pour les
reprendre. Aube, une pâle lumière dans les yeux, lui dit de sa
voix lente et voilée: